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  Avec les moines-soldats

  Lutz Bassmann

  256 pages
13,50 €
ISBN : 978-2-86432-537-6

Résumé

Dans les villes-fantômes où se déroulent leurs aventures, Schwahn, Brown et Monge ne sont pas des héros exemplaires. Ils ne croient à rien, ils obéissent à leur hiérarchie avec réticence. Leurs exorcismes tournent mal, les missions qu’on leur a confiées ressemblent à la traversée d’un cauchemar. Un incendie se déchaîne à quelques mètres de Brown. Debout devant une porte d’où s’échappe une chaleur de four, Brown reste immobile. On lui a dit qu’une petite fille surgira des flammes, et qu’il devra lui communiquer quelque chose d’essentiel pour la survie de l’humanité.



Extrait de texte

   Les deux jeunes ouvrières du textile sont en flammes. Elles ne sont plus vraiment ensemble. Linda Grimm a dû parcourir quelques mètres avant de s’effondrer vers l’avant. Natacha Woo s’est effondrée sur les genoux, et, apparemment, elle ne se débat pas. Ce sont des formes qui flambent. À l’arrière-plan, on voit Monge et Yasmina Fuchs qui tiennent leurs pancartes et ne bougent pas.

   Les trois photographies ont été prises à quelques secondes d’intervalle et elles présentent peu de différences. Les deux filles brûlent sur la plateforme, transformées en torches mais sans doute déjà inconscientes. Le photographe s’est placé sur le quai depuis lequel Monge et la veuve Fuchs assistent à l’immolation. On voit, en gros, ce que voient les deux kovarskistes : deux corps embrasés qui flambent sur un quai désert, et, au-delà, le convoi militaire avec ses banderoles et les soldats qui contemplent la scène, horrifiés.

   Sur ce portrait, le photographe a réussi à saisir de près Monge et Yasmina Fuchs. Dans la partie inférieure de la photographie, on voit le début des pancartes qu’ils serrent contre leur ventre, mais les inscriptions ne sont pas lisibles. Le cliché se concentre sur le visage des deux kovarskistes. Ils ont l’air épuisé, ils ouvrent la bouche, leurs yeux sont avides. Ils ne pleurent pas. Aucune larme ne coule sur leurs joues très pâles. On dirait qu’ils prononcent quelque chose, sans doute des slogans kovarskistes ou des invectives.



Revue de presse

Presse écrite

   Politis, jeudi 10 juillet 2008
   L’obsession de la fin
   par Christophe Kantcheff

   Sous la plume de Lutz Bassmann, Antoine Volodine publie deux livres, Haïkus de prison et Avec les moines‑soldats, où se déploie, dans un monde en déréliction, une force poétique hallucinante.

   Pour le lecteur d’Antoine Volodine, Lutz Bassmann est un nom qui résonne. Il l’a rencontré ça et là dans quelques romans de l’auteur des Anges mineurs. Surtout, Lutz Bassmann figure parmi les prisonniers fantasmatiques au passé révolutionnaire qui constituent le collectif des narrateurs du post‑exotisme, ce genre littéraire inventé par Volodine et théorisé dans Le Post‑exotisme en dix leçons, leçon onze. Lutz Bassmann est donc un écrivain imaginaire. Il figure, dans la page qui porte d’ordinaire pour mention « du même auteur » mais qui signale ici la bibliographie des « voix du post‑exotisme », avec les noms de Manuela Draeger et Elli Krauner (tous deux « auteurs » jeunesse), et d’Antoine Volodine. D’après nos informations, seul ce dernier est identifié à une forme humaine connue.
   Sous la plume de Lutz Bassmann, et chez un éditeur inhabituel pour lui, Antoine Volodine publie donc deux livres qui ne s’éloignent pas de son univers littéraire : l’un est composé de plus de 500 Haïkus de prison, l’autre relève d’une des catégories du post‑exotisme, les « entrevoûtes », fiction de la déréliction : Avec les moines-soldats.
   Bien qu’Avec les moines‑soldats reprenne certains motifs – tels les ultimes combattants d’une cause égalitaire perdue – et l’atmosphère crépusculaire et chamanique de nombre de romans volodiniens, il parvient pourtant une nouvelle fois à intriguer et à halluciner son lecteur.
   En premier lieu, grâce à une puissance poétique qui ne cesse de se renouveler. Elle tient souvent à un élément étrange, déplacé. Ainsi, dans le premier chapitre du livre, qui raconte la tentative d’exorcisme, par le narrateur, d’une maison en bord de mer. Dans un premier temps, le narrateur tente de forcer la maison sans violence. Mais, arrivé au premier étage, il découvre que tout est vitrifié par une épaisse couche de vernis : « J’ignore ce que signifie ce phénomène, ai‑je pensé. Quelles forces ont été à l’œuvre, quelles créatures. Mais une chose est évidente : ce qui appartenait aux humains ne leur appartient plus. C’est pour les en déposséder que l’étage entier a été léché. » Dans cet univers énigmatique et hostile, ce terme, « léché », paraît plus insolite encore, et déclenche instantanément un imaginaire sans retenue.
   Antoine Volodine joue aussi dans ce roman avec l’effet de réitération et de remémoration. Il raconte ainsi à deux reprises, en variant chacune de ses phrases, l’aventure de Brown, agent d’une « Organisation » révolutionnaire qui a perdu sa raison d’être mais à laquelle il continue d’obéir « par fatalisme », chargé d’intervenir lors de l’incendie nocturne d’un hôtel, sans trop savoir de quoi il s’agira, sinon d’une sorte de « passage de témoin entre espèces humaines ». Le lecteur a, avec le remake de l’épisode, une sensation de déjà‑vu, de déjà entendu, mais pas exactement de la même manière. II se retrouve dans une situation semblable à celle des personnages, qui s’interrogent sur l’existence même des expériences qu’ils traversent : rêve oppressant ou réalité cauchemardesque ? Au bout : aucune certitude. Le lecteur a beau connaître, sous deux angles différents, le déroulement de la mission de Brown, il ne sait pas exactement quel en était l’objet. Mais il retient la fulgurance d’images improbables et la beauté paradoxale de paysages délétères : « Le jour éclairait l’océan. Il allait pleuvoir. Les vagues étaient magnifiques, sans régularité elles venaient se briser à leurs pieds, remuant des morceaux de tôles, des galets, des fragments de matière plastique, du mazout. Elles étaient principalement vert foncé et gris. »
   Dans Haïkus de prison, on retrouve les violences de l’enfermement, le sentiment amer de la défaite, la promiscuité et la saleté, mais aussi un certain humour. Par exemple : « Personne ne s’est inscrit pour la chorale/l’animateur/est anthropophage. » En trois temps, Prison, Transfert et Enfer, Haïkus de prison raconte une histoire qui pourrait synthétiser l’œuvre d’Antoine Volodine : une humanité de détenus en perdition, déportés vers une destination inconnue par des soldats invisibles, se retrouve dans un camp de concentration. « Dans le brouillard sous les projecteurs/on ignore/à quel moment du cauchemar on se trouve. » Il n’y a plus de raison ni d’avenir possibles. Le désespoir n’est plus dicible. Aucune évasion n’est envisageable. Mais l’« Enfer » est‑il le camp, le froid ou les autres – l’idiot, le bonze judoka, le Russe assassin… – que côtoie le narrateur‑auteur de ces haïkus, dont la concision accentue ce qu’il y a d’irrémédiable dans ces destins ? Sans doute, tout cela à la fois…



   Télérama, n°3051, 2 juillet 2008
   Mais qui est Lutz Bassmann ?
   par Nathalie Crom

   Artisan depuis plus de vingt ans d’une œuvre littéraire remarquable (Des anges mineurs, Dondog, Songe de Mevlido…, édités au Seuil) et d’une singularité exceptionnelle, jamais Antoine Volodine ne s’est considéré pourtant avec solennité, comme un écrivain solitaire, un anachorète. Il se définit comme un scribe plutôt, un simple porte-parole ou un porte‑plume, une voix modeste s’élevant, parmi d’autres, pour témoigner de ce monde post-exotique – le sens de ce qualificatif est à peu près inexplicable… – où il semble vivre, et d’où il nous écrit régulièrement afin de nous rendre compte de ce qui s’y passe. Un monde en ruine et en friche, où la persécution et la concentration sont la règle ; un monde dévasté par quelque apocalypse sans nom, ravagé par des révolutions mondiales dévoyées, des accès d’intolérance hystériques, des exterminations et des massacres. Un monde qui semble prophétiser l’avenir du nôtre. Il y a dix ans, Antoine Volodine fit paraître un vrai faux manifeste littéraire : cela s’appelait Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (éd. Gallimard, 1998), et l’on découvrit dans cet ouvrage les noms de quelques-uns des compagnons d’écriture de Volodine – une galaxie d’écrivains, parmi lesquels ce dénommé Lutz Bassmann, écrivain emprisonné, dont paraissent aujourd’hui deux livres, Avec les moines-soldats et les Haïkus de prison. Pour parler simplement, on dira que, d’Antoine Volodine, Lutz Bassmann est un hétéronyme – comme Pessoa possédait les siens : identités imaginaires prolongeant la voix du poète, et dans son œuvre ouvrant des portes sans cesse nouvelles. Pour parler poétiquement, on dira que l’on retrouve dans les deux livres de Bassmann tout ce qui fait la grandeur et la puissance d’Antoine Volodine : le souffle romanesque, le pouvoir d’évocation, la dimension visionnaire, la capacité à sauver toujours la part du rêve et de l’enfance dans un monde de cauchemar.



