Le préau des collines, n°8, mai 2008
par Yalla Seddiki
Quelque risque que nous encourions de voir les liens qui nous attachent telle œuvre, tel parcours tisser un obstacle propre à nous empêcher d’en saisir le cœur, il ne faut pas en différer l’approche construite, à plus forte raison quand la lecture d’un recueil comme
Ultimes vérités sur la mort du nageur de Jean‑Yves Masson est de celles dont le pouvoir d’attraction s’associe des continuités critiques et imaginatives auxquelles il n’est pas possible de se soustraire.
Dans « Une description », un homme qui écrit une lettre à son fils est surpris par une femme qui est la mort. Elle lui accorde un délai. Il décrit son univers immédiat et veut fixer toute chose dans sa lettre quand, parmi les êtres et les choses qu’il observe, il reconnaît la femme.
Dans « Un égarement », un gardien entend des bruits, veut identifier ceux qui font intrusion dans son domaine. Il les poursuit, franchit les limites de son territoire. Le jour revenu, il ne parvient pas à retrouver sa forêt qui, pour tous, n’a jamais existé. Dans « Un retour », un homme qui a racheté la maison de son enfance est chargé de traduire un roman. Le travail effectué puis retourné à l’éditeur, il semble que des passages inexistants dans le livre aient été ajoutés par le traducteur. Cette réécriture, imaginaire ou réelle, va conduire le personnage à affronter des révélations sur soi. Dans « Ultimes vérités sur la mort du nageur », le narrateur, un demi‑siècle après les événements concernés, relate le défi qu’un célèbre nageur, dont il était ami, s’est fixé de relever. Sous l’influence de ses lectures, adoptant une position contre la gloire et le sport comme performance, il projette de se tenir en équilibre sur un rocher réputé inaccessible.
Sans conteste, ces nouvelles ou récits courts, dont nous avons résumé quelques‑unes, du fait de leur valeur intrinsèque, se suffisent à elles‑mêmes. Toutefois, considérant ce que nous pouvons savoir des goûts de l’auteur, des renvois auxquels il peut se livrer (ou des fictions interprétatives que nous raccordons à ces nouvelles), faire entrer en dialogue
Ultimes vérités sur la mort du nageur avec l’héritage philosophique ou littéraire européen s’est imposé aux commentateurs. Selon les inclinations de chacun, il est possible d’y relever des éléments de convergence avec Kafka, les romantiques, Borges, etc. Il s’en faudrait de beaucoup que ces projections ou comparaisons soient en défaveur de l’auteur : en plus de confirmer l’importance accordée à ses textes, les rapprochements faits avec de grands auteurs nous sont autant une source d’enrichissement dans la compréhension des récits de Jean-Yves Masson que dans celle de l’imagination en général. Les échos entendus chez lui, entendus aussi chez les écrivains du passé, renvoient à une même voix originelle, celle des rêveries universelles sur le temps, l’espace et notre aptitude à jouer avec eux, quitte, comme ici, à jouer d’angoisse sereine.
La manière dont Jean‑Yves Masson prolonge ses constantes imaginatives repose d’abord sur une phrase au lyrisme retenu. Tant sur le plan du lexique que de la syntaxe, il exerce un retrait à l’égard non de la contemporanéité, qui est bien sûr une aire dans laquelle se manifeste notre existence, mais surtout à l’égard des signes de la contemporanéité. Ce serait, comme chez de nombreux écrivains, l’expression non maîtrisée d’une conscience chosifiée vouée à épouser une langue elle-même chosifiée.
Sur le plan de la narration, si l’auteur procède par décantation des anecdotes, il préserve de ces dernières une ligne intrigante, celle qui s’insinue dans la bigarrure de la réalité et y imprime le signe d’une réalité seconde, ce que la littérature appelle le fantastique, c’est-à-dire la logique d’une rationalité impossible. Aux péripéties secondaires se substitue, dans les textes de Jean-Yves Masson, la composition d’un univers qui s’est défait de la société industrielle pour évoluer dans un monde archaïque : celui de l’enfance individuelle et de l’enfance humaine (philosophique), telle du moins qu’une dimension de l’imagination nous la restitue depuis le romantisme et les mythes, largement antérieurs, qu’il a réactivés. La forêt, les ruines, la nuit, la mer, les éléments primordiaux de la nature en sont le décor, et l’être sans autre attache que les liens du sang, l’acteur.
Les personnages de ces nouvelles sont le plus souvent campés par un « je » qui s’offre de texte en texte à une traversée des nostalgies d’un monde fixé en éternité perdue. Pour eux, quitter le monde de l’harmonie préindustrielle, c’est se perdre et perdre toute possibilité de reconquérir un lieu et un temps abolis à jamais, encore que cette perte soit peut‑être aussi la poussée vive d’une conscience lucide qui, par rejet du monde présent, œuvre à se récuser comme telle.
Faire la relation du passé, c’est organiser la déploration des mondes perdus. Aux yeux des personnages, ils demeurent une énigme. Leur exploration et leur connaissance ne sont pas achevées. C’est que l’éternité, possédée une fois, porte l’espoir d’une réappropriation future. En premier lieu, c’est par l’écriture qu’il est tenté de sauver ou de retenir la totalité d’un moment, d’une vie. Le personnage du texte « Une description » qu’il faudrait étudier en comparaison avec les nouvelles de Borges
Le Miracle secret et
L’Aleph, incline à penser qu’une phrase peut fixer sinon la totalité du moins son image : « … la phrase démesurément s’allongeait, se déployait comme une spirale, revenait incessamment au même point pour s’en éloigner davantage, et il y avait peut‑être des années, des siècles maintenant qu’il écrivait. » Or, après le sursis accordé, après un temps dont la longueur se veut à l’image de la phrase, infinie comme la totalité convoitée, sans faille, la mort revient accomplir le destin du personnage et briser son désir de prolonger la digression de la vie alliée à celle des mots.
