Encres vagabondes, samedi 31 janvier 2009
par Gilbert Desmée
CCP 15, mars 2008
par Marie-Florence Ehret
Très vite, on est pris dans un tourbillon. Cela me rappelle la première page du
Journal de Mickey que je lisais, petite. Mickey recevait un coup sur la tête à la fin de chaque épisode, et se retrouvait à l’épisode suivant dans un autre temps, un autre lieu. Le narrateur de ce récit, lui, n’a besoin que de trois points de suspension mis entre parenthèses pour passer d’Alger à Annecy, Athènes, Bahrein, Barcelone et ainsi de suite jusqu’à Zouérate sans qu’il soit besoin d’attendre une semaine le numéro suivant !
Nous suivons donc le voyageur selon un ordre alphabétique qui bouscule sévèrement l’histoire et la géographie. Il promène d’un bout à l’autre de la terre la même soif de se perdre, qui croise parfois pour quelques heures une femme,
oubliant que je traverse un pays en guerre, nonobstant son ciel bleu, ses collines dorées, ses restaurants, ses bars, ses amours, ses soucis quotidiens, les rires et les jeux des enfants. Aujourd’hui poème, mai 2007
Quand les poètes prennent la prose par Charles Dobzynski
Prendre la prose, pour un poète, ce n’est pas s’afficher avec ostentation, ni croire s’emparer d’un nouveau domaine, mais procéder à une extension. Extension de soi, extension du langage. Le plus souvent : continuation de la poésie par d’autres moyens, qui ne sont pas ceux du roman ou de l’essai. Tout poète est habité par la prose, sa prose quelquefois insue, celle de sa vie, principalement, à qui il arrive, à l’occasion, d’émerger dans l’écriture. Il se produit alors non pas une simple rallonge ou une annexion du poétique – ce qui est le fait, en général, du poème en prose – mais un changement qualitatif. L’usage de la prose impose ses propres lois et articulations au poète, des coups de pouce syntaxiques, une sonorité dissemblable des mots, un rythme de la phrase qui ne peut se suffire d’être une réplique du vers.
La technique du récit conduit le poète à un traitement du texte personnalisé, s’il ne veut pas être pris au piège de « l’universel reportage » stigmatisé par Mallarmé, mais qui ne menace pas seulement le poème.
Il arrive un moment où le poète est habité par l’exigence de se raconter, ou plus précisément d’inscrire son parcours existentiel, disons sa biographie, dans une histoire qui le dépasse. Parler de soi n’est pas forcément se cantonner à soi, dans le huis clos et les vapeurs délétères de l’égotisme. C’est savoir écouter en soi, afin de les interpréter, tous les échos perçus du monde et des autres. Le poète est à la fois boîte de résonance et chambre noire. C’est par ses mots qu’émergent et se révèlent la singularité et les aspects les plus contrastés de la réalité.
Le charme du dépaysement
Or voilà que, soudain, Marc Delouze nous surprend et nous dépayse, avec un livre,
C’est le monde qui parle, pareil à un carnet de bord tenu depuis de longues années et tout effervescent de nouvelles du monde d’aujourd’hui qui n’ont rigoureusement rien à voir avec ce que nous rapportent les médias. Des nouvelles non pas fraîches, mais ardentes. Transcendées par le regard d’un poète qui sait prélever du banal, du quotidien, l’imprévu, l’insolite, le jamais vu, le non formulé.
Ce dépaysement agit comme un charme, un exorcisme. On est emporté comme un fétu de paille dans le tourbillon d’une randonnée aux quatre coins du monde. Randonnée désordonnée, trajet qui semble improvisé, presque sans objet, qui saute allégrement d’un site à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’un être à l’autre. Cette pérégrination décousue a, pour effet, de vous bousculer, de vous secouer, et de transformer en même temps de fond en comble (à nos yeux, du moins) celui qui en écrit les péripéties inattendues et cocasses.
Sans doute, on connaît et on estime comme il le mérite le poète et l’animateur des Parvis poétiques. Ils ont, depuis longtemps, donné une audience appréciable, dans une sympathique salle de Montmartre, à des poètes, connus ou non, accueillis toujours avec intelligence et ferveur. Mais son livre nous montre un Marc Delouze différent, improbable, un bourlingueur aux semelles de chant, qui sillonne la planète et ramasse à la pelle non pas des feuilles mortes mais les impressions encore palpitantes dont il constitue un saisissant kaléidoscope. Je me souviens du Marc Delouze que je vis un jour débarquer au Festival de Struga, en Macédoine, avec camping‑car, femme et enfant. On aurait dit qu’il sortait, les cheveux longs et bouclés, d’un chariot de gitans. Et il avait vraiment l’air d’appartenir à ces gens du voyage ou aux étonnants voyageurs, un peu batteur d’estrade, un peu cinglé de poésie, échappant au carcan de l’écriture solitaire et sédentaire.
