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  La Montre cassée

  Tiphaine Samoyault

  256 pages
15 €
ISBN : 2-86432-414-8

Résumé

     Essai sur une fiction que la littérature, le cinéma, les arts plastiques ont donnée du temps, La Montre cassée se propose d’analyser une scène-clef peu remarquée jusqu’alors. Dans les arts qui en procèdent en effet, le cours du temps souvent s’arrête, l’objet qui l’indique se dérègle. La scène de la montre cassée incarnerait ce paradoxe.
    Partant de cette intuition, l’auteur parcourt les époques et les lieux pour en observer la récurrence. Comme ces fleurs japonaises qui, plongées dans l’eau, ouvrent tout un monde, le déploiement du motif, des poètes baroques à Kôbô Abé, en passant par Orson Welles ou les manuels savants d’horlogerie, révèle alors beaucoup plus qu’un simple dysfonctionnement : tache aveugle, la scène de la montre cassée autorise la formulation de propositions neuves sur notre rapport à la temporalité.
    Tout en créant la surprise de ces récits multiples pour la première fois rapprochés et du croisement des arts autour d’un même objet, La Montre cassée raconte aussi l’histoire récente, aux résonances intimes et collectives, des dérèglements du temps.
    En quatre parties et soixante séquences qui rejouent le tour du cadran, le dispositif du livre rejoint son sujet pour nous conduire du temps des histoires au temps des horloges, du temps subjectif à l’arrêt de tout temps.
    Réflexion théorique et esthétique, cet essai emprunte aussi aux principes de l’anthologie, de l’archive, de la collection, à ces figures de la multiplicité et de la totalisation qui traversent la modernité littéraire.



Extrait du texte

     Casser sa montre ou la perdre consiste à s’écarter un temps du temps, à se séparer de lui ou de ce qui s’y attache, à perdre par moments le continu du temps. Les objets qui marquent les heures – pendules, horloges, réveils, montres (et autrefois cadrans solaires, clepsydres, sabliers) – sont très rarement jetés. Faute d’influer sur le cours du temps ou de corriger le passé, on répare régulièrement les outils qui l’indiquent, on les conserve quand décidément ils ne marchent plus, on les garde comme témoins du temps qu’ils ont marqué. On se souvient qu’on a appris à lire l’heure, on se souvient de sa première montre et de la personne qui l’a offerte, de l’occasion où on l’a reçue. Plus le temps manque, moins nous manquons aux objets du temps qui sont là pour témoigner que le temps a passé et que, passant, il a changé.
    Pourtant, casser sa montre, c’est moins se débarrasser du temps que des heures. C’est s’écarter du temps compté pour entrer dans un autre – en faire l’hypothèse ou y croire d’emblée –, un temps peut-être plus large et moins décomposé. La fatigue des heures n’appartient pas toujours au temps. Elle n’en est que le rythme, le contrôle, la fermeture. La liberté ou la fiction ne peuvent dès lors qu’être élargissement ou ouverture du temps. La fiction permet-elle d’échapper à la mécanique des heures que reflète la langue ? Hôra, en grec, désigne toute division du temps considéré dans son retour cyclique, un jour, une saison ou un moment du jour sont des heures, le repas, le coucher, le mariage sont des heures. Et quand bien même l’imaginaire du temps comme chronologie a supplanté celui du cycle, quand bien même nous pensons le temps comme une ligne et non comme une révolution, quand bien même l’heure n’est plus une déesse mais une vanité discrète, l’heure, c’est le moment et, en général, le bon moment. Casser sa montre, c’est casser l’heure, et le moment. C’est transformer l’instant entre ce qui était et ce qui sera, en stance ou en stèle, c’est suspendre le vol, arrêter le temps. La montre cassée indique l’instant absolu sans plus ni avant ni après : un instant qui ne sera plus jamais une seconde. Elle indique une simultanéité absolue, la fin de la durée.
    Les langues tiennent à l’égard de la montre des différences d’attitude notables. Si la montre dit l’heure (ce qui est l’étymologie de l’horloge comme le souligne le poème de Baudelaire), que montre le dire qui dit la montre ? Dérivé de montrer, montre en français se distingue du watch anglais, dérivé de to watch, regarder, surveiller (étymologiquement relié à wake, la veille). Dans les deux cas, le sujet regarde quelque chose qui lui est montré mais, alors qu’en anglais l’objet est passif et que l’accent est mis sur le sujet regardant, en français l’objet est actif, indépendamment du regard que le sujet porte sur lui. Ce double mouvement du langage enroule avec lui la raison de l’intense spéculation philosophique sur la montre ou l’horloge, à la fois moteurs et cadrans : la fascination ne vient pas seulement de la présence d’un fonctionnement intelligible, elle tient aussi au regard qui le lit.



Extraits de presse

    Article à lire sur le site de Fabula.

 

    Livres Hebdo, 26 mars 2004
    Le tour du temps en soixante phrases
    par Jean-Maurice de Montremy

    Quand une montre se casse, le temps se dérègle. Tiphaine Samoyault suit les aventures de La montre cassée à travers soixante phrases et deux fois plus d’auteurs ou d’artistes. Une captivante réflexion sur l’esthétique et la fiction.

