Politis, jeudi 10 juillet 2008
L’obsession de la fin par Christophe Kantcheff
Sous la plume de Lutz Bassmann, Antoine Volodine publie deux livres, Haïkus de prison
et Avec les moines‑soldats,
où se déploie, dans un monde en déréliction, une force poétique hallucinante. Pour le lecteur d’Antoine Volodine, Lutz Bassmann est un nom qui résonne. Il l’a rencontré ça et là dans quelques romans de l’auteur des
Anges mineurs. Surtout, Lutz Bassmann figure parmi les prisonniers fantasmatiques au passé révolutionnaire qui constituent le collectif des narrateurs du post‑exotisme, ce genre littéraire inventé par Volodine et théorisé dans
Le Post‑exotisme en dix leçons, leçon onze. Lutz Bassmann est donc un écrivain imaginaire. Il figure, dans la page qui porte d’ordinaire pour mention « du même auteur » mais qui signale ici la bibliographie des « voix du post‑exotisme », avec les noms de Manuela Draeger et Elli Krauner (tous deux « auteurs » jeunesse), et d’Antoine Volodine. D’après nos informations, seul ce dernier est identifié à une forme humaine connue.
Sous la plume de Lutz Bassmann, et chez un éditeur inhabituel pour lui, Antoine Volodine publie donc deux livres qui ne s’éloignent pas de son univers littéraire : l’un est composé de plus de 500 Haïkus de prison, l’autre relève d’une des catégories du post‑exotisme, les « entrevoûtes », fiction de la déréliction :
Avec les moines-soldats. Bien qu’
Avec les moines‑soldats reprenne certains motifs – tels les ultimes combattants d’une cause égalitaire perdue – et l’atmosphère crépusculaire et chamanique de nombre de romans volodiniens, il parvient pourtant une nouvelle fois à intriguer et à halluciner son lecteur.
En premier lieu, grâce à une puissance poétique qui ne cesse de se renouveler. Elle tient souvent à un élément étrange, déplacé. Ainsi, dans le premier chapitre du livre, qui raconte la tentative d’exorcisme, par le narrateur, d’une maison en bord de mer. Dans un premier temps, le narrateur tente de forcer la maison sans violence. Mais, arrivé au premier étage, il découvre que tout est vitrifié par une épaisse couche de vernis : « J’ignore ce que signifie ce phénomène, ai‑je pensé. Quelles forces ont été à l’œuvre, quelles créatures. Mais une chose est évidente : ce qui appartenait aux humains ne leur appartient plus. C’est pour les en déposséder que l’étage entier a été léché. » Dans cet univers énigmatique et hostile, ce terme, « léché », paraît plus insolite encore, et déclenche instantanément un imaginaire sans retenue.
Antoine Volodine joue aussi dans ce roman avec l’effet de réitération et de remémoration. Il raconte ainsi à deux reprises, en variant chacune de ses phrases, l’aventure de Brown, agent d’une « Organisation » révolutionnaire qui a perdu sa raison d’être mais à laquelle il continue d’obéir « par fatalisme », chargé d’intervenir lors de l’incendie nocturne d’un hôtel, sans trop savoir de quoi il s’agira, sinon d’une sorte de « passage de témoin entre espèces humaines ». Le lecteur a, avec le remake de l’épisode, une sensation de déjà‑vu, de déjà entendu, mais pas exactement de la même manière. II se retrouve dans une situation semblable à celle des personnages, qui s’interrogent sur l’existence même des expériences qu’ils traversent : rêve oppressant ou réalité cauchemardesque ? Au bout : aucune certitude. Le lecteur a beau connaître, sous deux angles différents, le déroulement de la mission de Brown, il ne sait pas exactement quel en était l’objet. Mais il retient la fulgurance d’images improbables et la beauté paradoxale de paysages délétères : « Le jour éclairait l’océan. Il allait pleuvoir. Les vagues étaient magnifiques, sans régularité elles venaient se briser à leurs pieds, remuant des morceaux de tôles, des galets, des fragments de matière plastique, du mazout. Elles étaient principalement vert foncé et gris. »
Dans
Haïkus de prison, on retrouve les violences de l’enfermement, le sentiment amer de la défaite, la promiscuité et la saleté, mais aussi un certain humour. Par exemple : « Personne ne s’est inscrit pour la chorale/l’animateur/est anthropophage. » En trois temps, Prison, Transfert et Enfer,
Haïkus de prison raconte une histoire qui pourrait synthétiser l’œuvre d’Antoine Volodine : une humanité de détenus en perdition, déportés vers une destination inconnue par des soldats invisibles, se retrouve dans un camp de concentration. « Dans le brouillard sous les projecteurs/on ignore/à quel moment du cauchemar on se trouve. » Il n’y a plus de raison ni d’avenir possibles. Le désespoir n’est plus dicible. Aucune évasion n’est envisageable. Mais l’« Enfer » est‑il le camp, le froid ou les autres – l’idiot, le bonze judoka, le Russe assassin… – que côtoie le narrateur‑auteur de ces haïkus, dont la concision accentue ce qu’il y a d’irrémédiable dans ces destins ? Sans doute, tout cela à la fois…
Télérama, n°3051, 2 juillet 2008
Mais qui est Lutz Bassmann ? par Nathalie Crom
Artisan depuis plus de vingt ans d’une œuvre littéraire remarquable
(Des anges mineurs, Dondog, Songe de Mevlido…,
édités au Seuil) et d’une singularité exceptionnelle, jamais Antoine
Volodine ne s’est considéré pourtant avec solennité, comme un écrivain
solitaire, un anachorète. Il se définit comme un scribe plutôt, un
simple porte-parole ou un porte‑plume, une voix modeste s’élevant,
parmi d’autres, pour témoigner de ce monde post-exotique – le sens de
ce qualificatif est à peu près inexplicable… – où il semble vivre, et
d’où il nous écrit régulièrement afin de nous rendre compte de ce qui
s’y passe. Un monde en ruine et en friche, où la persécution et la
concentration sont la règle ; un monde dévasté par quelque apocalypse
sans nom, ravagé par des révolutions mondiales dévoyées, des accès
d’intolérance hystériques, des exterminations et des massacres. Un
monde qui semble prophétiser l’avenir du nôtre. Il y a dix ans, Antoine
Volodine fit paraître un vrai faux manifeste littéraire : cela
s’appelait
Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (éd.