L’être se heurte contre l’impossibilité de rompre le mouvement du temps, la dynamique de la nature et des sociétés. Acculé, il peut consentir à se laisser porter par la tentation de partir à la connaissance de l’inconnu. Il sait, même s’il le refuse, qu’il y a un monde par‑delà celui du mythe. Mais il voit ce dernier comme le plus à même de figurer l’univers de correspondance entre l’extériorité et l’intériorité, l’objet et le sujet. Il s’agit plus précisément de prendre possession de la nature en tant qu’entité soumise au désir et à la permanence inentamée par le temps du désordre industriel : « Cela suffit à mon désir », dit le narrateur d’« Un égarement » quand il rend compte du monde clos qu’il veut être le sien pour toujours. Les intrus sans visage qu’il poursuit sont l’incarnation de l’inconnu et des inconnus qui se proposent à l’expérience. Mais le monde où ils le conduisent et le perdent est celui de l’oubli et de l’ignorance d’un monde antérieur – le sien –, celui des origines, monde où la mémoire ne rompt pas, accompagne, au contraire, le temps vers la permanence. Pour le personnage du récit, symbolique de l’attitude de l’ensemble des personnages du recueil, aller à la suite de l’inconnu, c’est, comme indiqué plus haut, à la fois ne plus retrouver le temps et le lieu et ne plus se retrouver. Ainsi, pour tout autre que lui, sa forêt n’est pas.
Il faut, en dépit du principe d’analyse ici suivi, nuancer la positivité qui est conférée à l’univers du mythe. C’est aussi, comme dans la nouvelle « Une terreur », un contexte de domination archaïque symbolisée par l’autorité du père. Que ce soit le narrateur de cette nouvelle ou celui de « Un retour », amoureux de sa sœur, l’individu est sacrifié à l’isolement ; il ne peut constituer de communauté libre, élargie, en dehors de sa famille biologique. Malgré les résistances qu’il lui oppose, par les ruses du langage et le travestissement de sa personnalité en personnalité fictive, qu’il a projetée sur une traduction controuvée, le personnage de ce texte se laisse envahir par le désir incestueux. La condamnation dont il feint de l’accabler, associée à celle anticipée de sa sœur, exerce trop d’autorité sur lui pour ne pas donner à penser que l’amour porté à la sœur, symbole scandaleux de l’ordre primitif et mythique, soit même acceptable dans le temps du
muthos. Bien que les récits et les personnages évoqués jusqu’à présent fassent l’expérience d’un échec répété, la dernière nouvelle, « Ultimes vérités sur la mort du nageur », est celle dans laquelle le récit/mythe parvient à triompher, ne fût-ce que formellement, de la perte et de la mort. Alors que la première nouvelle laissait le personnage dans une situation où il « n’était plus rien que l’éblouissement de son propre néant dans un instant d’éternité », avec des mots presque identiques, le nageur de la dernière nouvelle conquiert « un bref instant de triomphe et d’éternité ». La nouvelle qui ferme le recueil parvient à résoudre les conflits posés dans les autres textes. D’abord, le langage, ailleurs trompeur, y est utilisé comme résistance contre « le règne hideux de la Quantité » et comme une exaltation de l’éphémère : le corps vivant s’accomplit dans un défi lancé au mouvement de la nature et à la mort qui la nie en étant elle. Ensuite, l’univers décrit n’est plus celui des liens du sang. Une communauté, celle de l’amitié, s’ébauche. Enfin, du point de vue de l’interprétation générale, la lucidité douloureuse d’une part, mue par le désir de réparer une mémoire falsifiée, tout en refusant la mise à distance de la vision mythique, engendre le récit. D’autre part, ce faisant, la douleur de la perte entre dans le récit, l’engendre, façonne la conscience et, grâce à la perpétuation par le verbe, provoque une amorce d’acceptation et de triomphe.
Dans cette lecture très rapide, il a été tenté de suggérer que, sous le jeu de la narration et de l’intrigue, l’unité de thèmes qui organise le recueil de Jean-Yves Masson, à savoir cette « nostalgie de l’éternité » (Hobbes ?), si elle n’adopte pas les modalités d’expression de l’immédiat, porte déjà la signification d’une manière d’exister devant le mouvement de l’histoire. Car la profondeur des mythes dans les variantes que nous propose Jean-Yves Masson est déjà/aussi celle de l’histoire et de notre attitude devant elle.
Dernières nouvelles d’Alsace, du samedi 28 au vendredi 4 juillet 2008
Masson taille une œuvre par Veneranda Paladino
Jean-Yves Masson a séduit l’Académie Goncourt et se voit décerné à Strasbourg, la Bourse de la Nouvelle pour son recueil Ultimes vérités sur la mort du nageur.
Le passeur enfin récompensé. À l’heure où l’on mesure la qualité des hommes à la quantité de leurs ouvrages, à la matière qu’ils ont laissée derrière eux, l’œuvre de Jean‑Yves Masson apparaît sommaire voire diffuse, évoluant entre écriture et traductions.
Tendus et taillés, ses textes tiennent de la gemmologie, ses phrases inaltérables, élégamment ciselées ont été tamisées et laissent apparaître une transparence de cristal.
