Jeune Afrique/L’Intelligent, 12 juin 2001
Nous pénétrons dans une écriture très particulière, inventive par ses images, présentes au détour de chaque phrase.
Notes bibliographiques, mai 2001
Les propos de l’écrivain sont d’une étonnante originalité. Ce sont de délicieux textes, pétillants et graves, où se mêlent métaphores, symboles, légendes et poésie.
Télérama, 5 mai 2001 par Michèle Gazier
Yoko Tawada est japonaise. Elle habite Hambourg depuis 1982. Elle écrit en japonais et en allemand. Volontairement écartelée entre deux cultures, cette jeune femme de 41 ans est un écrivain accompli, une intellectuelle subtile. Pour preuve, ces récits, réunis sous le titre Narrateurs sans âmes et dans lesquels elle réfléchit sur la langue, la traduction, les imaginaires, les voyages, le passé familial, les traditions littéraires… Entre essai et poème, conte, autobiographie et fiction, ces dix textes ont charme et profondeur. Yoko Tawada y raconte ses mondes. L’Europe, qu’elle découvre en 1979 à travers un voyage par le Transsibérien, mais aussi le Japon, sur lequel elle s’interroge dans l’éloignement consenti qui est le sien. Quels sont les mots que l’on ne saurait traduire, qu’est-ce que l’âme, la pensée, la réalité face à l’écriture ?
Charlie Hebdo, 21 mars 2001 par Michel Polac Ressemble à rien
Voici un petit opuscule (quatre-vingt-huit pages) apparemment assez austère mais en réalité très facile à lire, grâce à la clarté du style et à l’acuité d’esprit de l’auteur. C’est un patchwork d’une dizaine d’articles, de textes autobiographiques, et même de poèmes, d’un écrivain d’une quarantaine d’années qui a la particularité d’écrire en japonais et en allemand avec le même succès d’estime (des prix « prestigieux » – mot fétiche de tous les éditeurs – dans les deux pays). Sans vouloir l’écraser sous les comparaisons, Yoko Tawada, c’est son nom, est de ces écrivains, dans la lignée de Valéry, qui donnent au lecteur l’impression d’être soudain plus intelligent. Bien qu’elle ait publié l’an dernier une thèse « d’ethnologie poétologique » (influencée, semble-t-il, par Barthes, Derrida et Lacan), cette Yoko s’en est bien sortie et ne jargonne jamais. Verdier, l’éditeur, et Banoun, le traducteur, ont choisi comme titre Narrateurs sans âmes, ce qui ne me plaît guère, car si notre Asiatique évoque l’âme, c’est à propos du voyage en avion où le corps « perd » son âme, distancée, égarée par la vitesse, et cette âme n’a rien à voir avec la nôtre, aux relents religieux – ou bien reflet d’un dualisme étranger à l’Extrême-Orient. Notre Yoko – un visage intelligent plus que beau en photo – avait – ou a – un père devenu communiste en 1945 après s’être retrouvé ruiné dans son village écrasé par les bombes : son « À Moscou ! » (des Trois Sœurs, de Tchekhov) était devenu un slogan ou un rêve politique. Alors, à dix-neuf ans, Yoko a pris le Transsibérien (c’est très poétiquement raconté)... et s’est installée non pas à Moscou mais en Allemagne, où, semble-t-il, elle s’est mariée. Ce qui m’a le plus passionné, ce sont ses brèves comparaisons entre l’Orient et l’Occident, car, si, depuis le formidable traité du jésuite Luis Frois, au XVIe siècle (Chandeigne éditeur), les Occidentaux ont renouvelé l’exercice quelques fois, il semblerait que les Orientaux soient plus circonspects, à l’exception de l’anonyme auteur japonais de l’érotique Secret de la petite chambre (Picquier). Ce n’est pas seulement par politesse que les Japonais évitent de s’immiscer dans nos affaires et par orgueil national qu’ils se refusent à critiquer leur pays (je l’ai tenté en vain dans des interviews et je me suis senti « barbare »), c’est parce que le Japonais, à la recherche d’une harmonie, d’un équilibre intérieur, répugne (ou répugnait, tout change) à la critique destructrice, alors qu’ « Europe est championne de la critique », c’est « la forme fondamentale de sa pensée ». Et « Europe avait été inventée dès l’origine comme une figure de la perte », écrit Yoko. J’ai remarqué qu’il est très difficile d’accrocher le regard d’une Asiatique dans la rue, et aussi que les Japonais à Paris préfèrent étudier leur plan pendant une heure que de demander leur chemin. Et quand on veut les aider, ils paraissent surpris et presque vexés. Par quelques allusions discrètes, Yoko nous fait comprendre que notre regard dévisageant et nos initiatives maladroites apparaissent comme des agressions ou du moins des atteintes à leur monde intérieur : se suffire à soi-même est une clé de la sagesse, alors que notre « curiosité » est le signe d’un manque. Notre supériorité dans l’exploration et l’innovation se paye d’angoisse. Yoko dit tout ça avec plus de légèreté que moi. Yoko, exilée de « l’empire des signes », déchiffre avec surprise nos lettres et s’étonne que le « du » (« tu », en allemand) ne veuille pas du tout dire la même chose que le « du » français, et la forme du « U » l’égare : elle y voit une allusion à l’urne. On rêvera aussi sur le futo japonais (rien à voir avec le futon !), mot intraduisible en allemand – dit-elle – mais semble-t-il proche d’« intuition », avec le sens de « perception soudaine, par hasard » (comme le satori ?). L’austère maison Verdier (cachée dans l’Aude) entame la traduction de l’œuvre de Yoko Tawada : pourvu que ce premier livre marche, ça accélérera les choses et nous consolera de la nouvelle mode exotique – drogue, sexe et prostitution à la nipponne ou à la shanghaienne (Picquier propose trois couvertures pour le même roman avec trois photos différentes de la belle Weihui, une première dans l’édition !) et chez Pivot, on a vu Mian Mian se féliciter que le gouvernement chinois ait interdit son livre (à l’Olivier).