Gallimard, 1998), et l’on découvrit dans cet ouvrage les noms de
quelques-uns des compagnons d’écriture de Volodine – une galaxie
d’écrivains, parmi lesquels ce dénommé Lutz Bassmann, écrivain
emprisonné, dont paraissent aujourd’hui deux livres,
Avec les moines-soldats et les
Haïkus de prison.
Pour parler simplement, on dira que, d’Antoine Volodine, Lutz Bassmann
est un hétéronyme – comme Pessoa possédait les siens : identités
imaginaires prolongeant la voix du poète, et dans son œuvre ouvrant des
portes sans cesse nouvelles. Pour parler poétiquement, on dira que l’on
retrouve dans les deux livres de Bassmann tout ce qui fait la grandeur
et la puissance d’Antoine Volodine : le souffle romanesque, le pouvoir
d’évocation, la dimension visionnaire, la capacité à sauver toujours la
part du rêve et de l’enfance dans un monde de cauchemar.
La Quinzaine littéraire, n°971, du 16 au 30 juin 2008
L’entreprise post-exotique par Hugo Pradelle
Entre
forme nouvelle et approfondissement, similitudes et dissemblances, deux
textes qui incarnent les ruminations et les enjeux du « post-exotisme ».
Les deux livres qui paraissent aux éditions Verdier, dans la jeune
collection « Chaoïd », possèdent toutes les qualités pour intriguer,
pour faire parler de soi, organiser une sorte de mystère, engendrer la
curiosité. L’étrangeté des titres accentue la perplexité que le nom de
l’auteur avait éveillée ; dès l’abord, on se sent mal à l’aise,
accaparé en même temps que soupçonneux. Cet état ne dure pas, nous
reconnaissons en effet vite quelques traits qui caractérisent le
post-exotisme, mouvement solitaire et démultiplié qu’Antoine Volodine
avait créé et formalisé dans un essai
Le Post‑exotisme en dix leçons, leçon onze
(1998), et le nom de Bassmann fait partie de la liste des auteurs
fictifs qu’il rattachait à ce mouvement. Les deux livres s’inscrivent
donc, déjà, dans une disposition fictionnelle particulière, obéissent à
une stratégie de type hétéronymique, se placent du côté du jeu savant.
Des paysages désolés et neigeux défilent, devinés derrière les parois
mal jointes d’un train qui transfère des prisonniers, entassés, vers un
lieu de déportation terrifiant ; des villes en ruines dévorées par des
pluies torrentielles, dans lesquelles erre une humanité qui peu à peu
disparaît ; une mer grise, polluée qui charrie des ordures ; des
campements sales où s’affrontent des hommes abêtis d’alcool. L’univers
que Bassmann décrit est un monde fait de violence, de répression, un
monde que l’on ne peut situer, porté par un mouvement affolé de survie,
où s’agrègent politique et spiritualité, et où s’agitent des
personnages archétypiques qui tentent un ultime exorcisme pour se
perdre enfin.
Portrait d’une société déliquescente, confrontée à
la fin de l’utopie communiste dans laquelle de mystérieuses factions
s’affrontent sourdement, une société affranchie des règles et dans
laquelle s’entremêlent (on pourrait dire s’entrevoûtent) réalité et
fantasmes, où le fantastique et le surnaturel (déjoué toujours)
parasitent sans cesse le monde réel. Là, sur fond de cendres et de
gravats, derniers restes d’une hyper civilisation déchue, se joue la
démarche à la fois esthétique – une nouvelle poétique – et politique de
ces livres étranges et étrangers, abandonnés en quelque sorte à
l’adoration ou à la perplexité du lecteur. Les livres de Bassmann
soulignent la poursuite d’une entreprise à la fois visionnaire et
régressive, l’exploration des profondeurs.
Avec les moines‑soldats
présente des qualités stylistiques neuves qui constituent l’une des
grandes réussites de ce volume d’« entrevoûtes » dont certains passages
émeuvent particulièrement, tenus entre une sorte de lyrisme fragile et
l’expression poétique, presque silencieuse, d’une déréliction absolue
et inévitable. L’écriture fait sentir l’hébétude des personnages –
Schwahn, Brown, Monge – moines‑soldats perdus qui, obéissant à des
ordres venus d’une hiérarchie invisible, traversent cet univers désolé
et doivent accomplir des missions dont eux‑mêmes ne comprennent ni le
sens, ni le but. Ils doivent exorciser, entrer en contact avec des
rêves, des apparitions qu’il leur faut nommer et détruire, faire des
rapports, traverser les cauchemars les plus sombres, trouver un moyen
d’atteindre à une sorte de compassion et disparaître finalement.