Si les caractéristiques de la vraie littérature tiennent aux style, nerf et à une vision, Jean-Yves Masson en maîtrisent pleinement les ressorts. Et ce n’est que justice qu’aujourd’hui, il soit enfin récompensé et par la Bourse Goncourt de la Nouvelle et par le prix de la Renaissance, en Belgique.
Ultimes vérités sur la mort du nageur qui d’entrée obtint l’assentiment d’Edmonde Charles‑Roux, se lit comme un poème saturnien, s’écoute comme la
Première Gymnopédie d’Erik Satie. Musique lente et déchirante mais aussi simplement belle que touchante.
On l’aura compris l’humeur qui imprègne le recueil touche au vertige, annonce le désastre, ausculte le désarroi humain ; l’auteur sonde les franges ambiguës de toute existence avant la finitude programmée. Les sept titres des nouvelles – la dernière étant éponyme – composent un rébus passionnant articulé par diverses stases : une description, un égarement, un voyage, une terreur, un silence, un passage, un retour.
Temps et espace, deux repères qui (dés)orientent une vie et qui ancrent ces captivantes 122 pages. Le lecteur est saisi bien souvent d’un malaise tant le fantastique dans lequel l’on bascule est discrètement planté, le cheminement serein mais certain vers le néant, le vide sidéral. À l’instar du cinéaste Georges Franju, Jean-Yves Masson s’empare d’états étrangement familiers (une conversation avec sa grand-mère, l’arpenteur qui rentre chez lui), et en soulevant délicatement les cailloux sur sa route bascule vers de troublantes sensations.
Était‑elle hallucinée voire fantasmée, cette discussion avec la grand‑mère morte depuis dix ans ? La grande faucheuse guide, happe le lecteur confronté à la vie cette absurdité complète, à l’espoir perdu à mesure que la vague avale, tel un fétu de paille, le nageur aussi expérimenté fut‑il. » On retrouva son corps le soir, dans une anse un peu à l’écart, non loin d’où il était parti. Il n’avait plus de visage ».
Sonné et fasciné, on avance dans ce voyage d’écriture emporté par une force qui arrache au silence un peu de l’inconnu qui est en nous. Jean-Yves Masson imbrique, et déplie les ondes magnétiques du trouble, se tient à l’écart de la seule mélancolie et fait sourdre d’univers familiers toutes les nuances de l’étrangeté, la plus ténue au fantastique.
Commentateur avisé de Hofmannsthal, de Rilke, de Rimbaud, chroniqueur au
Magazine Littéraire, traducteur émérite des poètes italiens, notamment, les contemporains Roberto Mussapi, Leonardo Sinisgalli, de l’Anglais W. B. Yeats, Jean-Yves Masson écrit des poèmes, a signé un roman (
L’isolement, éd. Verdier, 2006) dirige des collections (« Le Siècle des poètes » de Galaade Editions, celle allemande de Verdier), mais jamais ne laisse sa plume s’épuiser par la seule érudition.
Le littéraire.com, lundi 19 mai 2008
par Isabelle Roche
Encres vagabondes, mai 2008
Postskript, décembre 2007
Entretien avec Jean-Yves Masson Propos recueillis par Hubert Heckmann
La Provence, samedi 19 avril 2008
Jean‑Yves Masson : on va entendre parler de lui par Edmonde Charles-Roux
Jean-Yves Masson est l’auteur d’un recueil de nouvelles d’une qualité rare et d’une écriture si belle qu’il se trouve placé en tête de la liste des ouvrages sélectionnés par l’Académie Goncourt pour la Bourse de la nouvelle. En sera‑t‑il le lauréat ? Le vote seul nous le dira.
C’est la huitième et dernière nouvelle du recueil qui donne son titre au livre, titre mystérieux à souhait.
Ultimes vérités sur la mort du nageur. Comme chacun des textes de cet ouvrage, il baigne dans une atmosphère troublante, comme en suspens entre rêve et réalité. Jean‑Yves Masson est professeur et écrivain, il est aussi poète et traducteur, métier qu’il exerce fièrement non sans noter au passage le mépris dans lequel cette profession est tenue jusque parmi les gens « qui croient aimer les livres ». Enfin, notons que Jean-Yves Masson dirige, aux éditions Verdier, la collection « Der Doppelgänger », consacrée à des textes littéraires germaniques.
Jean-Yves Masson utilise une belle langue classique. Très intériorisées, ces nouvelles accrochent puissamment le lecteur, le laissant parfois à la limite du malaise.
La mort est partout en embuscade. Il faut aller d’une nouvelle à l’autre comme on va d’allée en allée à la découverte d’un jardin inconnu. La première des nouvelles est une description. Un homme est assis devant sa fenêtre. Il écrit à son fils, absent, pour lui parler de la lumière qui baigne la place qu’il voit de sa fenêtre. C’est jour de marché. Il est soudain conscient d’une présence silencieuse, dans sa chambre, auprès de lui. Une visiteuse est là qu’il n’attendait pas et dont il se souvient sans pouvoir dire où ni quand il l’a vue. Il ne s’était pas douté qu’elle allait venir. Mais il l’a aussitôt reconnue, étonné qu’elle soit « si simple et si peu effrayante ». Donc elle était là, la mort qui semblait attendre quelque chose. Mais quoi ?
