La vie des idées.fr, lundi 4 avril 2011
Carlo Ginzburg ou la polyphonie de l’histoire par Perrine Simon-Nahum
Histoire, n°360, janvier 2011
La leçon de méthode de Carlo Ginzburg. Entretien avec Carlo Ginzburg par Patrick Boucheron et Séverine Nikel
Le Monde des livres, vendredi 29 octobre 2010
L’art de placer les guillemets par Patrick Boucheron
Carlo Ginzburg avec force répond aux attaques des « sceptiques » contre la scientificité des récits historiques.
Sur le sabbat des sorcières ou les énigmes de Piero della Francesca,
Carlo Ginzburg a longtemps écrit des livres d’histoire, sous forme
d’enquêtes policières. Il compose désormais ses ouvrages comme des
recueils d’intrigues où, à la manière de Borges, l’étourdissement du
fantastique vient d’une érudition délicate mais implacable.
Mais
que l’on ne s’y trompe pas : Ginzburg y est toujours pleinement
historien – l’un des plus célèbres et des plus traduits au monde.
Lorsqu’il déchiffrait les procès de sorcellerie par-dessus l’épaule de
l’Inquisiteur, l’historien italien cherchait déjà les traces de faits
passant au tamis de l’interprétation. Il n’a guère changé de méthode.
Voilà pourquoi on entre toujours dans ses essais par une porte étroite :
celle d’un texte – rare ou célèbre, peu importe – lu par un tiers. Un
tel prologue offre au lecteur le spectacle de l’intelligence créatrice
qui est peut-être le sujet même de son dernier recueil,
Le Fil et les Traces.
Il s’agit très vite pourtant de franchir le seuil de l’histoire. Car
l’historiographie n’est jamais pour Ginzburg une fin en soi : elle sert à
marquer l’écart entre l’historien et son objet, à « stériliser ses
instruments d’analyse », de manière à ce que nos propres préoccupations
ne viennent pas contaminer le texte. Cette mise à distance est aussi une
manière d’imposer un rapport de forces. Ainsi, dans son bel article sur
Montaigne, où l’auteur de l’essai
Des cannibales incarne ces
« figures du passé que le temps rapproche au lieu de les éloigner ». Car
si nous ressentons inévitablement de l’empathie pour Montaigne dès lors
qu’il s’intéresse à l’Autre, l’historien doit doucher nos enthousiasmes
en rappelant qu’il s’y intéresse certes, mais pour des raisons qui nous
sont devenues radicalement étrangères.
L’histoire, telle que
Ginzburg l’écrit, est toujours déroutante. Se jouant des périodes et des
frontières académiques, elle mène vers des issues imprévues – obligeant
sans cesse l’historien à fouiller les rayons d’une nouvelle
bibliothèque, où il peut jouir, momentanément, de cette « euphorie de
l’ignorance » que seuls viennent calmer les charmes plus subtils de la
science. Parfois, elle débouche sur de bien désagréables surprises :
c’est le cas lorsque l’historien italien analyse
Le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de
Maurice Jolly (1864). Il montre d’abord comment cet auteur obscur,
désespéré par le régime autoritaire de Napoléon III, pense son
découragement politique en donnant la parole à Machiavel – cet autre
lui-même, alors paradoxalement plus moderne que le « démocrate »
Montesquieu – pour y exprimer la voix de l’ennemi. Puis vient l’effet de
surprise : apprenant comment et pourquoi les tristement célèbres
Protocoles des sages de Sion ont largement plagié le texte de Jolly et
qu’ainsi « une parabole politique raffinée s’est transformée en une
falsification grossière », le lecteur comprend mieux sans doute le
triptyque qui donne son sous-titre au livre : « Vrai faux fictif ».
Car la force de ce dernier livre est d’offrir une ligne de fuite à une
méthode que l’on appela jadis « microhistoire », et que Carlo Ginzburg
décrirait plutôt aujourd’hui comme une pensée par cas. Il s’en explique
d’ailleurs fort bien dans une passionnante postface à
Mythes emblèmes traces, le
livre qui le rendit célèbre en mettant en circulation son fameux
concept de « paradigme indiciaire », et que Verdier réédite également en
poche dans une traduction remaniée. Parce qu’il considère la
littérature comme une ressource pour l’histoire et décrit les « défis
réciproques » qu’elles se lancent l’une à l’autre, Ginzburg a pu être
enrôlé de force dans les rangs des postmodernes, et notamment sur les
campus californiens où il enseigna. Sous prétexte d’avoir établi une
homologie formelle entre la fiction et l’histoire, ceux qu’il appelle
les « sceptiques » refusent de reconnaître aux textes leur caractère
référentiel : pour eux, le témoignage ne témoigne que de lui-même.
C’est à répondre à « l’attaque sceptique lancée à la scientificité des
récits historiques » que Le Fil et les Traces est consacré. Et d’abord
en réarmant épistémologiquement la notion de preuve en histoire.
L’affaire est sérieuse : évoquant l’épreuve qu’a constitué pour tous les
historiens l’impératif de répondre aux négationnistes, mais aussi son
engagement en faveur d’Adriano Sofri, ex-leader d’extrême gauche accusé
de meurtre, Ginzburg affirme la nécessité de traquer le réel derrière la
représentation qu’on en a. Mais toujours mezza voce.
Car telle
est aussi la voix singulière de Ginzburg, difficilement audible dans
notre époque assourdissante qui n’entend plus que les véhémences
appuyées des prédicateurs : il a la politesse, ou l’imprudence, de
prêter à son lecteur une ouïe si fine qu’il saura percevoir l’idée tapie
dans le blanc du texte.
« Aujourd’hui, des mots comme vérité ou
réalité sont devenus imprononçables pour certains, à moins qu’ils ne
soient renfermés entre des guillemets écrits ou mimés » : ce n’est pas
en agitant les doigts que l’on conjure le spectre du positivisme (qui
prétend faire des textes historiques une fenêtre ouverte sur ce qui fut
réellement), mais plutôt en plaçant justement les guillemets. Stendhal
croyait pouvoir s’en passer : analysant le style direct libre par lequel
le romancier mêle sa propre voix à celle de ses personnages, Carlo
Ginzburg y voit un procédé « interdit aux historiens ». Car leur art est
tout autre. Il est de manier les mots avec tact, pour prendre soin des
morts.