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  Nous autres, paysans
Lettres aux Soviets, 1925-1931

 

  Introduction, notes et traduction d'Hélène Mondon

  160 pages
18 €
ISBN : 2-86432-425-3

Résumé

À la fin des années vingt, les Soviets prennent conscience qu’ils n’auront pas la maîtrise de la Russie, tant qu’ils ne contrôleront pas les campagnes. Le pays est alors très majoritairement rural, et le monde paysan vit encore en parfaite autarcie, presque complètement coupé de la civilisation urbaine qui lui semble étrangère, sinon hostile.
En 1927, le XVe Congrès du Parti trace la « ligne générale » : mise en place et développement d’exploitations agricoles collectives. Deux ans plus tard, Staline décide de brusquer les choses : la collectivisation sera immédiate, totale, forcée.
Par vagues, quelque cinq millions de paysans, prétendument « koulaks » vont être déportés, entre 1929 et 1933, vers l’Oural, la Sibérie, le Kazakhstan. Il en résultera l’effroyable famine de 1931-1932 et une destruction de l’agriculture russe pour des décennies.
Le recueil proposé ici se compose de cinquante lettres de paysans russes, adressées à des représentants du pouvoir ou à la Krestianskaïa gazeta (le « Journal paysan »), entre 1925 et 1931. Elles montrent le grand malentendu qui s’est installé d’emblée entre le nouveau pouvoir instauré par Octobre 17 et une paysannerie qui, dans son ensemble, n’était pas hostile au changement, voire le souhaitait. Mais pas de la même façon que les Bolcheviks.
Les lettres proviennent, pour la plupart, des Archives centrales de la révolution d’Octobre, des Fonds d’archives d’État de l’économie et des Archives centrales de l’économie nationale.



Extraits de presse

   La Quinzaine littéraire, 1er-15 janvier 2005
   Les paysans écrivent aux Soviets
   par Jean-Jacques Marie

   Ce petit livre de 150 pages est d’une richesse que pourraient envier bien des gros volumes consacrés à l’Union soviétique. Il rassemble cinquante lettres adressées, de 1925 à 1931 au journal Krestianskaia Gazeta (Le Journal paysan) dont Hélène Mondon rappelle la nature et la fonction : « Écrit dans une langue simple, à la portée de tous les villageois, ce journal arrive à séduire les paysans, les incite à lire, plus surprenant encore, il leur donne l’envie d’écrire », au point que ce journal a reçu en dix ans de parution (1923-1933) la bagatelle de cinq millions de lettres, adressées en grande partie à Michel Kalinine, ancien ouvrier métallurgiste devenu président du Comité exécutif central des Soviets, donc chef théorique de l’État.

