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  L’Objet du siècle

  Gérard Wajcman

  256 pages
14,50 €
ISBN : 2-86432-299-4

Résumé

     Et s’il venait à l’esprit de désigner parmi tous les objets du monde celui qui serait l’Objet du XX e siècle ?
     L’Objet Moderne ? Que dans ce siècle de triomphe des objets on se tourne d’abord vers l’art, ce n’est pas pour faire joli, mais parce que les œuvres d’art sont des objets un peu spéciaux : des objets qui pensent et qui font voir – spécialement ce que c’est qu’un objet. Un genre de lunettes intelligentes.
     Et ce que des œuvres inaugurales de l’art de ce siècle nous découvrent – merci Duchamp ! vive Malevitch ! –, c’est une chose assez curieuse, des objets tout tissés d’absence, au point qu’objet et absence d’objet ce serait presque tout un. On dira que l’absence ce n’est pas vraiment un objet, pas comme une chaise ou un ours en peluche. Objet subtil, mal visible, peut-être, mais qui niera qu’on s’y cogne parfois durement ? Et comment ne pas buter contre le fait qu’au cœur même de ce siècle se sont dressées des usines à absence, conçues pour fabriquer de l’absence comme des savonnettes ? Auschwitz & Co.
     Que le siècle de l’objet aura autant été le siècle de l’absence, voilà l’idée. Que l’art nous montre ça, voilà le soupçon.
     Nos sociétés font tout pour nous distraire. C’est gentil. Fermez les yeux, telle est l’invitation au sommeil dont elles nous bercent. Je tiens que l’art de ce temps convie à autre chose : à ouvrir l’œil, et regarder le siècle. C’est dur, mais juste.



Extraits de presse

    Article de Catherine Kintzler


     Le Point, 20 février 1999
     par Bernard-Henri Lévy

     Quel rapport entre Auschwitz et le Carré noir sur fond blanc de Malevitch ? Quel est ce siècle qui commence avec un « ready made », de Marcel Duchamp et s’achève avec le Shoah, de Claude Lanzmann ? Qu’est-ce que l’absence ? Le rien peut-il s’incarner ? Le vide d’image et d’objet peut-il, doit-il, prendre corps ? Qu’est-ce qu’un âge de la conscience qui aura été, du même mouvement, celui de l’Absence et de l’Objet, du rien à voir et de l’approche, de l’infigurable et de la figure ? Imaginons qu’il faille désigner l’Objet par excellence de ce siècle : la minijupe, le drapeau de l’ONU, l’atome, un comprimé de pénicilline, l’Empire State Building, un presse-purée, une boîte de Coca, une ligne de coke, une brebis clonée, ou bien... ? Qu’est-ce qui est plus fort que les ruines ? L’art a-t-il changé après les chambres à gaz – et en quoi ? Qu’est-ce qu’un monument invisible ? Un trou noir ? La nuit en plein jour ? La mort industrielle ? Un corps, et un nom, perdus ? L’art moderne ? L’objet impensable ? Une grande œuvre (Malevitch encore et son autre « carré noir », mais sculpté celui-là, et en plâtre) est-elle une énigme ou une réponse ? En quoi Shoah (le film de Lanzmann, toujours) n’a-t-il rien de commun avec, mettons, Nuit et brouillard ? Son vrai débat avec Spielberg ? Avec Godard ? Avons-nous le droit, et pourquoi, de dire qu’il s’agit d’une « œuvre d’art sur la Shoah » ? L’Oubli est-il un crime ? La Mémoire un devoir ? Pourquoi le centre d’un siècle qui fut celui de l’image reste-t-il hors de toute image ? Trop d’obscurité ou trop de lumière ? Ceci est-il une pipe ? Une machine ? Un carré logique ? Est-ce le fond blanc qui produit le carré noir, ou l’inverse ? Nie-t-on avec les mots, ou sans mots ? Qu’est-ce qu’un événement sans témoins ? Un désastre sans regard ? Un premier regard ? Le regard des absents ? Une sépulture ? Un crime parfait, déjà effacé lorsqu’il se commet ? Un spectateur ? Un trompe-l’œil ? Une œuvre d’art est-elle un objet de pensée ? Malevitch, Duchamp, Lanzmann sont-ils des « artistes lacaniens » ? Y a-t-il un rapport, et lequel, entre « l’objet (a) » de Lacan et « l’objet de-l’art » au XX e siècle ? Qui sont ceux qui, en un mot, font comme si le XX e siècle n’avait été qu’un songe, une hallucination, un leurre ? Et qui œuvre, donc, dans le sens inverse : un siècle qui « nous regarde » et un art qui, en ce siècle, aurait perdu sa « belle vertu consolatrice » ? Ces questions – et quelques autres – sont au cœur d’un des livres les plus étonnants du moment : L’Objet du siècle, de Gérard Wajcman. J’invite, toutes affaires cessantes, à le lire.

