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  L'Œil nu

  Yoko Tawada

  Roman.
Traduit de l'allemand par Bernard Banoun.

  208 pages
13 €
ISBN : 2-86432-449-0

Résumé

Une jeune Vietnamienne, passée à l’Ouest malgré elle un peu avant la fin du régime communiste, se retrouve à Paris sans papiers, sans domicile fixe.
Livrée au hasard des rencontres, ne sachant pas le français, elle cherche à rejoindre un monde dont elle ignorera pendant plusieurs années qu’il a disparu.
Heureusement pour elle, il y a les films de Catherine Deneuve…



Extrait du texte

Une mélodie ondoie sur l’écran, mon champ de vision est recouvert par la surface trouble de l’eau. Des hommes et des femmes, apparemment vietnamiens, manœuvrent les rames et gouvernails de bateaux ailés comme des dragons. Quelques secondes seulement passent et déjà votre nom apparaît, en caractères roses. C’est comme toujours le sommet du film, à couper le souffle. Avant que le titre ne soit dévoilé, avant que ne commence l’histoire, votre nom doit surgir du fond des mers. Sans ce nom, pas d’actrice, sans actrice, pas d’Éliane Devries censée avoir vécu en Indochine, sans Éliane, pas d’histoire à raconter. Sauf à Paris, sur l’écran, jamais je n’ai vu de pays qui se nomme Indochine.
La voix off était la vôtre. Je ne comprenais pas ce qu’elle racontait, mais je la reconnaissais. Et comme je ne comprenais pas le contenu, la voix était là pour elle-même, pleine d’assurance, souple dans ses accents et ses graves. J’y entendais respirations et frictions, soupirs, parfois aussi une brûlante chaleur faite voix. C’était la première fois que vous parliez dans un film avant même de vous montrer. Votre voix venait des vagues, des voiles, du vent, des hévéas.
Avant le début de l’histoire, quelqu’un est mort. Votre voix parle, semble-t-il, de cette personne défunte. Éliane, vêtue de deuil, est debout devant un autel, le visage encadré d’un voile noir. À son côté se tient une fillette qui n’a pas plus qu’un tiers de sa taille. La fillette, sans lever les yeux, saisit la main d’Éliane comme si ce droit allait de soi. Le visage de la fillette, si jeune qu’on croirait pouvoir discerner sur sa peau les marques des langes, a pourtant déjà une dignité.
Éliane et la fillette ne peuvent être du même sang. La fillette ressemble beaucoup à quelqu’un. Je n’en crois pas mes yeux, mais c’est bien à moi qu’elle ressemble, telle que je suis sur une ancienne photo datant de mon enfance. Les parents de la fillette sont morts, je suppose, et Éliane l’a adoptée. Les vêtements et l’atmosphère de la cérémonie révèlent la position sociale élevée des défunts.


