Livres-Hebdo, vendredi 21 mars 2003 Comment en parler ? par Jean-Maurice de Montremy
[...] Jacques-Alain Miller, avec son Neveu de Lacan (Verdier), ne s’embarrasse donc pas de précautions. Gendre de l’illustre psychanalyste, universitaire, partie prenante du débat et du « pouvoir », il prend prétexte du livre de Daniel Lindenberg pour analyser l’émoi suscité par Les Nouveaux Réactionnaires. Il en découd avec l’ancienne mouvance communiste (Lindenberg, jadis, fut de cette école). Il taquine la revue Esprit, Pierre Rosanvallon et quelques autres. Vieux complice de Jean-Claude Milner, il en profite aussi pour s’amuser, déployant le grand art de l’exercice de style. Le Neveu de Lacan se présente dans la tradition du dix-huitième siècle finissant. La critique de Daniel Lindenberg fait l’objet d’un prélude d’une cinquantaine de pages : « Notice sur la vie et les travaux de Lindenberg Daniel fameux pamphlétaire français », attribuée à Clément Delassol-Lunaquet, secrétaire perpétuel de l’« Académie des sciences immorales apolitiques ». Le canular s’accompagne de pastiches et d’autopastiches lacaniens, assez réjouissants. On passe ensuite au Neveu de Lacan, proprement dit, dialogue imité de Diderot, qui fait voyager le lecteur dans la plupart des idées contemporaines, avec ce qu’il faut de paradoxes et de mauvaise foi. Mais ces virtuosités ne doivent pas dissimuler des intuitions fortes. Suit enfin, sur plus de 250 pages, Le Journal d’Eusèbe, tenu du 21 novembre 2002 jusqu’au 13 février 2003 : Jacques-Alain Miller y commente avec brio l’actualité politique et intellectuelle. Narcissique à ses heures, injuste bien sûr, admirablement cultivé, il recadre les débats, situe les idées, esquinte… et ouvre aussi des territoires inexplorés. Le style reste, en fin de compte, le meilleur instrument pour l’histoire immédiate des intellectuels.
Marianne, Mars-Avril 2003 Miller (Jacques-Alain), intelligence et rire par Maurice Szafran
Une « enquête » idéologico-littéraire sur les « nouveaux-réacs ». Cible de choix : les Jésuites.
C’est à n’en pas douter le livre le mieux écrit, le plus intelligent et le plus drôle du moment. Il est en effet rarissime qu’un écrivain – et Jacques-Alain Miller, psychanalyste de son état, occupe désormais ce rang – réussisse à construire un texte polyphonique où il mélange avec une incroyable dextérité les genres, où l’histoire, l’idéologie, la littérature, la théologie, la psychanalyse (c’est bien le moins…) et même le « people » sont entremêlés, sans qu’à aucun moment le lecteur soit perdu. Il faut en convenir sans afféterie : Le Neveu de Lacan – satire est un bijou. Inutile de chercher à résumer le(s) propos. À l’origine, Miller entendait répliquer à l’essai de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre, et au concept creux de « nouveaux réactionnaires ». À l’inverse des intellectuels qui ont dénoncé la vacuité de la thèse et la médiocrité du pamphlétaire, Miller prend Lindenberg « le dénonciateur » au sérieux, ainsi que le processus de « chasse aux sorcières » de la sorte enclenché. Car JAM y décèle, lui, une volonté acharnée de prise de pouvoir sur le champ intellectuel. Lindenberg, révèle Miller, est… un agent. Un « agent » au service des… Jésuites. Voilà le « scoop » de Miller : il s’agit là d’un combat idéologique parfaitement, méticuleusement, organisé par la Confrérie des Jésuites, laquelle dispose ses pions aux endroits clefs de l’échiquier intellectuel : Lindenberg donc, mais aussi la revue Esprit et, surtout, le sociologue Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France. Une enquête idéologico-policière : à ce jeu, Miller fait merveille. Mais faut-il le prendre (vraiment) au sérieux ? Dans un éblouissant dialogue sur le mode du Neveu de Rameau de Diderot, Miller rappelle le rôle politique essentiel des Jésuites, dans l’histoire des idées et dans l’histoire de France. Il construit des passerelles idéologiques, il tisse des liens politiques, il soutient combien une gauche décapitée a plus que jamais besoin de repères, de certitudes et que la puissance jésuite, elle, est prête à fondre sur cette proie. « J’espère, écrit Miller, amuser, distraire, et puis aussi faire réfléchir. » Cet objectif-là est atteint. « Mes fureurs, ajoute-t-il, finissent toujours en gaieté. » En effet, il n’est pas commun qu’un livre à ce point « sérieux » soit vraiment marrant. Mais pourquoi négliger que chez Lacan et les lacaniens, le witz et le rire ont toujours été des instruments de conquête. La charge politique et la gaieté suffisent-elles pour autant à définir ce Neveu de Lacan ? Sans doute pas, car Miller s’est livré à un jeu autrement plus passionnant et diablement plus périlleux. En vérité, c’est à un travail autobiographique et générationnel auquel le lecteur est confronté. Dans le désordre chronologique : juif, gauchiste, maoïste, lacanien, gendre de Lacan, normalien, élève d’Althusser, chef d’école psychanalytique, etc. Donc, dérangeant, Miller. Forcément dérangeant. Conséquemment diabolisable. En fait, diabolisé. Au point de faire silence une décennie durant. Retour tonitruant qui illumine – un peu – le champ intellectuel français, sinistré, sinistre. Le gendre de Lacan est de retour. Tant mieux.
