Les Nouveaux Cahiers, 29 avril 1985 par Catherine Chalier
On sait que dans les entretiens qu’eut Benny Lévy avec Sartre, peu de temps avant sa mort, l’auteur de Réflexions sur la question juive admettait qu’il ne fallait voir en ce livre qu’une déclaration de guerre aux antisémites et nullement un portrait du juif en tant que tel. Sartre reconnaissait en outre avoir découvert récemment l’existence d’une histoire spécifique des juifs. Cette histoire, portée, selon lui, par des actes, des écrits et une liaison métaphysique avec l’infini, remettait en cause la conception de l’histoire imposée par Hegel et selon laquelle il n’y aurait d’histoire que celle des États. Sartre évoquait enfin l’idée messianique, celle aussi de la résurrection des morts, en disant qu’elles lui « plaisaient », la première surtout car elle permettait de penser « le commencement de l’existence des hommes les uns pour les autres ». Cette espérance d’une fin éthique qu’il associait à la révolution comme ce qui en assurait le fondement, permettait de ne pas mourir désespéré dans ce monde livré pourtant aux forces du mal et de l’insensé. Dans son livre, Benny Lévy ne se contente pas de poursuivre ce dialogue, bien plutôt propose-t-il une interrogation fervente, minutieuse et sans concessions, des écrits de Sartre, n’hésitant pas à en démontrer les apories, voire les inconséquences. Mais – et c’est là le lien de continuité avec ces entretiens – nul doute qu’il ne sache où il veut en venir, où il veut faire venir la pensée de Sartre. Il le reconnaît explicitement en concluant son livre : « La voix de Sartre résonne de telle manière qu’elle me permet de dire en français ce qui se révèle à moi dans l’horizon de l’hébreu » (p. 191). En quel sens donc cette affirmation se légitime-t-elle ? Et comment l’entendre ? Le non-juif ne la récusera-t-il pas comme n’étant pas son affaire, et le juif animé de l’amour de la Torah peut-il en avoir besoin ? Partant de l’évidence angoissante de l’insensé et du trop-plein d’être – « ça montait jusqu’au ciel » – Sartre décrit le mouvement de la conscience comme avènement de ce qui dégage de l’être et de son emprise, de ce qui révèle une liberté. Or, s’il explique bien « ce dégagement de la liberté par rapport au milieu d’indifférence », il semble ne pas réussir à fonder « l’engagement qui la prolonge : où prendre base ? » (p. 29). Récusant en effet l’esprit de sérieux de qui se guide sur des valeurs qui le précèdent et sur des impératifs inhérents aux situations, ayant vidé le ciel dans le délaissement de l’homme, le Cogito sartrien s’en remet à lui-même pour fonder la morale. Orphelin, il ne veut rien savoir de ce qui le précède. Tout se passe comme si le monde commençait avec lui, comme si, surtout, il fallait éviter – sous peine de déchoir dans la mauvaise foi – de recevoir quelque chose d’un Autre et, par exemple, quelque Table sur laquelle fonder des valeurs. L’équivoque et l’impasse du projet sartrien s’énonceraient ainsi : Sartre d’une part s’acharnerait à effacer la trace de tout avant pour se faire « le fils de ses œuvres » (p. 124), et uniquement cela, d’autre part, il maintiendrait sans cesse l’exigence de réciprocité comme inhérente à l’exigence morale car elle « exprime le vœu d’une relation éthique à autrui, nécessaire au Cogito lui-même – le désir du Règne » (p. 74). Ces deux attitudes, montre B. Lévy, se contrediraient. Car soit l’homme veut penser que ce règne est possible et il convient alors qu’il le fonde sur autre chose que la fragilité et l’éphémère d’une conscience singulière privée de tout avant, qu’il se réfère à une Table d’où procède le Bien qui requiert les hommes ; soit il s’occupe « à effacer toute trace de son rapport à l’avant » (p. 150) et alors ce projet n’a nulle chance d’aboutir puisque privé de ce qui lui donne sens. En d’autres termes, la question qui guide cette lecture de Sartre est celle-ci : peut-on fonder la morale – le Règne – sans précession ? Toutes les analyses de B. Lévy tendent à prouver que non et à montrer pourquoi Sartre, oubliant la finitude, refusant d’être né et d’être regardé, ne peut, en fin de compte, espérer faire prendre corps et réalité à l’événement éthique. L’ignorance de la source d’où procède le souci de réciprocité menant, inévitablement, à l’égarement. Cette source, ce Règne d’un Bien qui choisit l’homme comme celui qu’il requiert, Benny Lévy s’en souvient lorsque, dans son dernier chapitre, il analyse comment Abraham découvrit, lui, la dimension de la pure donation en renversant les idoles paternelles. Il rappelle alors comment « dans l’espace laissé par le retrait du donateur, le juif se retrouve... libre, comme tout le monde. À ce signe près : il se retrouve... fils libre » (p. 173). Fils qui garde la lumière pour qu’elle le garde. Tel est d’ailleurs le sens de cette belle méditation du Talmud sur l’Arche qui porte ses porteurs, et telle est la modestie des porteurs qui se savent témoins du Nom pour tenter de faire l’homme (p. 191). L’extraordinaire, selon l’auteur, viendrait de ce qu’un « penseur de l’Occident qui voulait faire l’homme ouvre à nouveau au témoin oublieux le chemin de l’Avant » (p. 191), le chemin vers cette éthique des fils libres (p. 187). Cette ultime remarque où se dit la vérité d’un itinéraire personnel respectable comme tel, pose une double question. Quel sens peut avoir ce détour par Sartre pour un témoin non oublieux ? Cette ouverture vers l’Avant, comment la penser si l’on n’est pas porteur du signe, si l’on reste étranger à l’idée que chaque jour est comme le jour de donation de la Torah ? Ces interrogations n’invalident en rien cette rigoureuse lecture de Sartre, mais, suggérées par le livre lui-même, elles voudraient montrer que, si le bien que font les gens de bien n’a pas en eux son fondement, il n’existe cependant pas de parcours obligé et exclusif pour en entendre les commandements.
La Tribune juive, 26 avril 1985, par Alexis Nouss.