Extraits de presse

   Le Magazine littéraire, janvier 2006
   par Tâm Van Thi

   Yoko Tawada, née à Tokyo en 1960, vit aujourd’hui à Hambourg. Lors de notre entretien, elle explique comment, voyageant il y a plus de vingt ans par le Transsibérien, à la recherche de la manière dont « les gens vivaient avec leur langue », elle a découvert en Allemagne une nouvelle façon de manier les mots. Depuis, entre allemand et japonais, idéogrammes et alphabet latin, elle compose une œuvre double. S’accommodant de ces systèmes d’écriture et de pensée différents, elle s’essaye pour la première fois, dans L’Œil nu, à la rédaction simultanée dans les deux langues. D’où un texte enrichi par les frictions de deux logiques linguistiques souvent antagonistes, la structure et la consonance de chaque langue dictant à l’auteur un récit différent.
   Dans son œuvre, Yoko Tawada raconte inlassablement son périple entre l’Asie et l’Europe ainsi que sa condition d’immigrée. Train de nuit avec suspects (prix Tanizaki 2003) nous entraîne ainsi de Pékin à Paris en passant par Zagreb ou Bombay, chaque chapitre, « chaque voiture », dit-elle, étant dédié à l’une de ces destinations. Mais chez Tawada, l’issue nous surprend toujours : le train nous entraîne ici dans des circonvolutions déroutantes, où, dans le demi-sommeil et la pénombre, l’identité de chacun, à commencer par celle de la narratrice, demeure à jamais suspecte. Jouant sur la dualité de l’âme et du corps, sur l’ambiguïté profonde du japonais (où il n’y a pas de « vous » et de « tu », mais anata : « celui d’en face »), ce livre, écrit à la deuxième personne et adressé à un personnage indéterminé, nous emporte dans les errances chamaniques de l’esprit tandis que le corps écrit, immobile, du côté de Hambourg.
   De même dans L’Œil nu. Venue en 1988 pour une conférence de jeunes communistes en RDA, une jeune Vietnamienne passe contre son gré de l’autre côté du rideau de fer. Lorsqu’elle décide de s’enfuir, un train attrapé par hasard dans la nuit ne l’emporte pas à Moscou, comme elle l’espérait, mais à Paris, dont elle ignorait jusqu’ici l’existence. Sa survie dans la capitale française, elle la devra à une certaine C., dans laquelle on reconnaît aisément Catherine Deneuve, et à ses films qui donnent leurs noms aux treize chapitres de L’Œil nu.
   Pour Yoko Tawada, les choix de carrière de l’actrice française se situent dans une continuité, lui traçant une vie fictive parallèle, une ombre portée dans laquelle Tawada voit la figure de l’étrangère. Entre sa condition d’immigrée dans Répulsion et ses fantasmes inavouables dans Belle de jour, C., être de la frontière, happe la jeune Vietnamienne dans les salles obscures, jusqu’à s’inscrire dans sa vie comme sa plus proche confidente, jusqu’à permettre à celle-ci d’oublier pour un moment la fracture Est-Ouest. En effet, C., par son étrangeté et son caractère irréel, permet de dépasser le clivage tracé par trois autres « C » : ceux du communisme, du confucianisme et du capitalisme.
   Ode aux déplacés de ce monde, l’œuvre de Yoko Tawada apparaît comme un objet insolite et fascinant dans la littérature contemporaine. Jouant du mélange des genres, elle emporte le lecteur dans des voyages picaresques modernes, où le fantastique prend immanquablement la suite du quotidien. Chaque livre s’annonce comme une suite vertigineuse de trompe-l’œil, mais comme elle le dit elle-même : « Savoir n’est pas le plus important. Rechercher l’est bien plus. »



   Indications, 2005
   D’Europe et d’Asie à la fois
   par Catherine Daems

   Ce roman d’un seul tenant (quoique divisé, comme Train de nuit avec suspects, en treize chapitres : y aurait-il un sens magique à l’emploi de ce chiffre ?) expose une identité fragilisée, la difficulté d’arriver à bon port, ou de savoir quelle destination scellera notre destin ! Que fait cette très jeune belle Vietnamienne arrivée à Paris à la suite de malentendus, de trahisons et d’erreurs ? Elle n’y connait personne et ne comprend pas le français. Tout ce qu’elle désire, c’est de rentrer chez elle, à Ho Chi Minh Ville, ou Saigon, dans le monde communiste de son pays... Sur un plan, le roman raconte les démêlés de l’héroïne avec son ahurissante vie quotidienne de clandestine malgré elle, ses espoirs de retour et ses projets d’avenir, ses rencontres avec le monde capitaliste et avec les personnages plus ou moins errants qu’elle en vient à côtoyer. L’héroïne de L’Œil nu a désespérément besoin de trouver des modèles. Pourtant, ce besoin n’est jamais énoncé. Simplement, les treize chapitres portent le titre de films dans lesquels a joué Catherine Deneuve. Le personnage retourne chaque après-midi au cinéma voir le visage de son actrice favorite et médite sur ses rôles. Ils sont pour elle l’expression même de la réalité. Les films décrits éclairent évidemment ce qui est en train de se passer dans la vie ou la tête de l’héroïne, et le construisent, en même temps. Ainsi, le personnage est employé comme cobaye humain pour mettre au point de nouveaux produits cosmétiques dans une clinique privée. Elle est fière de payer son entrée au cinéma avec de l’argent qu’elle a gagné elle-même, mais s’inquiète pour son sang : « De même que tout film a une fin, mes réserves de sang finiraient sûrement par s’épuiser. On avait beau manger de la viande à moitié crue, boire du jus de tomate, ingurgiter du bortsch rouge vif, mordre à pleines dents dans les grenades, nul ne pouvait empêcher que le sang se raréfie toujours plus. » On ne s’étonnera pas de lire ensuite ces lignes adressées à Catherine Deneuve. « Dans ce film vous vous appelez Miriam. Miriam est vampire. » Un peu plus loin, le monologue intérieur s’enrichit d’une notation politico-culturelle. « Au Viêt-Nam, les vampires n’existaient que par métaphore. Les intérêts de la dette, par exemple, étaient considérés comme des vampires, puisqu’ils ne cessaient d’engraisser en suçant le sang du peuple. On appelait également vampires les entrepreneurs privés ou les trafiquants de drogue. » Et la queue pleine d’ironie de ce paragraphe : « À Paris en revanche, plus exactement dans les cinémas, les vampires étaient des vrais. » L’auteure ne s’appesantit jamais sur les sentiments qu’éprouve son personnage, ni sur l’angoisse qu’elle ressent (comme toute Japonaise qui se respecte ?). Son ton reste toujours impeccablement distant, même lorsqu’elle raconte des situations qui justifieraient amplement l’empathie, distant et presque un peu rêveur, ce qui peut faire parfois exploser son ironie. Au lecteur de remplir les vides s’il le désire, d’ajouter du pathos, de se rendre compte par exemple qu’il est scandaleux d’utiliser un cobaye humain. On l’oublierait, tant le livre présente sobrement la chose, n’ajoutant aucun commentaire moral à l’enthousiasme de la petite clandestine débarquée à Paris et trouvant enfin un travail qui ne nécessite aucun papier ni aucune formation. L’Œil nu, comme d’ailleurs Train de nuit avec suspects offre humour, sagesse, et poésie. Il est salutairement déroutant comme tout ce qui vient d’ailleurs et qu’il ne suffit pas de consommer. Seul regret la fin de ce second roman est frustrante parce que trop allusive.