 

     Marianne, 11 janvier 1999
     par Maurice Szafran

     À propos de l’art moderne, de sa place dans l’évolution culturelle, de ses apports et de ses (incontestables) dérives, les polémiques sont multiples et trop souvent « excommunicatrices ». Quelques-uns se souviendront des attaques insupportables portées par notre confrère du Monde Philippe Dagen contre tous ceux qui, dans ce journal notamment, ne portent pas aux nues toute œuvre dite « moderne ». Voilà pourquoi il faut faire l’effort de se plonger dans le livre de Gérard Wajcman, L’Objet du siècle. Parce que l’auteur, refusant avec hauteur le jeu trop souvent vain de la polémique, tente d’articuler le XX e et l’art de ce siècle. Le XX e siècle, celui d’Auschwitz. Donc réfléchir sur le visible, l’invisible, l’absence et la mémoire. Wajcman s’y essaie, d’une époustouflante façon.
     L’auteur articule sa démonstration autour de quatre œuvres, toutes essentielles : une sculpture (de Duchamp), une peinture (de Malevitch), des monuments élevés en Allemagne par Gerz et, enfin, un film, Shoah (de Claude Lanzmann). Et cette question, obsédante, qui vient et revient sans cesse : comment « faire de l’art » après Auschwitz ? Et Wajcman d’écrire quelques pages éblouissantes sur le film de Lanzmann, sur ces images qui montrent « l’absence qui creuse et qui habite le monde ».
     Ce livre mérite qu’on s’y arrête, qu’on s’y attelle, qu’on y réfléchisse. Car il nous aide. C’est si rare.

 