Le Monde des livres, 3 avril 2003 Question de style par Roger-Pol Droit
Il y a déjà quelque temps, Jacques-Alain Miller s’est réveillé. Sans doute ne s’était-il pas à proprement parler assoupi pendant une vingtaine d’années. Mais il avait cessé de faire de sa raison un usage public. Rien ne manifestait l’acuité de son intelligence ni la facilité de sa plume, les travaux lacaniens en v.o. n’étant pas le genre de lieux où ces qualités se remarquent. Soudain tout change. L’homme jubile, publie, ironise, ferraille, incise, insiste. On laissera les psychanalystes spéculer sur les motifs de cette mue. Peu importe, après tout. Pour constater cette allégresse retrouvée, il suffit d’ouvrir son dernier écrit, Le Neveu de Lacan, sous-titré « satire » (éd. Verdier, 380 p., 22,50 €). Manière : Diderot et quelques autres. Objet principal : le livre de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre (Seuil), et le tohu-bohu qu’il suscita à l’automne 2002 en dénonçant les « nouveaux réactionnaires ». Jacques-Alain Miller fut stupéfait en découvrant la « une » du Monde daté 22 novembre 2002, où cette enquête était mise en débat, avant que les hebdos ne s’en emparent. Il lit le volume, et n’y trouve d’abord qu’« un amalgame confus qui mélange tout », comme disait Pierre Nora, ce jour-là, dans nos colonnes. Par quel miracle, se dit-il, un si faible travail peut-il faire tant de bruit ? Sherlock Miller enquête. De retour à sa table, il met des manchettes de dentelle pour rédiger son compte rendu. Voyons. Il diagnostique d’abord chez Linderberg une manie de la dénonciation, toujours des réactionnaires évidemment, qui ne le quitte pas plus quand il est stalinien, puis seulement communiste, que conseiller d’Esprit (nom d’une revue). Cette publication « catholique-déconfessionalisée de gauche, selon Jacques-Alain Miller, a besoin de la paix et de la considération générale pour accomplir son œuvre pie ». L’essentiel de l’analyse porte sur les effets escomptés de la dénonciation des prétendus « nouveaux réactionnaires ». En effet, selon Jacques-Alain Miller, l’objet du livre ne serait nullement de décrire une réalité politique ou sociale existante mais d’engendrer des effets de recomposition au sein de l’opinion. Constat : gauche et droite ne se distinguent plus. Objectif numéro 1 : en criant aux nouveaux réactionnaires, inciter à reconstituer par différence une gauche liquéfiée. Objectif numéro 2 (plus retors, plus intelligent) : rapprocher les centres sous couvert de marquer de nouvelles oppositions. Miller discerne donc, derrière un piètre bouquin, du grand art en matière de gouvernement des esprits. Il reconnaît là la signature de Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, qui inaugurait avec ce titre sa nouvelle collection de petits volumes. Et surtout, derrière tant de retorse puissance d’intervention, le détective croit repérer la marque des jésuites, de leur style et de leur politique souterraine. Ralliés depuis belle lurette au progrès et aux droits de l’homme, ils ne seraient pas mécontents de défaire « l’alliance traditionnelle en France entre juifs et protestants » au profit d’un rapprochement catholiques – réformés. Formulées de manière si abrupte, ces thèses ont l’air à peine croyables. Pourtant, en suivant pas à pas Jacques-Alain Miller, on se dit, sans être nécessairement convaincu, qu’il se pourrait bien… En tout cas, voilà qui mérite attention, discussion. Malgré tout, c’est ailleurs sans doute que se tient ce qui compte le plus : la vivacité du ton, le mélange des genres, le goût de la parodie – réussis, ou presque, en raison de quelques dérapages inutiles vers l’afféterie et le carnet mondain. « Il ne faut pas qu’il y ait beaucoup de statues dans un jardin », écrivait Diderot à Sophie Volland le 10 mai 1759.
