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  Nulle île n'est une île
Quatre regards sur la littérature anglaise

  Carlo Ginzburg

  Essai. Traduit de l'italien par Martin Rueff.

  144 pages
12,50 €
ISBN : 2-86432-453-9

Résumé

   Qu’est-ce qu’une île ? Quelles sont ses frontières ? Comment s’inscrivent-elles dans l’espace et dans le temps ? Nulle île n’est une île est une méditation historique sur l’insularité à partir de quatre regards croisés sur la littérature anglaise.
   Qu’il s’agisse de s’interroger sur l’invention de l’île d’Utopie par Thomas More, sur la Défense de la rime de Sir Philip Sidney, sur Tristram Shandy ou sur la figure de Tusitala – le pseudonyme que se choisit Stevenson, et qui signifie conteur en samoa –, l’île est prise comme un paradigme pour penser, dans l’histoire, les relations du même et de l’autre.
   Si les îles existaient vraiment, si leurs bords circonscrivaient un espace clos, alors l’insulaire serait condamné à l’identité, au cercle de l’identique. Certains peuples ont rêvé ce destin. Rêve circonscrit. Rêve sans marge ni rive. L’historien démonte cette croyance rassurante. Les bords des îles sont poreux et leurs membranes comme ouvertes à l’échange.
La dialectique de l’appel et de la réponse rend impossible le rêve des rivages nus, de l’origine intacte, des débuts sans histoire.
   Dans ce livre singulier, tout entier concentré sur des textes et des problèmes littéraires, attaché à sonder l’imaginaire avec les outils de l’érudition, Carlo Ginzburg poursuit son archéologie de l’altérité. Chacun des chapitres qui composent l’enquête est un exemple de sa méthode et un argument de sa thèse.


Extraits de presse

   Télérama, 14 décembre 2005
   par Michèle Gazier

   L’historien italien Carlo Ginzburg, à qui l’on doit d’importants travaux sur la sorcellerie, est un intellectuel curieux. Un homme de son temps que le sort de ses contemporains intéresse. Les lecteurs se souviennent sans doute de ce remarquable plaidoyer pour son ami Sofri, accusé d’avoir participé à des attentats aux côtés des Brigades rouges et incarcéré dans les prisons italiennes. Ginzburg y analysait, en spécialiste des procès en sorcellerie, les charges retenues contre son ami, mettant en évidence la similitude des méthodes entre les tribunaux religieux d’hier et ceux, politiques, d’aujourd’hui.
  Avec Nulle île n’est une île, l’historien s’embarque pour une échappée belle au pays de la littérature anglaise à travers des écrivains aussi différents que Thomas More, inventeur de l’île Utopie, sir Philip Sidney, auteur de La Défense de la rime, Tristram Shandy, héros du roman picaresque éponyme signé Laurence Sterne, et Robert Louis Stevenson, qui avait choisi le pseudonyme de Tusitala (« conteur », en langue samoa). Le projet de Ginzburg est de cerner « ce qui ne cesse de nous échapper : le rapport de la lecture et de l’écriture, du présent avec le passé ». Dire que cet essai est d’un abord facile serait mentir. Ginzburg est un universitaire qui avance bardé de références. Mais l’effort qu’exige la lecture de ses écrits est récompensé par l’intelligence de l’analyse proposée. Il y a un réel plaisir à découvrir, dans les croisements qu’il débusque, la manière dont une pensée circule de livre en livre à travers le monde. Ainsi l’Utopie, de Thomas More, relu et interprété par l’évêque Vasco de Quiroga, qui, au Mexique, met en pratique dans deux hospices de Santa Fe les principes communautaires imaginés par More.
   Nulle île n’est une île, nous dit Ginzburg. L’isolement insulaire est une idée saugrenue. Les livres ne connaissent ni les océans ni les frontières. Même si, comme il le démontre dans le chapitre consacré à sir Philip Sidney, la « défense de la rime comme procédé littéraire [...] s’insère dans une idéologie impérialiste naissante qui tend à accentuer la distance culturelle et politique entre les îles britanniques et le continent européen ». Qu’il s’intéresse à l’Utopie, à la rime, à l’écriture toute en digressions de Sterne ou aux mers du Sud revisitées par Stevenson, Ginzburg suit en chasseur les traces d’une pensée qui traverse l’histoire et la géographie en s’incarnant dans l’imaginaire. Comme Proust, il se propose de « lire le réel à rebours, en partant de son opacité ». D’interroger le mensonge de la fiction pour saisir quelque vérité humaine.