Vivre d’autre façon
Par le rail ou par l’avion, le poète en cours de périple ne fait pas tant penser au Kerouac de
Sur la route, qu’au Cendrars de la
Prose du Transsibérien, y compris dans sa manière de s’interpeller ou de s’interroger lui‑même à la deuxième personne, lors de chaque interlude qu’il intitule « Transport ». Et c’est bien d’un transport qu’il est question à tous les sens du mot, élan, déplacement et passion. Le fait de voyager n’a pas pour fin de voir autre chose ou de voir le plus possible, comme on s’enivre, mais de vivre toujours plus et de vivre d’autre façon.
La terre n’est plus qu’un paysage sans légende, un tableau sans titre, un film sans histoire, un théâtre sans acteurs ni texte ni intrigue, un livre écrit dans une langue inconnue parcouru par des regards analphabètes
un défilé d’âmes absentes
traversant ce paysage tu découvres l’étendue de ta propre ignorance, tandis que le film du monde s’en va crever dans le hors-champ des écrans imbéciles, tu te souviens. Le souvenir ne cesse en effet d’escorter le poète d’escale en escale, en Algérie, en Grèce, en Espagne, au Kerala, en Jordanie, voire à Saint-Pétersbourg où l’ombre de Brodsky lui dicte un sonnet impromptu en hommage au poète russe. Ce qui surgit inopinément, parmi cette kyrielle d’images, ces visages de rencontre, ces croquis au vitriol (celui du « grand écrivain », par exemple), ces scènes incongrues ou parfois obscènes, ce sont des bribes, des traces, de ce qui fut effacé ou perdu sur les pistes de sa propre vie. Le voyage n’incite pas tellement à s’émerveiller de ce que l’on ne connaîtra au bout du compte que superficiellement ou par approximation, mais à faire l’inventaire, à se découvrir dans un ailleurs parfois irréductible.
Marc Delouze ne se contente surtout pas d’établir un palmarès de tant de lieux parcourus. Le tourisme n’est pas son affaire, ni son propos. Il donne à voir, comme, pour survivre, l’eau potable est nécessaire. Des décalages chronologiques subtilement agencés font que, déambulant à Tokyo, c’est Toulouse qui soudainement réapparaît : «Toulouse fendue par une Garonne charriait les rêves d’un passé décapité, sur le bord de succomber à la trouble tentation de faire corps avec le monde des malades, des insensés, des blessés, des meurtris, des brisés, des vaincus, des détruits, de ceux qui pensent l’indicible et ne savent que balbutier… »
C’est à cette faculté d’empathie, d’identification que l’on mesure ce qu’est l’état de vérité pour un poète moins globe‑trotter que vadrouilleur « à la recherche d’une autre langue, d’une autre voix, d’une autre vie peut‑être ». […]
Le Monde, vendredi 6 avril 2007
par Patrick Kéchichian
On voudrait d’abord trouver le sens du livre, le principe de son organisation, comme on cherche à se repérer sur une carte ou dans une ville inconnue. Puis on y renonce sans regrets. On devine qu’il faut suivre le voyageur, se laisser transporter au gré des discontinuités de son périple, non pas dans son caprice, mais dans ce qui sollicite son regard et anime son écriture. De Jérusalem à Zouérate, de Lisbonne à Saint-Pétersbourg, Tokyo ou Tripoli, mais aussi de la Chaux-de-Fonds à Vesoul, Marc Delouze – qui anime depuis plus de vingt ans une association très active, « Les Parvis poétiques » – note, souligne, montre.
Le Matricule des Anges, février 2007
Le monde en six phrases par Lise Benincà
Nul besoin d’illustrations dans les carnets de voyage du poète Marc Delouze : les mots suffisent seuls à restituer les paysages, les bruits, les odeurs et les souffles. Un récit dense et riche comme un pays inconnu. Avec pour seuls bagages ses yeux grands ouverts et l’envie de transcrire en paroles les moindres perceptions, Marc Delouze s’en va de par le monde, « à la recherche d’une source » mais en attente de rien, au hasard de rencontres et de sensations qu’il collecte dans son livre en six longues et belles phrases interrompues de temps à autre par trois points de suspension placés entre parenthèses, qui laissent supposer d’autres pas et d’autres lieux encore. Les seules balises du trajet sont les noms des villes traversées, qui s’affichent dans le texte en petites majuscules, comme des panneaux indicateurs aperçus au bord de la route.
