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  Natura morta

  Josef Winkler

  Roman
Traduit de l’allemand par Bernard Banoun

  96 pages
10 €
ISBN : 2-86432-386-9

Résumé

     Parcourant un marché non loin de la gare Termini, à Rome, le regard du narrateur s’attarde sur une vaste nature morte comme les peintres de jadis aimaient à en offrir, et sur des scènes de genre qui n’ont guère changé depuis des siècles : bouchers et volaillers, marchands de légumes et de fruits, mendiants, tsiganes et éclopés qui peuplent le décor de la tragédie qui va se dérouler en quelques instants. À l’étal du marchand de poisson, un adolescent, Piccoletto, attire le regard du narrateur qui observe de loin ses relations avec les aînés, avec sa mère, avec les garçons et les filles du même âge. Retrouvé par hasard au terme d’une autre promenade dans Rome qui mène jusqu’au Vatican, Piccoletto devient pour Josef Winkler, et pour nous, en quelques pages, une figure familière, l’incarnation d’une beauté promise à la mort qui viendra le surprendre, absurde et grandiose, donnant au titre de ce livre un sens inattendu.



Extrait du texte

     Au stand de poisson, Luigi, le capo, qui avait acheté au premières heures du jour poissons et fruits de mer frais à un grossiste de Fiumicino, était appelé Principe par ses collaborateurs. Sur son maillot de corps était écrit en lettres bleues Damino Rosci. Pesce fresco. Piazza Vittorio au-dessus d’un dessin représentant un crabe. Le gros vendeur de poisson avec une barbe de trois jours, qui aimait les travestis, vêtu d’un maillot de corps gris où étaient imprimés Hawaii et l’image d’un surfeur aux bras levés, répondait au surnom de Frocio. Il racontait souvent avec fierté ses aventures avec des travestis qu’il levait sur la piazza dei Cinquecento et sur la piazza della Repubblica et qu’il prenait dans sa voiture pour les emmener jusqu’au parc de la Villa Borghese. Un jeune poissonnier qui travaillait à l’étal de poisson lorsqu’il n’était pas incarcéré dans une prison romaine était surnommé Nazi-Skin. Enfin, c’est aussi à la poissonnerie Damino que travaillait le fils de la marchande de figues qui, le dimanche, devant l’entrée du Vatican, vend aux cohortes de touristes et de pèlerins des figues vertes fraîches de son jardin. Le garçon de seize ans dont les longs cils effleuraient les joues, appelé Piccoletto par ses collègues, portait autour du cou une chaînette en or avec un crucifix. Ses joues étaient parsemées d’innombrables taches de rousseur. À son poignet droit se balançaient plusieurs petites tétines colorées en matière synthétique.



Revue de presse

Presse écrite (extraits)

     Livres Hebdo, vendredi 21 février 2003
     Saint-Pierre des corps
     par Jean-Maurice de Montrémy

     Étals de nourriture près de Termini, à Rome. Étals de touristes aux portes de Saint-Pierre. Entre les deux, se joue le destin tragique d’un jeune forain. L’Autrichien Josef Winkler signe un roman poème aux couleurs violentes.