   La Quinzaine littéraire, n°971, du 16 au 30 juin 2008
   L’entreprise post-exotique
   par Hugo Pradelle

   Entre forme nouvelle et approfondissement, similitudes et dissemblances, deux textes qui incarnent les ruminations et les enjeux du « post-exotisme ».

   Les deux livres qui paraissent aux éditions Verdier, dans la jeune collection « Chaoïd », possèdent toutes les qualités pour intriguer, pour faire parler de soi, organiser une sorte de mystère, engendrer la curiosité. L’étrangeté des titres accentue la perplexité que le nom de l’auteur avait éveillée ; dès l’abord, on se sent mal à l’aise, accaparé en même temps que soupçonneux. Cet état ne dure pas, nous reconnaissons en effet vite quelques traits qui caractérisent le post-exotisme, mouvement solitaire et démultiplié qu’Antoine Volodine avait créé et formalisé dans un essai Le Post‑exotisme en dix leçons, leçon onze (1998), et le nom de Bassmann fait partie de la liste des auteurs fictifs qu’il rattachait à ce mouvement. Les deux livres s’inscrivent donc, déjà, dans une disposition fictionnelle particulière, obéissent à une stratégie de type hétéronymique, se placent du côté du jeu savant.
   Des paysages désolés et neigeux défilent, devinés derrière les parois mal jointes d’un train qui transfère des prisonniers, entassés, vers un lieu de déportation terrifiant ; des villes en ruines dévorées par des pluies torrentielles, dans lesquelles erre une humanité qui peu à peu disparaît ; une mer grise, polluée qui charrie des ordures ; des campements sales où s’affrontent des hommes abêtis d’alcool. L’univers que Bassmann décrit est un monde fait de violence, de répression, un monde que l’on ne peut situer, porté par un mouvement affolé de survie, où s’agrègent politique et spiritualité, et où s’agitent des personnages archétypiques qui tentent un ultime exorcisme pour se perdre enfin.
   Portrait d’une société déliquescente, confrontée à la fin de l’utopie communiste dans laquelle de mystérieuses factions s’affrontent sourdement, une société affranchie des règles et dans laquelle s’entremêlent (on pourrait dire s’entrevoûtent) réalité et fantasmes, où le fantastique et le surnaturel (déjoué toujours) parasitent sans cesse le monde réel. Là, sur fond de cendres et de gravats, derniers restes d’une hyper civilisation déchue, se joue la démarche à la fois esthétique – une nouvelle poétique – et politique de ces livres étranges et étrangers, abandonnés en quelque sorte à l’adoration ou à la perplexité du lecteur. Les livres de Bassmann soulignent la poursuite d’une entreprise à la fois visionnaire et régressive, l’exploration des profondeurs.
   Avec les moines‑soldats présente des qualités stylistiques neuves qui constituent l’une des grandes réussites de ce volume d’« entrevoûtes » dont certains passages émeuvent particulièrement, tenus entre une sorte de lyrisme fragile et l’expression poétique, presque silencieuse, d’une déréliction absolue et inévitable. L’écriture fait sentir l’hébétude des personnages – Schwahn, Brown, Monge – moines‑soldats perdus qui, obéissant à des ordres venus d’une hiérarchie invisible, traversent cet univers désolé et doivent accomplir des missions dont eux‑mêmes ne comprennent ni le sens, ni le but. Ils doivent exorciser, entrer en contact avec des rêves, des apparitions qu’il leur faut nommer et détruire, faire des rapports, traverser les cauchemars les plus sombres, trouver un moyen d’atteindre à une sorte de compassion et disparaître finalement.
   Tout est là, dans cette tension que le post-exotisme propose, dans la disparition des êtres en tant qu’identités, leurs souffles s’échappant, pour constituer une littérature de l’après. Bassmann prend en charge dans ce livre la dimension collective et utopique du projet de Volodine qu’il illustre parfaitement (peut‑être un peu trop) par ces jeux infinis sur les noms, sur la prise en charge de la parole, manière à la fois de provocation et de véritable proposition esthétique. « Ils sont accroupis à proximité avec leur souffle, ils disent des paroles depuis leur souffle et depuis leur bouche, ils sont comme des animaux qui sont en train de mourir devant l’image ou derrière l’image. Ils sont entrés accroupis dans le silence ou dans le bruit langagier de la bouche. Ils disent du souffle, du silence, ils murmurent des espoirs d’image, ils gémissent de la parole, ils crient. Ils disent des paroles qui restent dans la bouche, qui prennent racine dans l’image ou derrière l’image. »
   Les Haïkus de prison proposent, sous une forme très différente, celle de l’inscription, de la marque laissée, de la contrainte et du resserrement aussi, une plongée dans un univers encore plus enfermant, plus effrayant peut‑être parce que plus restreint. Élaboré en trois parties, ils constituent les différents moments d’une vie carcérale sombre, absurde et violente : la prison, le voyage et le camp. On retrouve dans ces courts poèmes les obsessions qui hantent tous les textes du post‑exotisme et Bassmann y appuie une dimension politique très forte. Ce choix formel surprenant fonctionne inégalement ; si on ne peut s’empêcher de regretter l’écueil épars de la formule, d’une certaine forme de facilité et de didactisme, cette collectivisation de l’écriture et la dimension mémorielle, en tant que forme même d’une écriture qui se transmet sans nom et sans fin, est particulièrement émouvante et profonde, recouvrant bien l’œuvre post‑exotique, passionnante, pleine de promesses, mais qui parfois court après ce souffle qui l’obsède.



   Le Magazine littéraire, n° 476, juin 2008
   Le porte-voix de Volodine
   par Jean-Baptiste Harang