« C’est là votre premier livre alors qu’ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre, vous avez maintenant adopté une pratique religieuse et consacré une grande partie de votre temps à l’étude. Cette confluence de la pensée de Sartre et de la pensée talmudique n’est-elle pour vous qu’une donnée strictement personnelle ? — Elle a d’abord cette dimension biographique. Ce livre doit s’entendre d’abord comme l’histoire d’une violente amitié, amitié qui a même précédée notre rencontre puisque Sartre a été et est pour moi le visage même de la France dans laquelle je peux habiter. Certaines des réflexions qui se trouvent dans ce livre ont déjà été données sous une autre forme. Mais le livre lui-même requérait cette forme de dialogue avec Sartre pour dire cette histoire-là. Cette dimension biographique existe et j’ai voulu qu’elle soit centrale parce que, de toutes façons, toutes les tentatives de faire entendre le texte de l’hébreu dans une langue des 70 nations passent, d’une manière ou d’une autre, par l’histoire de ces amitiés violentes. Il n’y a pas de principe, ni de règle, dans ce passage de la Tora à la philosophie et en tout cas pas cette chose monstrueuse qu’on appelle philosophie juive. Donc, même pour quelque chose qui dépasse le propos biographique, à savoir le rapport entre un texte philosophique et la tradition juive, même de ce point de vue, il m’importait que ça ait cette forme qui reste proche du biographique pour éviter un des premiers écueils de la philosophie juive. Autrement dit, je ne crois pas du tout qu’il puisse y avoir une manière universelle de passer de la Tora à la philosophie. Nouvel élément de réponse : je crois par l’expérience même de la yechiva, en tout cas ce que je connais, je crois que la rencontre avec ce qu’il y a de plus aigu, de plus âpre dans la pensée métaphysique de l’athéisme est un passage sinon obligé, du moins presqu’à conseiller et qui a été pratiqué sous des formes différentes par beaucoup d’amis autour de moi. Ça répond au fait que pour arracher la langue de l’éthique propre aux ’hakhamim, il faut la déniaiser, l’arracher à la gangue religieuse. Il n’y a pas d’autre méthode qu’une cure par la confrontation avec le texte athée. Il faut que ce texte ait une dignité qui lui permette la confrontation avec les textes de la tradition. Je pense que le texte de Sartre a cette dignité-là. Je parle du texte de Sartre, pas de la vulgate de Sartre, c’est-à-dire le Sartre qui a été l’épouvantail à moineaux du public catholique, à la fois repoussé et attiré. Ça ne m’intéresse pas, le Sartre devenu une figure de la vie intellectuelle et politique de la République française. Je parle du Sartre métaphysicien, du Sartre qui a avoué tout le long de sa vie qu’une seule chose l’intéressait : de comprendre ce qui, dans son langage, s’appelle la contingence et, dans notre langage, la beria, la création. À condition qu’on n’entende pas la création comme une histoire théologique. Et pour ce, il est bon de rapprocher la création et la contingence de Sartre. Voilà pourquoi ça dépasse le biographique. Maintenant, j’ajouterai un troisième élément de réponse. Je crois qu’il y a dans la tentative de Sartre, parti de la phénoménologie, d’atteindre à une formulation du problème moral qui soit concrète, quelque chose qui appelle, en toute équité, la confrontation avec la méthode de la Guemara. Ce ne serait pas vrai d’autres penseurs occidentaux contemporains de Sartre. Donc, tant dans le matériau que dans le souci d’arriver à l’éthique au concret, cette convergence dont vous parliez est valable pour tout autre lecteur que moi. — La langue que vous employez rend la lecture de ce livre parfois difficile. Faut-il voir là, à l’instar des textes talmudiques, un appel au commentaire ? — Je serai plus prudent et dirai : il y a un rapport entre l’enseignement oral et la forme de l’écriture. De ce point de vue-là, j’ai fonctionné selon une manière traditionnelle : dans l’écriture reprendre des têtes de chapitre, une phrase appelant une amplification dans la lecture et le dialogue qui s’en suit. Mais ça venait du passage de mon propre enseignement oral, à la faculté, à l’écrit. Ajoutons à cela d’autres éléments dont un qui a beaucoup compté, à savoir ma manière de reconnaissance pour Sartre : je voulais qu’il soit méconnaissable. Son rêve d’enfant, c’est qu’il fût un auteur méconnu et j’ai voulu un peu lui faire ce plaisir-là. En réalité, j’y ai été forcé. Car qui est Sartre aujourd’hui ? Une espèce de gugus qui certes a de la plume mais qui s’est trouvé ballotté entre les communistes, les gauchistes, qui montait sur un tonneau, qui en descendait. Aujourd’hui, au sommet de la république des lettres, il y a un Raymond Aron. On vous dit très sérieusement : Raymond Aron, il a eu raison dans ses éditoriaux du Figaro. Et puis, le Sartre qui a pensé au niveau des fondements, c’est ce gugus ballotté au gré des circonstances politiques. Cette image-là me répugnait et je voulais redonner toute sa vigueur à ce qui avait été, dans la dernière partie de sa vie, le fond intellectuel de notre lien, à savoir la reprise de la question métaphysique autour de laquelle sont nouées toutes ses grandes œuvres. Et pour cela, dérouler – selon un principe très simple : c’est chronologique – autour de la même question comme une spirale tout au long du livre, avec une économie maximale de mots, qu’il n’y en ait jamais un de trop, chaque mot en appelant un autre, comme des boucles. Et qu’on sente, du début à la fin, en voyant se déployer la spirale, que Sartre a toujours été fidèle à cette question qu’il a fait rebondir – d’où mon image de la spirale. Qu’on en finisse avec ces niaiseries sur son inconsistance, cette manière simplette et qui arrange tout le monde dans l’actuelle république des lettres moribonde de présenter un Sartre inconsistant. Toute pause, toute explication pédagogique ne pouvaient que faire diversion par rapport au seul objet de ce livre qui est de voir se dérouler l’histoire de cette question. Ajoutons à cela que j’ai horreur, de toutes façons, des effets verbaux gratuits. Quelqu’un avait noté que c’était presque comme un élément de fièvre qui devait monter jusqu’à un dénouement qui n’en est pas un mais le dernier nœud. C’est vrai, je l’ai vécu comme ça. — À qui ce livre est-il destiné ? — Il y a un principe de trouble qui tient à la nature même du livre, à savoir un dialogue étrange entre deux hommes et à travers ces deux hommes, deux horizons qui se répondent furtivement. Il y a donc ce principe d’étrangeté qui fait que ça bouscule déjà la majorité primaire des lecteurs qui s’en va parce qu’elle ne sait pas où elle est. Chez les juifs ? les non juifs ? Si on voit les choses plus profondément, on m’a rapporté cette interrogation de quelqu’un : ce livre, il tire la couverture Sartre au Zohar ou la couverture Zohar à Sartre ? J’ai été ravi par cette remarque, au-delà de sa naïveté, parce qu’au fond je voudrais que soit aperçu que dans le risque de penser, il y a ce trouble. Il n’y a pas de risque de confusion : le juif fait sa Tora et ses mitsvot, le <$f``agaramond-italic``goy, non. Ce n’est pas intéressant. Ce qui l’est, c’est de voir qu’au niveau de la pensée, à un certain point, on ne peut plus camper sur ses positions. À un certain point d’aiguisement, Rabbi Akiba dialogue avec Platon, ou avec Sartre. Ce point d’hésitation, c’est le seul qui me paraisse nécessaire pour la pensée. Je ne crois pas à la tolérance, au respect des différences de ce point de vue. Tout ceci ne tient pas face à la moindre tension, ne tient pas au niveau de la guerre métaphysique qui fait rage dans nos têtes. Par contre, la seule chose qui puisse soutenir un peu de l’enjeu de l’humain, de l’adamique, c’est ce risque-là : que dans le risque de penser, on s’aperçoit qu’entre la parole révélante de la Tora et ce qu’il y a eu de plus grand dans ce qui a forcé les philosophes à penser, quelque chose bouge, il y a une proximité troublante, Les lecteurs que ce livre peut construire, c’est dans le monde de la Tora des gens en qui s’éveillerait le désir de cette proximité et de son risque, avec Sartre ou n’importe qui. Et du côté des non juifs, entendre que du sein même du texte philosophique, il y a comme l’appel d’une correspondance avec les textes de l’hébreu, chose que je pratique depuis quelques années dans mes cours à la faculté. Ce livre, certainement, ne peut pas rencontrer des lecteurs, mais en construire.