Tout est là, dans cette tension que le post-exotisme propose, dans la
disparition des êtres en tant qu’identités, leurs souffles s’échappant,
pour constituer une littérature de l’après. Bassmann prend en charge
dans ce livre la dimension collective et utopique du projet de Volodine
qu’il illustre parfaitement (peut‑être un peu trop) par ces jeux
infinis sur les noms, sur la prise en charge de la parole, manière à la
fois de provocation et de véritable proposition esthétique. « Ils sont
accroupis à proximité avec leur souffle, ils disent des paroles depuis
leur souffle et depuis leur bouche, ils sont comme des animaux qui sont
en train de mourir devant l’image ou derrière l’image. Ils sont entrés
accroupis dans le silence ou dans le bruit langagier de la bouche. Ils
disent du souffle, du silence, ils murmurent des espoirs d’image, ils
gémissent de la parole, ils crient. Ils disent des paroles qui restent
dans la bouche, qui prennent racine dans l’image ou derrière l’image. »
Les
Haïkus de prison
proposent, sous une forme très différente, celle de l’inscription, de
la marque laissée, de la contrainte et du resserrement aussi, une
plongée dans un univers encore plus enfermant, plus effrayant peut‑être
parce que plus restreint. Élaboré en trois parties, ils constituent les
différents moments d’une vie carcérale sombre, absurde et violente : la
prison, le voyage et le camp. On retrouve dans ces courts poèmes les
obsessions qui hantent tous les textes du post‑exotisme et Bassmann y
appuie une dimension politique très forte. Ce choix formel surprenant
fonctionne inégalement ; si on ne peut s’empêcher de regretter l’écueil
épars de la formule, d’une certaine forme de facilité et de didactisme,
cette collectivisation de l’écriture et la dimension mémorielle, en
tant que forme même d’une écriture qui se transmet sans nom et sans
fin, est particulièrement émouvante et profonde, recouvrant bien
l’œuvre post‑exotique, passionnante, pleine de promesses, mais qui
parfois court après ce souffle qui l’obsède.
Le Magazine littéraire, n° 476, juin 2008
Le porte-voix de Volodine par Jean-Baptiste Harang
Il est rare que l’on se vante d’écrire les livres des autres, et c’est
alors pour de mauvaises raisons. Jusqu’ici les voix du post-exotisme,
comme celles de Dieu et du diable, semblaient impénétrables, et voilà
qu’une nouvelle voix se lève, enfle et gronde sur deux livres
impeccables, sonores, bouleversants et familiers (on y reconnaît au
premier mot le timbre métallique, violent et poétique, prophétique et
empathique d’Antoine Volodine), une voix nouvelle et pourtant
persistante et qui signe Lutz Bassmann,
Avec les moines‑soldats et
Haïkus de prison.
La page où l’on trouve d’ordinaire les ouvrages réputés « du même
auteur », s’intitule ici « Les Voix du post-exotisme », avec quatre
noms dénoncés, page de garde devenue salle de garde : Lutz Bassmann,
les deux livres que nous avons en main, Manuela Draeger, huit livres à
l’École des loisirs, Elli Kronauer, auteur chez le même éditeur de cinq
recueils de bylines (byline est un mot sibyllin, il désigne une forme
littéraire post‑exotique qui fait peur aux enfants), et Antoine
Volodine, avec seize ouvrages (romans, romance, entrevoûtes et narrats)
chez Denoël, Minuit, Gallimard et Seuil. Cette page sonne comme l’aveu
d’une organisation littéraire (et peut‑être plus, si affinités)
tentaculaire, monstrueuse, qui construit en bande armée un monde sans
avenir, auquel nous n’échapperons pas, même si, justement, les textes
de Lutz Bassmann se situent bien au‑delà, dans un temps qui viendra
lorsque l’avenir sera fini et qu’il faudra survivre dans nos décombres
puants et assombris.
Après avoir lu et admiré les livres
d’Antoine Volodine, il nous fut donné comme une récompense traqueuse de
rencontrer un homme qui prétendait répondre à ce nom. Grand,
volontaire, à la fois taciturne et attentif, modeste dans l’amitié et
imperturbable pèlerin du post-exotisme, capable d’en défendre
l’évidence en français, en russe ou en portugais (nous l’avons même
entendu prononcer une conférence post-exotique en anglais à Addis-Abeba
devant des étudiants en chemise, médusés d’abord et bientôt
mithridatisés), Volodine ne fait rien pour convaincre qu’Antoine
Volodine existe, que ce nom est le sien, qu’il n’en porte aucun autre,
ni que personne d’autre ne le porte, ni même qu’un homme puisse assumer
à lui seul l’invention formidable d’une littérature. Une littérature
nouvelle, prophétique, dont les rêves et les cauchemars se confondent,
dont l’irréalité est aussi palpable que le remords, puante et noire.
Elle n’a pas besoin de se nommer, ni de dénoncer son ou ses auteurs,
elle se nourrit de fantômes et de survivants, elle sait qu’il n’y a pas
de vie après la mort, mais une lente survie, une éternelle agonie de
plumes et de goudron, le rire n’y est plus la politesse du désespoir
mais le désespoir de la politique. Et voici donc que Lutz Bassmann se
lève et se révèle le véritable auteur de l’œuvre de Volodine et, à la
lecture des deux livres qu’il signe de son nom, notre admiration lui
est acquise, avec la peur de le croiser.
Avec les moines‑soldats
prouve que Lutz Bassmann tenait cette plume depuis longtemps : c’est du
pur Volodine, le Volodine des entrevoûtes, cette forme romane
construite comme une voûte de sept pierres de taille dont la quatrième
est la clef, ici intitulée « Un Univers prolétarien de secours », et
dont les six autres se répondent en symétrie de miroir, au point que
dans ce livre les deuxième et sixième textes racontent la même
histoire, « Crise au Tong Fong Hôtel », la seconde version abîmée (non
pas esquintée, mais tombée dans l’abîme), transfigurée par le
glissement progressif du délire : il ne s’agit rien moins que de sauver
le monde, mais le monde se sauve, s’échappe. Il n’y a pas
d’échappatoire, l’organisation impose la survie, impose l’autocritique,
impose le cauchemar, l’organisation dispose des âmes et des corps, les
âmes et les corps sont morts, leur résurrection n’est qu’un infini
sursis de douleur, l’organisation est anonyme et son talent extrême est
d’inventer des noms propres. Dès la page 17 le sort de ces noms est
réglé, ainsi que celui des auteurs : « Les noms et les surnoms sont des
manières commodes d’étiqueter des gens, mais ils ne signifient pas
grand‑chose. Il n’y a pratiquement rien derrière. J’aurais pu en
choisir un autre, plus parlant, mais, même si celui‑ci ne correspond à
rien, il me conviendra ici. Disons donc que je m’appelle Schwahn. »
Plus loin et à deux reprises, deux autres textes post‑exotiques sont
cités, un recueil de Shâggas (« Lettre au moine de la guerre », sans
nom d’auteur), page 53, et, page 187, un petit recueil d’entrevoûtes,
« Vain temps après », par Maria Samarkande, dont le texte constituera
plus tard dans un délicieux vertige la septième entrevoûte du livre
qu’on lit jusqu’au dernier silence.