   Madame Figaro, samedi 22 octobre 2005
   par Clémence Boulouque

   Juste avant la chute du communisme, une brillante étudiante de Hô Chi Minh-Ville est invitée à Berlin pour une conférence sur « le Vietnam victime du capitalisme américain ». Pour son premier voyage à l’étranger, la ville allemande et ses habitants laissent la narratrice savoureusement perplexe. Cousine du Persan de Montesquieu, huron vietnamien en RDA, elle se moque doucement de tout – aussi bien d’elle que d’un entourage étrange comme peuvent l’être des groupes de rock, version Berlin-Est, avec un chanteur aux « chaussures étroites, pointues et blanches comme une sorte de tofu qui se mange en dessert en Chine ». À l’hôtel, peu avant de prononcer son discours, elle croise un jeune homme qui la soûle, la kidnappe et la fait passer à l’Ouest malgré elle. Parlant uniquement le russe, elle peine à se faire comprendre de quiconque, tente tout de même de fuir et croit prendre un train pour Moscou, qui l’emmène en réalité vers Paris. Pour trouver son chemin dans ce monde de malentendus, d’expédients et de rencontres de hasard, la narratrice désemparée voudrait « appeler Hô Chi Minh et Confucius », mais, à défaut, elle se réfugie au cinéma et dans l’adoration de Catherine Deneuve. Et c’est la filmographie de l’actrice qui noue le roman: en un chapitre par film, de Tristana à Dancer in the Dark et, bien sûr, Indochine, la jeune fille s’adresse à son héroïne pour lui raconter sa propre histoire, en un hommage mordant et touchant.



   Libération, jeudi 13 octobre 2005
   Une voix peut en cacher une autre
   Par Jean-Baptiste Harang

   Deux romans de Yoko Tawada se croisent en librairie, L’Œil nu, traduit de l’allemand (Japon), Trains de nuit avec suspects, traduit du japonais (Allemagne). Une voix peut en cacher une autre