     Josef Winkler (né en 1953) avait été remarqué pour Le Serf (Verdier, 1993), évocation virulente de son village natal, en Carinthie. Fils de paysans, élevé dans un catholicisme rural, répressif et baroque, il est marqué par la crudité des images, mais aussi par la dureté de l’Autriche bornée. À dix-sept ans, la lecture de Notre-Dame-des-Fleurs de Genet sauve le jeune homme du suicide et le réconcilie avec l’homosexualité. À la suite d’un fait divers tragique – la mort de deux jeunes garçons qui se sont pendus, enlacés, avec une corde à vaches –, Josef Winkler quitte le village. Il ne trouvera qu’en Italie, plus tard, une forme d’apprivoisement avec la mort, la lumière, les couleurs, le mauvais goût et le sublime. « Si je suis parti en Italie, confia-t-il en 1998 à Pierre Deshusses, c’est pour retourner vers Dieu, retourner aux sources [...] L’Église m’a détruit, mais sans elle je ne serais rien. »
     Paroxystique, presque kitsch, Le Serf était frappant, quoique trop inégal. En 1998, la traduction de Cimetière des oranges amères (Verdier) attestait l’influence bénéfique de l’Italie. De manière somptueuse, Winkler y transpose littérairement la structure d’un cimetière napolitain transformé en orangeraie : 365 fosses rouvertes au rythme de l’année pour, chaque fois, recevoir sur les morts anciens leur lot de nouveaux morts. Une structure dans laquelle Josef Winkler maîtrise enfin sa virulence, son génie du détail, du pathétique, du dérisoire et du grandiose.
     La même émotion, la même compassion – qui, chez lui, ont surmonté tout ressentiment – se retrouvent dans la magnifique « nature morte », Natura morta, maintenant traduite, toujours chez Verdier, par Bernard Banoun. Cette « nouvelle romaine » se présente en six volets, comme un polyptyque ou comme une suite musicale, ponctuée par les fragments de poèmes que Giuseppe Ungaretti écrivit à la mémoire de son fils mort. L’action s’inscrit entre deux décors étonnants : un marché proche de la gare Termini et les abords de la basilique Saint-Pierre. D’un côté, le grouillement des poissons, des quartiers de viande, des légumes. De l’autre, l’amas de pacotilles, souvenirs pieux, cartes postales, gadgets et tee-shirts. D’un côté, les trognes des marchands, les cris, la gouaille. De l’autre, les tenues criardes, débraillées, aguichantes, écœurantes, des touristes.
     Entre ces deux univers, le spectateur remarque un « garçon d’environ seize ans, aux cheveux noirs, aux longs cils qui effleuraient ses joues semées de taches de rousseur » : le fils de la marchande de figues, Piccoletto. Le spectateur lecteur observe les manèges de l’adolescent parmi les étals, sa manière de regarder, de s’ennuyer, de « mater », de rêvasser ou de s’amuser, tandis qu’un gros poissonnier, Frocio (« pédé », en argot romain) cache mal son émoi. Tout est affaire de regards dans cette description magistrale, d’une puissance symphonique. La vision y est saturée d’objets, de corps, de merveilles, de déchets. L’oreille capte tous les bruits. Les lumières et les murs de la ville offrent tous les contrastes. Il y court le désir, l’écœurement, le plaisir et la pitié.
     Picoletto porte la bricole dernier cri, cette année-là : une petite tétine colorée. Mais il porte aussi sa croix d’argent. Josef Winkler varie ainsi tous les registres du bariolage, entre le commercial périssable et la longue durée du sacré. Sa description joue tout de suite d’un suspens. On devine qu’il va se passer quelque chose : entre Frocio et Piccoletto ? Entre Picoletto et les jolies touristes qu’il lorgne ? En fait, ce sera un accident, tout ce qu’il y a de plus banal. Et la mort. Et les rites d’un enterrement de pauvre suivi par la marchande de figues, le poissonnier, le boucher, la tripière blonde... Rome continue sa vie cosmopolite, entre misères et fastes. Le marché reprendra.

 

