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  Le Meurtre du pasteur
Critique de la vision politique du monde

  Benny Lévy

  Co-édition : Grasset/Verdier
Diffusion : Hachette

  324 pages
18,80 €

Résumé

     Benny Lévy fut le compagnon des dernières années de Jean-Paul Sartre et, ensemble, ils publièrent une série d’entretiens qui renversaient le sens de l’œuvre sartrienne. Ancien chef mystérieux de la Gauche prolétarienne – qui dut choisir de s’auto-dissoudre pour éviter la dérive terroriste –, Benny Lévy continua, après la mort de Sartre, à méditer seul cette question vitale : pourquoi la nécessité de l’engagement politique mène-t-elle à l’impasse ?
     Cette interrogation - qui fait l’objet de ce livre – commence avec « le véritable art politique » de Socrate et se déploie à travers le champ de la philosophie comme politique – de Hobbes et Spinoza jusqu’à Freud. Et elle mène l’auteur au-delà de la philosophie, au pied d’une petite montagne où 600 000 Hébreux découvrirent ensemble l’unicité de chacun. Là se dit le secret qui, nécessairement, se trahit dans la vision politique du monde : Qu’en est-il du lien social ? Comment aller de soi à tous ? Dès le début, Platon avait, dans le mythe, soupçonné le secret : seul le pasteur devait être le politique. Or, c’est précisément cela qui est impossible...



Extraits de presse

     Le Monde, vendredi 15 février 2002
     La politique vue d’ailleurs
     par Jean-Claude Milner