   Il est rare que l’on se vante d’écrire les livres des autres, et c’est alors pour de mauvaises raisons. Jusqu’ici les voix du post-exotisme, comme celles de Dieu et du diable, semblaient impénétrables, et voilà qu’une nouvelle voix se lève, enfle et gronde sur deux livres impeccables, sonores, bouleversants et familiers (on y reconnaît au premier mot le timbre métallique, violent et poétique, prophétique et empathique d’Antoine Volodine), une voix nouvelle et pourtant persistante et qui signe Lutz Bassmann, Avec les moines‑soldats et Haïkus de prison.
   La page où l’on trouve d’ordinaire les ouvrages réputés « du même auteur », s’intitule ici « Les Voix du post-exotisme », avec quatre noms dénoncés, page de garde devenue salle de garde : Lutz Bassmann, les deux livres que nous avons en main, Manuela Draeger, huit livres à l’École des loisirs, Elli Kronauer, auteur chez le même éditeur de cinq recueils de bylines (byline est un mot sibyllin, il désigne une forme littéraire post‑exotique qui fait peur aux enfants), et Antoine Volodine, avec seize ouvrages (romans, romance, entrevoûtes et narrats) chez Denoël, Minuit, Gallimard et Seuil. Cette page sonne comme l’aveu d’une organisation littéraire (et peut‑être plus, si affinités) tentaculaire, monstrueuse, qui construit en bande armée un monde sans avenir, auquel nous n’échapperons pas, même si, justement, les textes de Lutz Bassmann se situent bien au‑delà, dans un temps qui viendra lorsque l’avenir sera fini et qu’il faudra survivre dans nos décombres puants et assombris.
   Après avoir lu et admiré les livres d’Antoine Volodine, il nous fut donné comme une récompense traqueuse de rencontrer un homme qui prétendait répondre à ce nom. Grand, volontaire, à la fois taciturne et attentif, modeste dans l’amitié et imperturbable pèlerin du post-exotisme, capable d’en défendre l’évidence en français, en russe ou en portugais (nous l’avons même entendu prononcer une conférence post-exotique en anglais à Addis-Abeba devant des étudiants en chemise, médusés d’abord et bientôt mithridatisés), Volodine ne fait rien pour convaincre qu’Antoine Volodine existe, que ce nom est le sien, qu’il n’en porte aucun autre, ni que personne d’autre ne le porte, ni même qu’un homme puisse assumer à lui seul l’invention formidable d’une littérature. Une littérature nouvelle, prophétique, dont les rêves et les cauchemars se confondent, dont l’irréalité est aussi palpable que le remords, puante et noire. Elle n’a pas besoin de se nommer, ni de dénoncer son ou ses auteurs, elle se nourrit de fantômes et de survivants, elle sait qu’il n’y a pas de vie après la mort, mais une lente survie, une éternelle agonie de plumes et de goudron, le rire n’y est plus la politesse du désespoir mais le désespoir de la politique. Et voici donc que Lutz Bassmann se lève et se révèle le véritable auteur de l’œuvre de Volodine et, à la lecture des deux livres qu’il signe de son nom, notre admiration lui est acquise, avec la peur de le croiser.
   Avec les moines‑soldats prouve que Lutz Bassmann tenait cette plume depuis longtemps : c’est du pur Volodine, le Volodine des entrevoûtes, cette forme romane construite comme une voûte de sept pierres de taille dont la quatrième est la clef, ici intitulée « Un Univers prolétarien de secours », et dont les six autres se répondent en symétrie de miroir, au point que dans ce livre les deuxième et sixième textes racontent la même histoire, « Crise au Tong Fong Hôtel », la seconde version abîmée (non pas esquintée, mais tombée dans l’abîme), transfigurée par le glissement progressif du délire : il ne s’agit rien moins que de sauver le monde, mais le monde se sauve, s’échappe. Il n’y a pas d’échappatoire, l’organisation impose la survie, impose l’autocritique, impose le cauchemar, l’organisation dispose des âmes et des corps, les âmes et les corps sont morts, leur résurrection n’est qu’un infini sursis de douleur, l’organisation est anonyme et son talent extrême est d’inventer des noms propres. Dès la page 17 le sort de ces noms est réglé, ainsi que celui des auteurs : « Les noms et les surnoms sont des manières commodes d’étiqueter des gens, mais ils ne signifient pas grand‑chose. Il n’y a pratiquement rien derrière. J’aurais pu en choisir un autre, plus parlant, mais, même si celui‑ci ne correspond à rien, il me conviendra ici. Disons donc que je m’appelle Schwahn. » Plus loin et à deux reprises, deux autres textes post‑exotiques sont cités, un recueil de Shâggas (« Lettre au moine de la guerre », sans nom d’auteur), page 53, et, page 187, un petit recueil d’entrevoûtes, « Vain temps après », par Maria Samarkande, dont le texte constituera plus tard dans un délicieux vertige la septième entrevoûte du livre qu’on lit jusqu’au dernier silence.
   Haïkus de prison est l’écho poétique du cri entendu sur les dix pages de la troisième entrevoûte, « la plongée » ; 489 fois trois courtes lignes à la manière des haïkus japonais (les trois vers de 5, 7 et 5 pieds n’y sont pas respectés, comme s’ils étaient vaguement traduits d’une langue moins humaine), qui disent la vie vue au travers de grilles, de barbelés, de folie de violence ou de résignation, 489 histoires courtes qui en disent une longue, une trop longue, enfermée. Il faudrait les citer toutes quand il suffira de les lire, de les lire absolument, de s’entendre les lire tant elles sont leur propre écho, elles disent une seule histoire une seule voix, elles sont un roman construit, une mosaïque absolue, elles disent les hommes enclos, l’âme de tous les autres livres. Les citer toutes ou n’en citer aucune. Allez, une première, pour la route :

   « Pendant la nuit l’analphabète a oublié
   la première lettre
   de son nom. »



   Libération, jeudi 22 mai 2008
   Fiat Lutz
   parc Jean-Didier Wagneur

   Le nom de Lutz Bassmann n’est pas inconnu aux lecteurs des romans d’Antoine Volodine. Il a été le protagoniste du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (1998) et on a pu le croiser dans Des anges mineurs (1999). Incarcéré dans un quartier de haute sécurité, Lutz Bassmann est l’un des reclus exemplaires de la mouvance littéraire et révolutionnaire qu’Antoine Volodine a baptisée « post-exotisme ». Que sait-on de lui ? Peu de choses : militant de l’égalitarisme, il a beaucoup écrit en captivité : Les Attentats contre la Lune, Le Non-rire, Promenade en enfance, l’énigmatique Retour au goudron… Jusqu’à présent les textes de Bassmann n’étaient que des références dans la bibliographie des 343 œuvres du post-exotisme. La publication d’Haïkus de prison et d’Avec les moines-soldats le font accéder à l’existence.
   Identités. Le réflexe immédiat est de ne voir en Lutz Bassmann qu’un hétéronyme d’Antoine Volodine, mais le problème est que, en l’état actuel de nos connaissances, le contraire peut être aussi vrai. Volodine pourrait être lui-même fictif, rêve d’un autre écrivain dans une régression à l’infini, comme dans les Ruines circulaires de Borges. Aussi n’y a-t-il rien ici de la tentation toute romantique de mystifier le lecteur en lui offrant, selon l’expression, un écrivain supposé. Nous sommes devant quelque chose qui ressort de l’ontologie car le post-exotisme squatte depuis toujours la mystique bouddhiste et, à son contact, s’est affranchi du poids des identités. En conséquence, mieux vaut ne pas céder à la fièvre sécuritaire en demandant à Lutz Bassmann de nous présenter ses papiers pour entrer de plein droit dans le monde littéraire.
   Les Haïkus de prison racontent la vie carcérale, la déportation dans l’enfer des camps. C’est le quotidien des prisonniers politiques et des droits communs métissant leur existence de celle des autres. Lutz Bassmann les nomme : l’Anthropophage, le Bouriate, l’Idiot, l’homme du Secours rouge… et en décrit les travaux forcés et les jours sombres. Dans cet espace soumis à la loi d’exception, la résistance s’organise, la littérature sert à égarer les gardiens et à maintenir le contact dans la communauté des détenus qui a substitué par force à une avant-garde politique une autre : esthétique.
   La question du nom hante Avec les moines-soldats. Ce recueil d’entrevoûtes est agencé, selon la poétique du post-exotisme, en sept parties qui se font écho. Dans la première (« Un exorcisme en bord de mer »), un moine-soldat, Jean Schwahn, a pour mission d’exorciser une étrange villa balnéaire hantée et surmontée de fanions tibétains. La seconde et la sixième offrent deux versions d’une expédition similaire. « Crise au Tong Fong Hôtel » met le personnage principal, Brown, face à une situation énigmatique. Il lui faut se rendre à une date et une heure données face à un hôtel en ruines pour assister à un événement dont il ne sait rien et face auquel il doit improviser. La pièce centrale, « Un univers prolétarien de secours », raconte l’odyssée de Fuchs et de Monge à la recherche d’un monde où la fraternité et l’utopie révolutionnaire existent encore. Cette quête est encadrée par deux entrevoûtes exceptionnelles : « La plongée » qui, dans un autre niveau de réalité, décrit de l’intérieur de la prison les narrateurs et personnages du post-exotisme, et « L’oubli » qui atteint à la perfection d’un poème en prose. « Vain temps après » achève humoristiquement et désespérément le cycle des réincarnations de ces histoires que le lecteur pressent comme une seule, incessante.
   Ces exorcismes, interrogatoires, autocritiques, ont pour mission de nommer les démons. Dès la première page, on est aspiré dans le trou noir du post-exotisme où les contraires coexistent. Qui exorcise qui ? Qui rêve qui ? Qui manipule quoi ? Le monde de Bassmann est celui des derniers jours de l’humanité où l’Organisation cherche à étendre sa maîtrise : « Elle savait que l’humanité était fichue et elle ne nourrissait plus l’espoir de voir naître sur terre une société prolétarienne juste et fraternelle. Elle souhaitait sauver en urgence le peu qui restait encore à sauver, et, comme les outils utopiques du passé se révélaient inopérants et même absurdes, elle fondait à présent sa stratégie sur des forces obscures qu’autrefois elle avait dénoncées comme surgies d’esprits arriérés ou typiques de régressions féodales : les rêves, les imprécations schizophrènes, les transes chamaniques, le fakirisme. » Marx a dit que l’histoire se répète deux fois : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce ; c’est le sentiment des personnages, sommés de concilier ici, de manière paradoxale et dolente, l’action politique et le rêve.
   Cycle. On a souvent mêlé, non sans raisons, Pessoa au post-exotisme, c’est plutôt du côté du surréalisme qu’on en pourrait établir la parentèle. Chez Bassmann comme chez Volodine, l’univers inclut le rêve. Mais, là, la seule réalité reste une sempiternelle condamnation à un non-lieu, le bardo, état intermédiaire entre vie et mort, monde flottant entre mémoire et oubli. Il n’y a pas de sortie possible, ni même de tragique, car la mort n’est pas une fin, seulement le début d’un nouveau cycle de souffrances que l’exercice rituel de la littérature et l’amour fou ont pour tâche de différer. Ainsi du leitmotiv que Monge rumine dans Avec les moines-soldats et que l’on peut voir placardé en ce moment dans nos villes : « Seuls ceux que j’aime, Seuls ceux que j’aime, écoutez ! »*

* http://www.lutzbassmann.org



   L’Humanité, jeudi 15 mai 2008
   Fécondité du désastre
   Par Alain Nicolas

   Après quarante livres, Volodine s’efface devant une autre voix de l’univers marginal et subversif qu’il a créé.

