Préface de Michèle Perrot
Que s’est-il passé en 1968 ? Alors qu’on a beaucoup écrit sur le « sens » de ce mouvement – tout, rien ou autre chose encore ? – on sait au fond relativement peu sur le déroulement des événements eux-mêmes, sur ce qui s’est dit et fait non pas seulement durant ce mois de Mai qui ébranla la France, mais durant une décennie – 1965-1975 : après les guerres coloniales, avant la crise – que les auteurs de ce guide considèrent à juste titre comme un moment fondamental de l’histoire contemporaine. Temps où se font jour une foule d’aspirations nouvelles, exprimées souvent dans un vieux langage, temps de retour en force d’anciennes utopies et de nouveaux projets, temps du désir, de l’imagination et du rêve, tremblant de violence contenue, qui a contribué à changer la société et, peut-être, à terme, le pouvoir. Mais écrire cela, n’est-ce pas à nouveau interpréter, tandis qu’il faudrait savoir, savoir plus : sur les acteurs en présence, le contenu de leurs discours, la nature de leurs démarches, la réalité de leurs réseaux et de leurs contacts, leurs rapports avec les institutions et l’État, sur l’intensité du mouvement ouvrier et des grèves, la présence des étrangers et celle des femmes, les relations vraies entre centre et périphéries... Certes, on a travaillé et publié sur tous ces thèmes, les sociologues surtout. La quête des historiens suppose la longue patience du dépouillement d’archives, et par conséquent ces archives elles-mêmes. C’est à la constitution de cette archive fondamentale que s’est attaché « Mémoires de 68 ». Né en 1989 – en pleine commémoration du Bicentenaire –, de l’initiative d’anciens militants conscients de la fragilité des traces, ce groupe s’est voué à les retrouver et à les conserver. Formé d’historiens de métier, habitués aux arcanes des bibliothèques et des dépôts publics et privés, et par ailleurs en relation avec les détenteurs potentiels de « papiers », il a travaillé vite et bien. D’une part, il a systématiquement inventorié tous les fonds publics – bibliothèques, centres de documentation, archives (nationales et départementales), qui recèlent des merveilles : par exemple les plus de dix mille tracts, reproduits en trois cent quatre-vingt-onze microfiches, fruit d’une collecte régulièrement menée par le Service de l’histoire de France de la Bibliothèque nationale ; ou les quatre-vingt-quatre cartons et les treize volumes de documents relatifs surtout aux mouvements étudiants du Centre de recherches d’histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme (CRHMSS) de la rue Mahler, initié par Jean Maitron ; ou encore les fonds réunis par l’Écomusée de Saint-Quentin-en-Yvelines sur les mouvements des années 60-70. Fidèles à leur vocation d’accueil des papiers privés, les Archives départementales ont engrangé et classé ceux de tel militant ou chercheur (le Père Serge Bonnet et René Boudot en Meurthe-et-Moselle, Yanick Guin en Loire-Atlantique, Madeleine Baudoin dans les Bouches-du-Rhône). Le présent Guide a alors un pouvoir révélateur très stimulant. D’autre part, « Mémoires de 68 » a incité acteurs et témoins à conserver et à verser leurs documents à des organismes publics susceptibles de les classer et de gérer leur communication. Il s’est, en l’occurrence, entendu avec la BDIC (Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, à Nanterre) dont les fonds propres sur 1968 étaient déjà considérables. Revues comme les Cahiers de Mai, tribune de tant de mouvements entre 1970 et 1976 (notamment de Lip), groupes comme la Gauche prolétarienne (p. 174-193), le PCMLF (p. 195-205) ou le PCR(ml) tous très producteurs d’archives, ou militants tels Saïd Bouziri (mouvements liés à l’immigration), Michel Chemin (Renault-Flins, 1969-1973), Tiénot Grumbach (Vive la Révolution !), Françoise Picq (MLF) ou Assia Melamed (université de Vincennes), etc. ont accepté de confier leurs papiers, les transformant ainsi en matériaux pour l’histoire. « Mémoires de 68 » a mené son enquête de manière très large sur tous les plans. Dans le temps, on l’a dit, en amont et en aval. Dans l’espace : Paris et la province où l’on retrouve pôles traditionnels (Lyon, Lille, Nantes, Saint-Nazaire) et sites plus neufs (Caen, Rennes) de la protestation sociale, mais aussi de grands centres étrangers, comme l’Institut Feltrinelli ou l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam, ou encore, à Harvard, les entretiens réalisés par Laurence Wyllie à Paris en août et septembre 1968. Sous l’angle politique, militants chrétiens, situationnistes, féministes, voire écologistes (assez peu tout de même : leur heure n’est pas encore venue) figurent au rendez-vous, même si l’extrême-gauche, la plus active et la plus organisée jusque dans sa mémoire, domine la scène de l’archive. Enfin, « Mémoires de 68 » a été très sensible à la variété des types d’enregistrement et de support. Les documents audiovisuels occupent une place non négligeable, qu’il s’agisse du Centre Simone de Beauvoir, ou du Centre international de recherche sur l’imagerie