Le Point, 11 avril 2003 Le Grand Décrypteur par Jean-Paul Enthoven
Quand le psychanalyste Jacques-Alain Miller fait le ménage dans l’idéologie française...
Pour le grand public, Jacques-Alain Miller n’a pas encore la notoriété qui lui est due et à laquelle, sans doute, il aspire. Gendre de l’illustre Lacan, frère du médiatique Gérard, il s’est niché (depuis un bon tiers de siècle) dans une alvéole freudienne d’où il dirige, en stratège, une phalange de fidèles. L’homme est brillantissime, complexe, fantasque. Il a fait ses classes dans le maoïsme normalien. Il sait tout. Il règne, comme une sorte de Loyola (ou de Vautrin) psychanalyste, sur une multinationale de l’inconscient dont les disciples ont pour mission d’évangéliser quelques continents. Aux jeunes générations qui demanderaient « Miller, combien de divisions ? », il faudrait expliquer que la France avait, dans son bel âge soixante-huitard, le don d’inventer ce genre de personnage, tout d’influence clandestine, dont les fatwas en forme de concept bouleversaient des cénacles dispersés entre Milan, Cuba et Buenos Aires. Aujourd’hui, cet intellectuel sans œuvre – il n’est que l’éditeur des « Séminaires » de son beau-père – sort de sa réserve en publiant ce Neveu de Lacan, qui aurait pu s’intituler Le gendre de Rameau. Il ratisse large, très large – de la théologie à la politique, de Kojève à Kafka, de l’ontologie au fait divers. À le lire, on devine le pur-sang qui s’entraîne de longue date et qui, soudain, ose quitter son écurie… Le prétexte de cette audace, en vérité, est assez dérisoire – puisqu’il s’agit de la récente publication du pamphlet de Daniel Lindenberg sur « les nouveaux réactionnaires ». Miller faisait, en effet, partie de la charrette que ce publiciste sans envergure avait hâtivement remplie de coupables disparates. Et cela a suffi, semble-t-il, pour déclencher, chez lui, une prose frénétique, débordée, plus vorace qu’un commando de métastases théoriques et lâchées en meute sur les reliefs de l’idéologie française. Pour l’essentiel, son propos pourrait ainsi se résumer : oui, « l’homme-de-gauche », cette chimère rêvée par la génération furieuse de ceux qui voulaient (avec Miller) dynamiter l’ancien monde, est bien mort. Le syncrétisme mitterrandien en fut l’ultime et improbable incarnation. Et il convient désormais de penser le destin de l’homme moderne en dehors de la métaphore chrétienne (rébellion, martyre, résurrection) qui lui servait de substrat. Sur le fond, Jacques-Alain Miller reste plus lacanien que jamais : il sait qu’il n’y a pas de plage sous les pavés, que « le désir est toujours forclos » et que l’humanité doit se résigner à sa finitude laïque. Mais il orchestre ce diagnostic (si peu « progressiste ») avec une verve et une allégresse sans pareilles. Le pauvre Lindenberg, à son insu, avait raison. Mais il gémissait quand Miller, en pessimiste lucide, jubile… À partir de là, il digresse, s’amuse, et observe un horizon que l’avenir, à ce qu’il en pressent, peuplera avec désinvolture : que feront les idéologies en circulation lorsqu’elles auront à digérer le « féministe catholique », le « musulman voltairien », l’« antimondialiste sécuritaire », le « nationaliste pacifiste », le « hussard démocrate-chrétien » ou le « raciste libertaire » ? Car c’est bien cela qui, selon Miller, s’annonce dans l’ordre des convictions : un interminable croisement d’espèces, une hybridation généralisée, un chahut de créatures confectionnées