     Libération, jeudi 27 mars 2003
     Marché Opus
     par Sean James Rose

     « Nature morte » est un oxymore. La nature est par définition pleine de vie, la figer en une représentation n’est-ce pas la faire mourir ? Et pourtant c’est bien cette vie, cette sève que l’auteur autrichien, né en Carinthie en 1953, fait circuler à travers ces chapitres-tableaux d’un marché de Rome. Étals de poissons, de viande, de fruits, exubérance de chère, celle qui se consomme à pleine bouche, et de chair celle qui se consume de désir. Le drame grouille de personnages : poissonniers, bouchers, volaillers, Tziganes, gitons marocains, mendiants, toxicos, et surtout Piccoletto, bel adolescent « aux longs cils qui effleuraient ses joues semées de taches de rousseur », jeune Christ de cette composition symbolique. La natura morta de Winkler tient de la vanité, peinture de genre fort prisée au dix-septième siècle, dont les allégories (fruits mûrs et fleurs épanouies prêts à se flétrir, miroir, bougie qui fond, crâne) rappellent le vanitas vanitatum – « vanité des vanités, tout est vanité » – de l’Écclésiaste et le seul salut par Dieu. Mais ici, les éléments du tableau ne sont pas sagement posés. Et la théologie de Winkler n’est pas celle qu’on croit, il y a chez l’auteur du Cimetière des oranges amères (Verdier, 1998) un perpétuel mouvement, celui du désir que l’institution entrave. Piccoletto, le fils de la marchande de figues (emblème de Dionysos et de Priape), qui vend du poisson (ichtys, en grec, monogramme du Christ), est fauché par une voiture de pompiers, ceux-là mêmes qui éteignent le feu.

 

     Page, avril 2003
     par Joëlle Lesauvage

     Natura Morta est une succession de tableaux situés à Rome, entre un marché très populaire et unVatican très touristique. Josef Winkler, tel un peintre, nous offre des compositions à la manière de ces tableaux qui, à force de détails, sont non plus dans la ressemblance mais dans la vérité. Son regard s’attache à pointer au plus près les faits, gestes, pensées et arrière-pensées de tout un monde : bouchers, mendiants, éclopés, Tziganes, mammas et bambini. Piccoletto, le bel adolescent, mène le bal, allant de sa mère, la marchande de figues, aux garçons et filles de son âge et aux autres, ceux de la rue. La rue, au cœur de la vie et qui sera au cœur de la mort. Ô combien les mots de cet écrivain sont puissants quand il peint cette scène tragicomique dans un décor aux traits précis, aux couleurs vives et aux bruits si aigus. Ce beau livre, à la fois mosaïque et symphonie, nous convie à regarder et écouter le monde.

 

     Les Inrockuptibles, 16 avril 2003
     par Fabrice Gabriel

     Petit précis d’incarnation en forme de nature morte et mouvante, qui touche à l’essence de l’art. Il y a beaucoup de couleurs dans Natura morta de Josef Winkler : des couleurs vives et mouvantes qui animent un livre-tableau. Il y a donc de la peinture, et de l’Italie, dans cette inclassable et magnifique « nouvelle romaine » d’un écrivain très singulier, né en Carinthie en 1953. Winkler met son écriture au défi du regard, devant le monde à recomposer d’un marché proche de la gare Termini : ce sont là des figures, des scènes, des poses qui se combinent ou s’effacent dans la profusion des fleurs, des fruits, des viandes, de tous ces motifs empruntés à une histoire ancienne de la représentation. Merveilleusement rendue par la traduction de Bernard Banoun, la prose opère par reprises et balayages, pour créer un étrange effet d’envoûtement : la couleur du genêt ou du sang revient à l’égal d’un personnage – mendiant, boucher ou tsigane –, comme si le tableau s’animait à mesure de la description. Celle-ci est inépuisable, puisque la nature ne meurt vraiment que si le style la tue… L’écrivain s’emploie donc à en sauver la sève, multipliant dans son texte les détails, fragments visuels ou éclats de voix. L’une de ces voix devient même une sorte de héros, homérique et pasolinien tout à la fois : Piccoletto, le bel adolescent, vit et meurt dans l’espace romain de son bref destin littéraire. Le texte alors apparie poème et peinture : Natura morta touche à l’essence immémoriale de l’art, fixant dans sa beauté fragile l’instant où la mort se voit dans la vie, où la fin se lit déjà dans le mouvement de la main qui ne s’arrête pas. Et c’est un livre sur l’écriture que nous offre ainsi Winkler : non pas un aride traité des mots et des images, mais un précis, charnel et précieux, de l’incarnation par l’exemple.

 

     La Quinzaine littéraire, 1er au 15 mai 2003, n° 853
     Composition romaine
     par Anne Thébaud

     À la façon des maîtres anciens qui composaient des natures mortes et autres scènes de genre, Josef Winkler s’attache ici à décrire l’activité du marché de la piazza Vittorio, près de la gare Termini à Rome.