    « C’est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule », affirmait La Bruyère. Partant de la même expérience, Tiphaine Samoyault – à qui l’on doit récemment Météorologie du rêve et Les indulgences (Le Seuil, 2000 et 2002) – s’interroge sur une « scène-clef » relevée au fil de ses lectures mais aussi de ses recherches dans le cinéma ou les arts plastiques : la scène de la montre cassée, perdue, arrêtée, déréglée. Voire molle, quadrangulaire, sans aiguilles ou sans cadran pour peu qu’on s’aventure chez Dali ou Lewis Carroll.
    « Casser sa montre, observe-t-elle, c’est moins se débarrasser du temps que des heures. C’est s’écarter du temps compté pour entrer dans un autre [...], un temps peut-être plus large et moins décomposé[…]. La fiction permet-elle ainsi d’échapper à la mécanique des heures que reflète la langue ? » Car si langue aime à se régler comme une pendule, ou nous faire croire qu’elle se règle de la sorte, l’être humain se sait pourvu d’un corps aux rouages moins idéalement ordonnés. Certes, on parle d’« horloge biologique », mais c’est une image. Aussi la fiction permet-elle, selon Tiphaine Samoyault, d’explorer un autre espace – c’est-à-dire un autre temps – et de nous poser des questions qu’explore également la philosophie lorsqu’elle s’intéresse à la logique, au langage et à la vérité.
    Son essai, très original et captivant (malgré quelques aridités passagères), se présente d’ailleurs lui-même comme un « tour de cadran ». Il compte soixante brèves séquences qui sont, chacune, le commentaire d’une phrase d’auteurs aussi divers que Laurence Sterne, Agatha Christie, Claude Simon, Charlie Chaplin, John McGahern, Jules Verne, Alain Robbe-Grillet, Julien Gracq… Sans oublier, bien sûr, l’indispensable Lewis Carroll et son fameux Chapelier Toqué.
    Contrainte supplémentaire, les soixante séquences s’ordonnent évidemment en quatre parties : les quatre quarts d’heure. Chacun de ces quarts d’heure regroupe, comme il se doit, quinze séquences. Avec un certain humour, non dénué de mélancolie, le dernier quart d’heure s’appelle ici le « Mauvais quart d’heure  » puisqu’il arrive toujours qu’une heure soit dernière…
    Tiphaine Samoyault confie cependant la soixantième et ultime séquence au fabuleux youpketcha du Japonais Kobo Abé, qui est un insecte montre. L’insecte vit sur place, dévorant ses propres excréments. Ceux-ci dessinent un parfait demi-cercle qu’il commence à manger dès l’aube, ne s’arrêtant qu’au coucher du soleil. « Le temps de la fiction est un temps de youpketcha : il est et il n’est pas, tout comme l’univers dans lequel il se déploie. » A la soixantième minute, tout s’annule. Mai déjà, ça recommence.
    Ce bel essai permet une réflexion sur l’esthétique et la théorie devenue trop rare en littérature depuis le naufrage de grandes écoles critiques. Tiphaine Samoyault ne s’y limite pas, en effet, à ses soixante phrases. Celles-ci suscitent, à l’intérieur de chaque séquence, bien d’autres rapprochements. On visite ainsi près de cent vingt auteurs ou artistes qu’on a bien envie de découvrir ou redécouvrir avec la curiosité d’une trotteuse.

 

    La Croix, 15 avril 2004
    Le temps suspendu de la littérature selon Tiphaine Samoyault
    par Nathalie Crom

    Une subtile étude sur le lien qu’entretiennent le temps et la fiction

    « Qu’est-ce donc que le temps ? Quand personne ne me le demande, je le sais. Qu’on vienne m’interroger là-dessus, je me propose d’expliquer, et je ne sais plus. » L’interrogation d’Augustin, au onzième livre des Confessions, figure dans les pages de ce très subtil essai de Tiphaine Samoyault et elle en pourrait aussi bien constituer l’exergue, ici empruntée à Shakespeare. C’est en lectrice érudite, nourrie de littérature, de philosophie, de réflexion sur l’esthétique, que l’écrivain se penche, dans La Montre cassée, sur un thème dont son œuvre romanesque (La Cour des adieux, Météorologie du rêve, le premier chez Maurice Nadeau, le second au Seuil) est aussi une exploration : le temps, ce qu’il construit, ce qu’il détruit, et les relations qu’il entretient avec la fiction et le récit.
    Comme le notait saint Augustin, la question du temps semble se dérober dès que l’on tente de s’en approcher, et ce n’est donc pas de front que Tiphaine Samoyault a choisi de s’y colleter – « la nécessité de s’écarter du temps pour le penser coïncide exactement avec l’impossibilité de le faire », mais disons de biais, par le déploiement d’une série de réflexions – elles sont 60, comme les graduations de l’horloge –, qui sont comme des variations sur un même thème : celui de la montre cassée, motif récurrent dans la littérature universelle.
    À ce motif, s’attache, souligne Tiphaine Samoyault, un « étoilement profus de significations ». Quoi qu’il en soit, au cadran de la montre, de l’horloge, est associée une certaine façon de vivre le temps, de le considérer, en le divisant pour le compter. Dès lors, « casser sa montre, c’est moins se débarrasser du temps que des heures. C’est s’écarter du temps compté pour entrer dans un autre […], un temps peut-être plus large et moins décomposé. La fatigue des heures n’appartient pas au temps. Elle n’en est que le rythme, le contrôle, la fermeture. » Si la montre cassée semble la métaphore de la mort, du temps arrêté, elle ouvre tout autant au temps suspendu, ouvert, comme plus libre.
    Ce temps ouvert est aussi l’espace où se déploie la fiction, – qui « est du temps », et ne peut s’inscrire que dans le temps –, et la déambulation dans laquelle nous entraîne l’auteur est une vive et profonde interrogation sur ce lien qui unit la littérature et le temps. Ils ne sont pas si fréquents, les ouvrages où l’intelligence et l’érudition savent faire de la fraîcheur de ton un précieux allié, et celui-ci en est un bel exemple. La promenade est plus qu’attrayante, où l’on croise tant Faulkner et Beckett que Chaplin, Agatha Christie ou Ingmar Bergman, tant Aristote que Gracq ou Claude Simon – les écrivains eux-mêmes, note au passage l’auteur, « sont comme des montres arrêtées, qui continuent à marquer une heure qui compte et à laquelle nous savons nous référer ».