     Comment parler à la fois à tous et à chacun ? La question, encore entendue par les Grecs, a disparu dans nos démocraties. Benny Lévy la reprend à partir de la tradition juive.
     Le Meurtre du pasteur part de Platon : le politique digne de ce nom se préoccupe non de tous en bloc, mais de chacun. En cela, il est semblable au pasteur qui ne soigne bien son troupeau qu’en nourrissant chaque animal un par un. De cette tension entre le « tous » et le « chacun », la philosophie et la politique n’ont pas cessé de s’emparer. Le nom du « pasteur » évoque la possibilité d’une résolution harmonieuse. Mais l’évocation du meurtre signale que rien ne va de soi, ni dans la question ni dans la réponse.
     Une des forces du livre de Benny Lévy est de rappeler en quel sens cela ne va pas de soi. Ne serait-ce qu’en montrant qu’il est d’autres manières d’articuler les termes. Telle est la fonction de la référence à Maimonide, commentant l’instant où sur le mont Sinaï une loi fut donnée : tous entendent au même instant et chacun entend pour lui-même. Maimonide donc, et à travers lui, l’ensemble des commentateurs de la Torah, depuis les pharisiens jusqu’à aujourd’hui. À cet ensemble, Benny Lévy appartient. Il peut ainsi examiner les traitements successifs de la question de l’un et du tous, avec la liberté et la force que confère l’autonomie, combinée au savoir.
     Pour déployer un tel livre, le mieux est de partir de sa fin : l’examen de la modernité politique. Elle correspond à l’inscription du politique au régime du rien. Du côté de ce qui se présente aujourd’hui sous le nom de politique (appareils de contrôle divers), les membres de la société souhaitent rencontrer seulement la confirmation de leur propre inconsistance. Jamais la conversation de chacun avec tous ne s’est faite si bavarde, mais la phrase politique n’est plus admise qu’à une seule condition : renvoyer en miroir et en écho la demande que quelque groupe social formule. À condition que cette demande, satisfaite ou non, ne trouble en rien le rien ; pas plus du moins que le vent ne trouble le désert. La modernité politique se caractérise ainsi comme nihilisme.
     Retracer la généalogie du rien constitue l’un des fils majeurs du livre, scandé par Hobbes, Spinoza, Rousseau, l’invention démocratique décrite par Claude Lefort. Malgré leurs différences, ils ont en commun d’incarner la décision moderne en politique, qui revient à fermer la question qu’ouvrait Platon avec le nom du pasteur. La fermer en la présentant comme résolue, ou comme frappée d’inanité. La fermer surtout en sacrifiant l’un des deux termes : choisir le tout massif aux dépens du chacun ; choisir le « chacun » en pulvérisant le « tous ».
     À celui qui ne consent pas au rien en politique, une contrainte s’impose donc : il lui faut s’opposer à la décision moderne. Non pas seulement à la décision moderne en politique, mais à la décision moderne en elle-même. Encore faut-il la comprendre pleinement. Elle consiste d’abord à croire qu’il y a du moderne, autrement dit qu’il y a des nouveautés absolues. Rien là qui doive étonner un lecteur de Koyré ou de Foucault. Benny Lévy fait toutefois un pas supplémentaire : selon lui, jamais la croyance au moderne ne se serait imposée au monde avec autant d’évidence s’il n’y avait pas eu le christianisme. Ce dernier n’est rien s’il n’est pas nouveauté absolue, d’autant plus absolue qu’elle maintient, pour que jamais la nouveauté ne soit oubliée, la présence de l’ancien, comme incessamment surmonté.