Dans la dernière nouvelle, le narrateur se souvient de B., né dans une île, mort depuis 50 ans, « un être d’exception » dont ses compatriotes sont fiers, un homme d’une beauté solaire, un extraordinaire nageur, devenu célèbre. Sa biographie officielle affirme qu’il renonça à la compétition et se suicida. Mais le narrateur sait que B. avait bien d’autres raisons de se tuer : il avait pris notre civilisation en horreur. Il haïssait un monde qui poussait l’homme à s’imaginer que le dépassement de soi peut être quantifié, un monde d’où « les dieux avaient été chassés ».
Le jour du solstice d’été. B. avait voulu tenter l’impossible : aller à la nage jusqu’à un récif où nul n’avait posé le pied depuis des millénaires.
Il y alla, lutta contre les flots et disparut happé par une vague immense.
On retrouva son corps le soir, dans une anse, un peu à l’écart et non loin de celle d’où il était parti. Il n’avait plus de visage.
Ces huit nouvelles sont une suite d’images fortes dont certaines sont envoûtantes. Toutes nous invitent à dire autrement l’égarement, la peur, le voyage, l’oubli et le silence de la mort.
La Liberté, samedi 15 décembre 2007
par Alain Faverger
Poète de la marge et des lisières, Jean‑Yves Masson n’arpente pas les rives du fantastique. Mais plutôt celles qui mènent au vertige intérieur, aux gouffres de l’inconnu. Ce vide sidéral d’où l’on vient et où nous allons, le coeur chevillé à la nostalgie des bonheurs perdus. Dans une suite de nouvelles qui sont autant de petites paraboles d’une quête de vérité, l’écrivain se confronte à l’énigme de sa présence au monde. Un questionnement qui emprunte des chemins de traverse, brouille les pistes entre le rêve et le réel. Comme dans cette histoire, intitulée « Un égarement », où l’on voit un garde forestier qui a passé toute sa vie sur la ligne mystérieuse entre deux pays, deux langues, se perdre une nuit. Dérangé par des bruits de pas autour de sa maison, il se met à poursuivre les gêneurs, finit par s’égarer et se retrouver le lendemain non loin de B., la première ville de l’autre côté de la frontière. À partir de là, personne n’est en mesure de le reconduire chez lui. Vertige, désarroi, pressentiment d’une menace, Kafka n’est pas loin. Est-on dans un cauchemar ou dans une impasse plus concrète comme dans cette autre nouvelle sur l’impossible retour à la mère, figée comme un fantôme dans le royaume des morts ? C’est au lecteur de répondre pour peu qu’il entre dans cette maison de mots ou un écrivain tente de comprendre l’inconnu qui est en lui.
Esprit, décembre 2007
par Jean-Louis Lambert
[…] Les nouvelles des
Ultimes vérités sur la mort du nageur de J.-Y. Masson ont une telle unité stylistique et thématique qu’on les lit comme un cycle, presque comme un roman. J.‑Y. Masson se considère‑t‑il comme un « écrivain fantastique » ? En tout cas, c’est bien comme tel qu’on peut en proposer une lecture. Car le fantastique français a plusieurs branches. Celle où s’aventure J.‑Y. Masson est certainement la plus « psychologique ». Les récits fantastiques racontent volontiers des voyages aventureux dans des pays dangereux où tout est signe d’une mort proche. Les pays visités par les voyageurs de ce recueil de nouvelles, ces lieux désertés, ces rues abandonnées à la limite de la campagne et des faubourgs urbains, peuvent être lus comme des au‑delà qui annoncent la mort, physique ou psychique. L’auteur renoue avec une tradition précoce du fantastique européen qui a vu très tôt dans les voyages, par exemple à travers une forêt (qu’on songe au
Roi sans divertissement de Giono) ou – singulièrement – dans un train (ou un bus) une métaphore du voyage vers un pays qui est celui de notre mort : après
Le Sanatorium aux croque‑morts de Bruno Schulz,
La Choucroute de Jean Ray, les
Escales de la haute nuit de Marcel Brion,
Le Train de la lenteur (Un soir un train) de Johan Daisne, Jean‑Yves Masson ajoute de nouvelles pépites à cette riche thématique. Évidemment, chez cet auteur moderne, on se doute que certaines innocences sont perdues. Ces voyages se font au bout de notre inconscient, et on peut voir dans ce recueil les diverses façons d’appréhender notre difficulté de vivre notre famille, que ce soit avec la mère (« Un voyage »), le père (« Une terreur »), la soeur (« Un retour »), ou même la grand‑mère (« Un silence »). Par la fine beauté de son écriture et le recours à des épisodes narratifs lancinants, Jean-Yves Masson mène son lecteur avec une insidieuse douceur vers la folie ultime.
L’Humanité, jeudi 20 décembre 2007
L’écriture comme dernière phrase par Alain Nicolas
Entre rêve et réalité, entre deux rives et deux pays, la littérature se met en danger. « Je t’accorde une phrase, une seule. » Une dernière phrase avant de mourir, un répit accordé à un homme qui écrit à son fils, pour son fils, absent. Que dire quand on n’a plus qu’une phrase pour tout dire ? Pour parler de la lumière qui baigne cette place où se tient, de manière immémoriale, le marché du vendredi. Pour entrer dans le détail des lignes brisées des maisons qu’on voit comme si c’était la première fois. Pour dire tout ce qu’on n’a jamais dit à son enfant, en parlant de feuilles éclairées en transparence, de poussière scintillant dans les rayons, pour dire que le monde est là. L’écriture comme suspense, pour, dans cet après‑midi paradisiaque, faire patienter la mort. Et dans cette dernière phrase qui n’en finit pas de conclure, l’homme qui écrit ne peut manquer de glisser ce qu’il voit, cette femme androgyne, pâle, qui lui a réaffirmé les droits qu’elle avait sur lui et « qui semble attendre quelque chose, mais quoi ? ».