 

    La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mai 2004
    La montre du temps
    Entretien avec Tiphaine Samoyault. Par Lucette Finas

    Lucette Finas : Permettez-moi une question un peu traditionnelle. Percevez-vous un lien entre votre dernier roman : Les Indulgences et le présent essai : La Montre cassée ? Pour ma part, je remarque de l’un à l’autre un souci croissant de composition. Dans le roman, la narration, les descriptions opéraient des mises en regard. Certains objets, personnages ou situations se proposaient en symétrie. Aux pendants, et sous la caution de l’étymologie, succède la pendule, plus précisément cette forme réduite de pendule qu’est la montre, qui montre l’heure. Déjà, le temps et la mort travaillaient le roman. Dans l’essai, à la mort d’un personnage se substitue la cassure d’un objet, celui-là même qui rythme notre marche à la mort.
    Tiphaine Samoyault : Il me paraît aujourd’hui que si la fiction est apte à exprimer une pensée que ni l’écriture argumentative ni l’ordre du savoir ne peuvent développer, l’essai permet de prolonger certaines positions, secrets ou découvertes que la fiction a révélés. Cela concerne peut-être moins la composition, comme vous le soulignez, que certaines questions ou thèmes récurrents dans mon travail. Mais vous avez raison : la construction d’un essai me semble aussi importante que celle d’un roman. Dans l’essai, elle procède d’un raisonnement par rapport à une question tandis qu’avec le roman, c’est l’écriture qui la fait naître.
    En revanche, le lien est fort entre les deux textes que vous citez car le second, La Montre cassée, a vraiment été écrit comme « supplément » au premier. Ayant écrit Les Indulgences avec l’idée que c’était peut-être le roman qui, aujourd’hui, pouvait prendre en charge un discours de et sur la mort, alors même que les autres discours, de la philosophie, de la religion, ne parvenaient plus à le faire, j’ai poursuivi cette réflexion, en la généralisant au sentiment que nous avons du temps. La narratrice de mon dernier roman en est réduite à accomplir un apprentissage personnel, dans un temps où la pensée de la mort n’est plus balisée par aucun discours collectif, où elle ne peut plus être que singulière, accessoirisée, impraticable au sens où on ne peut la prolonger en pratique. Le roman, comme toute littérature, met alors en jeu une pensée du singulier.
    Dans La Montre cassée, j’explique aussi que ce qui peut nous permettre de parler du temps, c’est de nous reposer sur les expériences particulières du temps. C’est la raison pour laquelle je me suis reposée sur la fiction, et dans une moindre mesure sur les images, pour faire un point, forcément partiel, forcément temporaire dirais-je même, sur la question de la temporalité. J’éprouvais depuis longtemps qu’il était difficile de parler de ce qui était pourtant la raison implicite de tous mes livres (de La Cour des Adieux aux Indulgences), la conscience intime du temps et de ses dérèglements. La scène récurrente de la montre cassée m’offrait une possibilité d’écrire en séjournant dans les récits des autres, en parcourant en spectatrice l’effort des personnages de fiction pour retarder le moment de leur disparition, ou bien en participant avec eux à une perte qui les laissait inconsolés.
    Car vous dites qu’à la mort d’un personnage se substitue la cassure de l’objet : c’est vrai, mais en même temps, la cassure de l’objet représente aussi la mort du personnage. Le motif a ceci de fort qu’il est image de plusieurs choses, ensemble ou alternativement : le cœur, le corps, la vie, la machine, le temps, en tant que chacune de ces notions sont inscrites dans une temporalité. Cette variété de significations a été une des surprises de mon enquête, avec, bien sûr, la récurrence de la scène.

    L. F. : Le paradoxe le plus troublant de votre analyse, on dirait que, de la cassure de l’instrument chargé d’assurer le service du temps, une connaissance inédite et salutaire jaillisse, comme la source du rocher. Cette cassure se mue en ouverture, d’où ruissellent, à travers quatre quarts d’heure, dont le dernier est évidemment le pire, soixante variations sur ce que j’appellerai, non sans abus, le thème du temps.
    T. S. : Soixante variations, oui, que j’ai proposées pour rendre compte de la variété et de la quantité que j’évoquais à l’instant et qui a été la première révélation dans l’écriture de ce livre. Au départ, j’étais partie de trois scènes que j’avais rapprochées, du Jardin des Plantes de Claude Simon, de La Nuit d’Antonioni quand Monica Vitti marche sur une montre abandonnée à terre dans la rue et, en troisième lieu, dans le Bruit et la Jureur où le motif est amplement développé. Me prenant au jeu, J’en cherchais d’autres et j’ai découvert que cette scène de la montre cassée apparaissait dans des centaines de romans et de films, parfois incidemment, parfois beaucoup plus longuement et qu’il s’en dégageait une évidence, inaperçue parce que peut-être trop évidente : j’avais ainsi découvert ma « lettre volée ». La cassure du temps dite par l’objet qui l’indique est intéressante parce qu’elle apparaît vite comme le poids de la conscience, de l’existence, du corps, bref du sujet, sur le cours inlassable et apparemment immaîtrisable du temps. Si cette scène intéresse tant la fiction et l’art, il me semble que c’est parce qu’elle exprime un de leurs pouvoirs, qui est de suspendre, d’interrompre ou d’étirer à loisir la marche des heures. Déjà au siècle, le XVIIe, où les horloges se généralisent, les poètes baroques disent avec effroi la blessure faite par les aiguilles acérées et le gosier de métal des pendules. Ils ont besoin de maintenir l’objet à distance, d’en exposer l’altérité et l’étrangeté. Progressivement, dans la mesure où l’objet se rapproche du corps (avec la montre à gousset, puis la montre-bracelet qui fut créée par Cartier pour l’aviateur Santos-Dumont au début du XXe siècle), l’objet gagne en familiarité et ses résonances symboliques se diversifient, épousant les variations historiques du rapport de l’homme au temps. À l’époque contemporaine et après un siècle qui a mis à mal toutes les coordonnées de la temporalité, la mise en fiction ou en image de la montre cassée devient l’expression d’une impossibilité de superposer et d’identifier le temps compté, le temps de l’histoire et le temps du sujet.