     On sait que Hegel avait appelé cela la dialectique ; lecteur de Sartre et de Genet, Benny Lévy y inscrit, exactement au même point, la structure du traître. Le génie de Paul de Tarse se laisse ainsi aborder tout autant par les voies de la philosophie allemande (celle qui n’a qu’un objet digne d’elle : penser le christianisme et son destin) et par les voies de la philosophie française (celle qui n’a qu’un objet digne d’elle : penser la décision politique). Le « nouveau » du Nouveau Testament est matrice de tous les nouveaux à venir. L’« ancien » de l’Ancien Testament résume une seule chose : la mise à l’écart du juif.
     L’analyse du moderne en tant que tel se dédouble alors. Le nihilisme politique - de Hobbes à Lefort - se développe en un autre, celui qui mène à Freud et à sa thèse : «  le juif est un fossile ». Entre les deux chemins, un point de jonction : Spinoza. Benny Lévy en conduit une lecture minutieuse, mettant au jour la stratégie de celui qui se voulut le philosophe de toutes les modernités. Le Paul de Tarse de l’âge de la science, du protestantisme, de la philosophie cartésienne et du capitalisme marchand. Traître bien entendu, mais par là même dialecticien et fondateur. À condition que l’on prenne Freud suffisamment au sérieux pour faire de lui l’interprète de Spinoza.
     Non que Benny Lévy accorde à Freud le moindre poids de connaissance. Il lui accorde bien davantage : le poids de la vérité. Freud dit le vrai sur le moderne. Tous voiles tombés, le moderne s’expose là à la fois comme chrétien, c’est-à-dire indifférent en matière de croyance, et comme démocrate, c’est-à-dire indifférent en matière de politique. Simple complément à la mise à l’écart du paradigme du pasteur ? Non, car Freud en dit plus. La mise à l’écart du paradigme pastoral est désormais suspendue à un meurtre réel : l’assassinat de Moïse par les juifs. Dette immense, en vérité, que celle des modernes à l’égard des juifs, aussi impossible à payer que celle du noble Vénitien à l’égard de Shylock. D’où la haine. On oserait dire qu’ainsi Freud interprète à la fois Shakespeare et Spinoza, à moins qu’il ne se borne à transcrire le rêve que Spinoza n’osait pas faire.
     Il est des livres qui partent à l’assaut de leur lecteur. Ainsi celui-là. Dans une langue sans grâce, mais non pas sans beauté, y sont énoncées des propositions qui troublent le sommeil. Au risque de forcer le texte, j’en retiendrai trois : que la modernité est toujours une christologie qui ne dit pas son nom ; que toute christologie est mise à l’écart du juif ; que cette mise à l’écart ne demeure jamais ni silencieuse ni respectueuse de l’environnement. Le christianisme est utile à bien des gens. Il est même nécessaire à ceux qui veulent être maîtres du monde, sans pour autant devenir fous. Il est, soutient Benny Lévy, inutile et même nuisible à ceux qui veulent penser. À ceux-là, il propose un exercice passionnant : penser sans le Christ et sans Paul de Tarse, dans des espaces discursifs qui leur sont antérieurs ou qui ont maintenu jalousement leur autonomie, la philosophie athénienne et les écoles de Jérusalem, sans lesquelles la première est, selon lui, aveugle et vide. Par un retournement qui n’étonnera que ceux qui n’ont rien lu, le matérialiste athée se trouve ici convoqué plus qu’un autre. Plus qu’un autre en effet, il a à soulever le poids infini de la christologie obsédante.