Le voyage commence « à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Jérusalem. dans les collines anarchiquement urbanisées parcourues par un réseau serré de routes, pistes, chemins / dans un village arabe / ABU GHOSH ». Il se terminera un peu après la ville de Zouérate, au beau milieu du désert mauritanien. Entre-temps, d’autres villes se sont égrenées dans l’ordre alphabétique, comme en un jeu, une performance qui consisterait à livrer au poète des noms de lieux (Millau, Tokyo, San Francisco) qu’il intégrerait au fil de son récit, sans l’interrompre, composant un collier vivant d’ambiances et de situations. Le narrateur glisse d’un univers à l’autre, et nous avec lui, l’image d’une femme adossée au mur d’une église de Barcelone appelant celle de particules d’eau agglutinées sur la ville de Bruxelles.
Le lecteur habile saura parfois reconnaître le parfum d’un lieu avant même que son nom ait été prononcé, et parvenir ainsi à deviner la prochaine étape du voyage. Car lorsque apparaît dans le texte l’évocation d’une ville connue de nous, l’occasion nous est donnée de vérifier la sensibilité et la justesse du regard de Marc Delouze à en saisir l’essence. « Quand je descends le grand escalier de la gare Saint-Charles / MARSEILLE / une boule de nostalgie pleine d’odeurs et de rumeurs familières grossit dans le fond de ma gorge, sur le point de suffoquer je m’arrête, m’assois dans un jardin public où nul ne semble jamais pénétrer, sur la houle jaunie d’une herbe épuisée flottent les cadavres torturés de cintres en plastique, des cartons à pizzas défoncés, des gobelets transpercés tels des Lazares de pacotille par des pailles en plastique bariolées, des notices de médicaments aux pliures recuites par les intempéries (...) » Si, d’aventure, le parcours nous conduit vers des contrées plus lointaines, c’est alors en confiance que l’on s’immerge dans le décor planté en quelques lignes sous nos yeux. « Abruti de chaleur, de poussière, de bruit, égaré au carrefour du centre-ville / RAMALLAH / à la furieuse circulation symboliquement régulée par un policier palestinien nerveux et fataliste, je demande mon chemin à un marchand de chaussures à la silhouette mince fléchie sous un blouson de cuir tout desquamé (…) »
Entre les points de chute viennent aussi s’intercaler les temps du transport, par le train ou l’avion, tête appuyée contre la vitre derrière laquelle défile le paysage. Errance solitaire propice aux réminiscences, celles d’un amour dont on ne sait s’il est perdu ou mort.
L’avancée du narrateur est aussi une fuite en avant qui cherche à semer sur la route les brûlures du passé. Dans des lambeaux de phrases en italiques, entre parenthèses, morcelées, le poète interroge sa vie, songe aux blessures qui lui ont marqué l’âme, interpelle le souvenir brouillé d’un visage sans cesse présent. Il y a cette sensibilité à vif. La solitude des chambres d’hôtel. Et celle du corps. Le réconfort éphémère et décevant offert par les femmes croisées. Les mêmes douleurs à porter quel que soit l’endroit du monde où l’on se trouve. Allongé sur un lit d’hôtel à Taipei, le narrateur observe sans comprendre les tours jumelles qui s’effondrent en boucle sur l’écran de télévision tandis qu’au dehors un typhon s’abat sur la ville, causant deux cents morts. Il y a dans
C’est le monde qui parle une forme de nonchalance qui cherche à tromper la douleur et témoigne admirablement du décalage qui fait qu’à l’autre bout du monde on est toujours soi-même. Au terme du récit, le narrateur se trouve « au point focal de l’ignorance, ce carrefour de tous les possibles », désemparé encore mais peut-être délesté d’un poids.
Marc Delouze a mis vingt ans pour alimenter ce texte. C’est ce que nous apprennent les dates écrites en tout petit à la fin du livre. Dans le voyage comme dans l’écriture, c’est un homme qui prend le temps. Depuis son premier recueil paru en 1971 (
Souvenir de la maison des mots, EFR), ses publications – poésies ou récits (
T’es beaucoup à te croire tout seul, La passe du vent, 2000
Épouvantails, Lanore, 2002) – sont entrecoupées de longues années de silence pendant lesquelles il s’attache à faire émerger la voix des autres. En 1982 il a créé, avec Danielle Fournier, l’association Les Parvis Poétiques qui organise des événements, festivals, expositions sonores, lectures. Il anime également des ateliers d’écriture, des spectacles poétiques et musicaux. Il semble qu’il ait choisi surtout de ne jamais poser ses valises. On lui souhaite encore bien d’autres voyages.