par des mécaniciens énergumènes. Devant ce bestiaire en gestation, le freudien Miller, rompu au commerce du pire, se tient prêt. C’est un dompteur qui parie sur des férocités nouvelles. Un rationaliste dont les équations intègrent l’irrationnel par anticipation. On va bien rigoler, suggère-t-il. C’est peut-être « la fin de l’Histoire », mais, dans ce cinéma – comme sur les divans de l’analyse –, il y a toujours une prochaine séance… Ce qui enchante dans ce livre – composé de dissertations, d’anecdotes, d’entretiens plus ou moins fictifs, de satires, de journaux extimes… –, c’est son flot, son art du coq-à-l’âne, son débit torrentueux. Ce Neveu, comme celui de Diderot, suit les idées comme autant de catins. Et il décode tout ce qui lui passe sous l’œil : un article de gazette, les minutes d’un Concile, un journal télévisé, un vers de Mallarmé, un éditorial, un cataclysme. Jadis Grand Inquisiteur, Miller est devenu Grand Décrypteur. Il possède, à un haut degré, la paranoïa requise par ce genre d’exercice. Avec lui, tout renvoie à une interprétation possible. Et le monde actuel, passé à son tamis d’herméneute, n’en finit pas de signifier quelque chose – (Sollers possède un peu le même et charmant défaut…). À la fin, on envie, chez cet agité, une aptitude juvénile à l’étonnement. Ce livre est son premier pas hors du charnier natal. Maintenant, on guette l’envol de ce curieux oiseau de Minerve...
Libération, mercredi 16 avril 2003 La déroute de l’homme de gauche par Philippe Lançon
En 1966, Mao Zedong lance la révolution culturelle à partir de la critique d’une pièce de théâtre sans importance jouée à Shanghai. En septembre octobre 2001, le psychanalyste Jacques Alain Miller organise son retour sur la scène intellectuelle en prenant prétexte d’une infime querelle avec la Revue française de psychanalyse. Il écrit six Lettres à l’opinion éclairée, sortes de provinciales ludiques et égocentriques, diffusées à peu d’exemplaires dans peu de librairies. Dans ce samizdat pour happy few, l’auteur, animé d’une cuistrerie distanciée, brillant de tous ses feux littéraires et étymologiques, cherche à refondre la carte psychanalytique vingt ans après la mort de Lacan, dont il est gendre et exécuteur testamentaire : une goutte d’eau l’autorise à repenser l’océan. Puis il commet l’erreur de publier ses lettres en recueil, au Seuil, un livre comme un autre. Elles y perdent le sel élitiste qui faisait leur saveur de contrebande par le haut. Un an plus tard, Jacques Alain Miller figure dans Le Rappel à l’ordre, ce petit livre de Daniel Lindenberg également publié au Seuil. Lindenberg y inventorie et dénonce quelques « nouveaux réactionnaires », dont Miller. Suit une violente polémique et flambe la forêt de presse. Miller prend prétexte de ce livre pour publier aujourd’hui une satire à la fois frivole et profonde, narcissique et générale, un vrai clafoutis de références et de lectures où il est question de Lindenberg, de Jospin, de Guizot, de Borges, de Raymond Aron, de Lacan, de l’homme de gauche mal en point et de l’état de la vie intellectuelle en France. Le Neveu de Lacan est divisé en trois parties. La première, franchement drôle, est une biographie imaginaire, mais précise, de Daniel Lindenberg. Sous la plume de Miller, « Daniel » devient un Ravaillac juif et marxiste repenti organisant sa Saint Barthélemy pour rétablir « un vieux signifiant maître qui avait du plomb dans l’aile, le progrès. » Surtout, « Daniel » et les