La mort qui fait retour dans les lignes qui la mettaient en sursis, c’est peut‑être une manière de dire la littérature. C’est celle de Jean‑Yves Masson. Cette nouvelle, sereine, ouvre le recueil que nous donne cet auteur rare, et qui a récemment été distingué. Cette atmosphère proche du fantastique baigne chacun de ces textes. Un garde forestier croit suivre des contrebandiers, franchit une frontière et s’aperçoit que, pour les gens de « l’autre pays », la ville d’où il vient n’a jamais existé. Un arpenteur découvre, lancé sur une rivière dont il connaît chaque méandre, un pont nouveau, bâti en quelques jours, sans que personne n’en sache rien. Un pont à la géométrie parfaite, invitant au franchissement, et dont la courbe s’amplifie à l’infini sitôt le passant engagé. Il n’atteindra jamais l’autre rive, mais ne cessera de s’élever jusqu’aux étoiles. Suspendu entre terre et ciel, il comprend que, « d’une pensée d’amour qu’il aura pour ce monde où le mot proche et le mot lointain ont perdu le sens qui les déchire, dépend le salut de ce qui viendra après lui ». Consentir à un monde entre rêve et réalité, chercher à occuper cette frontière invisible et dangereuse, c’est peut‑être la tâche de l’écrivain. À l’image de ce nageur qui meurt de s’être tenu en équilibre un instant sur un rocher affleurant à l’exact niveau de la mer, avant que les vagues ne le précipitent « sur les angles pointus des roches voisines ».
En ces nouvelles d’une belle écriture classique se donne à voir un univers pris entre Gracq et Kafka, habité d’images fortes, où se dit avec art et discrétion cette expérience des limites qu’est la littérature.
Vient de paraître, n° 30, septembre 2007
par Marc Blanchet
Alors qu’il vient de publier un ensemble de poèmes (
Neuvains du sommeil et de la sagesse, éditions Cheyne), Jean‑Yves Masson – traducteur émérite de l’anglais, de l’italien et de l’allemand (un
Requiem de Rilke paraît dans la collection de poche chez Verdier, sans oublier l’essai chez le même éditeur sur
Hofmannsthal Renoncement et métamorphose, paru en même temps que la traduction intégrale des poèmes de cet auteur) – montre (malgré lui !) au sein de cette rentrée littéraire que l’excellence de notre littérature française peut s’imposer en dehors du roman. Ici, pas de longue narration, pas d’intimité bavarde ni de bonnes intentions d’une littérature entre fresque et chronique, seulement quelques récits, nouvelles si l’on veut, qui s’approchent de notre raisonnement et nous font pénétrer lentement parmi des esprits en rupture avec la réalité, des êtres confrontés soudain à l’oubli autant qu’à l’inoubliable. Réalités mythiques, journées soudainement divisées dans leur déroulement, mondes en conflit : ces nouvelles sont de petits livres d’heures, qui ne sont pas sans nous faire penser à un certain héritage de la littérature romantique où la réalité côtoie le rêve, et parfois entre en lui malgré ses résistances, ses craintes ou même ses désirs. Aussi perdons‑nous la trace du chemin dans « Un égarement », ou du temps dans « Une description ». L’homme est dans ce qui le fait disparaître, oublier des autres, même s’il s’inscrit dans l’effort d’une remémoration. Rien n’y fait : ses heures sont comptées, ce qu’il voit, touche ou appréhende le rapproche des morts. L’écriture de Jean‑Yves Masson est juste autant qu’émouvante, elle donne un corps à ces êtres en cours de désincarnation. Elle témoigne aussi d’un paysage mental, et donc d’un univers littéraire original, fait d’obsessions jamais imposées de manière didactique, comme si nous-mêmes nous devenions les sujets fragiles de ces textes, et vivions, dans le miroir de la prose, notre effacement dans le leur.