Haïkus de prison est
l’écho poétique du cri entendu sur les dix pages de la troisième
entrevoûte, « la plongée » ; 489 fois trois courtes lignes à la manière
des haïkus japonais (les trois vers de 5, 7 et 5 pieds n’y sont pas
respectés, comme s’ils étaient vaguement traduits d’une langue moins
humaine), qui disent la vie vue au travers de grilles, de barbelés, de
folie de violence ou de résignation, 489 histoires courtes qui en
disent une longue, une trop longue, enfermée. Il faudrait les citer
toutes quand il suffira de les lire, de les lire absolument, de
s’entendre les lire tant elles sont leur propre écho, elles disent une
seule histoire une seule voix, elles sont un roman construit, une
mosaïque absolue, elles disent les hommes enclos, l’âme de tous les
autres livres. Les citer toutes ou n’en citer aucune. Allez, une
première, pour la route :
« Pendant la nuit l’analphabète a oublié
la première lettre
de son nom. »
Libération, jeudi 22 mai 2008
Fiat Lutz parc Jean-Didier Wagneur
Le nom de Lutz Bassmann n’est pas inconnu aux lecteurs des romans d’Antoine Volodine. Il a été le protagoniste du
Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (1998) et on a pu le croiser dans
Des anges mineurs
(1999). Incarcéré dans un quartier de haute sécurité, Lutz Bassmann est
l’un des reclus exemplaires de la mouvance littéraire et
révolutionnaire qu’Antoine Volodine a baptisée « post-exotisme ». Que
sait-on de lui ? Peu de choses : militant de l’égalitarisme, il a
beaucoup écrit en captivité :
Les Attentats contre la Lune, Le Non-rire, Promenade en enfance, l’énigmatique
Retour au goudron…
Jusqu’à présent les textes de Bassmann n’étaient que des références
dans la bibliographie des 343 œuvres du post-exotisme. La publication d’
Haïkus de prison et d’
Avec les moines-soldats le font accéder à l’existence.
Identités.
Le réflexe immédiat est de ne voir en Lutz Bassmann qu’un hétéronyme
d’Antoine Volodine, mais le problème est que, en l’état actuel de nos
connaissances, le contraire peut être aussi vrai. Volodine pourrait
être lui-même fictif, rêve d’un autre écrivain dans une régression à
l’infini, comme dans les
Ruines circulaires de Borges. Aussi
n’y a-t-il rien ici de la tentation toute romantique de mystifier le
lecteur en lui offrant, selon l’expression, un écrivain supposé. Nous
sommes devant quelque chose qui ressort de l’ontologie car le
post-exotisme squatte depuis toujours la mystique bouddhiste et, à son
contact, s’est affranchi du poids des identités. En conséquence, mieux
vaut ne pas céder à la fièvre sécuritaire en demandant à Lutz Bassmann
de nous présenter ses papiers pour entrer de plein droit dans le monde
littéraire.
Les
Haïkus de prison racontent la vie
carcérale, la déportation dans l’enfer des camps. C’est le quotidien
des prisonniers politiques et des droits communs métissant leur
existence de celle des autres. Lutz Bassmann les nomme :
l’Anthropophage, le Bouriate, l’Idiot, l’homme du Secours rouge… et en
décrit les travaux forcés et les jours sombres. Dans cet espace soumis
à la loi d’exception, la résistance s’organise, la littérature sert à
égarer les gardiens et à maintenir le contact dans la communauté des
détenus qui a substitué par force à une avant-garde politique une
autre : esthétique.
La question du nom hante
Avec les moines-soldats.
Ce recueil d’entrevoûtes est agencé, selon la poétique du
post-exotisme, en sept parties qui se font écho. Dans la première (« Un
exorcisme en bord de mer »), un moine-soldat, Jean Schwahn, a pour
mission d’exorciser une étrange villa balnéaire hantée et surmontée de
fanions tibétains. La seconde et la sixième offrent deux versions d’une
expédition similaire. « Crise au Tong Fong Hôtel » met le personnage
principal, Brown, face à une situation énigmatique. Il lui faut se
rendre à une date et une heure données face à un hôtel en ruines pour
assister à un événement dont il ne sait rien et face auquel il doit
improviser. La pièce centrale, « Un univers prolétarien de secours »,
raconte l’odyssée de Fuchs et de Monge à la recherche d’un monde où la
fraternité et l’utopie révolutionnaire existent encore. Cette quête est
encadrée par deux entrevoûtes exceptionnelles : « La plongée » qui,
dans un autre niveau de réalité, décrit de l’intérieur de la prison les
narrateurs et personnages du post-exotisme, et « L’oubli » qui atteint
à la perfection d’un poème en prose. « Vain temps après » achève
humoristiquement et désespérément le cycle des réincarnations de ces
histoires que le lecteur pressent comme une seule, incessante.
Ces exorcismes, interrogatoires, autocritiques, ont pour mission de
nommer les démons. Dès la première page, on est aspiré dans le trou
noir du post-exotisme où les contraires coexistent. Qui exorcise qui ?