Le Monde, 16 mars 2001 par Gérard Meudal
Comme son nom ne l’indique pas, elle écrit en allemand mais aussi en japonais. Née en 1960, installée à Hambourg depuis 1982, elle poursuit parallèlement deux œuvres, celle qu’elle écrit en japonais lui a valu le prix Akutagawa en 1993, celle qu’elle publie en allemand n’est pas la simple traduction de l’autre mais une œuvre originale où la question des langues joue un rôle fondamental. « J’étais souvent dégoûtée par les gens qui parlaient couramment leur langue maternelle. Ils donnaient l’impression de ne pouvoir penser et éprouver que ce que leur langue mettait tant de promptitude et de complaisance à leur offrir. » La confrontation au mystère des langues incite à déchiffrer tous les signes qui se présentent, aussi bien un visage, une enseigne, une cabine téléphonique qu’une page imprimée. Une simple description se transforme alors en méditation ontologique. Les textes ici rassemblés vont de la théorie littéraire au récit, de la poésie à la réflexion philosophique et donnent envie d’en savoir davantage sur la quinzaine de livres que Yoko Tawada a publiés en allemand. Dans Quelque chose d’étranger sorti de la boîte, elle raconte qu’ayant acheté en supermarché une boîte sur laquelle était dessinée une Japonaise, elle fut surprise de n’y trouver que du thon comme si une étrange métamorphose s’était produite au cours de la longue traversée. Nul doute que le lecteur doive s’attendre à des surprises aussi radicales lorsque seront traduits les livres de cet auteur qui déchiffre si bien l’Europe avec ses « lunettes japonaises ».
Libération, 15 mars 2001 par Jean-Baptiste Harang Les yeux en allemande Première traduction d’une Japonaise de Hambourg qui mène de front deux œuvres.
Le nom déjà, Yoko Tawada, et la photo de petite fille boudeuse trop jeune pour son âge, les cheveux lourds, noirs, tombants sur les yeux d’amande, il fallait bien l’écrire le plus gros possible sur la bande, avec effet de relief: traduit de l’allemand. Yoko Tawada est Japonaise, elle est née à Tokyo en 1960, venue en Europe en 1979 pour la première fois par le transsibérien, elle visait Moscou dont le nom sonnait dans sa famille comme « Paradis » ou « Eldorado », elle avait trop d’élan, trop de désir, d’enthousiasme, allez savoir, elle se retrouve à Hambourg où elle vit depuis près de trente ans à écrire deux œuvres, l’une en japonais, l’autre en allemand, deux rives d’un même fleuve, séparées à jamais, elle refuse de se traduire elle-même. Yoko Tawada est à la tête d’une quinzaine d’ouvrages, de tous les genres, dans chacune des langues. Les textes épars (écrits sur dix ans) réunis ici par Verdier ont l’allure d’une cohérence reconstituée, l’air d’échantillons choisis pour faire patienter jusqu’à l’automne où doit paraître son premier roman Opium pour Ovide, et, du coup, on s’impatiente. Car ce petit recueil délicieux présente une posture d’écrivain inédite, la plume entre deux langues, que ces deux cultures (qu’elle veut croire étanches et sur lesquelles elle ricoche sans préférence) poussent vers une naïveté originelle : elles lui permettent d’énoncer des évidences oubliées et de lire dans la banalité les plus étranges contes. Les alphabets s’y télescopent, les 26 lettres du nôtre font-elles le poids face aux milliers d’idéogrammes sus? Le titre prétend que les narrateurs n’ont pas d’âmes, les âmes, en tout cas, ont une narratrice: Yoko Tawada sait que l’âme est un petit pain souabe, ou un poisson. Elle a appris des Indiens que l’âme ne peut pas voler plus vite qu’un avion et qu’à force de voyager on finit par la perdre et la croiser parfois lasse dans le ciel. Et de ses allées et venues entre Orient et Occident elle a appris que « le corps qui veut et doit être vu est un corps européen. Ce n’est même pas forcément une question de narcissisme. Ce besoin est bien plutôt causé par la crainte que ce qui n’est pas vu peut à chaque instant disparaître ». Elle dit que l’écriture de chaque texte produit un excédent qui ne trouvera sa place que dans un autre texte, qu’une langue toujours « essaie de détruire une autre langue vivant sous le même crâne ». Elle tire de grandes leçons de petits riens, double son étrangeté en doublant sa langue et raconte comme personne (écoutons deux fois l’histoire des kokeshi, pages 21 et 85), elle cherche en vain une traduction occidentale aux mots futo et omowazu, elle sait que « sur un bateau, tout le monde se met à mentir ». On la croit.