     Le Monde, 18 décembre 1998
     par Robert Redeker

     Attention, livre souverain ! À un moment où, dans une posture réactionnaire désireuse d’effacer le siècle, certains intellectuels dénigrent l’art moderne, et où les défenseurs de ce même art répliquent à ses contempteurs avec virulence, Gérard Wajcman, ignorant superbement ces basses polémiques, propose, avec son livre, L’Objet du siècle, une analyse lumineuse basée sur l’exhibition de l’articulation entre ce qu’est le XX e siècle et ce qu’est l’art de ce siècle. Sa démarche s’appuie sur la réflexion au sujet de quatre œuvres remarquables : La Roue de bicyclette, de Duchamp, Carré noir sur fond blanc, de Malevitch, les Monuments, de Gerz, et enfin, éclairant tout l’art du siècle derrière lui, le film de Claude Lanzmann, Shoah.
     Quel est l’objet de ce siècle qui s’apprête à s’éteindre, et dont Auschwitz, usine de l’absence, fut le cœur invisible ? Pour Wajcman, cet objet ne peut être tiré que d’une œuvre d’art – ou plutôt d’« une œuvre-de-l’art » dans la mesure où, à la question de Heidegger « Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? », il substitue : « Qu’est-ce qu’une œuvre-de-l’art ? ». En effet, dès lors que l’on est assuré que « l’art n’existe pas », que « tout l’art se renferme dans ses œuvres », il devient plus pertinent de parler des œuvres-de-l’art plutôt que des œuvres d’art.
     Le premier ready-made (rdm) de Duchamp, ce « tueur de choses en série », date de 1913. Contrairement à la plupart des critiques, Wajcman soutient que, au lieu de rejeter l’objet, la pratique des rdm le vide : c’est l’objet, mais montré comme inutile, inutilisé, comme non identique à soi, signé (l’œuvre étant un objet quelconque plus la marque d’un sujet quelconque). L’art est la relation qui engendre dans le même mouvement l’œuvre, l’artiste et le spectateur (le « regardeur », dit Duchamp) d’« œuvres sans » (roue de bicyclette sans pneu, pelle à neige sans neige), les rdm, Duchamp ouvre l’art moderne en introduisant du vide, en se faisant créateur de vide, en jouant sur l’ambivalence entre art et déchet. Reconnaissons dans le rdm « ce qui fait voir le manque essentiel qui habite et soutient tout objet ». Cette Roue de bicyclette figure l’origine matricielle et énigmatique de l’art moderne comme l’hystérie et Anna O. figurent celle de Freud et de la psychanalyse.
     Le premier Carré noir sur fond blanc de Malevitch date de 1915. Et si ce carré, dans le tableau, était une sculpture, un rdm ? Wajcman en défend l’hypothèse. Tableau qui peint l’absence d’objet, dont l’absence est l’objet peint. À partir de lui, sorte de tableau prophète, la peinture n’est plus vouée qu’à un seul objet : l’Absence. Finalement, le Carré noir suggère que c’est l’illusion que montre la peinture – « montrer ce qu’est l’illusion en vérité ». En 1923 apparaît chez Malevitch un autre Carré noir, peint celui-ci sur un bloc de plâtre nu. Voyons-y une volumétrisation du précédent, un tableau-bloc qui met en œuvre le nœud liant architecture et peinture ; du coup, on peut interpréter le premier carré comme une fenêtre : baisser le rideau sur l’illusion fait voir l’illusion elle-même et, par là, c’est « une fenêtre non plus illusoire mais réelle, ouverte réellement sur le monde réel », c’est-à-dire sur l’Absence. Cet art, que l’on dit abstrait en le mécomprenant (s’imaginant qu’il est le congé donné à l’objet au profit de l’idée), fabrique de la pensée matérielle, est instrument de vérité et vise le réel à saisir comme manque.
     Ayons à l’esprit les monuments de Gerz à Hambourg, à Sarrebruck, à Biron. Il n’y a rien à voir en eux, monuments invisibles qui exhibent la disparition, qui effacent leurs propres traces, qui, par ce truchement, dégèlent la mémoire, la faisant passer de la pétrification des monuments et musées à la mémoire vive des regardeurs. On ne peut comprendre quelque chose à Gerz, ce « peintre sur mémoire », qu’en rapprochant sa démarche du film de Claude Lanzmann, Shoah. L’art moderne : un art hors visuel visant le réel, s’installant au cœur invisible du visible et dont l’objet est l’absence. Duchamp, Malevitch, Gerz, Lanzmann, sont à inscrire dans cet espace-là.
     Les pages de Wajcman sur Shoah (ce film étant le « portrait exact de l’objet de ce siècle », l’absence) sont fortes et belles. Avec Shoah, la fenêtre du Carré noir sur fond blanc donnant sur l’absence ouvre sur la nuit du siècle au cœur de son jour. Les usines à cadavres que furent les camps d’extermination fabriquaient aussi autre chose que des morts : l’oubli des morts. L’effacement de leur trace, de leur nom, tentant ainsi de perpétrer un crime s’effaçant à mesure qu’il se commettait. La mémoire : le déchet des camps. Paradoxe : au siège qu’on dit être celui du cinéma, son centre, son soleil noir, Auschwitz fut sans image. Lanzmann tire toutes les conséquences de cette absence d’images : voir le film change chaque spectateur en témoin de l’absence (que nulle image ne peut montrer) quant à l’impensable et l’irreprésentable. Devant Shoah, qui est un film au présent, moins sur ce qui a eu lieu que sur « l’absence qui creuse et qui habite le monde », nous regardons l’absence. Finalement pour Wajcman, faisant voir l’objet du siècle, œuvre-de-l’art essentielle, le film Shoah « se montre réellement le socle sur lequel repose le monde ».
     De la Roue de bicyclette à Shoah – « une œuvre d’art sur cette chose sans regard » –, le fil est tracé en toute rigueur. Avec Auschwitz, l’objet-de-l’art moderne qui fait également office d’objet du siècle, l’Absence, devient un tragique soleil noir, « un désastre absolu absolument sans un regard », que seul le film de Lanzmann ose regarder. Voici un livre unique, clairvoyant, écrit pour mettre en déroute l’impératif catégorique de la société de distraction dans laquelle nous vivons : fermez les yeux ! Un livre souverain.