Qui rêve qui ? Qui manipule quoi ? Le monde de Bassmann est celui des
derniers jours de l’humanité où l’Organisation cherche à étendre sa
maîtrise : « Elle savait que l’humanité était fichue et elle ne
nourrissait plus l’espoir de voir naître sur terre une société
prolétarienne juste et fraternelle. Elle souhaitait sauver en urgence
le peu qui restait encore à sauver, et, comme les outils utopiques du
passé se révélaient inopérants et même absurdes, elle fondait à présent
sa stratégie sur des forces obscures qu’autrefois elle avait dénoncées
comme surgies d’esprits arriérés ou typiques de régressions féodales :
les rêves, les imprécations schizophrènes, les transes chamaniques, le
fakirisme. » Marx a dit que l’histoire se répète deux fois : la
première fois comme tragédie, la seconde comme farce ; c’est le
sentiment des personnages, sommés de concilier ici, de manière
paradoxale et dolente, l’action politique et le rêve.
Cycle.
On a souvent mêlé, non sans raisons, Pessoa au post-exotisme, c’est
plutôt du côté du surréalisme qu’on en pourrait établir la parentèle.
Chez Bassmann comme chez Volodine, l’univers inclut le rêve. Mais, là,
la seule réalité reste une sempiternelle condamnation à un non-lieu, le
bardo, état intermédiaire entre vie et mort, monde flottant entre
mémoire et oubli. Il n’y a pas de sortie possible, ni même de
tragique, car
la mort n’est pas une fin, seulement le début d’un nouveau cycle de
souffrances que l’exercice rituel de la littérature et l’amour fou ont
pour tâche de différer. Ainsi du leitmotiv que Monge rumine dans
Avec les moines-soldats et que l’on peut voir placardé en ce moment dans nos villes : « Seuls ceux que j’aime, Seuls ceux que j’aime, écoutez ! »
** http://www.lutzbassmann.org
L’Humanité, jeudi 15 mai 2008
Fécondité du désastre Par Alain Nicolas
Après quarante livres, Volodine s’efface devant une autre voix de l’univers marginal et subversif qu’il a créé.
« Les noms ou les surnoms sont des manières commodes d’étiqueter les
gens, mais ils ne signifient pas grand-chose. Il n’y a pratiquement
rien derrière. » Celui qui parle ainsi, dans
Avec les moines-soldats,
a choisi de se faire appeler Schwann. La signature de ce livre est
celle d’un certain Lutz Bassmann, répertorié depuis longtemps comme un
des dissidents incarcérés dans l’univers post-exotique, leur
« porte-parole jusqu’à la fin ». De la même manière, Antoine Volodine a
été leur porte-voix (ou leur prête-nom ?) dans le monde littéraire
« réel ». Pour le lecteur qui n’est pas un familier du monde fictionnel
conçu par Volodine, tout cela appelle des éclaircissements. En 1998,
dans
Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Antoine
Volodine précise le cadre général de ses œuvres, passées et à venir,
qu’elles soient signées ou non de son nom. Cette « grande histoire »
dans laquelle s’insèrent ses fictions aux formes diverses postule
qu’après leur défaite les « partisans de la révolution mondiale », tout
au moins ceux qui ne sont pas morts les armes à la main, ont été
incarcérés à perpétuité dans des quartiers de haute sécurité. Ils ont
élaboré à partir de leur histoire, de leurs faits d’armes, de leur
martyre, des récits, des chroniques, des poèmes, créé dans leur
détention toute une littérature, propagée de cellule en cellule,
murmurée, remâchée, transmise en dépôt à la mort d’un militant à un
autre, qui en reprend le nom et le chant, transformé, oublié,
réinventé, rêvé. Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kraunauer et
Antoine Volodine lui-même sont ainsi des noms qui s’affichent comme
certaines des « voix du post-exotisme », celles dont les signatures
s’inscrivent sur les couvertures des ouvrages publiés aujourd’hui par
des éditeurs effectivement présents en librairie, Denoël, Minuit, le
Seuil, l’École des loisirs, aujourd’hui Verdier. Mais ces ouvrages ne
sont qu’un petit territoire au sein de l’immense continent légendaire
créé dans les camps et les prisons au fil des siècles. Depuis combien
de temps dure ce processus, voilà en effet qui n’est pas simple à
déterminer. Dans
Le Post-exotisme, son ouvrage clé, Antoine Volodine précise que les premières incarcérations datent des années soixante-dix du XX
e siècle et leur accession à la connaissance des lecteurs des « années zéro du XXI
e ».
Mais combien de temps a passé depuis cette époque ? Les livres
d’Antoine Volodine, ou de Lutz Bassmann, ne portent pas de référence
permettant de dater leur insertion chronologique. On peut, à partir
d’indices, considérer qu’ils s’insèrent n’importe quand sur une longue
période d’après une catastrophe, guerre ou désastre écologique, qui a
ravagé la terre et peut-être même signé la fin de l’humanité,
transformé en une espèce nouvelle, où une certaine animalité a sa part.
On se souvient que, sans se considérer comme auteur de science-fiction,
Volodine a publié ses premiers romans dans la célèbre collection
« Présence du futur ». De livre en livre, nous parcourons cet univers,
en découvrons des aspects divers, parfois contradictoires. Cette
littérature, née de la révolte, façonnée dans l’enfermement, coupée des
usages littéraires dominants, crée ses variantes, évolue selon un temps
qui est le sien. Le témoignage, l’histoire, la légende, le rêve y
règnent alternativement, selon la proximité des sources. Les traditions
en usage dans les lieux de détention, les formes choisies, le temps
passé. On peut ainsi lire des récits d’opérations armées, attentats ou
exécutions, d’interrogatoires ou d’autocritiques dans un monde qui
ressemble à celui qu’évoquent les chamans de Sibérie du Sud ou de
Mongolie, où se lisent également des traces du Bardo Thodol, le
Livre des morts tibétain.