 

     Le Figaro, 14 février 2002
     Benny Lévy, de Mao à Moïse. Comment passe-t-on de la radicalité politique à l’engagement prophétique.
     par Alexis Lacroix

     Au début des années soixante-dix, Benny Lévy, « cerveau » de la Gauche prolétarienne, une des organisations maoïstes les plus radicales, n’avait pas une minute à lui. De réunions ouvrières en manifs, de tractages en assemblées générales, la révolution ne ménageait aucune trêve à celui qu’on appelait alors Pierre Victor. C’est que le messianisme délaisse ce qui échappe à l’affrontement général entre oppresseurs et « damnés de la terre ».
     Une fois retombée cette ferveur, Benny Lévy, proche de Sartre, dont il fut le secrétaire, eut le sentiment d’avoir épuisé « la signification du moderne ». Quand on ouvre Le Meurtre du pasteur, on mesure le désarroi qui a frappé son auteur. Cet ouvrage, très dense, où l’herméneutique flirte parfois avec l’hermétisme, est d’abord le débat d’un homme avec ses propres enthousiasmes. Non sans mélancolie, l’auteur mesure, quand les lampions de la contestation s’éteignent, ce qu’il lui en coûte d’avoir cru aux intrigues du pouvoir.
     Comment passe-t-on du petit livre rouge à la Thora, d’une somme dogmatique à une somme théologique, bref, du politique au prophétique ? « Pour quoi la nécessité de l’engagement mène-t-elle à l’impasse ? » Cette question n’est pas propre à l’auteur : toute une génération se l’est posée. Mais Benny Lévy sait donner à ce dilemme une tonalité particulière. Il récuse d’entrée de jeu l’idée que la politique n’aurait rien à voir avec l’Absolu. Au fond, le fracas des fanatismes ne révèle-t-il pas la « circulation louche de l’Absolu » ? Raymond Aron n’a pas parlé par hasard des « religions séculières  ». Un refoulé théologique anime, à son insu, la modernité.
     La tâche de la pensée devient alors de « chasser le crypto (religieux) ». Hobbes est un gibier de choix pour Benny Lévy. Il donne le coup d’envoi à l’absolutisation de la politique. La Loi est sommée d’atterrir. Désormais le Léviathan ne tient plus que par la grâce des hommes. Un soutien fragile. Si ces derniers s’abandonnent à leurs impulsions, qu’advient-il de la cité ?
Le fondateur de la philosophie politique moderne s’est penché sur les « petites machines » de désir que nous sommes, tendues vers la quête de la félicité. Il a « décrit d’emblée l’état de nature comme état de guerre où les machines de félicité s’entrechoquent ». Si les hommes ne se dévorent pas, c’est sous le seul aiguillon de la peur.
     L’éventualité de « la mort violente » les force à sortir de la barbarie. La socialité dérive de la crainte de l’avenir, et la mort est notre maître à tous. « Le pacte civil, commente Benny Lévy, repose sur un désistement. Je suis puissant et de ma puissance, de mon droit, je me désiste, pour instituer la puissance du Léviathan. »
     La scène primitive qui obsède Benny Lévy est biblique. C’est à sa lumière qu’il enquête sur l’exclusion de la parole divine par la « politique absolue ». Ce faisant, il retourne jusqu’à la révélation sinaïtique, là où « 600 000 Hébreux découvrirent ensemble l’unicité de chacun ». Selon lui, le génie du judaïsme « déçoit » l’aspiration fusionnelle.
     Dieu parle à l’homme. La « séparation des biens », comme dit Lévinas, est insurmontable. Mais cette « brisure  » ne réduit pas la voix off de Dieu au silence. Si la parole trouve un « maître » vivant un père qui « l’assiste ». elle ne meurt pas. Relisant le Phèdre, l’auteur note que Platon, philosophe païen inaugurant le règne du Logos, partage encore ce souci et défend la dette de l’écriture envers la parole. La bifurcation ne tarde pas : adoptant l’écriture, la philosophie occidentale récuse ce lien et congédie l’écriture comme « lieu du passé absolu ».
     Vouée au présent pur, préférant l’esprit à la lettre morte, la rationalité occidentale commet un crime parfait : elle assassine celui qui témoigne de la profondeur de l’écriture. Délestée du lien passé, elle s’adonne à un vieux rêve, celui de l’« homme comme fils de l’homme ». « L’empire du rien » se met au service de « l’eugénisme ».
     Le clonage, « vérité  » de cette ratio occidentale « privée de hauteur » ? Le Meurtre du pasteur porte à son incandescence le soupçon sur une idéologie des droits de l’homme qui prétend protéger la dignité humaine en l’émancipant de toutes limites. Cette athéologie négative accomplit l’idéal de ses prédécesseurs : l’explosion des conatus. (...) Rien en « droit », ne saurait échapper à la forme des droits de l’homme : question de puissance. Venant d’un homme qui a choisi de vivre à Jérusalem et d’y fonder, avec Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy, un institut universitaire francophone dédié à la mémoire d’Emmanuel Lévinas, cette attaque, véhémente, doit être entendue pour ce qu’elle est : une exhortation à refuser un processus vital sourd au « ruissellement éternel du dehors » (1).