 

     Le Monde, jeudi 3 décembre 1998
     par Gérard Wajcman

     « Saint-Paul » Godard contre « Moïse » Lanzmann ?
     
Pour certains, le temps serait enfin venu d’abattre une ultime Bastille, de se libérer du « dernier tabou » dans ce monde. Ainsi s’exalte Charles Najman dans Libération (19 novembre). Contre quels censeurs ? Le ministère de l’Intérieur ? Le Vatican ? Non : ceux que le film de Benigni ne fait pas rire et pour qui la représentation de la Shoah pose un problème. Se portant en tête de manif, il se place sous l’autorité d’un propos de Jean-Luc Godard qu’il brandit comme le drapeau de la lutte cinématographique finale : « Il ne faut pas empêcher les gens de filmer. » J.-L. G. faisait spécifiquement allusion aux camps et aux chambres à gaz (Les Inrockuptibles, 21 octobre).
     Mettons au compte d’une simple dérive langagière ce glissement qui fait passer ceux qui penseraient que « c’est infilmable » pour des « empêcheurs » de filmer. Benigni ou Spielberg semblent avoir été assez peu « empêchés » par Claude Lanzmann ou Adorno, tous deux mariés par J.-L. G. pour l’occasion, et dénoncés comme les empêcheurs en chef ; l’un est l’auteur du film Shoah, l’autre, philosophe, mort en 1969, s’était interrogé sur la possibilité de la poésie après Auschwitz.
     Si on s’en tient là, si on place la question sur le terrain des droits – on a bien le droit de filmer ce qu’on veut ! –, si on ne voit là qu’une enivrante montée au front contre l’oppression, tout est simple : on a toujours raison. Qui ne se rangera derrière une banderole « À bas la censure ! » ? Quelle censure ? Et est-ce bien la liberté de création qui préoccupe J.-L. G. au sujet de la Shoah ? J’ai la sensation qu’il fait mine de s’en prendre à une supposée politique des images pour faire passer une autre camelote, une vraie théologie. Une théologie de l’image. Ni nette ni neuve.
     Juste une phrase de Godard dans cet entretien récent : « [...] Je pense que si je m’y mettais avec un bon journaliste d’investigation, je trouverais des images des chambres à gaz au bout de vingt ans. » Sous ses dehors lisses et sans malice, cette idée empoisonne. Je ne l’aime pas. Pour tout dire, elle m’inquiète. Une phrase pas juste.
     Évidemment, je ne discute pas la question de savoir s’il y a ou non des images des chambres à gaz. Je n’en sais rien. Et, même s’il y a de puissantes raisons de penser que non (parce que, malgré ce que J.-L. G. suggère de « leur manie de tout enregistrer », les nazis se sont préoccupés de ne laisser aucune trace et avaient soigneusement interdit toute image ; parce qu’il n’y avait pas de lumière dans les chambres à gaz ; parce que, cinquante ans après, on aurait retrouvé déjà un petit bout de quelque chose, etc.), on est parfaitement en droit d’en faire l’hypothèse. Seulement voilà : supposons qu’on mette la main dessus, qu’est-ce que ça changerait ?
     Ce qui me soucie ? Pourquoi J.-L. G. paraît-il, lui, si convaincu que de telles images existent ? Pourquoi lui semble-t-il presque nécessaire qu’il y en ait ? Et puis, si de telles images existent, est-ce qu’elles montreraient ce que fut, réellement, la « solution finale » ? Est-ce qu’il est du pouvoir d’une image de nous faire voir, vraiment, l’horreur ? Tout simplement, qu’est-ce que ça prouverait de plus ?
     Parce qu’il faut prouver ?
     C’est pourtant dans une logique de la preuve que se tient J.-L. G. Déjà, en 1985 : « Les camps, ça a été filmé sûrement en long et en large par les Allemands, donc les archives doivent exister quelque part, ça a été filmé par les Américains, par les Français, mais ça n’est pas montré, parce que si c’était montré, ça changerait quelque chose. Et il ne faut pas que ça change. On préfère dire : Plus jamais ça » (L’Autre Journal, n° 12, janvier 1985). Ce que ça changerait, selon - G. (laissons là l’aspect légèrement X-Files des puissances qui nous cachent un lourd secret) ? Il donne une réponse dans ce même entretien : on montre une seule image des camps, et « Vergès, il n’existe plus après ». Je tiens J.-L. G. pour un grand artiste, donc un profond penseur, mais l’avocat Jacques Vergès désintégré par l’exhibition d’une photo des chambres à gaz, confondu par une preuve visible... Disons que tant d’innocence ou d’aveuglement désarme. On supposera ainsi que si Vergès a été l’avocat de Carlos, c’est qu’il n’y eut jamais aucune image des massacres terroristes, de Munich ou d’ailleurs, que s’il avait vu des photos de Jean Moulin ou des enfants d’Izieu, il n’aurait jamais accepté de défendre Barbie, etc.