   « Les noms ou les surnoms sont des manières commodes d’étiqueter les gens, mais ils ne signifient pas grand-chose. Il n’y a pratiquement rien derrière. » Celui qui parle ainsi, dans Avec les moines-soldats, a choisi de se faire appeler Schwann. La signature de ce livre est celle d’un certain Lutz Bassmann, répertorié depuis longtemps comme un des dissidents incarcérés dans l’univers post-exotique, leur « porte-parole jusqu’à la fin ». De la même manière, Antoine Volodine a été leur porte-voix (ou leur prête-nom ?) dans le monde littéraire « réel ». Pour le lecteur qui n’est pas un familier du monde fictionnel conçu par Volodine, tout cela appelle des éclaircissements. En 1998, dans Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Antoine Volodine précise le cadre général de ses œuvres, passées et à venir, qu’elles soient signées ou non de son nom. Cette « grande histoire » dans laquelle s’insèrent ses fictions aux formes diverses postule qu’après leur défaite les « partisans de la révolution mondiale », tout au moins ceux qui ne sont pas morts les armes à la main, ont été incarcérés à perpétuité dans des quartiers de haute sécurité. Ils ont élaboré à partir de leur histoire, de leurs faits d’armes, de leur martyre, des récits, des chroniques, des poèmes, créé dans leur détention toute une littérature, propagée de cellule en cellule, murmurée, remâchée, transmise en dépôt à la mort d’un militant à un autre, qui en reprend le nom et le chant, transformé, oublié, réinventé, rêvé. Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kraunauer et Antoine Volodine lui-même sont ainsi des noms qui s’affichent comme certaines des « voix du post-exotisme », celles dont les signatures s’inscrivent sur les couvertures des ouvrages publiés aujourd’hui par des éditeurs effectivement présents en librairie, Denoël, Minuit, le Seuil, l’École des loisirs, aujourd’hui Verdier. Mais ces ouvrages ne sont qu’un petit territoire au sein de l’immense continent légendaire créé dans les camps et les prisons au fil des siècles. Depuis combien de temps dure ce processus, voilà en effet qui n’est pas simple à déterminer. Dans Le Post-exotisme, son ouvrage clé, Antoine Volodine précise que les premières incarcérations datent des années soixante-dix du XXe siècle et leur accession à la connaissance des lecteurs des « années zéro du XXIe ». Mais combien de temps a passé depuis cette époque ? Les livres d’Antoine Volodine, ou de Lutz Bassmann, ne portent pas de référence permettant de dater leur insertion chronologique. On peut, à partir d’indices, considérer qu’ils s’insèrent n’importe quand sur une longue période d’après une catastrophe, guerre ou désastre écologique, qui a ravagé la terre et peut-être même signé la fin de l’humanité, transformé en une espèce nouvelle, où une certaine animalité a sa part. On se souvient que, sans se considérer comme auteur de science-fiction, Volodine a publié ses premiers romans dans la célèbre collection « Présence du futur ». De livre en livre, nous parcourons cet univers, en découvrons des aspects divers, parfois contradictoires. Cette littérature, née de la révolte, façonnée dans l’enfermement, coupée des usages littéraires dominants, crée ses variantes, évolue selon un temps qui est le sien. Le témoignage, l’histoire, la légende, le rêve y règnent alternativement, selon la proximité des sources. Les traditions en usage dans les lieux de détention, les formes choisies, le temps passé. On peut ainsi lire des récits d’opérations armées, attentats ou exécutions, d’interrogatoires ou d’autocritiques dans un monde qui ressemble à celui qu’évoquent les chamans de Sibérie du Sud ou de Mongolie, où se lisent également des traces du Bardo Thodol, le Livre des morts tibétain. Les héros désabusés de Volodine, les « moines-soldats » que nous retrouvons dans les ouvrages signés Lutz Bassmann sont « des guérilleros qui croient en la transmigration des âmes » et pour qui « la mort est une illusion incrustée dans l’illusion de vie ». Ils agissent en professionnels, sans savoir s’ils sont en mission dans un pays inconnu, ou déjà morts et réincarnés dans un autre univers dont ils ne savent rien. Aussi, adossés à des références historiques certaines (la fin des espoirs révolutionnaires des années 1970-1990) mais détachés de toute volonté démonstrative ou illustrative, les textes des « voix post-exotiques » tirent leur force de ce rapport, allusif mais imprécis, à cette histoire lointaine et naufragée. Y subsiste la puissance narrative pure de ces histoires d’expédition dans des mondes du désastre, où l’exorcisme ne se distingue pas de l’exécution, et l’exécution de l’éveil, voire de la naissance. Et le slogan se fait poésie, la parole la plus violente atteignant au raffinement du haïku. En s’effaçant au profit de Lutz Bassmann, Volodine, loin de rejoindre les « renonçants » à l’écriture, affirme toute la diversité de son inspiration et l’étendue du territoire littéraire qu’il a lui-même créé. Au moment où certains font mine de déplorer le tarissement de la prose française, il en exalte, au contraire, une fécondité jamais démentie et un potentiel subversif toujours plus aigu.



   Le Temps, samedi 10 mai 2008
   Vous qui aimez Volodine, écoutez !
   par Isabelle Rüf

   Dans les romans d’Antoine Volodine, Lutz Bassmann apparaît comme le porte-parole d’écrivains en prison. Il signe deux livres.

   Pour ceux qui fréquentent l’œuvre d’Antoine Volodine, Lutz Bassmann n’est pas un inconnu. Dans Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998), il est le porte-parole d’une cohorte d’écrivains, dont les silhouettes peuplent les livres de Volodine. Comme eux tous, il est en prison depuis longtemps. C’est là qu’il écrit ou qu’il rêve des bribes de ce vaste tissu qui s’élabore, la plupart du temps, sous le pseudonyme de Volodine, le seul à montrer son visage. Mais voici que sortent en librairie deux volumes signés Lutz Bassmann lui-même. Cette parution a été largement annoncée sur Internet où le club de moins en moins fermé des admirateurs de Volodine s’interroge sur cette épiphanie. Le site http://www.lutzbassmann.org, annoncé pour le 15 avril, est passé le 17 du noir au rouge, l’écran traversé par cette injonction : « seuls ceux que j’aime, seuls ceux que j’aime, écoutez ».
   Lutz Bassmann nous aime-t-il ? Prenons le risque, cliquons. Le slogan défile en plusieurs langues et le site renvoie à une quinzaine de liens – revues d’avant-garde, blogs, site de
François Bon, gloses universitaires – qui montrent à quel point l’œuvre pseudo-clandestine de Volodine éveille des échos passionnés.
   Dans Le Post-exotisme..., une liste de publications « du même auteur, dans la même collection » recense pêle-mêle sous diverses identités 343 titres, ceux des ouvrages publiés de Volodine mais sous des noms différents, et d’autres, imaginaires. En 2004, les Slogans de Maria Soudaïeva paraissaient à l’Olivier dans une traduction de Volodine qui les a adaptés pour la scène. Il a toujours soutenu que cette shamane sibérienne, égarée à Macao où elle se suicida, avait réellement existé. Pourtant elle figure dans cette liste. Tout comme Elli Kronauer et Manuela Draeger, qui ont publié « pour de vrai » des livres pour enfants à L’École des loisirs. Antoine Volodine a-t-il, comme Fernando Pessoa et ses hétéronymes, une malle pleine de gens ?
   Il crée en tout cas un univers immédiatement reconnaissable, dont la complexité suscite des exégèses savantes, mais dont l’humour et la poésie des ruines peuvent toucher un jury populaire comme celui du Livre Inter.
   Dans le post-exotisme, le temps, l’espace, l’identité de celui qui parle sont indécidables: « Je dis “je”, “je crois” mais on aura compris qu’il s’agit là de pure convention. » Un collectif, donc, issu d’une lutte révolutionnaire perdue. Dans les écrits de ces rêveurs, il est question d’oubli, d’échecs. La fin de l’humanité est toute proche et on ne saurait le regretter. La frontière entre les humains et les oiseaux est floue. Une fois, il y a eu une Organisation, puis tout a foiré. Les lambeaux d’idéologie qui survivent peuvent renvoyer aux débuts de la
Révolution soviétique et à la répression qui a suivi. Ou aux dissidents de l’Est avant 1989. Les actions folles, les idéaux dévoyés de ces losers rappellent aussi les luttes armées des années 1970, en Europe ou en Amérique latine.
   Lutz Bassmann aurait écrit, entre 2000 et 2011 et même après, des textes aux titres étranges et drôles. Le livre qui paraît sous son nom, Avec les moines-soldats, appartient aux « entrevoûtes », une des catégories du riche dispositif littéraire de Volodine. On y trouve les récits d’entreprises désespérées menées par des agents désabusés. L’un doit exorciser un pavillon de bord de mer d’apparence banale et glauque, mais ce qui se trame sous le vernis gluant qui recouvre tout est extrêmement angoissant. Un autre a pour mission d’assister à l’incendie du Fong Tong Hôtel (ce récit est fait deux fois, sous des formes presque identiques). Ce sont bien des moines, on le voit à leur robe (les moines tibétains peu orthodoxes et les vieilles shamanes font partie de l’univers volodinien), et des soldats (la discipline avant tout). Un couple de révolutionnaires fatigués s’épaule avec tendresse au milieu de l’horreur.
   Chacun erre dans son rêve ou dans celui d’un autre. Chez Lutz Bassmann, le fantastique propre à Volodine est bien là, mais avec sobriété et une certaine drôlerie. Le romantisme aussi, avec cette foi obstinée dans un amour fraternel. La noirceur, radicale, mais retenue, s’exprime aussi avec beaucoup d’élégance et un humour désespéré, dans ce Journal de captivité que sont les Haïkus de prison.