Les héros désabusés de Volodine, les « moines-soldats » que nous
retrouvons dans les ouvrages signés Lutz Bassmann sont « des
guérilleros qui croient en la transmigration des âmes » et pour qui
« la mort est une illusion incrustée dans l’illusion de vie ». Ils
agissent en professionnels, sans savoir s’ils sont en mission dans un
pays inconnu, ou déjà morts et réincarnés dans un autre univers dont
ils ne savent rien. Aussi, adossés à des références historiques
certaines (la fin des espoirs révolutionnaires des années 1970-1990)
mais détachés de toute volonté démonstrative ou illustrative, les
textes des « voix post-exotiques » tirent leur force de ce rapport,
allusif mais imprécis, à cette histoire lointaine et naufragée. Y
subsiste la puissance narrative pure de ces histoires d’expédition dans
des mondes du désastre, où l’exorcisme ne se distingue pas de
l’exécution, et l’exécution de l’éveil, voire de la naissance. Et le
slogan se fait poésie, la parole la plus violente atteignant au
raffinement du haïku. En s’effaçant au profit de Lutz Bassmann,
Volodine, loin de rejoindre les « renonçants » à l’écriture, affirme
toute la diversité de son inspiration et l’étendue du territoire
littéraire qu’il a lui-même créé. Au moment où certains font mine de
déplorer le tarissement de la prose française, il en exalte, au
contraire, une fécondité jamais démentie et un potentiel subversif
toujours plus aigu.
Le Temps, samedi 10 mai 2008
Vous qui aimez Volodine, écoutez ! par Isabelle Rüf
Dans les romans d’Antoine Volodine, Lutz Bassmann apparaît comme le porte-parole d’écrivains en prison. Il signe deux livres. Pour ceux qui fréquentent l’œuvre d’Antoine Volodine, Lutz Bassmann n’est pas un inconnu. Dans
Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze
(Gallimard, 1998), il est le porte-parole d’une cohorte d’écrivains,
dont les silhouettes peuplent les livres de Volodine. Comme eux tous,
il est en prison depuis longtemps. C’est là qu’il écrit ou qu’il rêve
des bribes de ce vaste tissu qui s’élabore, la plupart du temps, sous
le pseudonyme de Volodine, le seul à montrer son visage. Mais voici que
sortent en librairie deux volumes signés Lutz Bassmann lui-même. Cette
parution a été largement annoncée sur Internet où le club de moins en
moins fermé des admirateurs de Volodine s’interroge sur cette
épiphanie. Le site http://www.lutzbassmann.org, annoncé pour le 15
avril, est passé le 17 du noir au rouge, l’écran traversé par cette
injonction : « seuls ceux que j’aime, seuls ceux que j’aime, écoutez ».
Lutz Bassmann nous aime-t-il ? Prenons le risque, cliquons. Le slogan
défile en plusieurs langues et le site renvoie à une quinzaine de liens
– revues d’avant-garde, blogs, site de
François Bon, gloses
universitaires – qui montrent à quel point l’œuvre pseudo-clandestine
de Volodine éveille des échos passionnés.
Dans
Le Post-exotisme...,
une liste de publications « du même auteur, dans la même collection »
recense pêle-mêle sous diverses identités 343 titres, ceux des ouvrages
publiés de Volodine mais sous des noms différents, et d’autres,
imaginaires. En 2004, les
Slogans de Maria Soudaïeva
paraissaient à l’Olivier dans une traduction de Volodine qui les a
adaptés pour la scène. Il a toujours soutenu que cette shamane
sibérienne, égarée à Macao où elle se suicida, avait réellement existé.
Pourtant elle figure dans cette liste. Tout comme Elli Kronauer et
Manuela Draeger, qui ont publié « pour de vrai » des livres pour
enfants à L’École des loisirs. Antoine Volodine a-t-il, comme Fernando
Pessoa et ses hétéronymes, une malle pleine de gens ?
Il crée en
tout cas un univers immédiatement reconnaissable, dont la complexité
suscite des exégèses savantes, mais dont l’humour et la poésie des
ruines peuvent toucher un jury populaire comme celui du Livre Inter.
Dans le post-exotisme, le temps, l’espace, l’identité de celui qui
parle sont indécidables: « Je dis “je”, “je crois” mais on aura compris
qu’il s’agit là de pure convention. » Un collectif, donc, issu d’une
lutte révolutionnaire perdue. Dans les écrits de ces rêveurs, il est
question d’oubli, d’échecs. La fin de l’humanité est toute proche et on
ne saurait le regretter. La frontière entre les humains et les oiseaux
est floue. Une fois, il y a eu une Organisation, puis tout a foiré. Les
lambeaux d’idéologie qui survivent peuvent renvoyer aux débuts de la
Révolution
soviétique et à la répression qui a suivi. Ou aux dissidents de l’Est
avant 1989. Les actions folles, les idéaux dévoyés de ces losers
rappellent aussi les luttes armées des années 1970, en Europe ou en
Amérique latine.
Lutz Bassmann aurait écrit, entre 2000 et 2011
et même après, des textes aux titres étranges et drôles. Le livre qui
paraît sous son nom,
Avec les moines-soldats, appartient aux «
entrevoûtes », une des catégories du riche dispositif littéraire de
Volodine. On y trouve les récits d’entreprises désespérées menées par
des agents désabusés. L’un doit exorciser un pavillon de bord de mer
d’apparence banale et glauque, mais ce qui se trame sous le vernis
gluant qui recouvre tout est extrêmement angoissant. Un autre a pour
mission d’assister à l’incendie du Fong Tong Hôtel (ce récit est fait
deux fois, sous des formes presque identiques). Ce sont bien des
moines, on le voit à leur robe (les moines tibétains peu orthodoxes et
les vieilles shamanes font partie de l’univers volodinien), et des
soldats (la discipline avant tout). Un couple de révolutionnaires
fatigués s’épaule avec tendresse au milieu de l’horreur.