     Les petits trafics en tous genres des Tsiganes côtoient le commerce des bouchers, poissonniers, volaillers et marchands des quatre saisons. L’effervescence est sujet d’émulation. Avec une précision qui donne aux descriptions une acuité hallucinante comparable aux scènes déjà présentes dans Cimetière des oranges amères, le narrateur note la couleur et le motif des vêtements, le sujet des tatouages et des affiches publicitaires, les slogans des camelots, la forme des mascottes, la façon de tuer, de découper et de vider les animaux. Les déchets et les produits avariés s’accumulent derrière les stands. Les nécessiteux font partie du paysage, ramassent les restes ou marchandent un morceau au rabais.
     Pour que les touristes puissent pénétrer dans l’enceinte du Vatican les jambes couvertes, les boutiques de bondieuseries vendent des pantalons de papier imprimé, ainsi créent une activité comparable à celle du marché. Les jeunes Romains, vendeurs au marché, croisent les touristes, les nonnes et les émigrés. Le narrateur insiste sur le désir que véhiculent gestes et regards. Code implicite et savant de la drague ou simple émoi capturé au passage dans l’échancrure d’un short, les poils dépassant d’une aisselle.
     Parmi les personnages identifiés du marché de la piazza Vittorio ou de la place Saint-Pierre, figure Piccoletto, marchand de poissons et fils de la marchande de figues fraîches. Il représente la jeunesse dans toute sa vitalité. En bus ou à vélomoteur, l’adolescent sillonne la ville, va et vient. C’est en plein milieu du marché qu’il est fauché par une voiture de pompiers. Frocio symbolise le père éploré, égaré, qui recueille dans ses bras le fils que son affection avait élu. Il erre aux abords du parc ou du cimetière comme un chien enragé, inconsolable. La scène extraite de la vie courante prend des allures de tragédie. Comme souvent dans l’univers de Josef Winkler, la vie dans son exubérance est promise à la mort. Piccoletto va rejoindre la liste des jeunes amants qui se sont suicidés, pendus ou noyés à Kamering, dans le village natal d’Autriche où les préjugés contre l’homosexualité portaient les jeunes gens au désespoir.
     Le précédent roman de Josef Winkler, Quand l’heure viendra, présentait déjà une forme très aboutie et une prose d’une extrême densité. De façon radicale et exhaustive, le narrateur établissait la liste des disparus du village de Kamering : accidentés de la route, victimes du cancer, etc. Des répétitions donnaient au récit une résonance résolument litanique. Natura morta vient compléter ce travail sur la langue et la composition romanesque. Une même densité d’écriture caractérise les deux récits. Dans Natura morta, les touches de couleur donnent aux scènes évoquées une vraie présence picturale, acuité visuelle qui n’est pas sans prise de distance avec les sujets observés, comme si le romancier, dans sa volonté de fournir au lecteur des instantanés de la vie du marché, acceptait que le goût du détail capturé, exacerbé, figeât sa composition avant même que la mort ne vienne interrompre définitivement le cours de la vie. L’omniprésence des déchets, de la nourriture déjà avariée, des légumes pourris, mis au rebut annonce ce passage accéléré de la vie à la mort. Comme dans les tableaux anciens, les mouches sont à pied d’œuvre, dans le processus de putréfaction des chairs. Seule la perfection formelle – le glacis des anciennes natures mortes comme ici l’excellence de l’écriture – suspend l’altération des choses.