Europe, octobre 2007 ; n°942
par Riccardo Smolen
Ce livre se compose de huit récits qui recèlent chacun un monde tout en formant ensemble une constellation. Qu’ils aient pour cadre une maison, un jardin, un territoire frontalier ou une île, le narrateur tend à y faire chaque fois l’expérience d’une porosité ou d’une circulation des signes entre la mémoire et le présent, entre le calme et l’inquiétude, entre l’immobilité et l’errance, entre la lucidité et l’égarement. Dans le miroitement des récits se dessinent aussi des lignes de tension entre la retraite solitaire et l’ouverture au monde, entre l’intime et chaude proximité des êtres et l’emprise oppressante qu’ils sont susceptibles d’exercer sur autrui, comme on le voit dans « Une terreur » où la figure tyrannique du père ranime non seulement le souvenir de la célèbre lettre que Giacomo Leopardi adressa à son géniteur lorsqu’il voulut fuir Recanati, mais plus encore l’impressionnante silhouette du vieillard qui se dresse dans
Le Verdict de Franz Kafka. L’angoisse peut se colorer de teintes fort diverses, de nuances inattendues, comme en témoignent dans ce livre plusieurs récits qui font sourdre au sein d’un univers familier tous les degrés possibles de l’étrangeté, de la plus ténue à celle qui confine au fantastique. À cet égard, la plus longue nouvelle du recueil, intitulée « Un retour », est une manière de chef-d’œuvre, tant s’y multiplient et s’y imbriquent les ondes magnétiques du trouble. Le heurt entre le désir et l’événement imprévisible qui le surprend ou le déconcerte, le basculement du connu à l’inconnu, la zone où le tangible est imperceptiblement submergé par l’épanchement du rêve ou de l’hallucination, voilà encore quelques motifs chers à Jean-Yves Masson. Dans le dernier récit, « Ultimes vérités sur la mort du nageur », l’écrivain semble nous livrer une des clés de sa poétique : « Il répétait souvent que l’important n’était pas l’activité à laquelle on consacrait ses forces, mais la quantité d’inconnu que l’on parvenait à faire surgir grâce à elle. » Le narrateur rapporte ici des propos tenus par le personnage central du récit, un jeune homme qui choisira comme point culminant de sa vie un défi au terme duquel son existence et son visage même seront offerts en sacrifice à l’élément marin. Entre le fulgurant séjour terrestre du nageur et le ressouvenir de l’ami qui retrace son destin, cinquante ans se sont écoulés. Si l’on relève cet écart, c’est que les récits de Jean-Yves Masson sont aussi une remarquable exploration du temps, de sa texture, de ses strates, des assonances que l’on croit percevoir ou que l’on espère retrouver entre le moment présent et « l’ordre des anciens jours ». Au plus profond du texte, comme une source enfouie, le souvenir de Nerval est présent. Mais le « soleil noir de la mélancolie » n’est pas exactement celui qui se lève sur ces pages, baignées par une autre lumière, traversées par des ombres anciennes et nouvelles à la fois : « Il est impossible que les moments de notre vie où le temps, qui se laisse oublier d’ordinaire, se rappelle à nous plus vivement à l’occasion d’un brusque changement, n’éveillent pas en nous une certaine mélancolie. Mais il n’est pas dans ma nature de céder à de tels sentiments, et d’ailleurs le plus inquiétant de ce que j’éprouvais n’était pas véritablement de la mélancolie. » C’est dans l’écart et la différence suggérés par ce « pas véritablement » que s’ouvre le domaine de l’écriture, celui de « l’homme qui écrit, écrit, décrit, déplie indéfiniment la même phrase lancinante à la poursuite d’une infime parcelle du monde ».
Le Magazine littéraire, octobre 2007
par Minh Tran Huy
Un homme se concentre si fort sur une description que la mort même ne
parviendra pas à l’en arracher ; un autre quittant son domicile s’égare
sans espoir de retour ; un troisième revient s’installer dans la maison
de son enfance et perd peu à peu contact avec le réel… Dans les
nouvelles de Jean‑Yves Masson, sur lesquelles planent les ombres de
Kafka et de Buzzati, les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent
être. Le quotidien se tisse d’inquiétudes et d’étrangetés, l’action
(réduite à son minimum) obéit à la seule logique des songes, et les
héros, quand ils ne se tiennent pas à la lisière de la folie ou de
l’hallucination prolongée, connaissent la tentation de l’hybris – comme
dans la belle nouvelle‑titre, qui nous conte l’exploit singulier, à la
fois physique et métaphysique, d’un nageur de compétition.
Traducteur de l’italien, de l’anglais et de l’allemand, chroniqueur de poésie au
Magazine Littéraire,
directeur de la remarquable collection de littérature allemande « Der
Döppelganger » aux éditions Verdier, Jean‑Yves Masson est de ces
auteurs dont l’exceptionnelle érudition n’a étouffé ni l’imaginaire, ni
la plume. Impeccablement construites, riches en symboles, ses nouvelles
mettent en scène des personnages qui sont autant de métaphores de la
condition humaine – confrontés à la mort, luttant contre un Père
destructeur, retournant sur les lieux de leurs origines, défiant les
éléments naturels. « Il répétait souvent que l’important n’était pas
l’activité à laquelle on consacrait ses forces, mais la quantité
d’inconnu que l’on parvenait à faire surgir grâce à elle », déclare le
narrateur d’« Ultimes vérités sur la mort du nageur ». Des mots qui
s’appliquent à son ami athlète mais qui vaudraient tout aussi bien pour
le poète, l’artiste en général ou Jean‑Yves Masson en particulier, qui
joue avec élégance d’une constante hésitation entre le réel et le
surnaturel celle décrite par Tzvetan Todorov pour définir la
littérature fantastique – pour décrire le combat, parfois perdu
d’avance, de l’homme face à l’énigme du monde.
Tageblatt, octobre 2007
Un endroit où aller par Corina Ciocarlie
Cela commence, assez logiquement, par « une description »… qui n’en finit plus. Un homme vu de dos, assis à une table, écrit, décrit, déplie indéfiniment la même phrase lancinante, explorant toute la richesse qu’embrasse « un seul regard si c’est un regard d’amour », dans cet instant suspendu qui est celui de sa disparition.
Hameau, maison, jardin, île, autant de « récifs », réels ou fantasmés, se superposent, aperçus par le petit bout de la lorgnette, sur une ligne d’horizon où « le mot proche et le mot lointain ont perdu le sens qui les déchire ». Dans les récits de Jean-Yves Masson, on commence à parler, ou à se taire, ou à marcher, ou à rêver, « comme on prend un chemin que l’on ne quittera plus parce qu’il est trop tard pour revenir en arrière ».