Chacun
erre dans son rêve ou dans celui d’un autre. Chez Lutz Bassmann, le
fantastique propre à Volodine est bien là, mais avec sobriété et une
certaine drôlerie. Le romantisme aussi, avec cette foi obstinée dans un
amour fraternel. La noirceur, radicale, mais retenue, s’exprime aussi
avec beaucoup d’élégance et un humour désespéré, dans ce Journal de
captivité que sont les
Haïkus de prison.
Technikart, jeudi 1
er mai 2008
Double Lutz par Emilie Colombani
« Mad Max » revu par Lutz Bassmann, un auteur qui n’existe pas. Barge et bon.
Le « post-exotisme » n’est pas une nouvelle tendance des agences de
voyages. Dans le sillage de son œuvre, l’écrivain Antoine Volodine a en
effet « fondé » ce drôle de courant littéraire, dont on parierait notre
pige qu’il est de bout en bout constitué de ses propres avatars aux
noms plus improbables les uns que les autres. Prenez ce dénommé Lutz
Bassmann : sa situation civique de détenu à perpétuité et le nom à
consonance « judéo-slavo-germanique » paraissent propices à toutes les
mystifications.
Contacté par nos soins, son éditeur, Lionel
Ruffel, nous assure que sa rencontre avec « Lutz Bassmann, a été
strictement littéraire ». C’est‑à‑dire ? Il l’a découvert comme
personnage, narrateur et co‑auteur du
Post‑exotisme en dix leçons, leçon onze.
Détail troublant : ce nom de Bassmann est parfois réapparu sous la
plume d’Antoine Volodine, le porte‑parole du post-exotisme. Comme par
hasard…
Tout cela peut légitimement nourrir toutes les méfiances.
« Les noms ou les surnoms sont des manières commodes d’étiqueter les
gens », nous avertit d’ailleurs le héros du premier volet d’
Avec les moines-soldats.
Il s’agit d’un certain Schwann, qui finit par avoir raison des fantômes
de ses nombreuses sœurs venues hanter une vieille bicoque en bord de
mer. Schwann, Brown et Monge sont des moines-soldats, fonctionnaires
d’une invisible et tentaculaire organisation cherchant à arracher le
monde au ravage d’un chaos grandissant. On ignore la cause de ce big
bazar, mais il a quelque chose à voir avec la dissolution d’une société
post-soviétique et à des cataclysmes néo-atomiques.
Sur une trame
digne des sous-« Mad Max » ritals des 80’s, Lutz Bassmann parvient à
camper une atmosphère inimitable, quelque part entre
L’Archipel du goulag de Soljenìtsyne,
La Colonie pénitentiaire
de Kafka et les légendes tibétaines. Un cocktail qui sent le soufre, et
où il est d’ailleurs question d’exorcismes dont on ne sait pas très
bien dans quel monde ils se produisent. Embarqué dans cet univers où le
néochamanisme tient lieu de vade mecum, on ne peut que s’émerveiller
devant la sombre poésie qui en émane, renvoyant aux peurs ancestrales
d’une humanité qui n’en finit pas de mourir.
Mais ce n’est pas
tout : le mystérieux Lutz Bassmann (censé croupir en prison en ce
moment) nous livre aussi un surprenant recueil de
Haïkus de prison,
où traîne toute une faune humaine de codétenus d’Asie centrale,
tadjiks, bouriates ou autres kirghizes. Beau comme du Tarkovski.
Chronic’art, mai 2008
par Romaric Sangars
Lutz Bassmann est un hétéronyme d’Antoine Volodine, déjà apparu comme
personnage et narrateur dans ses précédents livres. Bassmann n’incarne
donc pas une nouvelle démarche esthétique pour Volodine au contraire,
cette signature n’est pour lui qu’une prolongation du dispositif
post-exotique déjà en place, celui d’une littérature marginale,
collective, cryptée, qui se déploie à travers de nombreux genres et se
réclame de multiples auteurs, narrateurs et sur-narrateurs. Le délire
post-exotique étend simplement son champ de contamination, jusque dans
le réel. Ouvrage de la meilleure facture post-exotique,
Avec les moines‑soldats
est ainsi un recueil d’« entrevoûtes », c’est‑à-dire un envoûtement
littéraire articulé en sept nouvelles allant par paires et organisées
en miroir. Quant à
Haïkus de prison, il rassemble une suite
quasi-narrative de courts poèmes à la manière des haïkus japonais,
divisée en trois parties (Prison‑Transfert‑Enfer), offrant la beauté
suffocante d’une poésie concentrationnaire agrémentée d’un humour plus
que noir. On y retrouve de nombreuses techniques spécifiquement
post-exotiques images de cauchemars récurrents, indécidabilité
générale, mantras formés à partir de slogans politiques ayant dérivé
poétiquement et, enfin, le thème toujours plus prégnant de la
destruction imminente de l’humanité par elle-même, le tout sur fond de
morts relatives et successives, tunnel absurde d’un antikarma où
n’existe qu’une mort qui ne parvient pourtant pas à s’accomplir. Le
post-exotisme est un système réticulaire en perpétuelle résonance :
chaque nouvelle œuvre tire sa matière des précédentes et les éclaire
d’un nouveau faisceau. Ces deux joyaux cachés n’échappent pas à la
règle, et contribuent à enrichir encore la vaste transe obsessionnelle
de Volodine. Avec eux, l’écrivain développe sans faillir un infini et
délicat dégradé de nuances, oscillant entre le vert glauque et le noir
absolu, en explorant tous les degrés possibles de goudron et de cendre.
