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Introduction, notes et traduction du russe
par Julie Bouvard |

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224 pages
20 €
ISBN : 2-86432-444-X |
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| Originaire de la région de Vologda, Vladimir Guiliarovski (1853-1935)
baguenaudera pendant dix ans à travers la Russie, s’improvisant
successivement haleur sur la Volga, bouvier, pompier, ouvrier, acteur
de province… Insatiable touche-à-tout, il s’ancrera enfin à Moscou en
1881, où il embrassera la carrière de journaliste. Moscovite non pas de
souche mais de conviction, Guiliarovski devient, selon l’expression de
Tchékhov, « le roi des reporters » de sa ville d’adoption, côtoyant les
célébrités des Arts et des Lettres comme les pires représentants de la
pègre. Aussi, au début des années vingt, lorsque, suite aux expériences
d’urbanisme entreprises par le nouveau régime, la ville change
radicalement de visage, Guiliarovski se lance-t-il un défi monumental :
faire revivre les lieux, les gens et les savoureux parlers d’une Moscou
disparue. Il en résultera le présent ouvrage, guide mythique de la mère
des villes russes, qu’il mettra près de vingt ans à rédiger. Tout au
long de ces chapitres, le lecteur parcourt les lieux légendaires de la
capitale russe, ses halles, ses bains, ses palais et ses cours des
miracles. Il rencontre les grands acteurs de son histoire, mais aussi
de mémorables anonymes (cuisiniers, cochers, archidiacres, aigrefins,
limiers…) qui, marquant le chroniqueur, ont intégré le patrimoine
moscovite. Moscou n’a pas été ingrate envers son fidèle admirateur : en
1966, la Deuxième rue des Bourgeois est rebaptisée rue Guiliarovski,
incluant cet éloquent enthousiaste dans sa toponymie et le rangeant
parmi les classiques de sa littérature. |

Libération, jeudi 9 juin 2005
Moscou à donf
par Éric Loret
Le Moscou glauque du XIXe siècle, par celui que Tchekhov appelait le roi des reporters.
Il n’a rien vu à Moscou, rien, suivant en cela les
préceptes de la modernité, qui veulent qu’on observe mieux le monde
derrière des volets clos et qu’on l’annule pour mieux l’enluminer : «
J’ignore pourquoi, mais dans mon esprit, le marché Khitrov s’est
toujours apparenté à Londres que je n’ai, pourtant, jamais vue. » Donc,
en arrivant par une neigeuse nuit de 1873 dans la grande ville,
Guiliarovski ne voit rien, sinon du manque à chaque mot : « Notre train
à moitié vide s’arrête en gare de Iaroslavl et nous descendons sur le
quai plongé dans l’obscurité, contournant les porteurs braillards qui
prennent d’assaut les passagers aisés, sans daigner nous prêter la
moindre attention. Nous avançons gaillardement, dérapant et trébuchant
sur les irrégularités dissimulées par la neige, sans rien distinguer ni
sous nos pieds ni devant nos yeux. »
Après, ça va un peu mieux, les halos des réverbères
dévoilent certains recoins du dédale fuligineux que constitue le Moscou
des années 1880, avant que le régime soviétique n’y taille des
clairières fonctionnelles. C’est ce passage urbanistique, cette
nostalgie truculente des endroits disparus que dépeint Vladimir
Guiliarovski (1853-1935). Tchekhov le surnommait le « roi des reporters
» et le régime communiste l’adouba, en donnant en 1966 son nom à une
rue de la capitale. Dans sa préface, Julie Bouvard précise qu’il est un
des rares chroniqueurs de son temps à s’être aventuré dans les «
endroits interdits de Moscou où non seulement le bourgeois, mais le
chef de la police ne mettait pas les pieds ». La question de la lumière
joue encore ici de sa rhétorique : « La “Koulakovka” était dangereuse
même de jour, raconte Guiliarovski, avec ses corridors aussi noirs
qu’une nuit sans lune. Une fois, dans un boyau du “Ravin sec”, je
craquai une allumette. Horreur ! Du mur en pierre, du mur en pierre
tout lisse, pointait la tête d’un être humain vivant. Je pilai sur
place. La tête d’aboyer : “Éteins ton allumette, ordure ! Y’en a des
abrutis, nom de Dieu…” (...) Il s’agissait de l’entrée dérobée d’une
cachette souterraine. »
Du recueil de reportages romancés qu’est Moscou et les Moscovites,
originellement publié en 1926 et 1935, cette édition ne reprend qu’une
sélection. Le regard de Guiliarovski se pose tantôt sur des groupes
sociaux (« les étudiants »), des lieux de sociabilité (les « traktirs
», brasseries de l’ancien régime qui disparaissent après 1917, les
bains publics…) ou balaie des quartiers tels la Soukharevka, place de
marché au pied d’une tour ensorcelée. Certains sont des coupe-gorge,
d’autres des cavernes d’Ali Baba, où l’on trouve des dizaines de
bouquinistes et d’antiquaires. Les crimes sont tantôt boueux et
méphitiques, tantôt plus chics, avec des Indiens pour victimes, au
milieu de leurs bouddhas d’or massif. Les données économiques ou
politiques alternent avec les anecdotes colorisées. Guiliarovski
n’oublie jamais de commenter la toponymie, de signaler les hommes
illustres du Moscou de l’époque, figures de l’Histoire ou de la vie de
quartier. Il n’oublie pas non plus de les nourrir, et nous donne des
listes de viandes, de mets, conjugués parfois dans des tableaux
naturalistes : « Un hôte avale de travers. Son voisin, sans un mot, lui
tapote la nuque du poing pour faire passer les petites arêtes.
Reniflements, bruits de mâchoires, visages congestionnés, yeux brumeux.
»
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