     Les opticiens-lunetiers avaient leur slogan : La vue, c’est la vie. Jean-Luc Godard a le sien : L’image, c’est la vérité.
     Les chambres à gaz ont existé. Je le sais. Pourtant, je ne les ai jamais vues. je ne les ai pas vu fonctionner. J’ai vu les traces, j’ai vu des lieux, j’ai vu des images des crématoires ouverts, j’ai vu des reconstitutions des chambres à gaz, mais les hommes, les enfants, les femmes courant nus dans les couloirs, poussés dans les douches, mourant asphyxiés en grimpant les uns sur les autres, je ne les ai jamais vus. Pourtant, je sais que cela a eu lieu. Je le sais comme tout le monde le sait – hors ceux qui ne veulent pas le savoir, comme nous savons qu’il y a des milliards de galaxies dans un univers infini sans les avoir jamais vues.
     Je sais que les chambres à gaz ont eu lieu parce qu’il y a des témoins, des preuves aussi. Pas d’images, mais une infinité de paroles accumulées, privées ou publiques, des victimes ou des bourreaux.
     Comment sait-il, lui, J.-L. G., qui pas plus que moi n’a vu ces images, comment sait-il, aujourd’hui, que les chambres à gaz ont eu lieu ? Sa certitude ne repose-t-elle que sur cette conviction qu’il ne peut pas ne pas y avoir d’images ? Parce que si c’est ainsi, alors on va droit à cette conclusion : et si – simple supposition – il n’y avait vraiment pas d’images, est-ce que la conviction sur les camps pourrait en être changée ? Avec ce credo qu’il y a quelque part des images, J.-L. G. ouvre – j’ose le croire, malgré lui, contre lui – la possibilité d’un raisonnement délétère : si, après vingt ans, vingt siècles de recherches, on constate qu’il n’y a décidément aucune image de ce qui doit forcément avoir une image, est-ce que cela ne suffit pas pour faire droit, raisonnablement, au soupçon qu’après tout cela pourrait bien ne pas avoir existé ?
     J.-L. G. professe une étrange religion de l’image dont le cinéma serait le lieu de culte. Une autre idée se répète chez lui : celle d’un péché originel du cinéma qui aurait annoncé les camps (il cite alors, assez obscurément, La Règle du jeu et Le Dictateur), mais qui ne les a pas montrés. Les « Allemands », les « Américains », les « Français » les ont filmés, mais le cinéma pas ; il a « manqué à son devoir », il a « failli » - les mots sont de lui. D’un côté, un pouvoir coupable de cacher des images, de l’autre le cinéma coupable de n’en avoir aucune.
     Selon la doctrine de l’Église de la Sainte-Image, ce serait La Liste de Schindler contre Shoah, pour Spielberg contre Lanzmann. J.-L. G. accuse Lanzmann de ne rien montrer, de ne rien vouloir montrer, et, sans doute, de servir ainsi les intérêts de ceux qui ne veulent rien changer. Ne rien représenter de la Shoah n’est pas un choix libre mais forcé. Il n’est pas question d’interdit – au nom de quoi ? C’est simplement qu’il y a des choses impossibles à voir. Au regard de l’horreur, Shoah réalise une proposition qui paraphrase Wittgenstein : « Il y a des choses qu’on ne peut voir. Et ce qu’on ne peut voir, il faut le montrer. » En cela, chez Lanzmann, l’art du cinéma noue intimement l’esthétique et l’éthique. Avec une seule volonté : regarder l’horreur en face. Sans image, parce qu’il y a quelque chose que l’image ne peut transmettre, qui l’excède, quelque chose de réel. C’est le cœur de l’affaire. Si on tient cela, alors toute tentation de représenter ne peut qu’être mesurée à cette aune : quelle que soit la qualité des intentions, fabriquer des images de la Shoah reviendra toujours peu ou prou à amadouer, à trivialiser le crime qui, dans sa monstruosité, ne peut avoir d’image. Qu’on le veuille ou non, toute image de l’horreur amène au fond une certaine humanisation de l’horreur, une distance (les films dits d’horreur sont fondés là-dessus), une certaine consolation aussi. C’est pourquoi Lanzmann ne peut que montrer cela, sans image. Parce que ce crime est aussi sans rémission.