Après de vagues études de droit qui né déboucheront jamais sur rien, un jeune homme s’enferme dans une bibliothèque, pour y rester plongé des heures durant dans des livres de géographie qui décrivent en détail des pays où il n’ira jamais. (« Une terreur »). Un traducteur décide de racheter la maison de sa petite enfance ; dans le vain espoir de l’apprivoiser et d’y trouver un peu de tranquillité, alors qu’elle n’est, tout entière, « qu’angoisse, crainte et désir » (« Un retour »). Un nageur sans peur et sans reproche finit par faire sienne la devise des marins romains, découverte un jour dans un livre : naviguer est nécessaire, vivre n’est pas nécessaire (« Ultimes vérités sur la mort du nageur »). D’un naufrage l’autre, l’univers se met à ressembler à ce hameau rayé de la carte par un tremblement de terre qui chasse les habitants et les disperse dans toute la région, pour ne leur laisser que « la mémoire d’un lieu aboli que personne ne chercherait jamais à reconstruire ». (« Un voyage »)
Commentateur avisé de Hofmannsthal et de Rimbaud, Jean-Yves Masson se passionne pour tout ce qui, en nous, suscite l’ivresse de l’inconnu une nuit de pleine lune, le jour du solstice d’été, un fleuve dont les eaux coulent à l’envers, remontant vers la source. On se croirait en plein
Château de Kafka, ou encore dans cette Zone – à la fois maudite et envoûtante – qui hante les rêves du Stalker chez Tarkovski.
« C’est alors qu’elle est entrée. Il ne s’était pas douté qu’elle allait venir, rien ne l’annonçait, mais, tout de suite, il l’a reconnue, il a su la reconnaître comme nous le saurons tous, quoique nous ne l’ayons jamais vue. Il ne l’avait pas imaginée ainsi, si simple, si peu effrayante, avec ce visage androgyne un peu pâle qui explique qu’elle soit pour certains, selon leur désir, un homme, et pour d’autres une femme – mais pour tous, une figure familière qui tremble un peu, avance à pas incertains, presque honteuse de son triomphe, ayant toujours l’air d’avoir plus ou moins l’âge de celui ou celle qu’elle vient visiter. Elle était là, elle était entrée sans bruit – elle, car pour lui c’était décidément une femme, et il ne l’attendait pas autrement ; mais il avait toujours pensé qu’elle viendrait tard et il n’était pas si tard que cela. »
Chronic’art, octobre 2007
par Amélie Petit
Un homme reçoit la visite de la mort ; surpris, il lui demande quelques minutes pour finir une lettre, celle qu’il écrit à son fils et dans laquelle il décrit la place du village, qu’il voit de sa fenêtre. Peu après, tout à sa tâche, il entrevoit une silhouette féminine à travers cette même fenêtre « où donc l’a‑t‑il vue, qui semble attendre quelque chose, mais quoi ? » plus loin, un homme est réveillé la nuit par des bruits de pas en suivant les silhouettes qui s’échappent de sa maison, il se perd, et ne parviendra pas à retrouver un lieu qui, peut‑être, n’a jamais existé. Dans ce recueil de nouvelles fantastiques au style méticuleux et élégant, Jean-Yves Masson invente un univers inquiétant, aux bruits sourds, qui nous laisse en proie à un insidieux vertige.
La Quinzaine littéraire, 1
er au 15 septembre 2007
Écriture, danger ! par Marie Étienne
Huit nouvelles, huit histoires de frontières, donc de voyages et de passages, de transgressions. Elles commencent chaque fois par une description, méticuleuse, où s’élaborent étrangeté et inquiétude à la manière de Lovecraft ou Hofmannsthal. Le paysage ou la maison sont détaillés, voire amplifiés jusqu’à en devenir obsessionnels et intangibles : ils sont, ils ont été de toute éternité. Fixés. Et cependant sur la « photographie » qu’en restitue Jean‑Yves Masson, ils sont tremblés, l’indétermination y est entrée comme un poison. Tout à coup rien n’est plus comme avant, rien n’est plus arrêté, ce qui était si rassurant, disparaîtra, sera détruit.
Par quoi ?
La mort, comme dans le premier texte, « Une description », mais la mort peut attendre, on saura bien la faire attendre, on a tant à écrire, à déplier à l’infini le monde entier, sur la page du cahier ou de la lettre au fils.
Ou bien par la folie. Soudain, rien n’est reconnaissable, ce qui pourtant était décrit avec la précision du géomètre, de l’arpenteur, du botaniste, du savant amoureux d’une nature qu’il a faite sienne, a insensiblement changé. La cause en est l’Histoire qui modifie les lieux, celle des nations, celle plus modeste des familles.
Le plus troublant à lire, que dis‑je, à dévorer chacune de ces nouvelles qu’on n’abandonne pas une fois commencées, c’est qu’on y est soi‑même, dans ces reflets bougés, qu’on y est attrapé, prisonnier, dans ce réel suspect car atteint de mensonges, de troubles de mémoire. Qui n’a pas éprouvé, au carrefour pourtant bien familier, la sensation d’avoir été transporté, déposé en terrain inconnu, de se trouver perdu, égaré à jamais au point de se croire fou, de l’être aux yeux des autres.
Est‑ce l’écriture qui rend ainsi, le travail qui consiste à écrire, est‑ce donc lui le responsable du dérapage subtil, si bien décrit par le poète et prosateur Jean‑Yves Masson ? Peut‑être bien que c’est de son danger dont il s’agit ici, car il oblige, ce travail d’écriture, à allier précision et distance par rapport au réel, ce qui amène l’écrivain à perdre pied, à s’élever (à léviter ?) au‑dessus de l’abîme, ainsi que l’arpenteur, dans « Un passage », décidé à franchir un pont énigmatique car nouveau, jamais vu : « Qui a donc bien pu l’édifier ? et cela en moins d’une semaine… » Il emprunte le pont, « la fragile anse de bois, qui veut encore la terre et s’accroche peut-être à l’horizon, mais ne redescend pas », il veut le traverser, il ne parvient qu’à piétiner dessus. À sortir de la vie.