   Technikart, jeudi 1er mai 2008
   Double Lutz
   par Emilie Colombani

   « Mad Max » revu par Lutz Bassmann, un auteur qui n’existe pas. Barge et bon.

   Le « post-exotisme » n’est pas une nouvelle tendance des agences de voyages. Dans le sillage de son œuvre, l’écrivain Antoine Volodine a en effet « fondé » ce drôle de courant littéraire, dont on parierait notre pige qu’il est de bout en bout constitué de ses propres avatars aux noms plus improbables les uns que les autres. Prenez ce dénommé Lutz Bassmann : sa situation civique de détenu à perpétuité et le nom à consonance « judéo-slavo-germanique » paraissent propices à toutes les mystifications.
   Contacté par nos soins, son éditeur, Lionel Ruffel, nous assure que sa rencontre avec « Lutz Bassmann, a été strictement littéraire ». C’est‑à‑dire ? Il l’a découvert comme personnage, narrateur et co‑auteur du Post‑exotisme en dix leçons, leçon onze. Détail troublant : ce nom de Bassmann est parfois réapparu sous la plume d’Antoine Volodine, le porte‑parole du post-exotisme. Comme par hasard…
   Tout cela peut légitimement nourrir toutes les méfiances. « Les noms ou les surnoms sont des manières commodes d’étiqueter les gens », nous avertit d’ailleurs le héros du premier volet d’Avec les moines-soldats. Il s’agit d’un certain Schwann, qui finit par avoir raison des fantômes de ses nombreuses sœurs venues hanter une vieille bicoque en bord de mer. Schwann, Brown et Monge sont des moines-soldats, fonctionnaires d’une invisible et tentaculaire organisation cherchant à arracher le monde au ravage d’un chaos grandissant. On ignore la cause de ce big bazar, mais il a quelque chose à voir avec la dissolution d’une société post-soviétique et à des cataclysmes néo-atomiques.
   Sur une trame digne des sous-« Mad Max » ritals des 80’s, Lutz Bassmann parvient à camper une atmosphère inimitable, quelque part entre L’Archipel du goulag de Soljenìtsyne, La Colonie pénitentiaire de Kafka et les légendes tibétaines. Un cocktail qui sent le soufre, et où il est d’ailleurs question d’exorcismes dont on ne sait pas très bien dans quel monde ils se produisent. Embarqué dans cet univers où le néochamanisme tient lieu de vade mecum, on ne peut que s’émerveiller devant la sombre poésie qui en émane, renvoyant aux peurs ancestrales d’une humanité qui n’en finit pas de mourir.
   Mais ce n’est pas tout : le mystérieux Lutz Bassmann (censé croupir en prison en ce moment) nous livre aussi un surprenant recueil de Haïkus de prison, où traîne toute une faune humaine de codétenus d’Asie centrale, tadjiks, bouriates ou autres kirghizes. Beau comme du Tarkovski.



   Chronic’art, mai 2008
   par Romaric Sangars

   Lutz Bassmann est un hétéronyme d’Antoine Volodine, déjà apparu comme personnage et narrateur dans ses précédents livres. Bassmann n’incarne donc pas une nouvelle démarche esthétique pour Volodine au contraire, cette signature n’est pour lui qu’une prolongation du dispositif post-exotique déjà en place, celui d’une littérature marginale, collective, cryptée, qui se déploie à travers de nombreux genres et se réclame de multiples auteurs, narrateurs et sur-narrateurs. Le délire post-exotique étend simplement son champ de contamination, jusque dans le réel. Ouvrage de la meilleure facture post-exotique, Avec les moines‑soldats est ainsi un recueil d’« entrevoûtes », c’est‑à­-dire un envoûtement littéraire articulé en sept nouvelles allant par paires et organisées en miroir. Quant à Haïkus de prison, il rassemble une suite quasi-narrative de courts poèmes à la manière des haïkus japonais, divisée en trois parties (Prison‑Transfert‑Enfer), offrant la beauté suffocante d’une poésie concentrationnaire agrémentée d’un humour plus que noir. On y retrouve de nombreuses techniques spécifiquement post-exotiques images de cauchemars récurrents, indécidabilité générale, mantras formés à partir de slogans politiques ayant dérivé poétiquement et, enfin, le thème toujours plus prégnant de la destruction imminente de l’humanité par elle-même, le tout sur fond de morts relatives et successives, tunnel absurde d’un antikarma où n’existe qu’une mort qui ne parvient pourtant pas à s’accomplir. Le post-exotisme est un système réticulaire en perpétuelle résonance : chaque nouvelle œuvre tire sa matière des précédentes et les éclaire d’un nouveau faisceau. Ces deux joyaux cachés n’échappent pas à la règle, et contribuent à enrichir encore la vaste transe obsessionnelle de Volodine. Avec eux, l’écrivain développe sans faillir un infini et délicat dégradé de nuances, oscillant entre le vert glauque et le noir absolu, en explorant tous les degrés possibles de goudron et de cendre.



   Le Matricule des Anges, n°93, mai 2008
   Voix à perpétuité
   par Étienne Leterrier

   Verdier publie simultanément deux textes de Lutz Bassmann, nouvelle voix post-exotique. Chronique du temps à venir.

   Tout, chez Lutz Bassmann commence par un lieu. De préférence un lieu condamné ou un lieu déserté. Rien de moins étonnant a priori : l’auteur, guerillero urbain, insurgé, « combattant et écrivain » est réputé d’après le communiqué de presse sibyllin des éditions Verdier, poursuivre une existence « dans l’emprisonnement à perpétuité d’une cellule d’un quartier de haute sécurité ».
Décrit comme un auteur « à mi‑chemin entre fiction et réalité », Lutz Bassmann apparaît nommément dans l’une de ses propres nouvelles, aux côtés de Manuela Draeger ou encore Elli Kronauer, deux voix du post‑exotisme, qui partagent avec Bassmann la situation d’internés à vie. Les trois auteurs étaient également présents en 1998 dans l’ouvrage collectif Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, explicitement situé sous le patronage du mot forgé par Antoine Volodine. Avec Lutz Bassmann, c’est donc une nouvelle voix hétéronymique que Volodine porte à la connaissance de ses lecteurs, dans sa volonté de construire un système de voix plurielles où les écrivains se répondent.
   Dans des univers qui agonisent, Bassmann dépeint des êtres menacés d’une mort imminente, activistes traqués par une police omniprésente, ou simples habitants d’une Terre polluée. L’inspiration de Bassmann puise aux sources de la littérature d’anticipation que récuse pourtant Volodine. Le matériau narratif de ce « post‑exotisme » bassmannien est donc naturellement présent dans la conscience collective : les camps de la mort du futur, dans Haïkus de prison, ressemblent à s’y méprendre à ceux d’hier. Ses mondes totalitaires et uniformisés, la déréliction des êtres qui les peuplent lorgnent du côté de leurs modèles historiques, nazis ou staliniens, comme de ceux imaginés par Orwell, Huxley, ou même Kafka. Cependant, toute l’habileté de cette matière narrative provient de ce qu’elle n’est jamais aisément déterminée. Troublante familiarité du futur ? Il y a en effet un art de l’ellipse et de l’opacité chez Lutz Bassmann, qui laisse libre cours au fantasme et qui constitue l’aspect le plus intéressant de son écriture. Dans Haïkus de prison, c’est par un long poème que Bassmann retrouve le souvenir des écrits de la Shoah en évoquant les camps de concentration à venir. Comme s’il cherchait à incarner le renoncement à toute forme épique, Bassmann utilise le caractère suspensif et pointilliste du haïku, en faisant du narrateur un récitant résigné, spectateur de l’horreur, parfois lyrique (« La feuille d’appel s’est envolée/ trente détenus virevoltent/ entre voie ferrée et nuages »), ou plus expressionniste (Roulis cahots démangeaisons/ La lune a quitté la lucarne/ roulis cahot démangeaisons »). L’activisme politique ne franchit cependant jamais la barrière des désespoirs. Dans les Haïkus, le poète constate la naissance d’un mouvement de résistance entre détenus, vite avorté.
   Dans Avec les moines‑soldats, les personnages sont au service d’une mystérieuse « Organisation », sorte de post‑Komintern exotique puisqu’il a « renoncé à ses références anciennes, pour (…) les rêves, les imprécations schizophrènes, les transes chamaniques, le fakirisme ». Héros d’une série de récits qui se suivent sans se succéder, Schwahn et Brown ne croient plus à leurs idéaux d’antan. Monge fait partie d’un monde prolétarien dévoyé où les « égalitaristes » sont déportés.
   L’histoire à venir telle que Bassmann nous en fait parvenir les échos n’a donc rien à envier aux pires moments de celle qui est déjà passée. C’est là à la fois la force et la limite de son écriture. Volontairement allusive, elle laisse l’imaginaire poursuivre l’évocation de ces mondes dans des représentations dotées d’une force historique incontestable, mais qui sont du même coup figées. Reste ce que dit Bassmann de l’homme : animal centré sur soi et sur sa propre survie, dont la perception ne peut exister qu’éclatée en de multiples fragments sensibles. En cela, l’écriture de Lutz Bassmann, outre son esthétique assez parente du cinéma ou de la BD, est douée d’une incontestable force sombre, à défaut de grand souffle inspiré.