politique (CIRIP) qui détient sept cents affiches ou journaux muraux de 1968. Les résultats de ce travail sont impressionnants et suggestifs à plusieurs égards. D’abord sur l’acte de mémoire lui-même. Le risque était grand d’un naufrage total, dans l’urgence de l’action ou le dépit de l’échec. Jean Maitron, grand expert en la matière, avait perçu le danger et dès mai 1968, il s’était efforcé de recueillir tracts et bulletins, qui ont constitué par la suite le noyau initial des fonds du CRHMSS. Mais – et c’est une des révélations de ce Guide –, il ne fut pas le seul, comme si les acteurs et les témoins, souvent confondus, s’étaient très vite, voire immédiatement, projetés dans la durée, conscients des liens subtils qui unissent les événements et le récit qu’on en fait et qu’on en fera, story et history selon la terminologie anglo-saxonne, plus claire que la nôtre qui confond les deux niveaux dans le seul mot d’histoire. Certes, cette perception de soi dans le temps n’est pas nouvelle et la Révolution française en donne des exemples éclatants. Mais peut-être a-t-elle été plus générale dans sa brièveté. Ou, plus simplement, l’écriture – d’un procès-verbal de réunion, d’un tract, d’un bulletin – est-elle une dimension nécessaire de l’action, comme son archivage immédiat. De ce point de vue, le primat des organisations demeure et marque l’archive. La mémoire est aussi une forme de pouvoir, plus approprié, mieux diffusé, mais encore inégalement partagé. Celle des femmes, par exemple, en dépit de la Bibliothèque Marguerite Durand, du Clef (Lyon), du Centre Simone de Beauvoir ou du Planning Familial, reste relativement dispersée, à l’image même de ses disséminations multiples. D’autre part, ce Guide témoigne sur le foisonnement du « réel » et la multiplicité des gestes et des paroles. Réforme universitaire, naissance d’universités « critiques » comme Vincennes, luttes des travailleurs immigrés pour l’obtention de papiers ou un hébergement décent (affaire des foyers Sonacotra), mouvements antimilitaristes, remise en cause « du travail aliéné » en un temps où persistait un relatif plein emploi, tout cela dessine au fil des pages un paysage social aujourd’hui estompé, voire aboli. Ce Guide invite à le saisir dans sa complexité et ses contradictions, à s’intéresser aux « ratés » de l’histoire. Il est, de ce point de vue, porteur d’une certaine éthique qui persiste à penser que les mouvements sociaux recèlent, dans leurs mailles ténues, un certain pouvoir. C’est assurément une question majeure de notre temps que la réévaluation du politique et du social et de leur agencement. Sur ces questions ouvertes, il va de soi que ce Guide ne prend pas parti. Du moins fournit-il aux historiens un précieux matériau pour y répondre. Il en donne le désir. Il faut savoir gré à « Mémoires de 68 » d’avoir transformé une possible nostalgie en « lieu de mémoire ».
Introduction Une histoire à faire
Cette période d’une dizaine d’années (approximativement de 1965 à 1975) est marquée par le refus d’une logique de société et par la remise en cause des rôles sociaux, qui s’expriment dans des révoltes et des luttes traversant la France dans sa profondeur. Les « événements de mai-juin 1968 » sont évidemment le moment fort de cette période historique, mais la focalisation sur le « joli mai » tend à masquer l’ampleur et l’extension d’un mouvement de contestation qui a profondément transformé les mentalités. L’effervescence n’a pas seulement touché les jeunes intellectuels de Nanterre et du Quartier latin qui, après avoir « jeté leur gourme » seraient retournés à leurs chères études et n’auraient plus pensé qu’à gravir les échelons de la réussite sociale, en confiant leurs espoirs passés – et sitôt démodés – à des commémorations décennales. Les luttes et les pensées de cette période ont été – pour bonne part – occultées et leur histoire n’a pas vraiment été faite. Les documents que nous recensons font émerger rêves et espoirs : l’aspiration à des conditions de vie différentes et meilleures, certes, mais aussi la volonté profonde de « changer la vie ». Les « années 68 » aspirent à la remise en cause des hiérarchies sociales, marquée par l’établissement en usine de jeunes intellectuels, par les rencontres autour des travailleurs immigrés en grève de la faim pour la carte de travail, autour des ouvriers de Lip qui affirmaient que l’on pouvait produire sans patron, autour des paysans du Larzac refusant la fatalité de leur disparition, par l’activité de groupes de contrôle des dérives bureaucratiques et autoritaires de la société (Groupe information prisons ; groupe information santé ; groupes anti-militaristes ; soutien aux objecteurs de conscience). Cette remise en cause des hiérarchies établies touche aussi les rapports entre individus, la vie privée : la division des rôles sociaux est interrogée mais aussi celle des « genres » ; la division masculin-féminin est mise en question fondamentalement par les luttes féminines et féministes, par la naissance du Mouvement de libération des femmes. Dans tous