Le Matin, 8 janvier 1985, par Gilles Tordjman
Ancien dirigeant maoïste, secrétaire et ami du philosophe, Benny Lévy, grand connaisseur du Talmud, a retrouvé par-delà la mort, le Sartre historique, celui d’une parole en action. Comme pour conjurer l’absence du Nom, si proche mais déjà fossilisé par l’histoire des idées, Benny Lévy a sous-titré son ouvrage Dialogue avec Sartre : au-delà de l’inévitable formalisme de la chose écrite, il y a d’abord le nom d’un homme, Sartre, il y a aussi l’histoire d’une amitié qui devait donner naissance à la série d’entretiens publiés par le Nouvel Observateur en mars 1980. Étonnants échanges entre l’ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne et celui qui restera pour beaucoup le dernier homme authentiquement libre du XX e siècle. Arrivé au soir de son existence, Sartre nous surprenait encore. Là où nous avions appris à l’aimer, il déployait, toute la brûlante lucidité – jusqu’au dénigrement de certains aspects de son œuvre – de celui qui refuse radicalement tout ce qui pourrait ressembler à de la complaisance, surgissant encore sur les terrains vierges de la pensée faisant de l’aventure plus qu’un dogme, l’essence même de toute philosophie. Et Benny Lévy parlait, pris au jeu de ses propres questions, répondant parfois à celles de Sartre, acteur engagé d’une maïeutique exemplaire dans laquelle nous nous sentions tous partie prenante. Et puis Sartre est mort, et puis « l’opinion » a fait sa besogne, tout ou presque a été dit de cet homme en qui certains n’ont voulu voir que le Diogène de Billancourt, en qui d’autres ont cru jusque dans ses erreurs, en qui nous croyons toujours car qui d’autre que lui aurait pu nous apprendre l’insubordination, alors que tous les autres nous fournissaient des modèles quand nous cherchions à n’en suivre aucun ? Refusant la perfidie des idées préfabriquées de quelque couleur qu’elles soient, Benny Lévy a cherché à retrouver la voix de Sartre, à renouer le fil du dialogue interrompu un triste soir d’avril 1980 à l’hôpital Broussais. Mais peut-être la pudeur l’a-t-elle empêché de faire un bilan de sa relation privilégiée avec l’auteur de L’Être et le Néant : le Sartre de Benny Lévy, « son » Sartre, c’est le Sartre enfin débarrassé du cortège d’anecdotes et d’événements, c’est le Sartre historique de la Parole en action, comme si Lévy retrouvait l’homme non par la vénération du détail biographique mais par une universalisation de sa pensée. Pour autant, il n’y a là aucun messianisme avoué ou diffus, Sartre lui même n’a cessé de fuir toute position égocentrique, fût-elle justifiée par la philosophie ou l’engagement politique ; il ne parlait que pour garantir la condition première de toute parole, la liberté, à laquelle nous étions condamnés mais pour laquelle il fallait pourtant se battre. Cependant, si l’on peut à juste titre parler de philosophie sartrienne, c’est qu’il y avait d’abord une voix, un « Je » dans lequel Benny Lévy aspire à fondre son propre verbe en construisant un monumental édifice dédié à la parole de son compagnon disparu : Le Nom de l’homme, c’est une imposante reconstruction de la pensée sartrienne, un élan vertical qui abolit l’événementiel au profit du mouvement, ce vecteur de l’engagement sartrien et qui reste pour beaucoup le seul impératif moral que l’histoire des guerres et des désillusions n’entamera pas. De cette volonté cinétique, Benny Lévy va penser Sartre plus que le dire. Pudeur encore une fois, qui lui commande l’emploi d’un texte minimaliste à souhait qui ne manquera pas de réconforter certains lecteurs par sa consistance arachnéenne : le Nom, tout comme celui des Écritures, ne se dévoile pas dans toute la nudité des fausses évidences et il faut parfois déployer maints efforts pour surmonter l’impression de montage ou de dissertation brillante que peut engendrer la complexité du texte de Lévy, de l’intertexte serions-nous tentés de dire, tant le travail de l’auteur peut apparaître à certains comme une simple somme de citations sartriennes. Ici encore, cet apparent désengagement est en fait le gage d’une calme détermination avec laquelle Lévy parcourra le chemin qui mène de l’ontologie sartrienne à la philosophie talmudique. Entreprise périlleuse sur la corde raide de l’Histoire, un tel télescopage n’est pourtant pas fortuit, même si l’auteur lui-même semble ne pas pouvoir en mesurer exactement les implications : « Le fait encore m’étonne : la voix de Sartre résonne de telle manière qu’elle me permet de dire en français ce qui se révèle à moi dans l’horizon de l’hébreu. » Quatre ans après sa disparition, Sartre, penseur contemporain par excellence, nous parle de cet ancien horizon et sa voix ne dit plus les significations, elle dit le Nom lui-même mais nous ne savons pas quel est ce Nom. En se faisant gardien du temple, Benny Lévy fait plus qu’acte d’allégeance, sa tâche n’est pas de veiller mais de perpétuer cette voix qui souffle notre plus lointaine Histoire. Il parle lui aussi, seul face à la porte du sanctuaire : « Le lieu par excellence – le Temple – rend manifeste, aux yeux de chacun, la question : où es-tu ? »
La Croix, 5 janvier 1985 par Marcel Neusch
« II faut que la vie ait un sens ! » Cet aveu, sous la plume de Sartre est inattendu. Il témoigne d’une volonté ininterrompue chez Sartre de donner un fondement à une vie sensée. Sans y réussir, car son Éthique n’est jamais venue. Mais sans jamais y renoncer, si l’on se fie aux traces que porte son œuvre. C’est ce que démontre Benny Lévy, ajoutant que, étant donnés les présupposés de sa pensée, il ne pouvait pas y parvenir. Le Nom de l’homme est un livre sur Sartre attelé à cette tâche impossible de fonder l’éthique. En même temps, il retrace l’itinéraire d’un homme, Benny Lévy, d’abord disciple de Sartre, qui s’en éloigne peu à peu, à mesure qu’il retrouve ses racines juives, mais restant « en dialogue » avec lui jusqu’à la dernière ligne. « Le fait encore m’étonne : Sartre... me permet de dire en français ce qui se révèle à moi dans l’horizon de l’hébreu. » Mais c’est le judaïsme qui, en fin de compte, sauve