 

     Le Figaro, jeudi 22 mai 2003
     Rome au fil de l’eau
     par Claude Michel Cluny

     Ce ne sont jamais les théories qui changent la littérature, c’est le talent. Pas non plus dans le sens idiot du progrès – il n’est pas de progrès en art, simplement des évolutions de point de vue, de rapport au réel, de sensibilité. Dans le dernier de ses livres à ce jour, Natura morta, Josef Winkler ne prend le contre-pied de rien (ce serait encore de la posture théorique), il se tient de plain-pied avec son art, sa vision, sa manière. Dans sa propre ligne, sans concession, superbe et tragique de Quand le jour viendra (1). Des œuvres écorchées, ou les livres d’un écorché ? Dans ce cas, l’auteur, dans le désordre de sa Natura morta, fruits, mouches, boyaux, cadavre de la beauté, eh bien l’écorché bouge encore. Il fait plus : il nous laisse pantelants au milieu d’un pandémonium très ordinaire, je veux dire une scène kaléidoscopique de la vie quotidienne.
     La vie d’une journée à Rome, ici ou là, attrapée au vol entre un des marchés populaires proche de la Stazione Termini et les encens artistiques du Vatican. Que fait l’écrivain ? Il voit. Il note en passant, curieux, détaché, intéressé, un rien voyeur, complice, qui sait… D’ailleurs, on ne sait pas qu’il est là, le voyeur, il ne fait pas d’ombre. La lumière, elle, éclaire de quoi couvrir une palette de peintre, fauve ou bien expressionniste. Celui qu’on ne soupçonne pas regarde, écoute, flaire les couleurs, oranges pourries, poissons avancés, deuil des roses qui fanent, cigarettes bon marché, sueur des foules, tiédeur d’un entrejambe, ruissellement de viscères, marbres de Saint-Pierre ; il engrange la vie romaine à en perdre le souffle : sa nature morte ne tient pas en place !
     Il la prend par un bout, un autre, change de place, revient sur ses pas, recoupe les allées et venues du tout-venant, et la vie recompose les étals, redresse un bouquet, arrange une rencontre. Le jeune Piccoletto, le fils de la marchande de figues, lorgne celle des filles et donne la main au gros marchand de poissons. Rome sécrète sa fièvre quotidienne, on serait encore au temps de Pétrone s’il n’y avait, de l’autre côté du Tibre, cette pièce montée de marbre et d’or pour les noces du pape. I gladiatori della strada sont même à l’écran… Le jeune Piccoletto, le fils de la marchande de figues, va et vient dans la ville – la ville, disaient les Romains, pour lesquels il n’y en avait qu’une –, mouche sur la toile encore invisible de son destin. Il vient de se faire recoudre le front abîmé par un ventilateur.
     Comme il est revenu à l’étal malodorant du gros Frocio, le marchand de poissons, Piccoletto voit qu’un peintre dans la dèche avait reproduit aux craies de couleur le Saint Sébastien de Guido Reni sur l’asphalte et que la pluie venue commençait de le délayer. On songe à l’effacement subi de la fresque découverte dans le métro : Roma de Federico Fellini. La vie – les fruits, les fleurs, les Tziganes aux allures de pies voleuses, les viandes rouges et bleues, les écailles de poissons morts qui volent sur les mains, les douteuses iridescences de la triperie, la fille qui se caresse le zizi en téléphonant, la mode du piercing, le camé qui défaille, bref, la vie en marche ne s’arrête-t-elle que pour s’effacer ? Piccoletto revenait en courant sous la pluie, porteur d’une pizza pour le gros poissonnier.
     Les artistes de la Renaissance avaient porté à un point de perfection toujours inégalé l’art de la marqueterie, l’intarsio, dont les chefs-d’œuvre comportent de merveilleuses natures mortes. Il ne leur manque, pour citer l’admiration des naïfs, que le mouvement… Le récit de Josef Winkler, sous-titré « une nouvelle romaine », est emporté par un agitato d’une construction imperceptible, savante et irrésistible. Il sera filé sans pause jusqu’à la fin, encore après que le destin eut rattrapé le fils de la marchande de figues, Piccoletto… Une « nouvelle » née de l’art de la fugue, et qui nous éclabousse de vie, de sang, de déchets, avec une sorte d’énergie sauvage, tandis que l’impavide figure de la fatalité, qui ne dort jamais, savoure sa proie. Le prix Alfred Döblin a couronné cette éclatante réussite : ce n’est que justice.