(1) Maurice Blanchot, Sur Emmanuel Lévinas, Fata Morgana.

 

     Epok, le magazine de la Fnac, 23 février 2002
     Benny Lévy, du Petit Livre rouge à la Thora, de Mao à Moïse
     « Sous les pavés de la politique se cachait la plage de la théologie »

     par Aude Lancelin

     Nul ne saura jamais vraiment quel big bang intime se produisit un jour pour que le sulfureux Benny Lévy, mieux connu dans les années 60 sous le pseudonyme de Pierre Victor, en vienne à renoncer au Grand Soir pour « le Dieu dAbraham, d’Isaac et de Jacob ». Nuit de feu à la Pascal pour l’ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne ? Toujours est-il qu’au tournant des années 80, l’ex-chef mythique des Mao choisit de divorcer du marxisme-léninisme pour se retirer sur la pointe des pieds dans une yeshiva de l’est de la France. Toujours est-il qu’il choisit alors de désespérer Saint-Germain en abjurant définitivement le Petit Livre rouge pour se pencher pieusement sur les lettres carrées de la Thora.
     L’opacité de sa trajectoire n’aura cessé de fasciner la génération qui rêvait de « casser en deux l’histoire du monde ". « Benny Lévy fait peur », affirme son ami Alain Finkielkraut. Face à la conversion au messianisme juif de celui qui, de 1974 à 1980, fut aussi le secrétaire très contesté d’un vieux Sartre s’initiant sous son influence à l’hébreu et découvrant au grand dam de Beauvoir « qu’il y a des choses plus importantes que la philosophie », c’est toute l’intelligentsia française qui fut et est toujours conviée à penser en effet sa passion effondrée : le gauchisme. D’autant plus douloureusement que, aujourd’hui âgé de 56 ans et vivant en juif orthodoxe à Jérusalem dans la proximité d’un maître, Benny Lévy s’est pour l’essentiel toujours abstenu de toute explication, de tout aveu, sans même parler d’autocritique.
     Tout au plus l’ancien élève d’Althusser à Normale parlera-t-il d’une commotion spirituelle à la lecture de Difficile liberté, de Lévinas. Tout au plus le séfarade du Caire, arrivé en France à l’âge de 11 ans, évoquera-t-il la phrase du même Lévinas : « Être juif, c’est atteindre ce moment où une condition vécue comme une malédiction vire en exultation. » Tout au plus affirme-t-il, dans le nouvel essai qui marque son retour sur la scène française, que, dès les années 70, il pressentait que « sous les pavés de la politique se cachait la plage de la théologie ».
     Dans cet essai intitulé Le Meurtre du pasteur, nul renoncement toutefois à la problématisation du monde. S’il soutient, dans le sillage de l’auteur de Totalité et infini, que la Bible n’engage pas seulement la foi, mais la pensée elle-même, c’est un dialogue authentiquement philosophique qu’il engage avec Platon, Spinoza, Freud ou Claude Lefort, pour opérer une critique radicale de la vision politique du monde. Celui qui rêva jadis de « changer l’homme dans ce qu’il a de plus profond » ne cesse de pointer le néant de celui-ci lorsqu’il croit naître de lui-même. Celui qui voulait « changer le monde » ne se penche plus sur lui désormais que pour y trouver « la trace, le passage de Dieu ». Mao, Moïse : d’une extase, l’autre.