   La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 octobre 2005
   Ginzburg ou l’érudition de haute voltige
   par Alain Jumeau

   Carlo Ginzburg réfléchit depuis longtemps sur la notion de point de vue. Lorsque cet historien d’une érudition éblouissante, nourri de culture classique et moderne, délaisse provisoirement les documents non-littéraires qui constituent son domaine de recherche premier pour aborder la littérature et porter « quatre regards sur la littérature anglaise », depuis la Renaissance jusqu’à la fin du XIXe siècle, on peut s’attendre à un exercice de haute voltige intellectuelle.

   Apparemment, l’exercice est bien rodé, puisque ce petit ouvrage, proposé ici dans une traduction lumineuse de l’édition italienne de 2002, reprend quatre essais, d’abord lus à l’Italian Academy de New York en février et en mars 1998, et auparavant présentés à Cambridge en janvier de la même année, dans le cadre des Clark Lectures. Dans les notes savantes abondantes qui étayent le texte actuel, on trouve même des précisions et des références apportées depuis par des lectures et des discussions scientifiques.
   Le premier de ces essais qui proposent une vision non insulaire de la littérature anglaise nous transporte au début du XVIe siècle, avec une étude de L’Utopie de Thomas More (1516), ouvrage déroutant qui permet d’observer le Nouveau Monde à partir de l’Ancien et réciproquement. Ginzburg remet en question l’interprétation classique de Quentin Skinner, pour qui ce livre s’inscrit dans le genre bien précis de la théorie politique de la Renaissance en proposant « la meilleure forme d’État ».
   Analysant les paratextes, il relève que le titre intégral de la première édition présente l’ouvrage comme un « Libellus… festivus ». Ce n’est pas pour autant qu’il accepte de suivre l’invitation de C. S. Lewis à ne pas prendre le livre trop au sérieux. Montrant avec beaucoup d’habileté tout ce que le livre doit à l’inspiration de Lucien de Samosate et à ses opuscules Saturnalia, traduits de grec en latin par Érasme, l’ami de More, il nous convainc qu’il n’y a pas de réelle contradiction entre les éléments sérieux et les éléments comiques, voire carnavalesques, de L’Utopie, en dépassant les « perspectives incompatibles » mises en évidence par Greenblatt.
   Le deuxième essai est consacré aux enjeux idéologiques et surtout politiques qui se cachent derrière une discussion apparemment byzantine sur l’usage de la rime pendant la période élisabéthaine, c’est-à-dire à la fin du XVIe siècle et au tout début du XVIIe. Roger Ascham, tuteur de la reine Elizabeth et secrétaire latin de la reine Marie, veut proscrire la rime, qui aurait été introduite par des peuples barbares, et entend revenir au vers purement quantitatif des Grecs et des Romains, seuls garants de la civilisation et du raffinement. Alors s’élèvent des voix discordantes, comme celles de Sir Philip Sidney dans sa Défense de la poésie et de Samuel Daniel dans sa Défense de la rime. En fait la querelle des Anciens et des Modernes a déjà commencé et le refus du modèle classique conduit progressivement à une déclaration d’indépendance intellectuelle : l’Angleterre impérialiste s’affirme et devient une île.