   La Liberté, samedi 26 avril 2008
   Bons baisers du chaos
   par Jacques Sterchi

   La prison comme métaphore d’un monde devenu rude, entouré de barbelés, où la promiscuité empêche la rêverie utopiste. Et pourtant c’est par la poésie qu’il faut communiquer. Lutz Bassmann (alias Antoine Volodine) expédie ses Haïkus de prison, variations chaotiques sur la solitude et la déréliction humaine. Simultanément est publié un récit halluciné, Avec les moines-soldats. Villes fantômes, héros qui n’en sont pas, ne croyant à plus rien, simples moines-soldats obéissant avec réticence, traversant le chaos dans une sorte d’hallucination perpétuelle. Cela donne une écriture à la limite de la science-fiction, mais que l’on associe plutôt au post-exotisme tel que défini par Volodine.
   En 1991, interrogé sur le style étrange de son écriture à la limite de la science-fiction et du minimalisme, Antoine Volodine avait inventé cette définition de « post-exotisme ». Un décalage, en quelque sorte, une impossibilité de se définir à travers les catégories existantes. Un intitulé neuf, à remplir, mais qui dans le cas de Bassmann correspond aussi à cette vision du monde chaotique, désenchantée, comme si tout exotisme était maintenant devenu impossible.

Presse écrite (suite)

  Livres Hebdo, vendredi 18 avril 2008
   Volodine disparaît
   par Jean-Maurice de Montremy

   Antoine Volodine publie chez Verdier deux livres de Lutz Bassmann. Il se fait ici porte-parole des nouvelles « voix du post-exotisme ». Mais entend se mettre ensuite à l’écart de toute promotion, annonce-t-il dans cet entretien réalisé à dessein par courriel. Des affichettes dans la rue et de l’agit-prop sur la Toile feront le reste…

   Livres Hebdo. Surprise. Deux livres de Lutz Bassmann sortent chez Verdier : Avec les moines-soldats et Haïkus de prison. Lutz Bassmann figure dans l’«  Inventaire fragmentaire des dissidents décédés  » de votre livre Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998). On y apprend que Bassmann a été «  incarcéré dans un bâtiment de haute sécurité en 1990  ». Le roman et le poème qui paraissent sous son nom ne donnent aucun renseignement. La fiche de presse précise toutefois que Lutz Bassmann «  appartient à un monde de fiction  ». Donc au monde d’Antoine Volodine…
   Antoine Volodine. Avant tout je vais essayer de définir la nature de notre dialogue. Vous vous adressez bien aujourd’hui à quelqu’un qui dit «  je  », qui a une existence physique, avec qui on peut parler, qui n’est pas un personnage de fiction et qui écrit des livres. Ce quelqu’un, on a pris l’habitude de l’appeler Antoine Volodine. Moi-même je me reconnais dans ce nom, on ne va pas en inventer un autre pour la circonstance. Mais ce quelqu’un écrit des livres et les signe de noms différents, Antoine Volodine, Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer ou autres «  voix du post-exotisme  ».
   Cette multiplicité des signatures est liée à un projet qui consiste à faire apparaître dans le monde éditorial une littérature étrangère écrite en français. Une littérature étrangère dont l’origine n’est pas un pays, mais une fiction, un lieu de fiction, un monde de fiction.
   Dans ce monde de fiction, une communauté imaginaire d’écrivains emprisonnés, parmi lesquels Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer, échappe à l’enfermement, à la mort et à la maladie mentale en composant des livres. La fiction et la réalité se rejoignent lorsque ces livres sont publiés chez de vrais éditeurs de littérature française.
   Non seulement ces livres racontent des histoires, mais ils sont issus d’une histoire inventée. Ils existent en tant que livres tout à fait normaux, ils sont mis à la disposition du public qui les lit et qui les trouve bons ou mauvais, étranges ou ordinaires. Mais ils existent aussi comme des objets surgis d’ailleurs, un peu comme des preuves matérielles que l’ailleurs existe, et que dans cet ailleurs, carcéral, concentrationnaire, sans issue, il y a des gens comme Lutz Bassmann et ses camarades. C’est donc une fiction qui produit des objets littéraires qu’on trouve dans la réalité des librairies et des bibliothèques.
   Quand je vous répondrai ici, ce sera non seulement parce que je suis auteur de cette fiction où les personnages sont auteurs et composent des livres, mais aussi parce que j’y joue un rôle qui est celui de porte-parole. Pièce de cette fiction, porte-parole de la communauté emprisonnée à laquelle appartient Lutz Bassmann, je le serai aujourd’hui encore dans cet entretien, mais disons que ce sera exceptionnel. À l’occasion de la sortie de ces deux volumes de Lutz Bassmann, je resterai à l’écart et je n’assumerai plus le rôle de commentateur. Cette littérature étrangère dont je parle, qui vient d’ailleurs, et que j’appelle «  post-exotisme  », est maintenant assez solide pour s’affirmer par elle-même. Lutz Bassmann et ses livres vont exister dans le monde sans ma présence active.

   Pas facile, pour l’éditeur, de lancer des «  Volodine  » sans même mentionner son nom ? De même s’aperçoit-on que vous avez publié huit livres sous le nom de Manuela Draeger et cinq sous celui d’Elli Kronauer à L’École des loisirs, collection «  Médium  », depuis 1999.
   L’effacement derrière Lutz Bassmann est une décision que j’ai prise en plein accord avec Verdier. Je fais confiance aux textes pour se défendre eux-mêmes, et surtout je fais confiance aux libraires, aux éditeurs et aux lecteurs et lectrices sympathisants, organisés ou non, pour assurer leur promotion.
   Je me vois mal mettre le nom de Volodine sur les couvertures des livres de Lutz Bassmann, Elli Kronauer, Manuela Draeger. Leurs images sont différentes de celles que j’ai développées dans mes romans, leurs histoires ne sont pas traitées de la même manière, ou remuent des matériaux littéraires que j’ai, jusqu’à présent, moins touchés. Lutz Bassmann se confronte plus rudement que moi à la violence du monde, d’une façon plus dure, plus rauque, je pense.
   Mais en amont des livres, l’histoire personnelle de ces auteurs est, en gros, toujours la même : ce sont des prisonniers politiques, ils sont condamnés à la perpétuité, et, en prison, ils ressassent leurs échecs, fabriquent des histoires et manipulent leur mémoire pour se créer un autre passé que celui qu’ils ont réellement traversé. Peu à peu, ils édifient un monde de rêves dans lequel ils s’échappent. Lutz Bassmann peut être défini de cette manière.

   Où en est-on du post-exotisme ?
   Lorsque j’ai mentionné le mot «  post-exotisme  » pour la première fois, je me rappelle que c’était juste avant la sortie d’Alto solo. Un journaliste du Point me demandait où je me situais, j’ai répondu que mes livres étaient représentatifs du «  post-exotisme anarcho-fantastique  ». Sans y avoir vraiment réfléchi, je sous-entendais d’entrée de jeu qu’il y avait plusieurs courants dans le post-exotisme. Je crois qu’on pourrait imaginer un post-exotisme plus expérimental, ou plus lyrique, ou plus fantastique. Ou plus tendre.
   Eli Kronauer a travaillé exclusivement sur des légendes épiques chantées par des bardes russes depuis le Moyen Âge, les bylines. Manuela Draeger raconte des histoires qui ont un caractère surréaliste, et sans doute beaucoup à voir avec la culture anglaise du nonsense. Mais son personnage principal s’appelle Bobby Potemkine, et c’est un indice : tout se tient dans le post-exotisme. Même si la tonalité de Manuela Draeger est plus tendre, même si ses univers sont sans adultes, on n’a pas quitté la rumination politique qui caractérise tous les auteurs de cette littérature, sans exception.
   Dans les petits romans de Manuela Draeger, les thèmes qui parcourent les histoires peuvent conduire à une réflexion sur la solitude, la difficulté de communiquer, ou l’identité, mais l’auteur ne les développe pas dans le sens de la brutalité et du désespoir. L’affection, la fraternité amoureuse, la beauté sont les valeurs qui priment à toutes les pages. J’ajoute que je prévois d’écrire aussi un ou deux livres qui montreront la personnalité profonde, délirante sexuellement, douloureuse, de Manuela Draeger, et, cette fois, ce seront des textes non autocensurés, des textes pour adultes.