ces domaines, c’est, au fond, la question du pouvoir qui est en jeu. Tout cela passe par le développement multiforme de partis, mouvements, associations, revues. Les « années 68 » voient se multiplier les groupes se réclamant du gauchisme ; en même temps qu’ils se développent, on assiste à une interrogation sur les fondements théoriques et pratiques (la tradition léniniste, les lieux communs marxistes, le fonctionnement de la démocratie élective) qui amène l’auto-dissolution ou le dépérissement du gauchisme. La question de la violence révolutionnaire se pose en France – comme elle se pose dans d’autres pays occidentaux – et n’aboutit pas au phénomène terroriste que connaissent l’Allemagne et l’Italie. L’histoire de ces années reste à faire... Les anciens « marcheurs de mai », les anciens militants du mouvement que nous sommes ne sont certainement pas les mieux placés pour la faire calmement. Mais nous avons pensé que nous pouvions fournir les éléments nécessaires pour qu’une partie de cette mémoire ne se perde pas, pour qu’on ne puisse pas dire qu’il ne s’est rien passé. Sauver, classer, recenser... Avant de « rédiger » cet ouvrage, l’association « Mémoires de 68 », fondée le 4 août 1989, s’est employée à recueillir des fonds d’archives, à les classer et à les mettre à la disposition du public. Ces archives (environ 120 mètres linéaires) sont déposées à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) de Nanterre. Elles comprennent des fonds provenant de groupes politiques gauchistes (Gauche prolétarienne, Parti communiste marxiste-léniniste français, Parti communiste révolutionnaire marxiste-léniniste, Vive la Révolution !), de revues militantes (Cahiers de Mai), d’associations (Comité d’action des prisonniers, Comité Palestine, Mouvement de libération des femmes, Mouvement des travailleurs arabes) ; certains dossiers portent sur des luttes particulières (grèves de la faim des immigrés pour la carte de travail en 1973-1975, Lip, Renault, luttes pour le droit au logement). Certains fonds proviennent d’archives personnelles et permettent de retracer des parcours individuels ou de faire revivre tel ou tel lieu spécifique (Vincennes, Nanterre, l’École des Mines, l’ENS Saint-Cloud, la fac de lettres de Lyon...). Ce premier aspect de notre travail a pu se dérouler grâce à l’aide financière du ministère de la Recherche et de la Technologie et avec la collaboration de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine. La deuxième phase, celle du recensement national des sources, a été menée avec l’aide du service technique et du service des missions des Archives nationales qui ont bien voulu lancer une enquête auprès de tous les centres départementaux d’archives. Cette enquête a porté sur l’ensemble des fonds publics ou privés possédés par les Archives nationales (qui en ont profité pour vérifier l’état matériel de leurs documents) et Archives départementales. Toutefois, la direction des Archives a jugé prématuré de présenter au public l’inventaire des versements administratifs de la période 1966-1975 ; dans cette catégorie entrent les archives des cabinets des préfets – dont font partie les rapports des Renseignements Généraux – classées dans la série W des Archives départementales. La description de la série W ne figure donc pas dans ce guide. Toutefois, des dérogations peuvent être obtenues auprès du ministre chargé de la Culture (Direction des Archives de France) qui statue en accord avec l’autorité qui a effectué le versement. Parallèlement à l’enquête des Archives nationales, « Mémoires de 68 » a lancé un questionnaire en direction des bibliothèques, universités, associations, syndicats, partis, en allant sur place lorsque l’importance des fonds semblait justifier une plus ample information. Ce guide présente le résultat de ces diverses recherches. Bref mode d’emploi Après la préface de Michelle Perrot et cette introduction, on trouvera un cahier photos. Ces documents inédits ont été offerts par ceux-là mêmes qui les prirent alors ; ils ont choisi celles qui leur semblaient le mieux exprimer l’esprit et l’âme de l’époque. Le guide est divisé en trois parties : – Sources écrites (en France et à l’étranger), – Sources iconographiques et audiovisuelles, – Travaux universitaires inédits. Dans chacune de ces trois parties, les lieux d’archivage sont classés par ordre alphabétique. Les sources écrites en France sont d’abord classées par région, puis par département, enfin par lieu d’archivage. Ainsi, on trouvera l’entrée « Mémoires de 68 » à Ile-de-France / Hauts-de-Seine / Bibliothèque de documentation internationale contemporaine. L’ouvrage comporte une table des matières détaillée, un index géographique, un index général et thématique répertoriant les noms des organisations, partis, syndicats, journaux et les thèmes généraux. Voilà donc comment se présente Mémoires de 68. Sans doute cet ouvrage a-t-il ses imperfections, ses lacunes ; mais tel qu’il est, il peut être un outil de travail pour la recherche, un instrument de mémoire et de pensée. |