   Le troisième essai nous fait faire un bond d’un siècle et demi, pour participer à une enquête passionnante sur les origines littéraires et philosophiques du roman de Laurence Sterne, La Vie et les opinions de Tristram Shandy (1760-1767). Ginzburg revient sur les modèles revendiqués par Sterne, Rabelais et Cervantès, pour remarquer qu’ils seraient inconcevables sans la redécouverte de Lucien par Érasme et Thomas More. Selon lui, l’explication habituelle de l’absence d’intrigue et du développement fantaisiste de ce roman par l’influence des théories de Locke sur la libre association des idées paraît trop courte. Reprenant à son compte les conclusions de F. Doherty établissant l’influence du Dictionnaire de Bayle sur le contenu du roman, il va plus loin en montrant que cette influence est aussi perceptible au niveau formel, dans les digressions, les obscénités et le traitement du temps.
   Le dernier essai se situe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Dans un premier temps, Ginzburg fait un travail de critique littéraire sur l’une des dernières nouvelles de Stevenson, conçue dans les îles Samoa, « La Bouteille endiablée ». Il en étudie les sources dans le mélodrame victorien, le folklore européen, le roman de Balzac, La Peau de chagrin, et réfléchit sur l’opposition entre l’art de Balzac, submergé par une masse de détails, et celui de Stevenson, cultivant l’omission et la concision. Puis il avance l’hypothèse que vingt-cinq ans plus tard, l’anthropologue anglais d’origine polonaise, Bromslaw Malinowski, a sans doute lu cette nouvelle, alors qu’il se livrait à un travail de terrain dans les îles Trobriand (en Mélanésie), et qu’elle a pu l’aider à comprendre le fonctionnement de la Kula, un vaste système d’échange complexe, dont Stevenson donnait une sorte d’équivalent romanesque.
   Au terme de cette réflexion, le lecteur découvre une conclusion qui l’éclaire sur le sens du titre de ce recueil. Grâce aux Dévotions de John Donne (1624), il sait déjà que « nul homme n’est une île », mais Ginzburg le conduit plus loin : « l’archipel de Stevenson et celui de Malinowski sont là pour nous rappeler que nul homme n’est une île, que nulle île n’est une île. » L’honnêteté intellectuelle pousse Ginzburg à reconnaître qu’il n’est pas en mesure de démontrer le lien qu’il propose ici (aveu de modestie déjà présent dans le premier essai et le troisième). Mais tout plaide manifestement en faveur des hypothèses qu’il avance. Comme l’on dit dans sa langue natale, « se non è vero, è bene trovato ». Alors, bravo l’artiste !