Sartre du désastre ontologique. Tout se joue ici à fleuret moucheté. Benny Lévy commence par défaire la « légende de l’homme seul », dont Sartre a construit le mythe : un homme qui, pour exister, doit détruire le père et tout ce qui en tient lieu. « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle... Le lien de parenté est pourri. » La liberté cesse dès lors qu’elle ne se voue plus à l’athéisme. Elle ne supporte aucun Avant. Est-ce possible ? Après bien des combats contre tout ce qui, à ses yeux, piège la liberté, Sartre reconnaît : « La valeur hante la liberté ! » Et encore : « J’ai gardé... Une seule chose de Dieu, c’est le Bien et le Mal comme des absolus. » C’est donc raté : l’homme n’est pas seul. Pour Sartre, le « Père » est de trop. Il est un obstacle à la liberté. Que dit la Bible ? « Le vrai Père libère la liberté. » « Dans l’espace laissé par le retrait du donateur, le juif se retrouve... libre, comme tout le monde. » À ce signe près : il se retrouve... fils libre.Être fils, ce n’est pas inévitablement être aliéné, comme le pense Sartre. C’est être « tenu par un Don » qui fait obligation de rendre ce que l’on a reçu. Le Père transmet au fils la capacité d’engendrer à son tour, d’être responsable. Ainsi est fondée une éthique de la liberté, mais d’une liberté solidaire et d’emblée nouée à l’autre. Benny Lévy quitte Sartre pour Lévinas. Les conséquences d’un tel renversement ne sont pas seulement éthiques. Il en résulte d’autres choix politiques et d’abord une méfiance d’un pouvoir qui vou instaurer une humanité neuve. « Le juif se détourne du prestige ambigu de l’homme pour tenter, témoin du Nom, de faire l’homme. » Autant qu’à sa propre logique, Sartre succombe à ce retour du judaïsme. Benny Lévy témoigne, par des analyses pleines de finesse, que l’éthique de Sartre, jamais écrite, n’avait pas l’être, car elle l’était déjà.
L’Événement du jeudi, 20 au 26 décembre 1984 Par Jean-Pierre Grasset « Un dialogue d’outre-tombe : Sartre, le Disciple et les Tables de la Loi »
La publication de nouveaux dialogues avec Sartre, risque de relancer une polémique vieille de quatre ans. Foin des sartriens ! Benny Lévy insiste (ferme), persiste (dur) et signe (net). En mars 1980, les entretiens de Jean-Paul Sartre et de Benny Lévy publiés par Le Nouvel Observateur, suscitèrent un tollé de protestations de la part des sartriens, notamment de Simone de Beauvoir. Dans Le Nom de l’homme, Dialogue avec Sartre, Benny Lévy entreprend une vigoureuse discussion avec les textes de Sartre. Son interprétation « judaïsante » de Sartre est d’autant plus passionnante qu’elle est très personnelle et, de ce fait, discutable. Sartre, avez-vous dit ? Mais le pape de l’existentialisme a-t-il jamais existé ? Est-il davantage qu’une idole proposée (avec moins de succès que naguère) à l’admiration des potaches ? Boris Vian n’avait pas tort de camper un improbable Jean-Sol Partre. Et de Gaulle, en des temps troubles, de la renvoyer à un autre immense patronyme : « On ne met pas Voltaire en prison ! » Ce rien qu’on nomme la mort n’a rien arrangé. Un tressaillement sans suite, un dernier soupir, et, malgré la multitude venue l’accompagner au cimetière du Sud dit de Montparnasse sur lequel donnait sa fenêtre d’écrivain, l’éternité, à court terme, n’en sera point changée. En attendant des jours meilleurs, voici l’empêcheur de tourner en rond qu’embaumait déjà le Général figé en nouveau Voltaire. Sans doute continuera-t-on de faire lire Les Séquestrés d’Altona en classe de troisième, et de proposer aux élèves de philo les mêmes pages à jamais extraites de L’Être et le Néant : l’histoire du garçon de café qui se prenait pour un garçon de café... Du moins, ne pourra-t-on à la fois dénoncer ses errements politiques, et faire accroire qu’il aurait préconisé de « cultiver son jardin ». Cette dernière rumeur, pourtant, serait propagée, dit-on, par celui qui fut, pendant les dernières années de la vie de Sartre, son « secrétaire » : à la fois le coauteur d’un livre mort-né du fait de la mort de Sartre, qui devait s’intituler Pouvoir et Liberté, et très humblement, « les yeux » de ce lecteur vorace devenu aveugle. Ce secrétaire est un fou qui dialogue avec les morts. Il vient de publier Le Nom de l’homme, sous-titré Dialogue avec Sartre. Pour ne rien arranger, il s’appelle Lévy, comme tout le monde. Enfin, comme tout le monde... il est un peu juif. Et, avant d’entreprendre les défunts, il s’était déjà illustré dans le « détournement de vieillard », comme l’écrit Simone de Beauvoir, sur la personne du même Jean-Paul Sartre. D’où un entretien publié en mars 1980 par le Nouvel Observateur, où Raymond Aron lui-même ne reconnut pas « son petit camarade » – qu’il n’avait pas vu depuis des dizaines d’années, à une occasion près. Détournement de vieillard ? Peut-être, si l’on admet qu’une idole infidèle à ses fidèles, cela s’appelle un vieillard. Jamais, sans doute, un Sartre distillant quelque humanisme béat n’eût été taxé de gâtisme par ses plus proches. Mais que, revenant sur la préoccupation qui nourrissait déjà en 1964 ses Réflexions sur la question juive, il entreprenne un dialogue en profondeur pendant des années avec un juif en quête de sa judaïté, cela permettait de s’interroger sur l’évolution de ses facultés mentales. Certes, il avait des excuses de s’être laissé ainsi détourner ; le suspect Lévy n’avait-il pas déjà, auparavant, démontré ses diaboliques capacités de fascination en inoculant aux « maos » de la Gauche prolétarienne, généralement fils de bonnes familles, un venin doctrinaire imprésentable en aucun salon marxiste digne de cette noble épithète ? D’un dogmatisme à l’autre, il serait passé talmudiste. La surface ou le fondement Mais trêve d’ironie. Benny Lévy, le premier après la mort de Sartre, ressuscite son œuvre. Il se révèle, dans Le Nom de l’homme, non seulement un philosophe de premier rang, mais encore, mais surtout, un véritable ami de Sartre, les trois quarts de son livre sont le plus grand hommage qu’on pouvait lui rendre : une discussion serrée, exigeante, avec ses textes qu’il