 

     Commentaire, n° 99, automne 2003
     Judaïsme et modernité
     par Philippe Raynaud

     L’accueil favorable qu’a reçu le dernier livre de Benny Lévy doit sans doute beaucoup à l’itinéraire de l’auteur qui, dirigeant clandestin de la « Gauche prolétarienne » maoïste dans les années 70, fut le compagnon controversé des derniers jours de Sartre, avant de devenir un philosophe du judaïsme, héritier d’Emmanuel Lévinas et commentateur du Talmud. Le Meurtre du pasteur propose d’une certaine manière un bilan de cet itinéraire singulier : ce livre fonde la critique de la « vision politique du monde » qui fut celle de l’auteur dans sa jeunesse sur la mise en lumière de la figure oubliée du « Pasteur », commune à Platon et au judaïsme mais progressivement annulée dans la pensée moderne, sous l’effet d’une série d’attaques qui proviennent en dernière analyse du christianisme, mais qui ne pouvaient être menées à bien qu’avec la complicité de penseurs issus du judaïsme, dont le plus grand fut le Spinoza du Tractatus theologico politicus et le dernier le Freud de Moïse et le monothéisme. Benny Lévy nous donne donc une nouvelle version d’une histoire souvent racontée – celle de la modernité « humaniste » ou subjectiviste et de ses dérives successives (ici jusqu’à une « politique des droits de l’homme » qui n’est que le supplément d’âme de l’« empire du rien ») – et le charme propre de son livre tient au fait que le judaïsme y occupe la place dévolue ailleurs à la philosophie classique (même si celle ci est ici créditée d’une assez bonne compréhension des apories de la politique), aux présocratiques ou même à la pensée catholique ; reste à savoir si cette version est pleinement convaincante, d’un point de vue historique et, surtout, philosophique ou politique.
     L’argument du Meurtre du pasteur se déploie en quatre moments, placés sous le signe de Platon, de Hobbes, de Spinoza – et de l’« empire du rien » de la démocratie contemporaine.
     Le premier moment est celui de Platon, dont le dialogue sur Le Politique décrit les deux figures complémentaires du « Politique » et du « Pasteur ». Le Politique est un souverain tout puissant, qui fait la loi mais qui peut aussi la changer et même la transgresser si elle s’avère incapable de répondre aux situations singulières ; mais ce modèle « décisionniste » ne dit pas le dernier mot de la pensée de Platon, car le pouvoir de l’homme royal n’a de sens que par référence au « pasteur » qui, lorsqu’il s’occupe de son troupeau, prend soin de tous et de chacun. Par ailleurs, comme on le sait, l’avènement du « politique » est hautement improbable, sinon impossible, et c’est pour cela que, finalement, Platon accorde sa préférence aux régimes légaux (monarchie, aristocratie) lorsqu’ils sont possibles et va même jusqu’à dire que, parmi les régimes corrompus où la loi est faible, le moins mauvais est le régime démocratique, où chacun fait ce qui lui plaît. Benny Lévy suggère non sans raison que la conception platonicienne de la loi conserve quelque chose du modèle du pasteur ou de l’homme royal : si celui ci peut idéalement se passer des lois (nomoi), celles là peuvent être prises comme une imitation de la raison, et c’est pour cela qu’« on peut encore entendre dans la dimension de la loi (nomos), le nemein, le nourrissement de chacun » ; ainsi s’ouvre la voie que suit le dernier dialogue de Platon, Les Lois, qui montre que, même si le « pasteur » est peut être en toute rigueur impossible, « aucune politique authentique ne peut se fonder sur l’abandon total du "nourrissement", sur le meurtre du Pasteur ». Inversement, la pire des perversions de l’ordre politique serait sans doute celle dans laquelle un homme s’attribuerait la toute puissance de l’Homme royal tout en méconnaissant son statut de « pasteur ».
     Jusque là, le lecteur familier de la (vraie) philosophie politique n’a aucune raison de se sentir dépaysé, car il est simplement invité à suivre la voie « négative » qui part de la critique de la positivité pour montrer les limites de tout ordre politique, tout en étant suffisamment soucieuse de sa fragilité pour maintenir l’idée de l’ordre – divin ou « naturel » –afin de préserver l’authenticité et le sérieux des choses humaines. L’originalité de l’ouvrage ne réside donc pas tant dans cette défense d’un certain héritage « platonicien » que dans la façon dont il oppose deux réponses possibles – juive et chrétienne – au problème posé par Platon. La voie de Moïse, nous dit Benny Lévy, n’est ni « théocratique » ni « anthropocratique » mais « ichnocratique » (de ichnos, en grec : la trace) : elle exclut l’incarnation et elle ne fait pas du « pasteur » un « médiateur », un troisième terme entre « Dieu » (que Lévy, bien sûr, ne « nomme » pas) et l’homme ; mais cette transcendance est la meilleure garantie contre la tyrannie, comme le montre l’expérience du Sinaï, où les « deux premières Paroles ont été entendues également » par Moïse et par les 600 000 Hébreux – mais « pas à la même hauteur » :