     1. Même excellent traducteur, même éditeur.

 

     Magazine littéraire, juin 2003, n° 421
     par Diane de Margerie

     Ce qui intéresse Josef Winkler, c’est le désordre pléthorique de la vie opposé à la violente sécheresse de la mort. La pluralité magique des êtres et des choses qui s’exprime par un style envoûtant et sonore, une richesse de vocabulaire époustouflante n’est là que pour mieux dire la vulgarité, la sottise, la tragédie, les mutilations, le manque. Tout a lieu dans des milieux clos, malgré la profusion – milieu du marché, ou milieu des étals de bondieuseries près du Vatican. Et la profusion n’est là que pour masquer le vide. À lire Natura morta, je n’ai pu m’empêcher de penser aux listes de la Japonaise Sei Shônagon (du Xe siècle), à ses inventaires de choses déplaisantes ou de choses qui fascinent, qui font ressortir l’horreur d’un paravent, mystérieux et unique, représentant de l’enfer.
     Natura morta, comme un des derniers livres traduits ici, Le Cimetière des oranges amères, se passe en Italie, pays où tout regorge, où tout atteint à une plénitude qui peut aboutir à l’excès meurtrier. Ce cimetière était celui des miséreux de Naples où tous les exclus étaient jetés pêle-mêle, ce qui permettait au narrateur de projeter leur souvenir dans la Rome d’aujourd’hui, près de la gare où tout grouille et se confond, se faufile et se perd – les sexes, les âges, les nationalités. Derrière le paravent chaotique et le tohu-bohu chatoyant de ces textes souffle sans doute toujours l’haleine empoisonnée d’une enfance douloureuse mutilée par un père tyrannique et une religion qui se confond avec les menaces, la culpabilité, le péché, la punition.
     Dans Natura morta, nous sommes à Rome devant des étalages monstrueux comme certaines peintures de Hieronymus Bosch, parmi les requins à la peau rugueuse, les anneaux des calamars, les ouïes des poissons, les seiches, les cœurs de bœuf, les têtes de chèvre – ou encore, près du Vatican, dans les boutiques où voisinent les piéta, les Jésus synthétiques, les touristes, les filles et garçons dont la puberté éclate. Au milieu de cette surabondance vitale qui cache un malaise dont plane la menace, se croisent des regards pleins de sensualité frustrée et circule (comme tant d’autres garçons dans l’œuvre de Winkler marquée par l’homosexualité) le jeune Picoletto, fils de la marchande de figues. Picoletto, bien sûr, suscite le désir, dont celui du poissonnier Frocio qui ne se prive pas de détailler son corps à peine dissimulé par ses bottes de pêcheur vertes et son maillot de corps blanc. Quoi ! Il existe encore un espace dans toute cette accumulation d’êtres, de choses, de poissons vidés, de choses à déguster, dévorer, acheter ou jeter, de touristes, de fillettes, de nonnes – encore un espace où loger quelque chose ? Mais oui, dans ce blanc s’insère l’inévitable désir, le désir sournois et triomphant, et plus encore, se glisse la mort future, absurde, de Picoletto. Avec Josef Winkler, le ver est toujours dans le fruit.
     La violence criminelle de la vie restera omniprésente dans l’œuvre de cet écrivain né en 1953 dans un village autrichien car il fut très jeune témoin du suicide de deux valets de ferme qui s’étaient pendus ensemble. Peut-être cette double mort signait-elle la fin d’un amour interdit ? Une fois de plus je pense au Japon, avec cette langue somptueuse hantée par la mort, comme celle de Mishima. Il y a dans ces livres iconoclastes qui ont fini par remporter un immense succès, malgré leurs dénonciations sulfureuses, un mélange de volupté, d’imagination débridée, de lucidité presque sadique qui donne à leur style et à leur construction une force unique. À tel point que, mettant l’autre jour France Culture, il m’a suffi d’entendre deux phrases pour me dire : « C’est du Josef Winkler ». Et c’était bien un extrait de Natura morta.



   Sur le site Mangialibri, un entretien en italien.