   Kalinine a, en effet, la réputation, de plus en plus usurpée, de se soucier des paysans et de leurs intérêts. Le journal ne publia, bien entendu, qu’une petite partie, soigneusement sélectionnée, de ces lettres. Mais la plupart d’entre elles ont été conservées.
   Les cinquante lettres choisies dans le recueil ne représentent qu’une infime partie de cette masse. On y trouve pourtant un éventail extrêmement large de points de vue divers : des lettres de paysans qualifiés koulaks (« paysans riches », en comparaison des autres) et qui se plaignent de leur condition réelle ; des lettres de paysans pauvres emplis d’une hargne profonde, voire de haine, à l’égard de ces koulaks qu’ils dépeignent comme des exploiteurs ; des lettres marquées par une aversion profonde pour l’appareil bureaucratique et ses privilèges ; des lettres de paysans pauvres favorables à la collectivisation volontaire, d’autres de paysans hostiles aux kolkhozes, puis lorsque la collectivisation stalinienne, forcée, massive et meurtrière commence, des lettres emplies de plaintes et de protestations.
   Celle qui ouvre le volume est l’une des plus politiques. Adressée à Kalinine, elle dénonce les privilèges des dirigeants : « Nous sommes pour le bien du peuple que vous dites, “pour son bien”, mais les trois cents roubles que vous gagnez tous les mois, c’est pour qui, hein ? Pas pour vous, p’t-être ? En attendant, Mikhail Ivanovitch, dites-moi que c’est pas ça le chemin du socialisme ! Le vl’là le chemin du socialisme : ne forcer personne et ne pas gagner trois cents roubles par mois. » Cette protestation est celle de l’égalitarisme révolutionnaire des niveleurs de la révolution anglaise ou des enragés de la révolution française « Faut donner une estimation du travail de l’ouvrier, de celui du paysan et aussi de l’employé soviétique, pour définir une norme des besoins de chacun, pour ne pas laisser les uns s’empiffrer et les autres crever de faim. Voilà ce que ça serait le vrai socialisme. On va y arriver au socialisme (…) Nous autres travailleurs, on saura bien s’unir sans vous, faut du temps, c’est tout. »
   Dans les lettres des paysans, dits à juste titre ou non koulaks, revient un leitmotiv : les paysans pauvres le sont parce que ce sont des fainéants. Si on leur donne de la terre, ils la laissent en friche et n’en font rien. Les vrais parasites ce seraient eux ! L’un d’eux les accuse même de vivre quasiment dans le luxe (extrêmement relatif certes) : « ils achètent bien souvent de la farine blanche, du sucre, des harengs, des produits de manufacture, etc. »
   Un autre écrit à Kalinine, qui a déclaré nécessaire de transformer le paysan pauvre en paysan moyen (c’est-à-dire d’améliorer sa situation matérielle). Comment le faire, demande ce correspondant « quand c’est, disons-le franchement, un flemmard qui n’a pas la moindre envie de redresser son exploitation et d’améliorer sa vie ? Voilà ce qu’il dit « Ça va pour moi, je suis en vie, j’ai du pain, qu’est-ce qu’il me faut de plus ? Je ne paie point d’impôt, je n’ai rien à donner. » Comment que le pouvoir peut regarder des gens pareils en face et les dispenser de l’impôt ? »
   Des lettres de paysans pauvres se plaignent au contraire de la rude exploitation que les koulaks leur font subir en louant leurs bras pour une poignée de kopecks ou en les tenant à la gorge, parce que seuls les koulaks ont une trieuse, une batteuse, un butoir qu’ils prêtent au paysan pauvre à un prix élevé. D’autres s’enthousiasment pour la collectivisation organisée par eux-mêmes avec l’aide des colonnes (c’est-à-dire des brigades) de tracteurs qui font à leurs yeux des miracles sur leurs parcelles réunifiées. Le kolkhoze leur permet d’avoir, écrit un paysan de Kobylka, une vanneuse, un butoir, une batteuse, une herse à ressorts, tous matériels inaccessibles au paysan pauvre isolé sauf à passer sous les fourches caudines du koulak. Les lettres publiées montrent que la collectivisation stalinienne forcée va briser ce mouvement spontané dont plusieurs décrivent la réalité.
   Le lancement de cette collectivisation forcée, accompagnée de la déportation de près de deux millions de paysans dans des endroits perdus, glaciaux et désertiques suscite une tempête de protestations. L’une des plus éloquentes et des plus significatives est celle des paysans du kolkhoze Karl Marx dans la république autonome des Allemands de la Volga (que Staline dissoudra en 1941 en déportant ses habitants). Ils maudissent Staline : « Malédiction, camarade Staline, (..) Nous autres kolhoziens, on t’envoie notre malédiction au lieu d’un rapport, on a perdu patience, tu nous as poussés à bout, tu nous as complètement ruinés avec ta marche à pas de plans bureaucratiques, tu as fait de nous des esclaves, tu nous as volé notre liberté qu’on avait conquise par notre sang ; on est devenu pire que nos ancêtres du temps des seigneurs. On n’a ni vêtements, ni pain, on trime comme des bêtes, affamés, nu-pieds, dépouillés de tout. »
   Ces anciens de l’armée rouge, qui ont défendu et construit l’Union soviétique, dénoncent et menacent : « Nous autres partisans rouges, on vous a point fait monter sur le trône pour que vous suciez tout notre sang jusqu’à la dernière goutte, on vous pardonnera pas pour notre sang et on se vengera. » Ils stigmatisent les « communistes clabaudeurs », les dirigeants incompétents, inventeurs de mots ronflants et dont les « plans de criailleurs » débouchent sur des catastrophes : « les blés sont gâtés, le foin a pourri, les bêtes sont harassées, nous aussi on est accablé ».
   Les lettres de paysans déportés qui ferment le volume sont poignantes par la détresse impuissante qu’elles expriment devant un véritable massacre. La protestation la plus violente contre leur sort émane d’un groupe d’employés et d’ouvriers de Vologda, indignés et solidaires des paysans déportés. Ils décrivent leurs conditions effroyables de transport dans des trains de marchandises glaciaux d’où ensuite « on les balançait hors des wagons comme des ordures », puis de déportation. Ils demandent à Kalinine de venir enquêter sur place, ce que Kalinine, terrorisé par Staline, bien entendu ne fera pas.
   Ces quelques citations sont loin d’épuiser la grande richesse de ce volume. En 150 pages, il présente de multiples facettes de la paysannerie soviétique au cours de cinq années décisives pour son avenir : des lettres de paysans pauvres partisans d’une collectivisation organisée par eux-mêmes aux cris désespérés de paysans déportés, qualifiés de koulaks souvent pour la seule raison qu’ils refusaient d’entrer de force au kolkhoze. Il reflète l’éventail des positions diverses qui divisaient une paysannerie, trop souvent présentée abusivement comme un bloc homogène, que seul, en fait, Staline réussira à unifier contre lui. En cette période d’ouvrages unilatéraux dans la noirceur, c’est une qualité rare.