     « Maïmonide dit que les deux témoins au Sinaï sont chacun [600 000] et Moïse. Un et Un : Deux la parole est vériflée. Ce qui rend possibles à la fois l’égalité exaltée dans le texte moderne et la position en hauteur du berger propre au texte ancien, c’est la parole révélante qui se donne également sans que cela signifie que les positions d’écoute soient les mêmes (1). »
     La voie chrétienne, au contraire, sera celle de la médiation – et elle est à l’origine de la modernité :« Le moderne comme substitution du nouveau à l’ancien commence avec l’"invention de Paul" – avec le dépassement universaliste d’Israël et l’opposition entre la "lettre" et l’"esprit". » Avec le double « coup de Paul », nous dit Benny Lévy, se vérifie la thèse de Hegel qui fait sortir la « modernité » du christianisme mais, en même temps, ajoute t il, « nous entrons dans l’époque de la malhonnêteté de l’esprit, selon l’expression de Nietzsche ». L’histoire de la modernité ne sera donc pas seulement celle de l’oubli des « Anciens », mais aussi celle de l’appropriation allégorique de la Bible par les chrétiens, celle des progrès de la logique immanente du christianisme – et celle de la malhonnêteté de l’esprit.
     Une fois ces prémisses posées, la suite de l’histoire est assez prévisible : les mêmes tares, réelles ou supposées, de la modernité que d’autres attribuent à l’oubli de l’être, à la rupture avec le naturalisme antique ou à la révolte contre le Dieu chrétien vont apparaître comme des effets de la logique interne du christianisme, éventuellement secondé par la « trahison » de quelques Juifs oublieux de leur vocation. Le « Dieu mortel » de Hobbes n’est possible que par la logique de la Trinité, qui permet de personnifier Dieu et qui conduit à la confusion entre la Foi et l’autorisation politique :« l’obéissance, le consentement en profondeur se disent dans le registre de la foi, mais l’homme moderne – la raison est sauve – parlera en termes de désistement et de souveraineté, d’État de droit ». Faute de pouvoir vraiment se débarrasser de Moïse, Hobbes restait néanmoins incapable de parvenir à la « solution finale » (sic !) du problème du Pasteur, qui ne pouvait venir que de la « trahison » (E. Lévinas, cité p. 173) d’un philosophe juif ; cette trahison fut accomplie par Spinoza, qui renouvela le « coup de Paul » par une interprétation historico politique du judaïsme pour, par contraste, faire du seul christianisme la vraie figuration d’une religion universelle et « spirituelle » et qui, en outre, subordonna définitivement le prophétisme à la philosophie (« voilà le crime »).
     L’ « empire du rien » dans lequel nous vivons est le fruit de ce processus, achevé par Freud (qui a cru découvrir le meurtre de Moïse à la racine d’un judaïsme oublieux selon lui de ses racines égyptiennes) ; l’attachement apparent de la psychanalyse à la Loi et au Symbolique (sur quoi un Lacan prétendait s’appuyer) n’a pas empêché l’« explosion des conatus », qui est la vérité de la politique des droits de l’homme, fondée, comme le dit Claude Lefort, sur l’« indétermination » de l’Homme dans la démocratie moderne. L’histoire de la modernité est donc celle d’une illusion, qui commence avec la prétention de Rome à « incarner le Pasteur », une fois que celle ci se crut éclairée par la Bible alors qu’elle était aveuglée par l’image du Christ, et qui s’achève avec le « meurtre du Pasteur » par des Juifs égarés. La voie reste cependant ouverte d’un retour en arrière vers ce que cherchait le « vieux Platon » – et dont s’approchèrent à la fois « le vieux Sartre se retournant vers le messianisme juif pour interroger son présent de moderne » et le « vieux Lévinas tentant d’arracher l’État libéral à son fondement hobbien » :c’est celle de Moïse et de Hillel.
     Cette habile construction peut être comprise de plusieurs manières, selon que l’on privilégie sa dimension antichrétienne ou sa portée antimoderne et elle évoque, implicitement ou explicitement, plusieurs problématiques contemporaines où se rencontrent la réflexion sur le christianisme (et sur ses rapports avec le judaïsme) et l’analyse de la démocratie.