    L. F. : Le kairos, le moment par excellence, « l’instant parfait échappant à toute chronologie selon la Physique d’Aristote » ainsi que vous le rappelez, occupe virtuellement la quarante-troisième minute dans le cadran que dessine votre livre. En fait, j’entends le fait de la fiction, il soutient, de toute l’impossible perfection qui le fonde, le croisement que vous opérez de la philosophie et de l’esthétique. N’est-il pas à la cassure de la montre, dans son cœur invisible, source de propositions renouvelées et de visions innombrables ? Pourriez-vous citer des unes et des autres, étant bien entendu que ce sont les récits qu’en l’occurrence j’appelle visions ?
    T. S. : Puisque vous me demandez des exemples de ce que moi j’appelle le pouvoir de pensée, ou la pensée tout court, des fictions, des histoires, j’en citerai d’abord un en liaison avec ce que je disais précédemment concernant le poids de l’histoire sur le motif. Chez Kenzaburo Oê, comme chez Claude Simon d’ailleurs, la montre se casse en temps de guerre, au moment. où la chronologie et le sentiment du temps extérieur sont modifiés. Un groupe d’enfants délaissés, écartés des ordres familial et social, en sont réduits à jouer avec une horloge cassée, image de leur abandon, de l’exclusion dont ils sont l’objet et qui leur fait regagner un temps mythique et irrécupérable. Dans le roman japonais de la deuxième moitié du XXe siècle, on trouve par ailleurs de nombreux exemples du motif en liaison avec l’explosion des deux bombes atomiques. Il expose à la fois un fait bien réel (celui de l’arrêt de tous les instruments indiquant le temps à l’heure de l’explosion) et, plus symboliquement, une césure de l’histoire.
    Si la fiction permet selon moi d’articuler la philosophie et l’esthétique, c’est effectivement grâce à ce que vous appelez « visions  ». Je peux reprendre ce terme à mon compte, même si j’utilise davantage celui d’« image ». La force de l’image tient pour moi en ceci qu’elle est la liaison exacte d’une représentation et d’une pensée – et en ce sens, il est aussi difficile pour le cinéma de créer des images que pour la poésie ou le roman. Elle donne à voir dans le même temps l’objet et l’idée, le concret et l’abstrait. Elle est en ce sens doublement révélation, en ce qu’elle est belle ou surprenante (et l’on rencontre l’esthétique) et en ce qu’elle ouvre à certaines formes de compréhension du monde (et l’on retrouve la philosophie). Chez Faulkner comme chez Proust, chez Kafka comme chez Lewis Carroll, les récits de montres cassées ou d’horloges arrêtées ont ce double pouvoir.

    L. F. : Figure sur figure (car votre texte féconde le dispositif), on peut inscrire dans votre cadran un triangle, disons-le équilatéral et mythique, dont les trois côtés seraient le temps, le corps et la machine. Ou un autre, semblable, dont les côtés figureraient « ces trois temporalités contradictoires que sont le temps chronologique de la vie, la conscience intime du temps et le temps historique du monde ». Vous énoncez que le dérèglement de la montre « est à l’exacte disjonction de ces trois temps, il en est à proprement parler la fiction ». Pouvez-vous préciser cette affirmation essentielle relative à la fiction ?
    T. S. : La fiction réaménage l’existence et le monde mais elle contribue ainsi à en exhiber les raisons et le sens (même si ce sens apparaît aussi comme un non-sens). Avec la scène de la montre cassée, elle expose plutôt le second triangle que le premier qui, lui, est consubstantiel à l’objet-montre et explique sa richesse symbolique. Le motif dit alors trois choses : que les trois temporalités contradictoires que vous rappelez ne sont pas superposables et que la tragédie comme la félicité en signalent la disjonction ; que les histoires, individuelles et collectives, ont une influence sur la perception de ces écarts ; que l’art enfin, qui a le pouvoir d’articuler autrement ces trois temporalités, expose par cette scène une différence essentielle de son univers avec celui qu’elle représente. En outre, et c’est peut-être le plus intéressant, elle ne parvient pas toujours à faire fonctionner sa temporalité propre de façon autonome. La montre se casse aussi lorsque le temps de l’histoire ou du cours des choses fait irruption dans le cours de la fiction et dérègle son dispositif.
    Lorsque Quentin se bat littéralement avec sa montre le jour de son suicide dans Le Bruit et la fureur, ou que le pharmacien malade de L’Horloge sans aiguilles de Carson McCullers a l’impression que sa montre ne marche plus lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’un cancer, ils tentent désespérément de faire coïncider la fin de leur temps avec la fin du temps. Quand dans Le Criminel, le personnage de criminel nazi joué par Orson Welles est tué par la lance d’un ange du jugement tournant autour de l’horloge astronomique, il est condamné par le temps qu’il a lui-même contribué à détruire. Les histoires racontent ainsi quantité de révoltes, du temps ou contre le temps, qui indiquent leur pouvoir d’expression. Mais elles disent aussi une impuissance à régler le rapport entre le temps chronologique de la vie, la conscience intime du temps et le temps historique du monde.

    L. F. : La montre cassée a déjà en soi une charge émotionnelle et poétique, au sens fort que le grec confère à ce dernier adjectif Il suffit, pour s’en convaincre, de passer en revue les nombreuses créations littéraires qui s’en inspirent et que vous analysez. Il s’y ajoute, ce me semble, l’ensorcellement de l’échec, le temps mort de la montre du sujet étant l’indice du temps de sa mort. Mais cette cassure qui peu à peu, sous votre plume, devient sorcière par son pouvoir insoupçonné, n’est-elle pas l’enchantement de la fiction et du conte ? Une fiction apte à se multiplier sans fin ?
    T. S. : J’ai intitulé la dernière section « le mauvais quart d’heure » pour rassembler les exemples où, en effet, le temps mort indiqué par la montre cassée correspond au temps de la mort d’un personnage. L’objet est alors tellement lié au sujet qu’il en adopte les propriétés, ce qui indique aussi l’inverse, que le sujet devient objet. Le mort ne survit pas dans l’objet mais l’objet montre sa mort, l’inscrit dans la vie au moment où lui la quitte.

 

    Le Temps, samedi 22 mai 2004
    À la recherche de la montre cassée
    par Luc Debraine

    Le temps qui se fige au détour d’un cadran est une scène-clé de la littérature, du cinéma et des arts plastiques. Restait à l’examiner, et à lui donner du sens, ou plutôt des sens, comme le fait Tiphaine Samoyault dans un essai stimulant.

