La Quinzaine littéraire, 1er au 15 juin 2004 La parole intérieure par Jean-Claude Chevalier
Le titre même est un paradoxe, car il ne s’agit pas ici de «
parler », au sens ordinaire du mot, mais principalement de cette parole
muette qu’est la parole intérieure, le monologue intérieur, enchâssé
par les écrivains de Dujardin à Joyce et O ’Neill et bien d’autres, qui
est notre compagnie ordinaire par la prière ou les soliloques, ou en
toute autre occasion – et elles sont multiples – de rumination.
Tenter de comprendre en savant ce phénomène de la parole
intérieure, de l’endophasie comme on dit, c’est affronter les problèmes
centraux de la linguistique en privilégiant l’écoute. Ce que fait
Gabriel Bergounioux en linguiste compétent qu’il est – un des meilleurs
aujourd’hui – et aussi en lecteur attentif de Bourdieu comme tel, il
substitue à l’attendue problématique du sujet un centrage sur l’agent
en même temps qu’il questionne la nature de l’objet « langue ». En ce
sens, l’homme de parole n’est ni actif ni passif, il est un lieu
intermédiaire d’échanges. Et en fait de parole, il y a surtout ici une
écoute intérieure. Difficulté à saisir les manifestations de
l’endophasie qui échappe aux traitements expérimentaux du dire. La
grammaire est d’abord, et depuis l’origine, une grammaire de l’écrit
qui joue des échanges entre la trame sonore et l’histoire gravée dans
l’archive. L’étude des aphasies au XIXe siècle (par Broca, en premier)
introduit pourtant à la parole intérieure. Plus tard, la phonétique et
ses transcriptions donnent encore plus de souplesse à l’approche du
linguiste. Mais Saussure, puis Chomsky, entre autres, isolent « la
langue » de ses agents. La parole apparaît comme un résidu. En
témoigne, chez Bergounioux, l’analyse de « Pauv’con », « L’autre »,
etc. Alors, et je le cite, l’endophasie est un enjeu fort « elle
représente l’envers non formalisable du projet scientifique de la
linguistique ». Après l’étude du « dire » se pose le problème de
l’« entendre », éclairé par les phonéticiens. Le discours intérieur
situe le parleur, la communauté qu’il vise, les informations qu’il
recherche, les structures qu’il aime identifier. D’où le paradoxe : «
Entendre, c’est avoir à (re)connaître ce qui (nous) est dit par ce qui
se dit et ce qu’on se dit, c’est se rappeler ». La mémoire est donc «
la modalité fondatrice de son fonctionnement ». Elle est un processus
actif et créatif. Et c’est là que le discours intérieur joue un rôle
décisif : il reconstruit le souvenir des discours passés il est action
et énergie. Il alterne avec l’activité extérieure, tangible et
interpersonnelle, marquée dans son discours propre. Du conflit
résultent cooccurrences, conférences, interférences. Se replier sur
l’un ou l’autre discours suppose un coupe-circuit. On « décroche », ou
plutôt, on masque l’autre discours. Ce qu’exhibent le bavardage
amoureux ou le babillage brillant du conférencier. Dont le répondant
intérieur se déploie librement dans la songerie ou dans les rêves
mêmes, libre des exigences de l’interaction, abandonné aux coqs-à-l’âne
de la condensation et du déplacement. Phénomène psychique, dominant,
écrasant, grâce à l’économie de l’articulation, les bornes de discours
précuits, si l’on peut dire. La parole interne radote et rabâche
remembrances qu’on peut inventorier, rebondissant sur des homonymies,
strictes ou approximatives, comme houppe, août, ouf et housse.
Et autres mécanismes homologues : comme cette union des contraires
contenue dans « chasser » (pousser devant soi ou chercher à prendre),
telle que l’ont commentée Freud et Benveniste. Endophasies de tous
types, stimulées par les acousmates ou les hallucinations auditives,
qui construisent notre univers profond avec ses interlocuteurs
privilégiés : l’être aimé ou haï, la mère, en particulier, dit-il.
Alors « l’ordre du monde est inséparable de l’ordre du discours ». Cela dit, les phonéticiens notent que tout auditeur est polylectal
(Rousselot, Gillieron). À l’inverse, les grammaires contemporaines,
comme le chomskysme, ont ramené le vivant à l’ordre logique de
l’électronique. Ce qui le distancie de l’ordre intérieur fondé sur les
enchâssements et les enchaînements. Car le discours est engendré par le
discours (le « Ça parle » de Lacan) il est une pratique sociale. Ici,
on touche le point nodal. Toutes les opérations du psychisme relèvent
de la langue. Comme l’inconscient de Lacan, la conscience, le moi, le
sujet sont référés au langage. Par l’énonciation, grâce à son appareil
formel (Benveniste), le moi s’inscrit dans la langue – à moins que le
locuteur ne soit l’effet des marques énoncées. « L’usage de la langue
est moins requis pour dire le monde qu’elle n’est la façon de le
produire ». Mais, paradoxe difficile à réduire, déploiement du discours
et fonctionnement de la pensée ne coïncident qu’imparfaitement. Le
lieu de contact, l’instrument unificateur, c’est la « quote », séquence
conforme aux principes de la langue sans en avoir les propriétés « à la
fois cause et configuration de l’explication infinie de l’auditeur à
lui-même », elle concentre en une suite restreinte de phonèmes un
discours. Image jamais achevée, soumise à versatilité et complaisante
aux captations de l’émetteur organisée pourtant ni holophrase ni nœud.
« La quote est potentielle », dit Bergounioux et c’est un peu fuyant.