     Est-ce que J.-L. G. se figure Lanzmann en Moïse descendant à nouveau du Sinaï pour apporter dans le XX e siècle, adorateur de veaux d’or électroniques, la loi de l’interdit de la représentation ? J.-L. G. le protestant serait-il, lui saint Paul ? Saint Paul contre Moïse, tel est le match qui semble l’occuper. Le match du siècle ?
     Lanzmann n’est pas Moïse, mais un artiste, qui fait ce qu’il doit. Mais pour J.-L. G., c’est comme si Shoah, par sa seule présence, « regardait » tout le cinéma, une sorte d’œil hugolien dans le tombeau d’un cinéma coupable depuis cinquante ans d’être traître au réel – c’est lui qui le dit. On comprendrait alors que J.-L. G. ne puisse regarder en face le film qui regarde le siècle en face. Parce que, s’il y a Shoah, alors il n’y a pas d’image à venir, pas de salut. Alors, adieu saint Paul, l’annonciateur de l’image, adieu saint Jean, le précurseur de l’Esprit visible, adieu saint Luc, portraitiste de la Vierge. Adieu saint Jean-Luc. Adieu l’artiste ?



Télévision

     « Un livre, des livres », de Monique Atlan, sur France 2. Diffusion le 7 mai à 12 h 20, 17 h 10 et 22 h 30.