   Bulletin critique du livre en français, décembre 2004

   L’historien Nicolas Werth avait publié, dans un ouvrage difficilement accessible, un article remarquable sur ces lettres envoyées à Kalinine, président d’URSS. Avec Nous autres, paysans : « lettres aux Soviets », 1925-1931, les éditions Verdier offrent une sélection d’une cinquantaine de ces courriers, issus des archives du journal paysan soviétique Krestianskaïa Gazeta. L’intérêt en est considérable, malgré une introduction discutable par certains aspects (par exemple, « les “missionnaires” à tous crins fondent sur les villages comme des sauterelles pour balayer l’analphabétisme », p. 10) car ces documents permettent au lecteur de disposer de documents bruts. Si l’on peut s’interroger sur le principe de sélection de ces missives (la dernière date de 1989, pourquoi ?), il n’en reste pas moins que leur lecture est d’un apport considérable sur le « grand tournant » de l’ère stalinienne vers la collectivisation des campagnes. Le lecteur peut regretter qu’un appareil critique plus développé n’accompagne pas ces courriers. Par exemple, certaines de ces lettres sont assez longues, preuve qu’elles sont écrites par des paysans hors norme. Toutes, elles dénotent les catégories de pensée de cette paysannerie, surprise, heurtée par le sort dramatique que la collectivisation forcée lui fera subir. Si l’on évacue le charme particulier de cette langue archaïsante par certaines de ses expressions, il reste le portrait d’un groupe marqué par la tradition : si le paysan est pauvre, c’est qu’il ne travaille pas. S’y exprime aussi, au moins dans les lettres d’avant la décision de la collectivisation forcée, la revendication d’un socialisme paysan ; socialisme de la petite production familiale permise par une accession généralisée à la propriété avec la fin du tsarisme. À la fin de la période dominent l’effroi et le malheur de paysans qui ne comprennent pas la guerre menée contre eux. Il faut rappeler que le résultat de cette collectivisation forcée, s’accompagnant de déportations de masse, d’exécutions et de démantèlement de villages complets, s’est traduit par la famine de 19311933 qui a fait plus de morts que la guerre de 1914-1918 et la guerre civile qui l’a suivie. La mort et la désolation hantent ce livre épistolaire, à l’image de l’épreuve stalinienne.




   Notes bibliographiques, décembre 2004

   Le régime soviétique en place à cette époque, 1925-1931, prend conscience qu’il ne maîtrisera le monde paysan que s’il le contrôle efficacement. Cette population, pour la plupart analphabète, très religieuse, respectueuse de coutumes ancestrales, vivait pratiquement en autarcie, imperméable à la civilisation urbaine. En 1929, la collectivisation des terres (kolkhozes et sovkhozes) s’accélère brutalement. Le gouvernement, de façon arbitraire, divise la paysannerie en trois catégories les : paysans pauvres, moyens et les koulaks (petits ou grands propriétaires terriens). L’épuration des campagnes (dékoulakisation) est le théâtre d’une guerre civile entre paysans. La plupart d’entre eux mourront fusillés ou déportés.
   Les cinquante lettres publiées ici – traduites, introduites très clairement et présentées par thèmes par Hélène Mondon –, sont suppliantes, révoltées, souvent naïves ; envoyées aux journaux, s’adressant fréquemment à Kalinine, chef d’État soviétique, elles décrivent l’affreuse condition d’une population victime d’un pouvoir totalitaire.