connaît admirablement, tant ceux du philosophe que ceux du « narrateur » parlant la « langue-Poulou » : Poulou, c’est dans Les Mots l’enfant qui se ressouvient ; et, par extension, c’est le « Moi » – Sartre – tel qu’il s’exprime dans tant de textes de fiction ou autobiographiques. On ne résumera pas ce dialogue d’outre-tombe qui vient remplacer, par la force de la mort, le livre en collaboration initialement prévu. Chaque ouvrage de Sartre s’y trouve, loin de toute animosité comme de toute complaisance, mis à la question, selon un fil rigoureux qui s’exhibe en toute clarté et qui porte nom : transcendance. La question a déjà été habilement posée (Michel Contat, « Une vision juive de la morale », Le Monde, 23 novembre 1984) : mais enfin, Sartre n’était-il pas le penseur de la liberté, nullement celui d’une transcendance à quoi tout l’opposait ? C’est selon, répond Benny Lévy. Selon que l’on s’en tient à l’étincelante surface de l’œuvre, qui n’aspire qu’à replier « la hauteur » sur le plan horizontal où les consciences n’ont affaire qu’entre elles, pour le meilleur et pour le pire. Ou bien que l’on tente, au contraire, de ressaisir le mouvement fondamental de cette pensée tel qu’il se révèle par exemple, au lecteur le plus innocent philosophiquement, dans les textes où se parle la « langue-Poulou » : Les Mots, certes, mais aussi les romans, les pièces de théâtre ou encore – la minutieuse démonstration mérite d’être lue – les « biographies » de Genet ou Flaubert (Saint Genet, comédien et martyr, et L’Idiot de la famille). Osons le dire : bien loin d’une prévarication dans la gestion d’un héritage spirituel, bien loin aussi d’une simple adresse à de « nouveaux cercles d’études juives, qui se multiplient à l’heure actuelle en dehors des institutions officielles du judaïsme » (Michel Contat), le lecteur assez hardi pour lire cent cinquante pages dans lesquelles – ainsi l’exige le « dialogue » - les citations de Sartre occupent autant de place que l’enquête du commentateur trouvera ici la meilleure introduction qui soit à la pensée sartrienne. À la condition, bien sûr, qu’il ne soit pas conformé par avance au mépris dans lequel le « structuralisme » ultérieur (pas si bien portant lui-même, ces temps-ci) a enveloppé un existentialisme suspect d’humanisme bourgeois. Peut-être, pour surmonter cet éventuel préjugé, sera-t-il encouragé d’apprendre que Benny Lévy, sartrien à l’âge de dix-sept ans, s’est longtemps cru althussérien avant de retourner à ses premières amours ?... Trois quarts du livre, disions-nous. Oui, il en reste un quart encore, dont il serait malhonnête de prétendre qu’il soit de lecture aisée. Benny Lévy y resserre des filets déjà tendus tout au long du débat avec Sartre : ceux de sa propre pensée. Mais comme l’ouvrage ne s’intitule pas « Introduction à la pensée de Sartre », on était en droit de les exiger. À l’horizon de l’hébreu L’auteur n’y dissimule point son jeu : aux citations de Sartre succèdent des versets de la Bible, des extraits du Talmud. Le philosophe qui se sera déjà laissé séduire par les extraordinaires Lectures talmudiques d’Emmanuel Lévinas ne sera pas entièrement pris au dépourvu, mais il y faut bien cela : si un frottis de néoplatonisme permettait de mieux saisir l’enjeu de la discussion avec Sartre, il n’en va plus ainsi de ces pages austères. Et pourquoi ne pas en faire ouvertement le reproche à l’auteur ? Il a trop bien appliqué le précepte : « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. » D’où un discours certes compréhensible, mais par trop allusif. La difficulté, cependant, ne tient pas au seul Benny Lévy, mais bien plus profondément au gouffre qui maintient écartées philosophie grecque et tradition hébraïque. A telle enseigne que, de Lévinas, il faudrait sans doute retenir qu’il fut le plus fabuleux « traducteur » de la pensée hébraïque en nos langues. Et qu’il n’est pas, en effet, plus surprenant hommage que la dernière phrase du livre de Benny Lévy : « Le fait encore m’étonne : la voix de Sartre résonne de telle manière qu’elle me permet de dire en français ce qui se révèle à moi dans l’horizon de l’hébreu. » Sartre avait été frappé par un mot de Kierkegaard à un ami juif : « Quelle chance vous avez d’être juif : vous échappez au christianisme. » Tout le livre de Benny Lévy met en évidence cette différence radicale entre la religion chrétienne (hérésie « religieuse », précisément, du judaïsme) et la mystérieuse appartenance sur laquelle repose la judaïté et que Sartre désignait, à la fin de sa vie, comme « le secret du juif ». Le judaïsme apparaît ici plus proche, en définitive, d’un athéisme conséquent, c’est-à-dire conscient d’être métaphysique – que d’une foi proche de l’idolâtrie. Ainsi le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob se présente-t-il d’abord, de façon énigmatique, comme « le Nom », l’imprononçable YHWH » - d’où sans doute le titre Le Nom de l’homme, évoquant une parole d’un grand cabaliste, le Gaon de Vilna, selon laquelle le Dieu est l’ombre de l’homme : il l’accompagne partout et toujours, et il vaudra autant que vaut l’homme. La pensée qui se déploie ici n’est pas celle d’un abîme infini entre Dieu et l’homme (laquelle mène, en attendant le Royaume, à l’acceptation du monde tel qu’il est ou, pis encore, de l’historie telle qu’elle est), mais bien celle d’une « alliance » grâce à laquelle, dans le monde et l’histoire tels qu’ils sont, interviendra le refus que prononce le juif « à la nuque raide ». Ainsi pourra-t-on éviter, selon Benny Lévy, qui sait de quoi il parle en matière d’illusion politique, « le drame moderne » : celui qui, « depuis 1789, vient de ce que la démocratie requiert la passion de l’égalité – passion excessive – pour naître, et la vertu de modération pour s’accomplir », d’où le ressentiment et, bientôt, le totalitarisme. Mais, bien sûr, tant le non-juif que bien des juifs pourront se scandaliser de lire : « La passion propre du Royaume doit, en tout temps, s’abriter dans la société fondamentale – à l’intérieur de la maison d’étude. » D’où ces quelques questions à Benny Lévy.