   Opium pour Ovide (Verdier, 2002), le deuxième des quatre livres traduits en français de Yoko Tawada, nous est précieux à deux titres : d’abord, mais dans notre position cela n’est guère avouable, nous ne l’avons pas lu et l’on doit toujours se réjouir d’avoir un livre de Tawada devant soi. Et surtout, à la page du titre, on peut y deviner le secret de Yoko Tawada, un secret probablement dévoilé là par inadvertance, puisque les livres suivants ne le répètent pas : « Traduit de l’allemand (Japon) ». On en a vu d’autres, de l’anglais du Canada, du portugais du Mozambique, de l’espagnol de Panama, mais de l’allemand du Japon, c’est la première fois. On se demande quel méandre de la grande Histoire a bien pu laisser vivante au Japon une communauté, même minuscule, même discrète, une communauté dont la langue vernaculaire serait l’allemand (scories alliées de naguère), il y a bien, me direz-vous, des villages hellénophones en Corse et des paroisses islandaises près de Winnipeg au Canada. Et Yoko Tawada à Hambourg. Sauf que Tawada écrit non seulement en allemand (Japon) mais aussi en japonais (Allemagne), qu’elle a publié une quinzaine de livres dans chacune de ces deux langues, sans compter ceux qu’elle traduit de l’une à l’autre, et d’autres qu’elle ne veut pas traduire parce que tous les anges ne sont pas nés pour traverser le miroir.
  Les deux livres publiés cet automne aux Éditions Verdier vont l’amble, chacun sur sa rive d’un même fleuve, Trains de nuit avec suspects, qui s’appelait naguère Yôgisha no yakôresha, du temps où il paraissait en japonais aux Éditions Seidosha à Tokyo, et L’Œil nu, ou Das nackte Auge lorsque Konkursbuchverlag Claudia Gehrke le publia l’an dernier à Tübingen. Chez Verdier, la collection où ces livres paraissent est dirigée par un poète, Jean-Yves Masson, et s’appelle « Doppelgänger », double voie, ce qui tombe plutôt bien. Yoko Tawada est née sur la rive japonaise de sa vie, à Tokyo, en 1960, elle est aujourd’hui une femme de 45 ans qui paraît beaucoup trop jeune pour son âge, menue, souriante, taiseuse, elle parle un anglais qu’elle dit « de communication », non, pour elle, ce n’est pas une langue pour écrire, il ne faut pas y songer, écrire des livres dans la langue dont on use pour réserver des chambres d’hôtel : « Lorsque j’étais enfant, j’ai su très vite que j’écrirais, j’écris depuis l’âge de douze ans. J’ai su également très tôt que le japonais n’était pas une langue suffisante pour écrire : au Japon tout est japonais, mais en dehors du Japon, rien n’est japonais, il me fallait une autre langue. Le russe était la plus belle des langues pour écrire, ensuite venait le français et l’allemand à cause de Kafka (elle dit Kafka, comme on suce un bonbon, comme si ces deux « k » n’écorchaient pas la bouche, puis se reprend, et susurre « Franz Kafka », comme si elle était seule au monde). À l’époque, les Russes n’acceptaient pas d’étudiants japonais, j’ai dû renoncer à la Russie, j’aimais le français mais mes professeurs n’étaient pas assez indulgents, ils ne me pardonnaient pas mes erreurs, ce sont pourtant les erreurs qui produisent la littérature. Va pour l’allemand. »
   À dix-neuf ans, Yoko Tawada part seule pour l’Europe, en train, vers l’Allemagne et la Pologne, elle sait déjà le russe, l’anglais et l’allemand (le français, elle l’apprendra l’an prochain à Bordeaux où le Centre régional de lettres la recevra pour deux mois) : « Ne me regardez pas comme ça, ce n’était absolument pas dangereux, au contraire, à cette époque pour une jeune fille de prendre le bateau, le Transsibérien, toute seule, au contraire, c’était très sûr, on rencontre plein de gens, on partage son compartiment. » Trois ans plus tard, elle revient à Hambourg où un travail l’attend, elle y vit encore. Les premières années, elle continue ses études et travaille dans une entreprise spécialisée dans l’exportation de livres allemands, dont son père qui tient une librairie étrangère à Tokyo est le client. Puis, peu à peu, se met à vivre chichement du métier d’écrivain. Ses premiers livres se vendent mal et les suivants guère plus, 3 000 en Allemagne, 4 000 au Japon, mais qu’importe, il y a les bourses, les résidences d’écrivains, les lectures publiques (qui sont rémunérées en Allemagne). Yoko Tawada s’en contente, est contente, elle vit seule, voyage beaucoup, personne ne la plaint puisqu’elle a une silhouette de débutante. Elle dit dans un sourire décontenancé : « Vous savez, ici, en Allemagne, ils me prennent pour une Japonaise, peut-être à cause de mon nom, de mon allure, je ne sais pas pourquoi. Et encore moins pourquoi au Japon on me prend pour une Allemande. » À part les quelques ponts qu’elle a installés elle-même entre ses deux langues d’écriture, elle est peu traduite, deux livres à New York, un en Chine, un en Italie. Et puis Hambourg est jumelé avec Marseille, on l’y invite, elle y rencontre Bernard Banoun, universitaire, traducteur d’allemand, qui comprend l’étrangeté, l’originalité de cette littérature qui ne sait pas, ou sait trop bien, sur quelle langue danser. Mais sait danser.
