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  Nouvelle lyrique

  Annemarie Schwarzenbach

  Traduit de l’allemand par Emmanuelle Cotté

  96 pages
11,50 €
ISBN : 2-86432-192-0

Résumé

    Dans le Berlin du début des années trente, un jeune homme qui hésite sur sa vocation et que sa famille destine à une carrière diplomatique, se trouve arraché à son train de vie bourgeois et à ses préoccupations d’étudiant par la rencontre d’une chanteuse de cabaret. Celle-ci ne s’appelle par pour rien Sybille : à la suite de cette figure énigmatique qui n’est peut-être qu’un reflet, le narrateur découvre la vie nocturne de la ville et plonge dans un univers cosmopolite fait d’inquiétantes rencontres et de fuites incessantes, que l’écriture d’Annemarie Schwarzenbach restitue en de brefs chapitres puissamment évocateurs. Dans cette nouvelle où l’homosexualité de l’auteur trouve à s’exprimer sous le masque d’un narrateur masculin, c’est l’énigme de désir et celle de la féminité qui viennent fracturer l’univers du héros, obligé de réviser radicalement les valeurs du monde bourgeois, et tenté de fuir dans l’alcool, la vitesse, la solitude ou la mort.
     Paru au printemps 1933, ce court récit d’atmosphère montrait la voie d’un « lyrisme narratif » dépouillé, à l’opposé des grandes fresques romanesques de l’époque. La date de sa publication lui confère une aura supplémentaire : il sonne le glas du Berlin cosmopolite sur lequel allait d’abattre le national-socialisme.



Extrait du texte

    On a vite fait le tour d’une si petite ville. J’ai déjà découvert derrière l’église une ancienne cour pleine de charme, et le meilleur coiffeur de l’endroit, qui habite une rue pavée adjacente. Lorsque je me suis éloigné de quelques pas de sa boutique, je me suis trouvé du même coup à la sortie de la ville, il y avait encore quelques pavillons de brique, la rue était sablonneuse et ressemblait à un chemin de terre. La forêt commençait tout de suite après. Je fis demi-tour, repassai devant l’église : la ville m’était devenue familière. En traversant l’ancienne cour, on arrive dans la rue principale ; maintenant, j’entre dans le café À l’aigle rouge, où j’écrirai quelques lignes. Dans ma chambre d’hôtel, je suis toujours tenté de me jeter sur le lit et de regarder passer les brèves heures du jour dans le désœuvrement. Cela me coûte beaucoup d’écrire, car j’ai de la fièvre et ma tête résonne comme sous l’effet de coups de marteau.
     Je crois que si je rencontrais quelqu’un ici, je perdrais sur-le-champ tout contrôle de moi-même. Mais je ne dis mot, et je vais et viens sans parvenir à voir clair dans mes sentiments.
     Le local me paraît plutôt étrange. En réalité, c’est une pâtisserie avec des rayons où sont exposés des gâteaux, et il y a une vendeuse qui porte un vêtement de laine noire et un tablier blanc. Dans le coin se trouve un poêle de faïence bleu clair, et des banquettes sont adossées au mur, avec des dossiers raides et capitonnés.
     Un jeune chien court ici et là en jappant, petit animal délaissé et pitoyable. Une femme aux cheveux gris tente de le caresser, mais il lui échappe en baissant craintivement l’échine. La vieille femme le suit, l’attire avec un morceau de sucre et lui parle sans arrêt à voix haute.
     Je crois qu’elle n’a pas toute sa tête. Personne dans le local ne semble lui prêter attention.
     Je n’ai encore écrit que deux pages et déjà les douleurs recommencent. Ce sont des points douloureux sur le côté droit, ils cessent dès que je m’étends ou que je bois un alcool fort. Mais je ne veux pas m’étendre, je pourrais écrire si bien maintenant, et cela me décourage d’être là, seul à ne rien faire.
     La vieille insensée est partie, j’aimerais voir comment elle traverse la rue, et si elle continue dehors à parler tout haut comme font les mendiantes aux cheveux gris à Paris.
     Avant, je ne savais pas distinguer entre les malades et les éthyliques, je les observais avec une sorte d’effroi mêlé de respect. Maintenant je n’éprouve plus d’angoisse devant les êtres pris de boisson. J’ai souvent été ivre moi-même, c’est un état triste et beau, on y voit clair à propos de choses que l’on ne s’avouerait jamais sinon, de sentiments que l’on cherche à cacher et qui ne sont cependant pas ce qu’il y a de pire en nous.
     Je me sens un peu mieux maintenant. Je vais devoir demander l’indulgence du lecteur pour ce que j’écris aujourd’hui. Mais Sibylle m’a dit qu’il n’était pas permis que quelque chose demeurât absolument stérile – pas même les expériences les plus amères et les heures entièrement perdues de ma vie. Voilà pourquoi je tiens tellement, même dans cet état d’impuissance, à me laisser aller à ma faiblesse ; je la soumettrai plus tard à la critique. Il m’importera alors qu’une fois, d’une manière ou d’une autre, Sibylle me prenne au sérieux.