L’Événement du jeudi, 20-20 décembre 1984 Entretien avec Benny Lévy, par Jean-Pierre Grasset, Benny Lévy : « L’athéisme est grand quand il accepte la métaphysique. »
L’Événement : Ne peut-on, tout de même, concevoir une distance entre la position philosophique exposée dans le dernier chapitre du Nom de l’homme et, par ailleurs, des positions « politiques » variables suivant les temps et les lieux ? Selon, par exemple, que l’on se trouve en démocratie ou sous une dictature, hitlérienne, stalinienne... Benny Lévy : Mais cela va de soi qu’il y aura des variations ! Il ne s’agit pas du tout ici d’un attentisme – d’ailleurs, la question n’est pas celle d’une attente. Il y a simplement, et c’est là la base, le point fondamental, un geste d’écart par rapport à l’espace politique : un geste d’écart qui est cela même qui déploie le Royaume. Et ce geste d’écart-là, en tout temps, que ce soit sous une démocratie ou une dictature, ce geste constitue le juif de la Torah, le juif fidèle. Ce n’est pas du tout le retrait classique du philosophe, comme dans Les Nuées d’Aristophane, ce n’est pas une fuite vis-à-vis de la Cité et des problèmes des gens, mais bien un écart par rapport à l’environnement, pour constituer, pour instituer la socialité. Tout simplement, par ce geste d’écart, le lien social lui-même est vécu différemment.
— Mais le texte ne dit pas grand-chose de cela, il laisse le lecteur sur sa faim. — Je n’ai pas rendu compte de « la dissolution de la politique en métaphysique », c’est ça ? Ça me fait rigoler ! Quoi ? Les imbéciles qui étaient au balcon pendant qu’on s’engageait dans la politique vont me faire maintenant le coup de « On est dans l’Histoire, on a les mains sales, on est dans le cours des choses, dans le sérieux de l’existence ; et l’autre, il est un peu mystique, il s’est évadé, etc. » ? Sans doute, un jour, je répondrai à ce crétinisme. En attendant, ça m’a amusé, cette nuance d’ironie qui fait que sur la question du pouvoir, là où on attendait le topo d’un ancien responsable politique, il n’y ait qu’une seule page, frêle. Quoique, en vérité, les choses importantes soient tout de même dites dans la deuxième partie, dans la discussion avec les textes de Sartre sur la Révolution.
— Je voudrais revenir sur un des axes de cette discussion avec Sartre : le rabattement qu’il opérerait de « la Hauteur » sur le plan de l’immanence sociale ; avec, comme par compensation, une omniprésente métaphore de la « montée », autrement dit d’une « fausse hauteur ». — Le point de départ, c’est quelqu’un qui pense s’être débarrassé de la Hauteur : une niaiserie théologique, donc, on s’en débarrasse. Pour dire les choses vulgairement, Sartre serait un penseur « athée ». Or, ce qui est frappant, c’est que du début (Légende de la vérité) jusqu’à la fin, nous avons un Sartre embarrassé par l’ombre de la hauteur. D’où un schème – une matrice à métaphores nombreuses – qui est celui de la montée et de la descente. Comme si les textes de Sartre étaient animés d’un mouvement de type christique. Sartre dit, dans L’Idiot de la famille, que chaque auteur a une topologie secrète : la sienne, à n’en pas douter, c’est celle-là. Cela mène à des impasses constantes, par ailleurs très fécondes, parce qu’elles le font rebondir ; mais, même si on rebondit, la question s’impose : si on libérait la Hauteur de ce simulacre ? Et ça, sans quitter les mots de Sartre et, surtout, sans le « coup de force » d’une profession de foi. Il ne s’agit pas de dire : moi, je « crois » à la Hauteur. Non ! Il s’agit de voir comment ces montées et descentes, celle de Poulou sur son perchoir, celle de « saint Genet », etc., attestent de l’existence d’une dimension qu’on peut nommer au départ rien qu’avec les mots de Sartre, parce qu’ils sont curatifs, qu’ils débarrassent des conneries de la religion. À travers le dialogue avec Sartre, c’est le dialogue avec ce qu’il y a de grand dans l’athéisme qui peut se nouer.
— En quoi l’athéisme est-il grand, dans la perspective hébraïque ? — L’athéisme est grand, quand il accepte – et ça, Sartre l’a toujours accepté, sauf un tout petit moment dans les années soixante, quand il était sous la pression du marxisme – la postulation métaphysique. Quand il se donne deux conditions : ne pas être religieux, certes, mais se savoir métaphysique. Si l’on a ces deux conditions, ça devient un peu sérieux. Pour un cabaliste juif, ça ne pose aucun problème que je sois venu de Sartre aux textes juifs. Ça ne pose problème qu’à ceux qui s’imaginent que l’étude du Talmud, etc., c’est un acte de « conversion » et de piété, au sens niais...
— Mais alors, la foi juive, l’emouna, c’est quoi ? Pour comprendre le parcours du messianisme « maoïste » au judaïsme, faut-il supposer une forme commune, quelque chose comme le Principe espérance d’Ernst Bloch ? — Non, c’est très insuffisant. Prenons par exemple les Lévites qui, pendant qu’évidemment la masse des juifs coopéraient avec Pharaon, avaient évité dès le départ cette situation. Ils se trouvaient ainsi coupés de leur peuple : quelle assurance pouvaient-ils donc avoir ? L’assurance d’un tel juif, c’est qu’il sait que le signe que son existence même rend vivant, ce signe, un jour, signifiera pour l’autre juif. Mais alors, la question de l’« espoir » se présente, à lui, tout autrement. Il n’espère pas que les juifs se rallieront à lui, ou à la Torah – à la vérité, non ! C’est plutôt qu’en « existant » lui-même ce signe, comme disait Sartre, en le rendant vivant, il fait que ce signe pourra signifier, un jour ou l’autre. La postulation, au fond, est très simple : à travers sa propre existence, il est sûr qu’il y aura toujours, dans tous les temps, au moins un juif. Et il ne peut affirmer cette foi qu’en tant qu’il se fait juif. Il est celui-là : celui qui postule, c’est celui-là même qui se fait juif au moment où il postule.