    L’image de la montre cassée serait-elle si fréquente dans la littérature, le cinéma ou les arts plastiques qu’elle nous aurait jusqu’ici échappé, un peu à la manière de la lettre volée dans le conte d’Edgar Poe, trop mise en évidence pour être vue ? Tiphaine Samoyault, essayiste et romancière française, en est persuadée. Elle a filé la métaphore de l’horloge brisée comme un chasseur file sa proie, le pas mesuré, l’œil aux aguets, et en a ramené une gibecière pleine. Parmi ses prises figurent Baudelaire, Breton, Dickens, Kafka, Maupassant, Perec, Proust, Jules Verne ou Orson Welles, qui tous ont ressenti, un jour ou l’autre, le besoin de nouer leur narration avec un étrange oxymore : du temps immobilisé.
    La réflexion porte sur la manière dont la fiction est à même de dire ce qu’est le temps : « En conduisant l’enquête, écrit Tiphaine Samoyault, j’ai constaté que l’image de la montre cassée manifestait une telle récurrence et un étoilement si profus de significations qu’elle m’a paru constituer une scène-clé pour comprendre ce qui se jouait dans cette relation au temps. Elle articule en effet d’une manière exemplaire le temps du monde et le temps du dire, au moment où la dernière heure les conjoint. Par le temps mort qu’elle indique, elle autorise cette absence au temps qui est la seule manière de savoir et de dire ce qu’il est. »
    Introduire une pendule, montre, réveil ou horloge aux aiguilles stoppées dans un roman, un film ou une œuvre d’art revient à s’écarter du temps compté pour entrer dans un autre temps, moins fermé, plus ouvert, qui avance ou recule à sa manière, quitte à bondir en tous sens comme le Lièvre de Mars dans Alice au Pays des merveilles. À propos, Tiphaine Samoyault cite Lewis Carroll dans la première partie de son essai, lequel est divisé en quatre quarts d’heure et soixante séquences, histoire de rejouer le cadran d’une montre. Les horloges bizarres dont l’écrivain britannique parsème ses contes – certaines marchent à l’envers, d’autres obéissent au bon vouloir de leur propriétaire donnent bien sûr la mesure du temps du rêve, de sa chronologie troublée et de ses inventions visuelles ou langagières.
    Métaphore puissante, la montre cassée incarne souvent l’organisme humain, dans son entier ou réduit au seul cour, dont le tic-tac indique la bonne ou mauvaise marche. Voilà ce que suggère Charlie Chaplin lorsque, dans Charlot brocanteur, il examine le vieux réveil qu’un client hagard lui apporte. Charlot ausculte le réveil avec un stéthoscope, lui prend le pouls, l’opère, retire des pièces qui se mettent à tressauter sur le comptoir, le tout devant le client de plus en plus livide, voire mourant au fur et à mesure qu’avance l’opération.
    La montre cassée, désorientée, fondue, gelée ou déréglée permet parfois de sortir du temps du monde, tel qu’il s’écoule au jour le jour, pour atteindre l’instant parfait de l’épiphanie chère à James Joyce. C’est-à-dire, écrit joliment Tiphaine Samoyault, « ce moment où les formes sortent d’elles-mêmes pour offrir le spectacle de la beauté, de l’événement imprévisible de leur beauté et de leur évidence inattendue : hors de la fiction, hors du temps compté, une mesure de l’œuvre ».
    Mais la montre cassée, c’est aussi, et peut-être même surtout, un temps mort relié au temps de la mort. Dans Les Fraises sauvages, Ingmar Bergman filme des horloges dont les aiguilles sont tombées, une chute reprise par Carson McCullers dans son ultime roman, L’Horloge sans aiguilles. Dans Le Bruit et la Fureur de William Faulkner, le personnage principal se bat littéralement avec sa montre pour tenter d’échapper à l’irrémédiable d’un temps qui s’achève. La bagarre avait beaucoup impressionné Sartre, qui en avait simplement déduit : « Le malheur de l’homme est d’être temporel.»
    Avec ses quarts d’heure et ses soixante chapitres, l’essai de Tiphaine Samoyault met en abyme son propos : son livre est une horloge arrêtée, ouverte, puis examinée à la loupe, chaque rouage étant une manière différente de dire le temps dans la fiction, si ce n’est le temps de la fiction. II est aussi une invitation à revenir aux romans, films ou œuvres évoqués, à les lire ou les relire, à les voir et les revoir, quitte à s’écrier, comme Pozzo dans En attendant Godot : « Vous n’avez pas bientôt fini de m’empoisonner avec vos histoires de temps ? Un jour je suis aveugle, un jour nous deviendrons sourds, un jour nous sommes nés, un jour nous mourrons, le même jour, le même instant, ça ne vous suffit pas ? »

 

    Le magazine littéraire, juillet-août 2004
    Tiphaine Samoyault : l’écriture du temps
    par Marie-Laure Delorme