Livres Hebdo, 9 mars 2001 par Christine Ferrand De Tokyo à Hambourg
Pour célébrer la jeune littérature allemande, Verdier publie des textes étonnants d’une jeune Japonaise germanophone. Narrateurs sans âmes offre tout à la fois une méditation sur l’exil, une réflexion fine et sensuelle sur le passage d’un système d’écriture à l’autre et un regard décalé sur l’Occident.
Quel plus grand plaisir peut apporter la lecture, si ce n’est la surprise ? C’est cette espèce de jubilation devant un propos inattendu, un esprit agile et libre, que procure Narrateurs sans âmes de Yoko Tawada. Très divers, mêlant la réflexion théorique à l’expérience la plus intime, le récit narratif à la poésie, les petits textes rassemblés dans ce recueil ne ressemblent à rien. Et ils enchantent le lecteur tant par leur originalité que par leur limpidité. Née à Tokyo en 1960 et vivant en Allemagne depuis 1982, Yoko Tawada est à elle seule une énigme. Après une enfance scandée par le célèbre « À Moscou, à Moscou, à Moscou » des Trois sœurs de Tchekhov, que ses parents après avoir vu la pièce avaient pris l’habitude de se jeter au visage par plaisanterie, elle entame des études de littérature russe… Avant de prendre le Transsibérien pour un long voyage vers Moscou en 1979. L’évocation de ce périple clôt Narrateurs sans âmes et donne tout son sens au recueil. Dans Là où commence l’Europe, souvenirs, contes et bribes d’un journal de voyage imbriqués comme ces matriochkas – fabriquées en Russie d’après d’anciens objets japonais, nous dit l’auteur – se succèdent en étirant le temps. Entre Tokyo et Moscou, la distance devient infinie et c’est le voyage lui-même qui devient le pays de l’écrivain. Un lieu où les lettres mènent la danse. L’étrangeté du passage d’un système d’écriture à l’autre renvoie à l’étrangeté des corps différents, des cultures différentes. C’est bien sur ce vide entre deux langues, entre deux alphabets, entre deux pays que se penche vertigineusement Yoko Tawada. Il lui permet de regarder et de décrire autrement la banalité quotidienne. « Lorsque je suis arrivée à Hambourg, je connaissais toutes les lettres de l’alphabet, certes, mais je pouvais regarder longuement chacune d’entre elles sans reconnaître pour autant la signification des mots », écrit-elle dans le premier texte, Quelque chose d’étranger sorti de la boîte. Avant de poursuivre un peu plus loin : « Il m’arrivait souvent à cette époque que des gens se troublent quand ils ne pouvaient pas lire mon visage comme on lit un texte. » Et c’est bien sur la difficile lisibilité du corps étranger qu’elle s’interroge : « N’ayant pas été habituée à faire attention à la couleur des cheveux et des yeux, je ne remarquais pas vraiment que les couleurs qui se reflètent sur les Européens et sur moi à la lumière naturelle sont différentes. Mais ce qui me frappait, c’est qu’un corps européen est toujours en quête d’un regard. Non seulement le visage, mais aussi les doigts ou même le dos réclament un regard. [...] Le corps qui veut et doit être vu est un corps d’Européen. Ce n’est pas forcément une question de narcissisme. Ce besoin est bien plutôt causé par la crainte que ce qui n’est pas vu peut à chaque instant disparaître. » À Hambourg, Yoko Tawada commence par travailler dans une société d’exportation et de distribution de livres. Puis, poursuivant ses études, elle obtient un doctorat de littérature allemande. Rapidement elle commence à publier de la poésie, du théâtre, des textes courts et des romans. Elle écrit à la fois en allemand et en japonais. Au Japon, elle est rapidement reconnue comme l’un des jeunes écrivains importants : elle obtient le prestigieux prix Akutagawa-Shô en 1993 pour sa nouvelle Le mari était un chien. L’Allemagne n’est pas en reste : dès 1990, elle y est distinguée par le prix d’encouragement aux jeunes auteurs de la ville de Hambourg et en 1996 elle obtient le prix Adalbert-von-Chamisso décerné aux écrivains d’origine étrangère écrivant en allemand. C’est grâce au traducteur Bernard Banoun que les éditions Verdier ont fait la connaissance de l’œuvre de Yoko Tawada. La maison vient d’acquérir les droits de l’un de ses romans, Opium pour Ovide, qui, compte tenu des délais de traduction, ne pourra pas paraître avant l’année prochaine. En attendant, Narrateurs sans âmes donnera au public français un avant-goût de son étrange talent. |