Libération, 21 décembre 1984 Par Robert Maggiori Benny Lévy : Dialogue avec la Thora
Benny Lévy publie chez Verdier son premier livre : Le Nom de l’homme, dialogue avec Sartre. Conversation, serrée de deux pensées, naissance d’un œuvre, sans concession. Depuis On a raison de se révolter, que sous le nom de Pierre Victor il avait signé avec Jean-Paul Sartre et Philippe Gavi, Benny Lévy n’a pratiquement rien publié, si l’on excepte les retentissants entretiens avec Sartre parus dans le Nouvel Observateur. Car Benny Lévy a eu une chance dans sa vie : celle de rencontrer Sartre, pas seulement comme on rencontre une philosophie, qui peut changer de manière de penser, mais comme on rencontre un homme, qui peut changer la manière d’être. Pierre Victor, qui était le nom d’un chef mao, s’est mué en Benny Lévy, qui est le nom d’un philosophe, grâce à Sartre, dont il fut, on le sait, le secrétaire particulier. Sartre a fait, avec Lévy, ce qu’il n’avait fait avec personne, exception faite, bien sûr, pour Simone de Beauvoir : penser à deux. Sur le commerce entre ces deux hommes, qui avaient derrière eux, l’un, une œuvre considérable, une pensée et mille combats, l’autre, une lutte, se posa le soupçon. On dit que l’un était fasciné et l’autre intéressé : l’un trop vieux pour penser encore, l’autre trop jeune pour penser déjà, mais déjà trop habile pour détourner une pensée. Olivier Todd parla même de « détournement de vieillard ». Mais l’accusation la plus grave vint de la personne la plus autorisée : dans La Cérémonie des adieux, Simone de Beauvoir écrivit : « Victor, au lieu d’aider Sartre à enrichir sa propre pensée, faisait pression sur lui pour qu’il la reniât. » Nombreux furent, à l’époque, tous ceux qui enjoignirent Benny Lévy de répondre, de se justifier, de justifier ce que Sartre, grâce ou à cause des discussions qu’il avait avec lui, modifiait dans sa pensée, parfois de manière étonnante. Benny prit le parti de se taire, quitte à alourdir les soupçons de « détournement ». Il a attendu des années avant de répondre, et cette réponse, il vient de la fournir avec la publication d’un « dialogue avec Sartre », intitulé Le Nom de l’homme. Et elle est magnifique dans la forme, très noble, car Benny, au lieu de faire ce que tout le monde attendait – justifier les effets de sa propre pensée sur la pensée de Sartre – montre au contraire le travail que la pensée de Sartre a exercé non seulement sur sa pensée à lui, Lévy, mais peut encore exercer sur la pensée. On redoutait que Benny Lévy utilisât ce qu’il est peut-être le seul à posséder de Sartre – textes de discussions privées, entretiens, manuscrits inédits, notes, etc. – pour faire la leçon, faire taire les mauvaises langues ou révéler enfin la « vérité ». Lévy a eu l’élégance de ne pas le faire, à une phrase près, tiré d’un « entretien non publié ». Son « dialogue avec Sartre » est le dialogue d’un philosophe avec la philosophie de Sartre, apte à en montrer le richesse, la fécondité, mais aussi les impasses et l’irrésolution de certains problèmes. Rarement même quelqu’un aura serré de si près l’œuvre de Sartre, ligne à ligne, phrase après phrase. Il faut dire cependant que Le Nom de l’homme ne se lit pas aisément : la côte est raide et il faut, pour la gravir, plusieurs fois prendre son souffle. Lévy, supposant l’œuvre de Sartre connue, n’a fait aucune concession, n’a jamais cédé à la « lisibilité » ce qu’il pouvait gagner en rigueur et en concision – quitte à passer par l’allusion et l’ellipse. Livre fait, refait, et sans cesse parfait, ciselé comme une pierre précieuse, il exige, du lecteur, l’effort de l’implication. Difficile, alors, de « résumer » un livre qui, avec Sartre souvent, contre lui parfois, tente de saisir les rapports entre l’ontologie et l’éthique. « Certes les formulations de Sartre, écrit Lévy, nous condamnent impitoyablement au cercle ontologique – le pour-soi fonde l’en-soi qui fonde le pour-soi – et si nous les prenions pour le dernier mot de la pensée de Sartre, celle-ci mériterait les sarcasmes des pieux disciples de Heidegger. Mais si elles trahissent un événement qui sort de l’ontologie, un problème inédit – le monde comme problème éthique – alors dialoguer avec Sartre, cela signifie : penser à la suite de Sartre cet événement, quitte à avancer dans une direction que Sartre n’avait pas prévue. Nous avons dit : l’événement éthique comme Sortie de l’exil. Voici le problème : Sartre a su expliciter le mouvement de DÉGAGEMENT de la liberté par rapport au milieu d’indifférence, mais non l’ENGAGEMENT qui le prolonge : où prendre base ? Où poser le pied ? » C’est cette « base » que Lévy, de L’Être et le Néant aux Cahiers pour une morale, du Saint Genet à L’Idiot de la famille, va chercher et... trouver, là où Sartre ne l’avait pas trouvée, ou plutôt ne l’avait pas cherchée : dans les textes sacrés de la tradition hébraïque. Le chemin, sans être un Umweg heideggerien, sera long et escarpé : il passe d’abord, naturellement, par Autrui, qui « est l’événement de l’anti-ontologie », grâce auquel se pose le problème de la « notion même de monde » et du séjour de l’homme. À ce propos, Lévy compte une à une toutes les « épines » qui, dans l’œuvre de Sartre, ont rendu douloureux le problème d’Autrui. Dans L’Être et le Néant, Autrui était regard, ce regard qui me regarde de haut, me cloue à terre et fait que mon monde, « comme percé par un trou de vidange », fou le camp. Dans le Saint Genet, « l’Autre entrait aussi en moi par-derrière, plus bas que l’occiput, de manière plus inquiétante, l’Être (l’Autre) vous empalait. Mais on pouvait se rassurer : ça n’arrive qu’aux voyous, ou pire, aux bâtards. » Dans L’Idiot de la famille, l’Autre est le Destin, qui « m’enfile », ou l’Histoire : « Chacun, dit Sartre, naît avec la sienne gravée dans son corps, comme une plaie inguérissable. » Dans La Critique de la Raison dialectique, l’Histoire, comme l’histoire de la rareté, fait que « je ne peux pas ne pas rencontrer Autrui ; sur le chemin de la satisfaction, je tombe sur lui », et il est pour moi « en trop » comme je suis « en trop » pour lui. Mais, paradoxalement, là vient se loger l’impératif éthique : « En butant sur le FAIT de la rareté (c’est-à-dire en butant sur l’Autre), je découvre que les hommes ne peuvent TOUS cohabiter sur le même sol et j’entends par là plus profondément : il FAUT qu’ils le puissent. L’unité-de-tous est éthiquement nécessaire : l’universel est à faire (l’Homme est à faire). » D’où le nécessaire passage de la série au groupe, qui serait, du moins tant qu’il est « en fusion », le règne de la réciprocité pure. Mais c’est par un certain nombre de tours de passe-passe que Sartre arrive à la réciprocité pure, laquelle constitue effectivement la « base » que l’on cherchait, sur laquelle on peut « poser le pied », qui marque la naissance de l’homme mais qui, ajoute Lévy, n’est trouvée par Sartre que dans le mythe d’une « praxis » comme « seule relation éthique de l’homme avec l’homme ». Quand