    Tiphaine Samoyault est née en 1968 à Boulogne-Billancourt. On possède peu d’éléments biographiques sur elle. Peur de l’enfermement, crainte du brouillage. Il y a juste des parents conservateurs (elle a habité durant quinze ans le château de Fontainebleau), des diplômes universitaires à la pelle (elle est agrégée et normalienne), des passions (elle est écrivain, enseignante, critique, traductrice). Et d’hier à aujourd’hui, comme le fil tremblant d’une vie obsédée par le passage du temps, l’amour de la lecture. Elle s’en explique « Je n’ai jamais cessé de relire les livres que je lisais enfant. J’en ai gardé un certain nombre que je redécouvre chaque année. On trouve parmi eux Les Quatre Filles du docteur March et La Petite Maison dans la prairie. Je vais d’ailleurs directement aux livres d’enfance dans une bibliothèque de famille. Il n’y a pas de plaisir régressif à me replonger dedans. Je les ai toujours lus donc je ne me remets pas dans la situation où je les lisais enfant. C’est de l’ici et maintenant. J’ai appris dans ces livres un certain savoir technique. Mon rapport concret au monde me vient delà. Je sais fabriquer une lampe à huile. Je connais certaines recettes de cuisine. Je n’allais pas chercher dans les livres une référence au monde. Je voyais dans le monde une référence au livre. » Tiphaine Samoyault lit, durant son enfance, tout et tout le temps. Elle dévore aussi bien les romans classiques (la bibliothèque paternelle) que les romans populaires (la bibliothèque maternelle). « Je lisais sans discernement. Je me mouvais dans un univers parallèle. Je ne mettais pas de hiérarchie entre Henry Bordeaux et Émile Zola. La différence entre conteur et styliste est devenue essentielle seulement par la suite. Car, comme on peut choisir de rompre avec un milieu, j’ai choisi de rompre avec la littérature populaire. Je n’y reviendrai pas : ce serait pour moi réactionnaire et nostalgique. »
    Les séismes littéraires seront Hemingway, Faulkner, Melville, Proust, Sarraute. Des portes vers l’inconnu. « J’ai vécu dans l’univers de la fiction et du conte comme un poisson dans l’eau. Il n’existe pas de différence énorme entre les lectures d’enfance et les lectures d’adulte. Il est par exemple plus dépaysant de prendre l’avion pour se rendre dans une contrée étrangère dont on ne parle pas la langue. Mais le bouleversement de la littérature vient déranger cette aisance-là. Ce savoir-nager-là. Dans certains textes, a priori semblables à ceux de mon enfance, je ne sais plus nager je n’ai plus les codes. Alors, oui, la différence entre styliste et conteur est pour moi essentielle. Car j’étais tellement plongée enfant dans l’univers de la fiction et du conte que la littérature s’est peu à peu définie en contradiction avec ça. J’ai soudainement découvert que le roman était indissociable d’une représentation du monde. La liaison art-existence. Il faut voir tout ce que charrie un personnage. J’aimerais, par-dessus tout, créer un beau personnage. Qui ne soit ni moi, ni l’autre. Il n’y a rien de plus poétique que ça. Un personnage, c’est le monde. » Tiphaine Samoyault se retrouve, dans le cadre de ses essais et de ses cours, à devoir sans cesse relire. La Montre cassée étudie, à travers différentes œuvres, les brisures du temps. « Je ne relis avec plaisir que mes livres d’enfant car c’est là que s’est joué mon rapport au monde. Car je n’aime pas, dans la relecture, la superposition de deux espaces-temps. Dès que je lis une phrase, je me souviens de quand et où j’étais la première fois que je l’ai lue. C’est un bonheur que je ne recherche pas. » Le temps, et ses lueurs, et ses éclairs, et ses douleurs, se révèle son obsession. « J’aime le chemin des histoires dans nos mémoires. La transformation des livres dans une mémoire qui ne vérifie pas. On ne se souvient plus mais on se souvient quand même. On est dans la fausseté mais pas dans le mensonge. Il existe une vérité dans cette route de l’oubli. Je ne relis donc jamais pour relire juste quand je le dois. »
    Tiphaine Samoyault est professeur de littérature comparée à l’université de Paris 8. « Je voulais avant tout faire des études de lettres. Je n’étais bonne à rien d’autre. J’avais toujours lu. Alors, les études, c’était lire encore plus et encore plus. Depuis que je suis professeur, je n’ai plus ce délire de prétention encyclopédique. Je n’ai plus l’obsession d’augmenter. C’est en laissant tomber ce rapport quantitatif à la culture que l’on devient un bon enseignant. J’accepte enfin de ne pas savoir. Je suis maintenant capable de dire aux étudiants : je ne sais pas. Quand j’ai commencé à enseigner, c’était pour moi la pire des hontes. Tout était bon pour masquer une défaillance. Aujourd’hui, à trente-cinq ans, j’aime oublier. Je suis dans un état de tranquillité par rapport au savoir. Je me suis débarrassée récemment des trois quarts de mes livres. C’était dur et doux de voir ma bibliothèque sur un simple mur. J’ai contemplé mes étagères pleines de fantômes et je me suis dit qu’elles ressemblaient davantage à ma vie. Il y a des fantômes dans ma vie. Pourquoi n’y en aurait-il pas sur mes étagères ? »
    « Saint-Denis est une université hétérogène. Les professeurs y sont des bourgeois mais pas les étudiants. C’est un excellent observatoire des questions culturelles contemporaines. On peut constater que le prisme par lequel est envisagée la littérature est essentiellement la religion. Il y a à la fois beaucoup à faire et beaucoup à respecter. J’enseigne la littérature comparée depuis bientôt dix ans. C’est pour moi la possibilité, à travers des textes choisis, d’un apprentissage de la liberté et de l’exemple. Je dois m’en expliquer parce que ce sont des grands mots. Je parle de littérature à des personnes dont la liberté est contrainte. Le plus souvent par un ordre économique ou par un carcan religieux. Je leur propose donc forcément des formes de liberté : des sorties hors. Et puis il y a une force d’exemplarité inouïe dans la littérature. Elle dit des choses mais elle donne aussi des exemples. Si une question se pose, politique, morale ou sociale, on peut aller chercher trois ou quatre textes pour tenter d’y répondre. Un mauvais exemple, en littérature, peut être un très bon exemple pour la vie. La célèbre phrase de Lautréamont, « la poésie doit être faite par tous. Non par un », peut susciter des réactions passionnées. Si par paresse je pense parfois à arrêter mon métier, par exigence je veux le continuer. Je trouve ça plus intéressant d’être enseignant que de ne pas l’être. »
    Tiphaine Samoyault a abandonné ses activités de critique littéraire. Elle écrit encore exceptionnellement dans La Quinzaine littéraire mais uniquement sur les essais. Elle a exercé son métier pendant des années à La Quinzaine littéraire et aux Inrockuptibles. « J’ai écrit un jour à Maurice Nadeau par admiration. Je pense que je n’attendais même pas de réponse de sa part. J’étais dans une mythologie personnelle : la lettre à Nadeau. Il m’a répondu. Il m’a rapidement fait entrer au comité. Il a été pour moi un guide. Il m’a fait écrire mon premier article et mon premier livre. J’avais passé tellement de temps dans les livres anciens que je voulais aller à la rencontre de mes contemporains. Je garde de mes années de critique littéraire un souvenir mitigé. Il y a eu des blessures et des malentendus. Je sais que c’est mal interprété et que je ne devrais donc pas le dire : je voulais faire partie d’une communauté littéraire, défendre une certaine conception de l’amitié, penser un monde commun avec des écrivains contemporains. C’est impossible à mettre en œuvre. On dit “amitié” et on entend “réseaux”. Il y a ce fantasme de la critique littéraire comme lieu de pouvoir. Ça provoque croyances et violences. Le journal Le Monde en est un bon exemple. J’ai voulu quitter la critique littéraire pour supprimer un certain nombre de malentendus. »