Le Matricule des Anges, n°93, mai 2008
Voix à perpétuité par Étienne Leterrier
Verdier publie simultanément deux textes de Lutz Bassmann, nouvelle voix post-exotique. Chronique du temps à venir.
Tout, chez Lutz Bassmann commence par un lieu. De préférence un lieu
condamné ou un lieu déserté. Rien de moins étonnant a priori :
l’auteur,
guerillero urbain, insurgé, « combattant et écrivain
» est réputé d’après le communiqué de presse sibyllin des éditions
Verdier, poursuivre une existence « dans l’emprisonnement à perpétuité
d’une cellule d’un quartier de haute sécurité ».
Décrit comme un
auteur « à mi‑chemin entre fiction et réalité », Lutz Bassmann apparaît
nommément dans l’une de ses propres nouvelles, aux côtés de Manuela
Draeger ou encore Elli Kronauer, deux voix du post‑exotisme, qui
partagent avec Bassmann la situation d’internés à vie. Les trois
auteurs étaient également présents en 1998 dans l’ouvrage collectif
Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze,
explicitement situé sous le patronage du mot forgé par Antoine
Volodine. Avec Lutz Bassmann, c’est donc une nouvelle voix
hétéronymique que Volodine porte à la connaissance de ses lecteurs,
dans sa volonté de construire un système de voix plurielles où les
écrivains se répondent.
Dans des univers qui agonisent, Bassmann
dépeint des êtres menacés d’une mort imminente, activistes traqués par
une police omniprésente, ou simples habitants d’une Terre polluée.
L’inspiration de Bassmann puise aux sources de la littérature
d’anticipation que récuse pourtant Volodine. Le matériau narratif de ce
« post‑exotisme » bassmannien est donc naturellement présent dans la
conscience collective : les camps de la mort du futur, dans
Haïkus de prison,
ressemblent à s’y méprendre à ceux d’hier. Ses mondes totalitaires et
uniformisés, la déréliction des êtres qui les peuplent lorgnent du côté
de leurs modèles historiques, nazis ou staliniens, comme de ceux
imaginés par Orwell, Huxley, ou même Kafka. Cependant, toute l’habileté
de cette matière narrative provient de ce qu’elle n’est jamais aisément
déterminée. Troublante familiarité du futur ? Il y a en effet un art de
l’ellipse et de l’opacité chez Lutz Bassmann, qui laisse libre cours au
fantasme et qui constitue l’aspect le plus intéressant de son écriture.
Dans
Haïkus de prison, c’est par un long poème que Bassmann
retrouve le souvenir des écrits de la Shoah en évoquant les camps de
concentration à venir. Comme s’il cherchait à incarner le renoncement à
toute forme épique, Bassmann utilise le caractère suspensif et
pointilliste du haïku, en faisant du narrateur un récitant résigné,
spectateur de l’horreur, parfois lyrique (« La feuille d’appel s’est
envolée/ trente détenus virevoltent/ entre voie ferrée et nuages »), ou
plus expressionniste (Roulis cahots démangeaisons/ La lune a quitté la
lucarne/ roulis cahot démangeaisons »). L’activisme politique ne
franchit cependant jamais la barrière des désespoirs. Dans les
Haïkus, le poète constate la naissance d’un mouvement de résistance entre détenus, vite avorté.
Dans
Avec les moines‑soldats, les
personnages sont au service d’une mystérieuse « Organisation », sorte
de post‑Komintern exotique puisqu’il a « renoncé à ses références
anciennes, pour (…) les rêves, les imprécations schizophrènes, les
transes chamaniques, le fakirisme ». Héros d’une série de récits qui se
suivent sans se succéder, Schwahn et Brown ne croient plus à leurs
idéaux d’antan. Monge fait partie d’un monde prolétarien dévoyé où les
« égalitaristes » sont déportés.
L’histoire à venir telle que
Bassmann nous en fait parvenir les échos n’a donc rien à envier aux
pires moments de celle qui est déjà passée. C’est là à la fois la force
et la limite de son écriture. Volontairement allusive, elle laisse
l’imaginaire poursuivre l’évocation de ces mondes dans des
représentations dotées d’une force historique incontestable, mais qui
sont du même coup figées. Reste ce que dit Bassmann de l’homme : animal
centré sur soi et sur sa propre survie, dont la perception ne peut
exister qu’éclatée en de multiples fragments sensibles. En cela,
l’écriture de Lutz Bassmann, outre son esthétique assez parente du
cinéma ou de la BD, est douée d’une incontestable force sombre, à
défaut de grand souffle inspiré.
La Liberté, samedi 26 avril 2008
Bons baisers du chaos par Jacques Sterchi
La prison comme métaphore d’un monde devenu rude, entouré de barbelés,
où la promiscuité empêche la rêverie utopiste. Et pourtant c’est par la
poésie qu’il faut communiquer. Lutz Bassmann (alias Antoine Volodine)
expédie ses
Haïkus de prison, variations chaotiques sur la solitude et la déréliction humaine. Simultanément est publié un récit halluciné,
Avec les moines-soldats.
Villes fantômes, héros qui n’en sont pas, ne croyant à plus rien,
simples moines-soldats obéissant avec réticence, traversant le chaos
dans une sorte d’hallucination perpétuelle. Cela donne une écriture à
la limite de la science-fiction, mais que l’on associe plutôt au
post-exotisme tel que défini par Volodine.
En 1991, interrogé sur
le style étrange de son écriture à la limite de la science-fiction et
du minimalisme, Antoine Volodine avait inventé cette définition de «
post-exotisme ». Un décalage, en quelque sorte, une impossibilité de se
définir à travers les catégories existantes. Un intitulé neuf, à
remplir, mais qui dans le cas de Bassmann correspond aussi à cette
vision du monde chaotique, désenchantée, comme si tout exotisme était
maintenant devenu impossible.