l’homme pourra-t-il vraiment naître ? Comment l’homme pourra-t-il régler l’histoire de la paternité ? Quand pourra-t-il cesser d’être « fils de l’homme » ? Quand pourra advenir le nom de l’homme ? Lévy circonscrit avec une extrême rigueur les impasses sartriennes, et les pages qu’il consacre au rapport de filiation et de paternité (« l’essentiel est sans doute moins de changer le monde que de venir au monde », écrit l’ex-chef des maos !), sont, bien que parfois ésotériques, parmi les plus belles du livre. Lévy parvient-il, lui, à sortir de ces impasses ? Oui, mais d’une manière qui doit tout à Lévy et pas grand-chose à Sartre. L’« Éthique des fils-libres » se trouve dans la Thora. La lettre de la Torah : « Voilà, révélé, « LE MILIEU d’intersubjectivité » que cherchait, sans succès, Sartre : LA TABLE qui manquait à la Valeur. LE SOL qui soutient l’unique est l’unique. » Il y a là, on le voit, une cassure, dans ce « dialogue avec Sartre », qu’aucun lecteur de Sartre, surtout s’il ignore les textes de la tradition juive et pense, comme l’a écrit un jour Lévinas, qu’un « verset n’est pas une preuve », qu’aucun lecteur de Sartre, disais-je, ne peut admettre. Lévy, dès qu’il cite le Talmud ou la Torah pour rendre raison d’une phrase de Sartre, ne dialogue plus avec Sartre mais avec lui-même. Ce faisant, il fait œuvre de philosophe, riche d’une double tradition et donc capable, plus que d’autres, de « se détourner du prestige ambigu de l’Homme, pour tenter, témoin du Nom, de faire l’homme ». Mais, après avoir, de manière si intime et si proche, indiqué ce que Sartre n’a pas voulu ou su voir, il commet presque une erreur méthodologique en pointant ce que Sartre n’a pas pu voir, parce qu’il ne s’est jamais senti « témoin du Nom ». « Victor veut absolument que toute l’origine de la morale soit dans la Torah ! Mais je ne pense pas ça du tout ! » Ces mots de Sartre, rapportés par S. de Beauvoir (La Cérémonie des adieux, p. 150), sont attestés par toute son œuvre. On ne peut faire « renaître » un autre Sartre. Aussi la dernière partie du Nom de l’homme ne peut-elle être prise comme ce à quoi aboutit l’œuvre de Sartre, mais comme ce à partir de quoi peut naître l’œuvre d’un philosophe du nom de Benny Lévy. Ce que d’ailleurs Lévy lui-même, in fine, laisse entendre : « La voix de Sartre résonne de telle manière qu’elle me permet de dire en français ce qui se révèle à moi dans l’horizon de l’hébreu. »
Le Monde, 23 novembre 1984 par Michel Contat « Une vision juive de la morale »
(...) Benny Lévy, comme tout le monde, aime sans doute être aimé, mais il veut surtout convaincre. Philosophe de formation, élève d’Althusser à l’École normale supérieure, écrivant avec difficulté et rarement, il cherche à entraîner l’adhésion par une parole ardente, abrupte, bousculante. Le public l’ignorait jusqu’à sa collaboration avec Sartre et aux retentissants entretiens qui furent, en 1980, les derniers du philosophe et que Simone de Beauvoir dénonça, dans La Cérémonie des adieux, comme un « détournement de vieillard ». Sous le pseudonyme de Pierre Victor, Benny Lévy fut connu d’abord des militants « maos », dont il était le chef à la Gauche prolétarienne, souvent détesté comme tel, ainsi qu’en témoigne encore tout récemment une page d’attaques très vives de Roland Castro dans son 1989. Mais il fut admiré pour son charisme intellectuel par des gens comme Maurice Clavel ou Foucault, qui, un moment, crut voir en lui une réincarnation de Lénine. Sartre le proclama « intellectuel nouveau », c’est-à-dire à la fois philosophe et homme d’action. Une aussi écrasante intronisation, venant d’un homme qui se voulait n’importe qui, mais était quand même Sartre, aurait pu laisser aphasique l’intellectuel tout court, une fois qu’il eut répudié l’action révolutionnaire parce que celle-ci, devenue par trop minoritaire, risquait la pente du terrorisme. L’Université donna un abri au militant défroqué, converti au judaïsme. De tous les anciens de 68, il était le seul, ou presque, parmi les « notoires », à ne pas avoir donné de livre. L’attendait-on encore ? Ce livre, le voici, Le Nom de l’homme, publié discrètement chez un éditeur spécialisé dans les textes de spiritualité juive, et c’est incontestablement un livre de philosophe. Le sous-titre, Dialogue avec Sartre, ne couvre en rien une suite posthume aux entretiens si controversés du Nouvel Observateur. Pas de détournement de mort, donc, pas plus qu’il n’y eut, à mon sens, détournement de vieillard dans ces entretiens qui, en revanche, fonctionnèrent comme un piège médiatique où Sartre et Benny Lévy tombèrent l’un et l’autre, par précipitation (et Simone de Beauvoir y tomba à leur suite : croit-on que son jugement sur le contenu et la forme de ces entretiens eût été aussi véhément s’ils avaient paru dans une modeste revue d’études juives ?). (...) Cette discussion est de haute tenue, elle est admirablement architecturée, elle mérite d’être suivie et discutée pas à pas. Disons simplement, pour en préciser l’enjeu, qu’elle traite du problème central non résolu par la pensée de Sartre : si la liberté est pur surgissement que rien ne porte et qui ne peut s’appuyer sur rien pour prendre l’élan qu’elle se donne elle-même, comment fonder une vision éthique du monde où les libertés n’entrent pas en conflit par le regard pétrifiant mais se lient librement pour faire advenir la liberté de tous, c’est-à-dire la réciprocité ? Si ce qui nous définit comme hommes, c’est le conflit né de la rareté, indice de notre sous-humanité, comment penser notre humanité ? Si nous sommes des rats en proie à l’idée d’homme, par quel saut deviendrions-nous jamais des hommes ? Il y faudrait une conversion simultanée de tous, toujours possible en droit, totalement improbable en fait. Faute de s’assumer comme fils, Sartre, selon Benny Lévy, parce qu’il s’est voulu incréé, sans passé, fils de ses œuvres, n’a pu concevoir notre humanisation que comme conversion à la foi socialiste, qui est une religion de l’Homme conçu comme le même que Dieu. Pour le judaïsme, au contraire, Dieu est l’Autre absolu, l’Infini : il est le Nom. Et sa seule trace est verbale : elle est la loi qu’il a dictée et qui fonde la tradition spirituelle du peuple juif. Une morale de l’Autre comme même en tant qu’autre ne trouve à se fonder que par la reconnaissance de la Loi, transmise à travers deux principes, le Matriciel (donné dans le sourire de la mère à l’enfant), qui fonde la langue, et le Séminal, principe paternel, qui assure le sens. Ces deux principes définissent un lieu, celui de l’étude par laquelle le Juif peut « se détourner du prestige ambigu de l’Homme, pour tenter, témoin du Nom, de faire l’homme ». Sensible à la présence morale du peuple juif dans le monde, Sartre, aurait, dans ses dernières années, approché le Matriciel, et Benny Lévy, pour finir, lui rend grâce ainsi : « [sa] voix résonne de telle manière qu’elle me permet de dire en français ce qui se révèle à moi dans l’horizon de l’hébreu. » (...) |