« Il existe un problème de reconnaissance de la littérature. En étendant à l’infini l’espace littéraire, c’est-à-dire en décrétant que tous les romans sont de la littérature, on dessert la littérature. Non, pire que ça, on tue la littérature. La critique devrait reconnaître et faire connaître la littérature plutôt que de décréter que tout est littérature. Il y a moins d’ambiguïté avec la critique cinématographique. Elle admet qu’il y a des films récréatifs et des films créatifs. La critique littéraire aurait tout à gagner à instaurer ce genre de distinction pour sortir de l’extrême confusion de notre temps. C’est son rôle de parler de tout, aussi bien des romans populaires que des œuvres difficiles, mais aussi de faire des distinctions. »
    Mais comment rompre ? Les romans de Tiphaine Samoyault tournent autour de la mémoire et de l’oubli. Elle est l’écrivain de l’enfance en larmes, de l’amour en fuite, de la mort en devenir. Des dérèglements du temps. L’écriture est mouvante, poétique, chercheuse. Les thèmes sont éternels, profonds, réalistes. On n’est ni dehors, ni dedans. On est dans la proximité et le miroitement des vies. La Cour des adieux (éd. Maurice Nadeau, 1999) entremêle trois récits. L’enfance dans un château (le passé), les blessures d’un amour (présent), le tournage d’un film (futur). Mais comment rompre avec ses illusions ? Météorologie du rêve (éd. du Seuil, 2000) met en scène un couple issu de l’année 1968. Alors que Garance est dans le ventre de sa mère, Merlin photographie les émeutes de Mai 68. Le temps de leur histoire est antagoniste. Mais comment rompre avec sa génération ? Les Indulgences (éd. du Seuil, 2003) est le portrait d’une jeune femme ensevelie sous différents deuils. Elle cherche, à travers un itinéraire solitaire, l’amour et la beauté. Mais comment rompre avec ses morts ?
    Essais et romans procèdent, dans l’œuvre de Tiphaine Samoyault, d’une même démarche. « Je recherche en toute chose une écriture du temps. S’il y avait une quelconque possibilité de saisir le continuum du temps, je cesserais d’écrire immédiatement. La Montre cassée est un essai non pas sur le temps mais sur la cassure du temps. Le motif de la montre brisée indique combien la fiction est le lieu de rencontre de plusieurs temps contradictoires. L’essai La Montre cassée sort directement du roman Les Indulgences. La liaison de la forme et de la pensée est pour moi essentielle. Il y a une écriture de l’essai (pensée avec savoir) et une écriture de la fiction (pensée du non-savoir). Il existe beaucoup de liens entre les deux. Je me suis rendu compte, pour mon travail sur La Montre cassée, que le motif de la montre brisée était présent dans tous les livres que j’aimais. Comme La Métamorphose de Kafka ou La Montagne magique de Mann. La façon dont le motif de la montre cassée intervient chez Faulkner me bouleverse. Mais on en reste toujours à la célèbre phrase de saint Augustin. On sait ce que c’est que le temps lorsqu’on le sent mais dès qu’il s’agit de le dire on ne le sait plus. Je ne sais toujours pas aujourd’hui ce qu’est le temps. Il n’y a rien de définitif ou d’assertif dans mon essai. Chaque lecteur construit son propre itinéraire dans la ressemblance ou la différence avec les récits évoqués. La seule chose que je peux affirmer concerne la spécificité du temps de la fiction dans cette pensée des trois temps que sont le temps de l’horloge, le temps de la conscience, le temps de l’Histoire. La fiction dit les coïncidences et les disjonctions des trois. Je ne sais pas mieux expliquer le temps mais un peu mieux la cassure du temps. »
    Les romans de Tiphaine Samoyault se situent aux carrefours de différents genres. Réflexion existentielle, écriture poétique, création de personnages. On lui reproche souvent son côté abscons. « J’espère avoir, avec Les Indulgences, franchi une étape. J’essaye maintenant d’écrire, non pas dans l’intuition de l’expression juste, mais dans l’expression juste elle-même. J’entends la critique mais pas jusqu’au bout. Il y a une forme d’obscurité à laquelle je tiens : celle de l’image. Il surgit parfois de l’image une forme de pensée inaperçue. Mais je fais attention à ne pas prendre le reproche d’obscurité pour un compliment. Je sais qu’il y a une facilité dans l’obscur qui m’évite de creuser trop profond. Je ne comprends pas en revanche le cliché universitaire comme quoi je serais embarrassée d’un trop grand savoir. Cela ne correspond à rien. Je le répète : la fiction est pour moi la recherche d’une pensée du non-savoir. Elle passe par une forme de sensibilité. Je me sens aujourd’hui proche de certains écrivains. On partage la même exigence d’une liaison art-existence mais pas de la même façon. Je pense à Laurent Mauvignier, Philippe Forest, Marie Darrieussecq, Caroline Lamarche.
    Tiphaine Samoyault a participé à la nouvelle traduction collective d’Ulysse de Joyce. Elle revient sur trois ans et demi de travail. « Je ne suis pas du tout spécialiste de Joyce. J’ai dû avoir pendant près de quatre ans un rapport direct au texte. C’est une expérience qui m’a changée. Il faut être dans la matière même de la langue. Il ne peut pas y avoir de déviation entre soi et la langue de Joyce. Mon choix s’est immédiatement porté sur “Pénélope” puis sur “Les Sirènes”. J’ai eu ensuite à traduire “Les Lestrygons” et “Le Cyclope”. Quatre épisodes en tout. Près de deux cents pages. J’ai eu des moments de découragement mais j’ai eu aussi le sentiment constant que ça faisait partie des chances de ma vie. Je voulais être à la hauteur de ça. On se réunissait de manière régulière. Il nous est arrivé de passer plusieurs heures sur une phrase sans réussir à apporter de solution. Il fallait prendre l’habitude de s’inscrire dans un travail collectif. On pouvait trouver une bonne expression et ne pas pouvoir l’utiliser parce qu’elle ne possédait pas sa place dans un autre épisode. Un même mot se retrouvait parfois traduit de sept façons différentes. Joyce installe tout un système de réseaux et d’échos qui constitue une sorte de trame souterraine de cette diversité stylistique. Il fallait ne pas trop unifier mais ne pas trop diversifier non plus. « Je me suis sentie écrivain tout au long de l’aventure. Il y avait un véritable risque de l’expression. Et, à chaque fois, le même dilemme : s’éloigner du sens ou clarifier le sens. C’est une écriture de l’accompagnement. Elle implique écoute et identification. On a eu des trouvailles par rapport à la version précédente. Deux exemples parmi d’autres. Molly se trompe beaucoup. Elle n’arrive pas à retenir le terme “métempsycose”. Elle le restitue mal. Bernard Hoepffner l’a traduit par “mets ton p’tit chose” alors que, dans l’ancienne traduction, ils l’avaient traduit par “mes tempes si choses”. On a aussi rencontré beaucoup de difficultés à traduire le surnom de Boylan. On s’est posé la question à toutes les réunions. On ne trouvait pas. Son surnom en anglais veut dire à la fois flambard et dragueur. Mais “Dache Boylan” ne nous convenait pas. J’ai trouvé, tout d’un coup, “flam”. Quand on lit “Flam Boylan”, on pense à “flamboyant”. La nouvelle traduction bénéficie d’un siècle de savoir. Et puis, il y a le plus important : on lui donne notre langue. Je sais que ça dérange la mémoire du texte. La fin d’Ulysse en est un bon exemple. J’ai eu l’habitude de lire, pendant des années, comme tout le monde “et oui j’ai dit oui je veux bien Oui”. Mais j’ai pourtant traduit par “et oui j’ai dit oui je veux Oui”. C’est plus juste.
    On retrouve ainsi, à chaque étape du travail de Tiphaine Samoyault, la problématique de la mémoire encombrée. La peur de l’oubli et l’envie de l’avenir. Elle pose ainsi, à sa manière, la même question que Philip Roth : Est-ce qu’il faut trahir pour être libre ?