siens veulent imposer le règne d’une société « homéostatique », dont l’objet est de « ramener la tension au plus bas niveau » ; bref, une gauche molle, centriste, raffarinée, murmurant à ses ouailles : « Dormez tranquille, le progrès et les droits de l’homme veillent sur vous.» Cette biographie imaginaire est écrite par un certain « Clément Delassol Lunaquet, secrétaire perpétuel et professeur émérite de l’Université Tlön Uqbar ». Tlön et Uqbar sont des mondes imaginaires inventés par Borges dans la première de ses Fictions. La première phrase de Borges donne une assez bonne image du texte de Miller : « C’est à la conjonction d’un miroir et d’une encyclopédie que je dois la découverte d’Uqbar. » C’est à la conjonction du miroir dans lequel il observe son évolution et de l’encyclopédie qu’il porte en lui que Miller observe, en s’amusant, trente ans de vie intellectuelle. La seconde partie donne son sens au titre du livre : c’est un pastiche du Neveu de Rameau de Diderot, adapté à la situation du jour. Miller-psychanalyste y dialogue avec Miller-philosophe de l’état des forces en présence. Le peuple et les identités ont disparu et ne reviendront pas. Les intellectuels homéostatiques cherchent à imposer une démocratie sans substance, réglée par l’agencement des droits et du marché. Les deux Miller analysent la montée en puissance de Pierre Rosanvallon, ancien de la Fondation Saint Simon, professeur d’histoire du politique au Collège de France et directeur de la collection dans laquelle fut publié Le Rappel à l’ordre : il serait l’un des porte avions de cette gauche orléaniste qui veut imposer le « gouvernement des esprits » sur le désert sociétal. La troisième partie s’intitule « le journal d’Eusèbe ». Eusèbe, en grec, signifie « le pieux ». C’est Miller, évêque de l’église lacanienne, tenant l’échéancier de la polémique autour du Rappel à l’ordre. Mais c’est beaucoup plus : un témoignage et une réflexion en action sur la déroute de l’homme de gauche. Selon lui, le livre de Lindenberg n’est pas un pamphlet. Plutôt un « que sais je » imprécis et fourre tout sous lequel se cache pourtant un authentique et subtil « manifeste intellectuel » celui d’« un nouveau bloc du progrès », inspiré par l’ex gauche de gouvernement. Ce bloc « associe libéraux et égalitaires » contre les archaïques, droite autoritaire et gauche radicale. Tactiquement, il s’agirait d’un livre de combat : « la dénonciation d’un glissement à droite » de plusieurs intellectuels de gauche (dont Miller), « qui positionne l’auteur à gauche, fait passer en contrebande ce qu’il prône sans le dire trop souvent : le rapprochement de la gauche modérée avec sa jumelle de droite, contre les syndicats autoritaires de droite comme de gauche. » « Eusèbe » analyse comment, depuis trente ans, une « pluie d’objets » a bombardé l’homme de gauche et l’a finalement tué sous les faux désirs et le marché. Lindenberg et les siens, la revue Esprit, arriveraient sur ces ruines, sur ce fromage louis philippard, inspiré de Guizot et de Victor Cousin, cette fermentation bourgeoise et anémiée des consciences dissoutes. Ce n’est évidemment pas la tasse de thé de l’ancien maoïste Miller Eusèbe. Fervent des avant gardes politiques et des aventures modernes, ex normalien voué à l’aristocratie révolutionnaire et à la vertu du scandale perpétuel, il est rentré dans la vie par « l’autre bout », « celui de Stendhal et de Baudelaire ». Toute démarche politique est une esthétique.