   Il n’y a pas, au début des livres de Lutz Bassmann, une liste «  Du même auteur  », mais une bibliographie des «  Voix du post-exotisme  ». Elle se conclut par seize romans, narrats, entrevoûtes et autres romances d’Antoine Volodine. Mais pourquoi ne trouve-t-on pas, dans la liste, les livres traduits du russe comme Slogans de Maria Soudaïeva paru chez L’Olivier en septembre  2004 ? Ou Lizka et ses hommes d’Alexandre Ikonnikov (L’Olivier, 2005) ? Ou Roulette russe de Guennadi Botcharov chez Denoël en 1990 ?
   La liste «  Voix du post-exotisme  » n’est pas un CV qui présente tous mes travaux. C’est seulement la mise en évidence de cette construction qui est en chantier depuis un quart de siècle. Je n’ai pas fait figurer mes traductions du russe dans les «  Voix du post-exotisme  ». Les écrivains ou journalistes russes qu’on m’a donnés à traduire sont totalement étrangers à mon projet littéraire, ce ne sont pas des auteurs imaginaires, et à mon avis aucun d’entre eux n’a jamais entendu parler de mon travail, si on excepte Maria Soudaïeva, qui est la seule, parmi ces auteurs, que j’aie rencontrée dans la vie.
   Dans les débats qui ont suivi les représentations de l’adaptation théâtrale de Slogans, ce printemps, j’ai souvent dû répondre là-dessus. Beaucoup pensent que Maria Soudaïeva est un personnage-auteur de mon invention. C’est de ma faute. Je me suis beaucoup inspiré de la vraie Maria Soudaïeva lorsque j’ai créé le personnage de Gloria Vancouver dans Le Port intérieur (Minuit, 1996). Cette vraie Maria Soudaïeva, la femme que j’ai connue à Macau, portait un autre nom que Soudaïev. Ce nom-là nous l’avons forgé ensemble pour plaisanter, et d’ailleurs sans penser à la mitraillette. Nous avons été, elle et moi, très proches.
   J’ai repris dans Le Port intérieur des phrases qu’elle écrivait dans ses crises, j’en ai fait des slogans. Mais ensuite nous avons été complètement séparés par la vie et j’ai utilisé son nom, ou plutôt son pseudonyme, pour lui rendre hommage et par nostalgie. Je n’avais à ce moment-là aucune idée de l’importance de son œuvre, je croyais qu’elle se réduisait à quelques intuitions et à quelques images magnifiques, qui me faisaient penser aux surréalistes et à Rimbaud. Puis son frère m’a envoyé ses manuscrits. Des écrits désordonnés. Je les ai traduits, surtraduits, refondus et organisés pour faire ce livre extraordinaire qu’est Slogans. Au fond, il s’agit d’une écriture commune, mais la part qui me revient reste minime. D’une certaine manière, la publication de Slogans a inscrit Maria Soudaïeva dans le paysage post-exotique. Mais plus que dans ce paysage, cette voix exceptionnelle s’est inscrite en moi.
   Les hallucinations et les sanglots de Maria Soudaïeva m’ont bouleversé et marqué au fer rouge, d’où la présence de slogans qui apparaissent maintenant dans mes romans comme une respiration nécessaire. En même temps que je la traduisais, j’ai composé avec le musicien Denis Frajerman des Vociférations qui lui doivent beaucoup. Et j’ai continué à vivre dans le monde de Slogans avec l’adaptation pour le théâtre qui a été créée en janvier 2008 par Charles Tordjman.

   Le Post-exotisme de 1998 – dix ans, déjà ! – est cosigné, toujours selon l’ordre alphabétique, par Lutz Bassmann, Ellen Dawkes, Iakoub Khadjbakiro, Elli Kronauer, Erdogan Mayayo, Yasar Tarchalski, Ingrid Vogel et Antoine Volodine. Vont-ils tous être publiés ?
   Ce serait l’idéal. Ce sont des voix qui apparaissent déjà dans plusieurs livres. Alto solo, par exemple, est un petit roman de Iakoub Khadjbakiro, mais il est vrai que c’est Volodine qui figure sur la couverture. On a un peu la même chose dans Vue sur l’ossuaire (Gallimard, 1998), coécrit par Maria Samarkande et Jean Vlassenko. Dans Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, on rencontre beaucoup d’auteurs, et plusieurs centaines de titres, puisqu’il s’agit de l’acte de naissance officiel d’une littérature. Cela dit, mes forces sont limitées… Seule une partie de cet iceberg littéraire est appelée à émerger.

   Y aura-t-il encore des Volodine ? Est-ce fini avec Le Seuil ?
   Bien sûr il y aura encore des Volodine publiés au Seuil.

   Quelle définition, aujourd’hui, du post-exotisme alors que tout le monde est post-quelque chose ?
   Je rappelle que le terme a été créé à l’aveuglette et comme une boutade. Il s’agissait de trouver une case vide sur les grandes étagères de la tradition littéraire pour y installer mes livres sans que personne ne vienne les déranger ou leur coller des étiquettes qui ne me plaisaient pas. La case s’est remplie peu à peu avec mes romans, mes petits mondes déglingués, désastreux et oniriques. Des livres signés par des auteurs nouveaux sont arrivés à côté des Volodine. Mais le nom de la case n’est pas très important. Le plus important est dans les livres, pas dans le discours qu’on peut ajouter aux livres.
   Le post-exotisme prend pour inspiration la mémoire du XXe siècle et l’histoire contemporaine. Mais il parle en même temps de nos rêves. Je ne pense pas ici aux utopies politiques – simplement au surgissement de l’inconscient, aux visions des fous, au monde nocturne. Cela forme un mélange bizarre où les tragédies, les impasses scandaleuses du monde contemporain et la propagande se croisent avec des mythes, des traditions chamaniques, des souvenirs inventés, des fantasmes.
   On est depuis le début en plein réalisme, mais avec un filtre onirique qui déforme tout. Et qui aussi permet de s’aventurer un peu dans toutes les directions du temps, avec quelques prémonitions vérifiées, comme celle de l’effondrement de l’URSS, dans Un navire de nulle part (Denoël, 1986), ou celle du 11-Septembre dans Des anges mineurs (Seuil, 1999), où d’immenses oiseaux décapitent des immeubles.
   Quelques prémonitions restent non vérifiées, comme l’extinction de l’espèce humaine, envisagée dans Avec les moines-soldats de Lutz Bassmann, entre autres. L’avènement d’un monde unipolaire, le triomphe du capitalisme et d’une civilisation inégalitaire ont été vécus par la plupart d’entre nous (voilà que je parle au nom de la communauté post-exotique tout entière) comme une régression.
   La tonalité des livres a changé, le pessimisme qui était dû à un regard sur les horreurs du XXe siècle s’est étendu à toutes les perspectives d’avenir. Un doute s’est développé fortement sur la finalité de l’histoire et sur la validité du matérialisme historique. Le monde d’aujourd’hui n’est plus organisé selon une logique de guerre froide, mais il est très sombre, et sa logique est à présent plutôt celle d’un malheur permanent offert à des milliards d’individus et pour toujours.
   On retrouve ce constat de désastre dans toutes les fictions post-exotiques. Il s’accompagne d’une réflexion nouvelle, d’une dimension nouvelle dans l’humour du désastre. Le thème de la fin de l’humanité (après la fin de l’humanisme) est devenu beaucoup plus insistant depuis les dix dernières années, comme si maintenant les auteurs post-exotiques y voyaient plus clair : la logique du processus historique n’est pas d’accoucher d’une société meilleure, mais d’aller plus ou moins lentement vers le pire.