   Libération, jeudi 13 octobre 2005
   Pour Carlo Ginzburg, aucune littérature n’est insulaire
   Par Jean-Baptiste Marongiu

   Diverses traces, des plus manifestes au plus labiles, certaines biographiques, d’autres théoriques, laissent apparaître l’intérêt constant de Carlo Ginzburg pour la littérature et plus généralement pour l’espace commun de la lecture et de l’écriture. Sa mère Natalia était une romancière italienne célèbre ; son père, Leone, un génial critique littéraire, traducteur du russe, né à Odessa et assassiné par les Allemands dans une prison romaine en 1944 ; Carlo lui-même s’est essayé à quelques romans puis a bifurqué vers l’histoire, en gardant les exigences stylistiques d’un véritable écrivain. Cependant, c’est en historien qu’il porte ici son regard sur quatre cas de littérature anglaise, comme autant de moments où s’est posée la question du rapport entre la réalité et la fiction. En effet, le maître de la micro-histoire n’est pas de ceux qui pensent que l’on puisse réduire sa discipline à une simple fiction, à un récit, puisque, si les faits historiques ne prennent de véritable signification qu’une fois interprétés, ils existent néanmoins au-delà de la représentation que peut en faire l’historien et lui résistent même. Entre alors en compte la recherche d’une juste distance entre l’histoire et la littérature, le fait et sa théorie. Dans Nulle île n’est une île, Carlo Ginzburg reprend à nouveaux frais cette question du rapport entre le réel et l’imaginaire, mais à l’envers : il ne s’agit plus de souligner la dette de l’histoire envers le récit mais d’éclairer la façon dont la littérature, même quand elle se veut la plus éloigné du réel, se relie au monde qui la contient.
   Quoi de plus détaché de la réalité, de l’histoire et même du monde que LUtopie de Thomas More, le traité sur le régime politique d’une île qui n’existe nulle part et qui ne cesse de faire signe à une Angleterre en pleine mutation ? Ginzburg reconstruit l’arrière-plan de l’entreprise de More, le milieu intellectuel non insulaire et absolument européen qui non seulement la rend possible mais en est partie intégrante, notamment par la personne d’Érasme, le grand ami du chancelier. Un signe de piste, une trace, un mot parfois, suffit à guider un historien que passionne le détail et qui abhorre les théories comme les jugements sans preuves. Aussi, ce mot de festivus (joyeux, agréable, festif), présent dans le sous-titre de l’édition anglaise et disparu dans l’édition française, vient-il rappeler que ce traité de politique-fiction écrit en latin est, entre autres, un jeu de l’intelligence et que l’étrange projection dans un espace inexistant a le pouvoir de le river avec encore plus de force à son temps.
   À la fin du XVIe siècle, moins de cent ans après la parution de LUtopie donc, sir Philip Sidney semble, avec sa Défense de la poésie, prendre les plus grandes distances non seulement avec l’Europe continentale mais avec sa tradition littéraire, sur la question de la rime notamment. Mais loin d’un enfermement isolationniste, il s’agit là encore d’une ouverture, inédite dans sa radicalité, à d’autres possibles du poème, célébrant l’expansion commerciale et plus tard impériale de l’Angleterre aux quatre coins du globe. Au XVIIIe siècle, Laurence Sterne, de nouveau, s’ancre sans complexes dans la tradition littéraire continentale. D’ailleurs, son Tristram Shandy, rappelle Carlo Ginzburg, serait impensable sans Rabelais et Cervantes qui, eux-mêmes, n’auraient jamais existé sans la découverte de Lucien de Samosate par Thomas More et Érasme. Il arrive alors que ce roman retranché du monde réel ne cesse de l’interpeller par toutes sortes d’invites, voire de stratagèmes typographiques aussi spirituels que tactiles : « Le caprice despotique d’un narrateur qui ne connaît aucune limite se trouve ainsi contrebalancé par la part active que prend le lecteur à la production du texte. »
   Le texte et le monde, l’histoire et la fiction, la théorie et les faits : tous ces thèmes qui taraudent Carlo Ginzburg vont et viennent, dérivent partout dans Nulle île n’est une île. Réagencés, ils sont comme mis en abîme dans le quatrième essai. Saisissant, il est consacré à la rencontre improbable (mais qui a eu lieu dans les eaux polynésiennes et loin de l’Angleterre), de certains écrits de Robert Louis Stevenson (un bon quart de siècle après sa mort en 1892) par Bronislaw Malinowski, un tout jeune Polonais qui cherche et qui n’a encore rien trouvé de ce qui fera sa renommée parmi les fondateurs britanniques de l’ethnologie. Pourtant, les faits sont là sous le nom de kula, cette circulation de femmes, bijoux, objets, animaux, échangés avec des coquillages sans valeur autre que symbolique. Clé de voûte et clé interprétative d’une société de milliers d’îles, la kula crève les yeux, mais Malinowski ne peut pas la voir car il lui manque tout simplement une théorie adéquate, qui lui viendra peut-être de la lecture d’une nouvelle de Stevenson : La Bouteille endiablée. Dans le récit aussi il est question d’une circulation des biens en pure perte, puisque ladite bouteille ne donne un bonheur durable à son acquéreur que s’il parvient à la revendre à un prix moindre que son prix d’achat. Ce qui pose des problèmes insolubles quand on se rapproche de la gratuité, vu que le don a été, au préalable, formellement interdit.
   Comme l’île, un homme n’est jamais une île, car s’il l’était, il ne pourrait s’extraire du même, c’est-à-dire d’une identité immuable, sans devenir, et donc mortifère, semble dire Carlo Ginzburg, poursuivant ainsi son archéologie de l’altérité.