Le Nouvel Observateur, jeudi 17 avril 2003 Le retour de Jacques-Alain Miller. Divan le terrible par Aude Lancelin
Gendre de Lacan et éditeur de ses Séminaires, le psychanalyste publie, après trente ans de discrétion médiatique, une satire de l’affaire des « nouveaux réacs »
C’était avant que les lourdes épaules étoilées du général Tommy Franks n’obstruent tous les écrans, avant l’assaut contre Le Monde, c’était il y a une éternité, c’était il y a trois mois. Un petit livre orange intitulé Le Rappel à l’ordre avait incrusté dans les têtes pour quelques semaines un obsédant épithète, les nouveaux réactionnaires. Le supposé complot contre la démocratie de conjurés issus du gauchisme ne suscite plus guère que des ricanements gênés, maintenant que tous les regards sont tournés vers l’Irak. Mais Jacques-Alain Miller, c’est heureux, n’a rien oublié, et à lire aujourd’hui son Neveu de Lacan, satire aussi extravagante qu’étincelante de « l’expérience Lindenberg », on se dit que le vrai bénéfice de celle-ci aura été de nous rendre le Gendre. Ses Lettres à l’opinion éclairée avaient déjà en janvier 2002 catapulté ce redoutable bretteur hors de trente ans de silence médiatique, entre ascèse lacanienne et abstruses querelles analytiques. Suite à un droit de réponse refusé dans La Revue française de psychanalyse, JAM avait largué ses samizdats sur la capitale, prouvant que dans la France de Raffarin et des 35 heures, on pouvait encore vider ses querelles avec le tranchant des « Provinciales ». C’est toutefois Lindenberg, assure-t-il, qui l’aura définitivement « réveillé » en l’épinglant pour délit d’élitisme dans sa liste de suspects. Le Rappel à l’ordre ? « Une chasse aux nouveaux marranes » selon Miller. Un avertissement adressé à ceux que la « Mégère Modernité » soupçonne de ne s’être que superficiellement convertis à l’égalitarisme démocratique et aux merveilles du marché. « La campagne du Gendre » démarre donc. « Pourquoi ce silence de trente ans ? Pour expier trois ans de maoïsme ? » Voici le disciple d’Althusser, l’ami de Derrida et Barthes rue d’Ulm, contraint de revisiter « son » Mai 68. Brutalement rendu à ses années Gauche prolétarienne sur les routes du Jura ou chez les ouvriers de Sochaux, et dont ce baudelairien reste encore « vexé comme un rat mort ». Contrairement à Finkielkraut ou Taguieff dans leurs tribunes indignées, JAM ne tatane pas l’adversaire, il le poétise. Parce qu’il prend l’affaire sans lourdeur, lui seul la pense avec poids. Médiocre, mal affûtée, à côté de la plaque, la fléchette de Lindenberg et de son mentor-éditeur Pierre Rosanvallon ? Pas pour Jacques-Alain Miller, qui y voit, sous des airs patelins, une mécanique de haute précision destinée à hâter la recomposition de la gauche gouvernementale, et à maquiller son glissement à droite en une sorte de « À gauche, toute ! ». Bibliophage furieux, il réexplore toute l’histoire des jésuites, dévore la prose de « Lucien de Lindenberg » et « Rosanvautrin », dépeints comme leurs épigones mondialisés. Après l’effondrement de l’URSS, grandiose Léviathan laïc, c’est le vieux progressisme chrétien qui refait surface en France : voilà pour lui le sens profond de l’offensive emmenée par la revue Esprit et La République des Idées, « petit murder club de haute spiritualité ». Sous l’histrionisme apparent, la précision des analyses idéologiques impressionne. Multipliant les dingueries, Miller-Diderot compose une « Prosopopée à Nicolas Sarkozy », comique incarnation à la sauce UMP de la « ligne de masse » prônée par Mao. Prophétise finement l’ère des hybrides politiques dans un « Tombeau de l’homme-de-gauche », qui sera publié en une du Monde. Cite aussi Lacan plus que de raison, « Jakadi, jakadi, jacasseur ! », s’enchante de sa propre culture, étourdissante en effet, plastronne en « Zara-tout-strass, prophète du siècle qui commence », rit de se voir si bon dans son work-in-progress, s’enivre aussi de mauvaise foi lorsqu’il aborde notamment le traitement de l’affaire ici même, au Nouvel Observateur. Opéra-bouffe, Le Neveu de Lacan culmine dans un grand french cancan réconciliateur. Tous, néoprogressistes lindenbergiens, ombrageux finkielkrautiens, antimondialistes trépignants ou nouveaux beaufs à la Maurice G. Dantec, tous, embrassons-nous puisque nous sommes déjà tous les mêmes. Tous américains ! Quelques semaines encore et le berceau même de la civilisation, entre le Tigre et l’Euphrate, sera devenu le porte-avions des nouveaux Romains. « La seule université d’Harvard a un budget qui dépasse celui de l’Éducation nationale. La messe est dite. » Pas de chichis, nous sommes déjà le Nouveau Monde. De Gaulle amusait la galerie, mais il savait ça, assure Miller. Grincements de dents et chute du rideau ? Pas si sûr, puisque cet inespéré Neveu de Lacan, rempli jusqu’à la gueule de paradoxes enchanteurs et d’amour du bien-dire, montre à lui seul que le grand dimanche de l’esprit n’est pas entamé en France. |