   Verdier tente une petite sortie au printemps 2001, comme on tâte d’un gros orteil distrait la température de la mer, sait-on jamais, et jette à l’eau Narrateurs sans âmes, un petit recueil de courts textes réunis pour l’occasion (la plupart traduits de l’allemand) et qui trouvent aussitôt une unité par le seul miracle de la justesse d’une voix. On y apprenait que l’âme est parfois un petit pain souabe, parfois un poisson et qu’elle vole moins vite que les avions. Qu’écrire produit toujours un excédent qui ne trouve sa place que dans un autre texte, qu’une langue souvent « essaie de détruire une autre langue vivant sous le même crâne », et que « sur un bateau tout le monde se met à mentir ». L’automne suivant paraît Opium pour Ovide qu’on se promet de lire bientôt et dont on sait déjà qu’il emprunte aux Métamorphoses vingt-deux noms de femmes pour autant de portraits d’Hambourgeoises d’aujourd’hui.
   Et nous voilà rendu au rendez-vous d’automne, dans le jardin d’hiver de la Maison de la littérature à Berlin, un livre sous chaque bras, traduit de chaque langue, à la rencontre d’une jeune femme espiègle qui n’a rien d’autre à nous dire que : « Je n’ai rien décidé, c’est le livre qui décide, dans certains romans des personnages japonais parlent un allemand parfait, cela n’a pas d’importance, lorsque vous lisez un livre vous savez d’où il vient, c’est très simple je suis juste une partie de cette littérature qui vient de partout. Si vous réussissez quelque part, c’est que vous avez oublié tout le reste. Je n’aime pas oublier. »
   Trains de nuit avec suspects est non seulement écrit en japonais, mais à la deuxième personne du pluriel, le narrateur dit « vous » au personnage principal, comme on dit : accusé, levez-vous. Au Japon, le livre a reçu le prix Tanizaki, Yoko Tawada s’en amuse : « Ce n’est pas un “you” anglais, non, c’est très différent, écrire à la deuxième personne du pluriel en japonais, ce n’est pas correct, ce n’est pas normal même, mais ce n’est pas fou non plus. » Les treize chapitres du livre sont les destinations de treize wagons de chemin de fer, les douze premiers vont à Paris, Graz, Zagreb, Belgrade, Pékin, Irkoutsk, Khabarovsk, Vienne, Bâle, Hambourg, Amsterdam, Bombay, ils y vont mais n’y parviennent pas toujours, n’en reviennent jamais, quant au treizième, entièrement dialogué, il ne va nulle part. De chaque wagon, on sait où il va, pas souvent dans quelle gare il attend sa voyageuse, notre voyageuse, vous, toujours la même, tantôt danseuse, tantôt chorégraphe, elle vient de Hambourg et se laisse voussoyer par cette voix narratrice tombée de cintres, de Dieu sait où, qui semble tout décrire, ne s’adressant qu’à elle, la voyageuse de la nuit, mais pourrait tout aussi bien la guider, la commander, comme si le récit précédait de quelques images les faits qu’il décrit, elle peut dire dans le wagon pour Paris : « Là, vous piquez une colère noire. La lourde porte métallique reste insensible à vos assauts. Vous avez beau expliquer quelle peine vous avez eue pour venir… », comme des didascalies pour une vie que vous vous apprêtez à jouer. Ou bien, dans le wagon pour Graz : « Ce matin, après avoir pris tranquillement votre petit déjeuner, vous étiez allée voir ce qu’on appelait la source du Danube. C’était là, vous avait-on expliqué, que naissait ce Danube grandiose. En regardant, vous vous êtes demandée comment une si faible quantité d’eau pouvait donner un grand fleuve. L’eau seule le sait. Le serpent connaît le chemin du serpent, l’eau connaît le chemin de l’eau », page 21, et à Zagreb en partance pour Belgrade, elle peut vous rappeler cette étudiante qui vous interrogeait : « “Les radios et les appareils photo fabriqués dans notre pays ne sont pas de bonne qualité, est-ce que vous nous méprisez pour cela ?” Vous étiez embarrassée pour répondre car vous ne vous étiez jamais posé cette question. Comme il fallait bien répondre, vous avez rétorqué sans trop réfléchir que vous aimiez les appareils de mauvaise qualité. Vous ne saviez pas pourquoi vous