   Votre connaissance de la littérature française contemporaine était «  absolument nulle  » jusqu’au début des années 1990, avez-vous dit lors d’une conférence. Vous n’avez longtemps écrit, dites-vous également, «  que pour un unique lecteur  » : vous-même, si tant est que vous existiez puisque Antoine Volodine est aussi un pseudonyme. Maintenant, toutefois, vous y êtes, dans la littérature française : des prix, des colloques, des conférences, des articles, des thèses,  etc. Est-il possible de changer, ou Volodine est-il devenu une marque ?
   Depuis plusieurs mois, pour être cohérent avec ma décision de ne pas marcher sur les brisées de Lutz Bassmann, je refuse des invitations. Je les refuse toutes et c’est parfois difficile, car cela signifie renoncer à des voyages et à des rencontres. Mais bon… L’autre jour, alors que je donnais à une universitaire américaine les raisons de mon refus d’aller parler de post-exotisme devant ses étudiants, elle m’a dit comprendre mes réticences. Et elle a eu cette phrase que je trouve parfaite dans ce contexte : «  Sans doute y a-t-il un moment où on se rend compte qu’on peut devenir un poncif de soi-même.  » Et c’est vrai, la poncification est un risque, je vais faire de mon mieux pour l’éviter. Je ne sais pas s’il est possible de changer. En tout cas, il est possible de se mettre en retrait. Pour que les textes vivent leur vie sans que l’auteur dise au lecteur ce qu’il doit ou ne doit pas y découvrir.

   Un site Lutzbassmann.org vient d’ouvrir ce 15 avril. Pourquoi ?
   Le site Lutzbassmann.org permettra de renvoyer le lecteur, le libraire ou le critique curieux à des documents et à une présence qui se substitueront à l’auteur. Puisque Lutz Bassmann n’a pas d’existence physique, il est bon que quelque chose le remplace pour dialoguer avec le public. Mais surtout, ce site s’inscrit dans un dispositif militant qui me semble en parfait accord avec la littérature post-exotique. Celle-ci se proclame volontiers marginale et subversive. Dans Lisbonne, dernière marge (Minuit, 1990), des communes d’écrivains renoncent à toute signature individuelle de leurs textes et propagent leur poésie grâce à des filières clandestines, des réseaux pourchassés par la police. Cet esprit anime depuis toujours les écrivains post-exotiques.
   Aujourd’hui, autour de Haïkus de prison et Avec les moines-soldats, une machinerie militante accompagnera la sortie du livre. De petites équipes vont coller des affiches, des initiatives sauvages de lecture et de propagande vont être prises. On entre là dans une aventure qui vibre en harmonie avec le post-exotisme, dont la référence fondamentale est l’action collective pour transformer le monde ou le bousculer durablement. Les réseaux qui vont porter la parole des haïkus et des moines-soldats de Lutz Bassmann n’ont rien de sociétés secrètes, soudées par une discipline militaire. Mais ils vont modifier quelque chose dans le ron-ron du monde éditorial. Et ce sera inhabituel et magnifique.

   Vous aimez dire que vous écrivez dans «  une langue de traduction  ». Quand on vous lit, on n’a pourtant jamais l’impression de lire du «  traduit de  », alors que beaucoup de nouveaux venus écrivent spontanément un français qui semble mal traduit de l’anglo-américain, proche des sous-titres de films ou des doublages. Ne seriez-vous pas moins «  transnational  » que vous le pensez ?
   C’est bien si on n’a pas l’impression de lire du «  traduit de  ». C’est la preuve que j’ai travaillé correctement. Comme les personnages de Lutz Bassmann ou de Volodine, je suis fidèle à une certaine morale prolétarienne. Je respecte mes outils et la matière que je travaille, je ne salope pas le vocabulaire et la grammaire. Mais, en même temps, je ne m’inscris pas dans la tradition française de la belle langue. Ce n’est pas par refus esthétique, pas du tout. C’est parce que cela constituerait une attache culturelle. Or, dans cette construction romanesque, un des soucis est bien de toujours éviter la référence à un monde défini nationalement.

   Les deux livres parus chez Verdier et ceux qui sont publiés par L’École des loisirs présentent en couverture de très beaux travaux exécutés d’après des photos de Lise Sarfati. Peut-on en savoir plus ?
   Je ne connais pas personnellement Lise Sarfati, mais j’admire son travail depuis longtemps. Ce sont des images qui disent la Sibérie à la dérive, la Russie industrielle misérable, la campagne délabrée. Elles disent la catastrophe et elles correspondent à la vision post-exotique du paysage. Pour les Haïkus de prison, où Bassmann raconte le transfert vers les camps, ou pour Avec les moines-soldats, qui décrit un univers terminal, il était naturel de faire de nouveau appel à cette photographe. Ce sont des images superbes, d’une grande beauté picturale, qui disent l’humain à partir de décors où les humains sont absents. Ce sont des images qui portent en elles une sorte de stupéfaction désespérée. Cela correspond exactement à ce que souhaite faire Lutz Bassmann au moyen des textes.

   «  Tambours incessants. Silence pendant le texte  », lit-on au début des Moines-soldats. Puis, quand le livre s’achève, une dernière phrase : «  Silence après le texte.  » Mais vous n’êtes pas franchement silencieux : près de quarante livres en vingt-cinq ans… ?
   Pas tout à fait quarante livres, quand même. N’exagérons pas. Et, paradoxalement, oui, ce qui est souvent mis en scène, c’est le désir profond de mes personnages d’accéder enfin au silence. Ils sont parfois si accablés par le présent que se taire devient pour eux un luxe inaccessible. Ils ne communiquent plus avec personne, mais leur bouche continue à produire des sons. Ils rêvent de silence et ils jouent avec cette idée. Moi-même, je marche avec constance sur la route qui mène à la dernière phrase du post-exotisme, que j’espère bien pouvoir écrire de mon vivant, si tout va bien : «  Je me tais.  »


   Loin du bon vieux roman
   par Jean-Maurice de Montremy

   Les deux livres de Lutz Bassmann-Volodine sont un démenti glacé à ceux qui déplorent le manque d’inventivité des écrivains français.

   Haïkus de prison est une nouveauté pour ceux qui suivent le parcours d’Antoine Volodine. Bien sûr, l’auteur en est Lutz Bassmann mais – on l’aura compris – tout conduit à placer ce livre dans l’œuvre du «  porte‑voix  ». Ce roman composé de trois chapitres à la manière des poèmes japonais montre combien le conformisme d’une certaine critique littéraire est peu fondé. À ceux qui déplorent le manque d’inventivité des écrivains français et qui, le plus souvent, se précipitent pour louer les académiques ultralégers ou les sempiternels posthussards, Lutz Bassmann-Volodine répond par ce chant de tous les camps ou de tous les goulags – qui est, comme l’Épitaphe de Villon, un salut tragique et sarcastique aux «  frères humains, qui après nous vivez  ». Dans les Haïkus, comme dans les Moines-soldats, l’humour noir souligne le drame mais suggère aussi la poésie qu’on dit pure : celle‑ci naît du transfert d’un personnage de la prison vers l’enfer des camps, partout et nulle part. Le lecteur retrouve dans ces Haïkus tout ce qu’une littérature répétitive a fini par banaliser, s’agissant des génocides, des «  nettoyages ethniques », etc. Mais, par la grâce d’un monde sans grâce, Lutz Bassmann suscite de la poésie et du romanesque là où l’habitude a été prise de ne jouer que de pathos émotionnel ou de désolation infiniment ressassés. Les sept «  entrevoûtes  » d’Avec les moines-soldats appartiennent à un autre genre postexotique. Nous dirions qu’il s’agit de nouvelles, mais ces nouvelles sont construites de telle sorte qu’elles forment une architecture, «  phénomènes d’écho et de répétition  ». Les «  héros  » s’appellent Schwahn, Brown et Monge. Moines-guerriers de l’Organisation, ils sont envoyés quelque part dans les cauchemars – politiques, ethniques, sociaux – pour y faire leur devoir de mémoire, si l’on ose dire : tuer l’émotion, le larmoiement, le marché de la pitié. Donc, tuer une large part d’eux-mêmes, la plus touchante mais la plus superficielle, dans un monde d’après tous les désastres, toutes les iniquités et toutes les pollutions. «  L’Organisation avait renoncé à ses références anciennes. Elle savait que l’humanité était fichue et elle ne nourrissait plus l’espoir de voir naître sur cette terre une société juste et fraternelle […]. Comme les outils utopiques du passé se révélaient inopérants et même absurdes, elle fondait sa stratégie sur des forces obscures qu’elle avait autrefois dénoncées comme surgies d’esprits arriérés ou typiques de régressions féodales : les rêves, les imprécations schizophrènes, les transes chamaniques, le fakirisme.  » Il y a, dans Avec les moines‑soldats de l’aventure, du suspense, des scènes époustouflantes. Et néanmoins, là encore, l’étonnante poésie des microformes et de l’intimisme.

Radio et télévision

« Jeux d’épreuves », par Joseph Macé-Scaron, France Culture, samedi 31 mai 2008 à 17h
« Les mardis littéraires », par Pascale Casanova, France Culture, mardi 20 mai 2008 à 10h
« Comme à la maison », par Dominique Jeuvrey, Orléans TV, mercredi 14 mai 2008 à 18h
Chronique de Dominique Jeuvrey, Radio Campus Orléans, mercredi 7 mai 2008 à 19h