On y référera le style du stream of consciousness des romans anglais, les termes de la psychanalyse (par exemple, les trois formes valorisées par Freud dans la deuxième topique moi, ça, surmoi),
ceux de la sociologie même. Si l’on était tenté au début de se reporter
aux analyses des maîtres en psychologie de l’autre siècle, comme Th.
Ribot, on verrait que l’auteur même interdit clairement un tel
rapprochement. À partir de là, le lecteur doit prendre du champ.
L’existence de la « quote » pose la question : « Qu’est-ce que
comprendre ? » La psychanalyse a mis en vogue l’écoute. L’auteur
précise : comprendre, c’est accueillir la version de l’interlocuteur et
c’est surtout la situer dans les innombrables passages entre les
groupes sociaux. Et donc la diviser, la déchirer. À l’infini. Encore
qu’il y ait un « temps pour comprendre », comme dit Lacan, qui peut
recouvrir un jour aussi bien qu’une vie entière, un temps pour résoudre
des discours contradictoires. Que parasitent les actes manqués et
l’endophasie. Dispositif que l’auteur interprète, sur un mode marxiste,
en l’inscrivant dans un ensemble de rapports sociaux et en situant là
l’endophasie qui ferait de la pensée un dialogue à la recherche
obstinée de la compréhension. Ce dire silencieux est proche du
rêve. Et de l’être-là le plus profond de l’individu. Je cite « Dans la
forme particulière où est caractérisée une espèce (homo sapiens sapiens)
et la nécessité de sa réalisation, ce qu’énonce l’endophasie se confond
avec l’essence de l’homme en tant que l’une, l’essence, et l’autre, la
parole lui sont extrinsèques et qu’il ne croit s’y entendre que parce
qu’elles le précèdent et le comprennent, socialement, linguistiquement
». Un « Dernier mot », surprenant, de deux pages. L’auteur dont le
manuscrit entier repose sur l’intuition réclame maintenant, à cor et à
cri, des preuves empiriques. Mais que peut faire un linguiste d’une
notion à laquelle ne répond aucun corpus ferme ? Au mieux, par flair,
déceler le discours latent de l’endophasie dans la superposition des
codes. Entreprise scientifique ou humour ravageur porté sur la
condition du linguiste, c’est au lecteur à choisir. Livre
captivant, étrange, difficile parfois, profondément original dans le
champ linguistique actuel. Qui organise un sujet neuf, ou du moins
malmené, dans les filets d’une vaste culture. Publication d’autant plus
saillante qu’elle s’est doublée, au même moment, d’une production
romanesque saisissante, dès son titre même Il y a un. Comme une
« quote » qui évoque la présence lancinante de l’indéfini, récit
phénoménologique qu’on pourrait faire remonter à Camus. Linéaire et
sans fin, mettant en scène un personnage affrontant la guerre et les
violences et continuant malgré tout une existence imprévisible. Un
réalisme fantastique traversé de rage rentrée. Autre aspect de l’homme
du parler et de l’écriture déchiqueté par l’angoisse de vivre.
Bulletin critique du livre en français, septembre 2004
On appelle endophasie le discours intérieur qui aide la pensée à
se structurer jusqu’à ce que le sujet en trouve l’expression juste et
parvienne à l’oraliser. En un sens, cette parole aussi discrète que
secrète, explicite silencieusement l’existence. À ce titre, elle a fait
l’objet de multiples approches : psychologues, psychanalystes,
écrivains, philosophes ont souvent fixé sur elle le faisceau éclairant
de leurs analyses, mais, rarement ont-ils pu en saisir toute la
protéiforme habileté à se protéger des inquisitions ou réquisitions
trop pressantes. L’ouvrage de Gabriel Bergougnioux, éminent
linguisticien, a choisi de traiter cet objet du point de vue de la
linguistique comme étant une notion historique, dont l’émergence
scientifique remonte à ces années de la fin du XIXe siècle qui virent la convergence progressive des différents modes d’approche de l’être dont la réunion a produit au XXe siècle l’ensemble des sciences humaines… Il s’agit donc, dans Le Moyen de parler,
de ce que la linguistique peut dire de ce phénomène et de ce que ce
dernier amène à repenser dans le domaine des théories linguistiques.
Organisé en tresse autour de plusieurs questions et de quelques thèmes
leur apportant réponse : la quote, la voix, connais-toi toi-même,
comment dire ? qu’est-ce qu’entendre ? qu’est-ce que s’entendre ?
qu’est-ce que comprendre, l’ouvrage dresse un panorama et un historique
intéressants des études ayant eu trait à l’endophasie, mais son mérite
le plus important est ailleurs. En effet, par le biais de cette
analyse, G. Bergougnioux est en mesure de suggérer une perspective de
renouvellement de la linguistique descriptive. Prenant l’exemple de
Pluton dont l’existence invisible à l’œil et aux techniques
télescopiques fut cependant démontrée par la prégnance des
perturbations que la planète engendrait dans les cycles de ses
voisines, l’auteur propose en effet d’analyser sur des enregistrements
le jeu des paroles et leurs interférences, de sorte que l’outil ne soit
plus l’association libre, ou le test psycho-moteur, et que – dépassant
le positivisme de la connaissance réflexive – les propos intérieurs
adressés à soi-même soient pris en compte au même titre que les énoncés
objectivés par la parole explicite d’une altérité tangible. Ainsi sera
mise en évidence la plurilinéarité de discours dans l’exercice de la
langue. L’idée est indéniablement séduisante. Elle mérite d’être
approfondie et vérifiée. L’auteur affirme que la démonstration en est
en cours. Notes infrapaginales pertinentes, bibliographie diversifiée,
en bref un ouvrage stimulant dont la lecture est à recommander.
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