     Pour les initiés, le livre de Benny Lévy constituera peut être une réponse au Saint Paul d’Alain Badiou, qui oppose de manière radicale l’« universalisme » de Paul à l’héritage juif (2) et qui peut passer pour un bon exemple de la « conception politique du monde » ; pour la majeure partie du public cultivé, il apparaîtra plutôt comme un habile renversement des théories qui voient dans la naissance du monde « sécularisé » et « éclairé » qu’incarnait jadis l’ « État rationnel », et qui s’accomplit aujourd’hui dans la démocratie, un fruit à la fois paradoxal et dans l’ensemble heureux du « désenchantement du monde » commencé par le christianisme (3). On pourra aussi penser que le propos est à la fois injuste pour les chrétiens et ingrat envers les Modernes. D’un côté, en effet, il est un peu trop simple de présenter l’histoire politique de la chrétienté occidentale comme celle d’une captation par Rome de l’héritage biblique, dont on peut raisonnablement penser qu’il est pour quelque chose dans la rupture des monarchies chrétiennes avec l’héritage impérial. D’un autre côté, il est difficile de ne trouver que des charmes au modèle du « pasteur » qui, dans les faits, se distingue assez mal d’une emprise générale de la Loi religieuse sur la vie humaine : même les philosophes ne souhaitent pas tous vivre sous le régime des Lois de Platon et, surtout, il n’est pas certain que les hommes libres en général et les Juifs en particulier n’aient eu qu’à se réjouir du souci paternel qu’avaient pour eux les chefs « pastoraux » de la chrétienté (ou de l’islam) ; quoi qu’on pense du rationalisme absolu de Spinoza, il est difficile de ne pas reconnaître à la fois une vérité et un sens émancipateur à sa critique de la théologie politique héritée – et peut être même à son universalisme christianisant : Spinoza est le premier penseur de l’émancipation –, celle des Juifs et, au-delà, celle de tous les hommes, qu’il n’est pas raisonnable de voir seulement comme le fruit d’une trahison, préparant une « solution finale ». On pourra aussi remarquer que, si les philosophes doivent savoir rester modestes devant les Prophètes, il est difficile de leur demander de tenir pour un « crime » la défense des prétentions de la raison, si du moins ils s’attachent aussi à en circonscrire les limites (4).
     Quelle que soit la perplexité, ou l’agacement, que l’on éprouve à la lecture du livre de Benny Lévy, on doit cependant lui savoir gré de bien mettre en lumière quelques unes des apories qui définissent la condition de l’homme démocratique, et de le faire à partir d’un point de vue dont l’intérêt tient précisément au fait qu’il n’est pas universalisable. Son livre exprime d’une manière aiguë le paradoxe central de la situation contemporaine du peuple juif, dont le terrible destin est sans doute une des raisons qui a produit le triomphe actuel de la religion des droits de l’homme, alors même que celle ci ne peut ni englober son identité religieuse ni, surtout, résoudre à elle seule les problèmes qui sont les siens depuis la création de l’État d’Israël. Plus profondément, il donne une expression contemporaine de quelques traits majeurs d’une certaine tradition philosophique juive, dans laquelle l’exigence de la justice ne passe pas par la réconciliation mais au contraire par la reconnaissance d’une altérité irréductible. Ceux qui se refusent à le suivre dans sa critique radicale de la « modernité » politique et philosophique pourront néanmoins tirer deux leçons de son livre. La première, politique, est celle des insuffisances de la politique des droits de l’homme : on peut très bien s’accorder sur ce point avec l’auteur du Meurtre du pasteur sans pour autant accepter l’idée que la forme nouvelle que prend aujourd’hui la religion de l’humanité soit l’ultime vérité de la politique moderne (5). La deuxième leçon de Benny Lévy est plus philosophique : après beaucoup d’autres depuis le grand Rosenzweig, il fait du judaïsme l’autre de la tradition métaphysique et on sait bien que c’est là, pour le non juif ou pour le philosophe, un inépuisable sujet de méditation.

(1) Le Meurtre du pasteur, op. cit., p. 102.
(2) Alain Badiou, Saint Paul. La fondation de l’universalisme, PUF, 1997. Normalien comme Pierre Lévy, Alain Badiou fut lui aussi maoïste, mais militait dans d’autres organisations, et il n’a jamais abandonné l’idée révolutionnaire. Il lui est arrivé, en réponse à une enquête de Libération sur Sartre, de parler de Benny Lévy comme d’un « rabbin sectaire », ce qui ne paraît pas très amical.
(3) Cf. notamment Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 1985. La notion d’« empire du rien » peut aussi évoquer le titre du livre de Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide. Sur l’individualisme contemporain, Gallimard, coll. « Les Essais », 1983, qui proposait une analyse d’inspiration tocquevillienne de l’individualisme démocratique.
(4) On conviendra que ce n’est pas là le point fort de la philosophie de Spinoza.
(5) Cf. sur ce point Marcel Gaucher, Quand les droits de l’homme deviennent une politique, Le Débat, n° 110, mai août 2000, repris in La Démocratie contre elle même, Gallimard, coll. Tel, 2002, et Philippe Raynaud, Un nouvel âge du droit, Archives de philosophie, tome 64, cahier 1, janvier mars 2001, p. 40 56.