 

    Le Figaro, 12 août 2004
    Au fil des aiguilles
    par Sébastien Lapaque

    « Qu’est-ce donc que le temps ? » se demande saint Augustin. Quelle est cette énigme ? « Si nemo a me querat scio ; si quaerenti explicare velim, nescio », « Si personne ne me le demande, je le sais bien ; mais si on me le demande et que j’entreprenne de l’expliquer, je trouve que je l’ignore ». Comment appréhender l’enchaînement de ses extases ? Quand le présent devient-il passé et le futur présent ? Depuis quinze siècles le livre XI des Confessions continue de nous poser ces questions sans qu’aucune réponse ne s’impose. Comme si le propre du temps des horloges et des astres était d’échapper sans cesse au sujet connaissant, de toujours glisser dans le goulot du sablier.
    Dans un livre qui fait suite à trois romans et à trois essais de critique littéraire, Tiphaine Samoyault n’oublie pas l’interrogation d’Augustin mais la dépasse, échappant aux vertiges d’une interrogation phénoménologique qui émerveillait Husserl. Ayant posé que « la nécessité de s’écarter du temps pour le penser coïncide exactement avec l’impossibilité de le faire », elle est libre d’interroger un temps qui laisse mesurer et questionner, le temps de l’horloge arrêtée, déréglée. Celui de la montre cassée. Les moins trompeurs des instruments, constate Pascal Quignard, après Lewis Caroll. « Une horloge, qui ne marche plus du tout, donne l’heure exacte deux fois par jour. Ainsi la vérité. » Un lieu commun qu’il faut repenser pour échapper à son maléfice. Tiphaine Samoyault s’y emploie en s’appuyant sur une bibliothèque illimitée, un commerce des textes et des œuvres cinématographiques qui, parfois, nous étonne et souvent nous éblouit.
    Quatre quarts d’heure de quinze minutes pour essayer de comprendre ce que montre la montre. Soixante séquences, avec des stations chez Marcel Proust, Orson Welles, Guillaume Apollinaire, Ingmar Bergman, Edgar Allan Poe, Paul Celan, pour esquisser une ontologie du temps qui passe.
    Ecartées les questions de l’essence et de l’origine du temps qui angoissaient les Anciens, Tiphaine Samoyault interroge la dépression qui affecte les Modernes, leur nausée, en scrutant la conscience qu’ils se font du temps et les instruments qu’ils s’accordent pour le mesurer. Elle dresse un complet inventaire des écrivains, des cinéastes et des artistes contemporains fascinés par la montre cassée après avoir fait de celle-ci (en état de marche) l’incarnation du rêve d’une maîtrise absolue du monde et de la vie.
    Ces montres arrêtées ne sont pas simplement fascinantes. Comme les écrivains évoqués par Tiphaine Samoyault, elles marquent « une heure qui compte et à laquelle nous savons nous référer ». Le temps qu’elles indiquent a des choses à nous dire. « Drôle que ma montre se soit arrêtée à quatre heures et demi », s’étonne Léopold Bloom chez Joyce. Pour lui, ce temps suspendu est celui du kaïros, le moment pile qui échappe à tous les temps. En arrachant l’individu au temps segmenté de l’horloge, il le libère des contingences et le ramène au temps métaphysique. C’est le temps de la coïncidence des opposés chère à Nicolas de Cuse, quand les choses contraires finissent par être reliées : le rire et les larmes, le sommeil et la veille, le souvenir et l’oubli, midi et minuit.
    « Qu’est-ce que mourir ? », demandait-on récemment aux candidats à l’épreuve de philosophie du concours d’entrée d’une grande école. Dans son XVIIe Problème, Aristote emprunte sa réponse au présocratique Alcméon de Crotone : « Si les hommes meurent, c’est parce qu’ils ne parviennent pas à faire la jointure entre leur origine et leur fin. » Comme la montre cassée, dont la position des aiguilles à l’heure zéro ne peut rejoindre celle des aiguilles à la douzième heure par un mouvement de repli en retour, vers l’origine. Dans Lumière d’août, William Faulkner la nomme justement « montre morte ». Arrêté, le temps mécanique de l’horloge cède la place au temps des astres et des dieux, temps qui passe tous les temps en attendant son élucidation finale dans une fin du temps ouverte sur un autre mode de l’être et du dire.