Une parabole, probablement, du travail de celui ou de celle qui, s’obstine à rechercher par l’écriture un miracle archaïque qui a trait à l’enfance, aux origines de soi, mais ce miracle est dangereux, si on veut l’approcher il s’échappe et il brûle. D’autant que la mémoire, que l’imagination l’a ennobli et transformé, l’a perturbé. La maison que l’on prend pour la sienne, est une autre, l’enfance heureuse est terrifiante, encombrée de chausse-trapes, de peurs maniaques, de pertes pires que la mort, les amis se dérobent et la famille est ambiguë, sinon maudite et assassine.
« Notre maison ne ressemblait guère à celle-ci, c’était seulement le même style de construction, un jardin un peu semblable, en effet… » déclare la sœur mauvaise, un rien trop caricaturale.
L’écrivain est aussi le nageur de la dernière nouvelle, adéquate aux remous de la mer, exilé sur une île, le bref pays qu’il a fait sien et qu’il parcourt. Il fait parfois l’admiration de ses semblables, l’ennui c’est qu’il préfère demeurer à l’écart d’un monde qui « a chassé tes dieux ».
L’important pour celui qui est soucieux de naviguer en direction de terres vierges, est de se consacrer à une activité qui lui permette de faire surgir la portion d’inconnu admirable, et nécessaire absolument, pour magnifier son existence, d’être l’auteur d’un « acte pur, un exploit que n’entacherait nulle ambition vaine, nul soupçon de vouloir briller aux yeux de tous ».
La Républiques des livres, blog de Pierre Assouline, 16 août 2007
Bonnes nouvelles ! Ce n’est pas parce qu’un genre est réputé invendable qu’il doit être réputé illisible. L’A.O.C. « Nouvelles » ne figure d’ailleurs pas en couverture de
Ultimes vérités sur la mort du nageur de Jean-Yves Masson, mais uniquement en quatrième de couverture alors que sur la page de titre, il est indiqué « récits ». C’est qu’en France, le genre bref n’a vraiment pas bonne presse, contrairement aux États-Unis et en Angleterre pour ne citer qu’eux. Aussi, lorsqu’on reçoit de bonnes nouvelles, on se hâte de les partager. C’est le cas de ce recueil d’un auteur connu également pour ses traductions de Yeats, Rilke et Hofmannsthal, et pour la collection de littératures germaniques qu’il anime chez Verdier à l’enseigne de « Der Doppelgänger ».
Ces huit textes de Jean-Yves Masson ont en commun des héros prêts à réaliser le rêve qui les hante et d’affronter leur secret à travers un lieu. Ce peut être une maison, un jardin… Toutes ces histoires se déroulent à une époque non précisée dans le flou géographique de lieux inommés où évoluent des personnages connus par la première lettre de leur nom. Il serait vain de rendre compte de la sensibilité d’un tel recueil, de la fluidité de son écriture et de la poésie qui s’en dégage, en détaillant chaque histoire. Il est préférable d’en isoler une pour refléter l’esprit de l’ensemble. Le plus souvent, la nouvelle qui donne son titre au recueil s’impose d’elle-même, que l’auteur ait choisi de la placer en tête ou en queue. C’est le cas, d’autant que ce titre splendide et mystérieux
(Ultimes vérités sur la mort du nageur) suffit à intriguer le lecteur. B. est un être solaire, un être d’exception qui a ébloui tous ceux qui l’ont connu. Célèbre pour ses prouesses de nageur, loué pour les compétitions qu’il avait remportées, il appréhendait désormais cette gloire avec un certain détachement. À sa mort, ses amis de l’île qui l’a vu naître, et notamment le narrateur, savaient qu’il manquait l’essentiel à ses notices nécrologiques. Son ami d’enfance commença par évacuer les contre-vérités : non, ce grand nageur n’aimait pas « le sport » car il détestait le mot, délesté selon lui de la dimension du jeu qui en est l’âme et l’essence ; le « sport », emprunté par les Anglais à l’ancien français, « avait consacré l’asservissement d’une pratique millénaire au règne hideux de la Quantité ». Plus le fascinant B. s’éloignait d’une discipline coupable de s’éloigner des Dieux, plus il se rapprochait des livres qui le rapprochaient de l’imaginaire des explorateurs. On conçoit que ses entraîneurs n’aient pas supporté.
Son ami d’enfance ne voyait qu’ivresse de l’inconnu dans ce qu’ils nommait « folie ». Jusqu’au jour où le nageur magnifique se fixa comme nouveau but d’une vie de poser le pied sur un rocher inaccessible tout près de l’île. L’un de ces lieux où ni les hommes ni les bateaux ne purent jamais marcher ni accoster en raison de la violence des vagues. Un acte pur lavé de toute ambition, une initiative des plus risquées même pour un champion, seul capable de détourner la force de la mer à son profit. Le jour du solstice d’été, après s’être religieusement préparé, il plongea sous les yeux de ses amis émerveillés, se hissa un instant sur l’inaccessible rocher et fit deux pas avant d’être balayé par une vague qui le fracassa contres les pointes d’un autre rocher.