lui disiez cela, et c’est resté la seule et unique fois où vous avez dit une chose pareille », page 46. Plus le voyage avance, plus les wagons s’inquiètent de voyageurs étranges, mais « dans un train de nuit, il était rare de tomber sur quelqu’un qui soit clairement vampire de la tête aux pieds », page 89, et plus près : « Il faisait noir sur terre. » La voiture 9 se rend à Bâle, vous avez l’impression qu’on vous enfile une veste mouillée, la voiture 10 part de Linz pour Hambourg, « Linz est la ville dont Hitler avait compté un moment faire la capitale du Reich. Aujourd’hui, ce n’est qu’une petite ville autrichienne, mais quand vous regardez les rangées de maisons avec cette idée en tête, vous avez la sensation qu’on vous a posé des briques sur les lèvres dans votre sommeil », page 101. On apprend là que notre danseuse est allergique aux chênes et dans le wagon suivant pour Bombay on saura, nous ne le savions pas, qu’elle est japonaise, et que jamais un Japonais ne se couperait les ongles en pleine nuit. Elle échange son coupe-ongles avec un Indien contre un billet de chemin de fer à validité éternelle. Reste le wagon numéro 13 en partance pour nulle part dont personne jamais n’est obligé de descendre.
   L’Œil nu est un livre allemand, on y prend également le train, mais ici les treize chapitres portent des noms de films : Répulsion, Zig-Zig, Tristana, les Prédateurs, Indochine, Drôle d’endroit pour une rencontre, Belle de jour, Si c’était à refaire, les Voleurs, le Dernier Métro, Place Vendôme, Est-Ouest, Dancer in the dark. Le point commun entre tous ces films est une actrice dont les initiales figurent au début du livre, « Pour C.D. », le nom entier de Catherine Deneuve ne fait pas partie du texte dans sa version française, même si l’éditeur a cru bon de l’écrire sur la quatrième page de la couverture au cas où on ne l’aurait pas deviné. Mais dans la version originale, en allemand, les premières lettres des seize paragraphes du chapitre pénultième, en une manière d’acrostiche, donnent à lire le nom et le prénom. Après l’avoir démontré Yoko Tawada remet son exemplaire dans son sac et précise, taquine : « En Allemagne, on n’a pas besoin de dire le nom, ici Deneuve est une vraie star. » Le livre est écrit à la première personne du singulier et aussi, singulièrement, à la deuxième personne du pluriel. Le « vous » vient du livre, il ne tombe pas du ciel comme dans les trains, c’est le « je » de la narratrice qui dit « vous » à l’actrice, qui invoque Deneuve lorsqu’elle reste la seule interlocutrice possible de cette jeune fille perdue, trouvée, reperdue, retrouvée. « Je » est une jeune Vietnamienne, lycéenne à Hô Chi Minh-Ville, choisie pour représenter son pays à Berlin-Est, à une rencontre entre jeunes de tous les pays communistes qui veulent bien se donner la main. Le Vietnam est déjà communiste, l’Allemagne encore divisée. Yoko Tawada : « Je voulais parler du communisme, de la colonisation et du confucianisme, le Vietnam est l’endroit idéal pour réunir ces choses. » La narratrice, à peine arrivée à Berlin où elle doit prononcer un discours en russe, est enlevée, pas tout à fait contre son gré mais presque, par Jörg, un jeune Allemand de l’Ouest, vaguement amoureux, qui l’entraîne vers Bochum sous le siège arrière d’une Trabant. Elle arrête un train, en laissant une suicidaire se coucher sur une voie ferrée, et s’enfuit pour Paris où elle passera presque tout le livre sans connaître un seul mot de français à confondre le monde réel avec les films où joue C.D. Elle ne comprend rien au monde dit libre, elle dit que la franchise ne fait pas bon ménage avec la liberté, apprend à mentir un peu, mais n’a même pas de langue disponible pour mentir, les gens à l’air heureux lui font penser à des chiens. Elle vit dans des caves et ne se sent guère de taille à rééduquer tout ce vieux monde à la mode Hô Chi Minh dont elle ignore qu’elle disparaît peu à peu. Elle ne voit pas le mur de Berlin tomber, elle voit des films, toujours les mêmes, confond tous les personnages interprétés par son amie en une seule et même personne, tantôt brune tantôt blonde, tantôt Marie tantôt Eliane. Elle pourrait épouser un compatriote médecin, manque son retour au Vietnam, retourne dans sa cave, retourne vers vous, C.D. : « Quelques secondes seulement passent et déjà votre nom apparaît en caractères roses. C’est comme toujours le sommet du film, à couper le souffle. Avant que le titre ne soit dévoilé, avant que ne commence l’histoire, votre nom doit surgir du fond des mers. Sans ce nom, pas d’actrice, sans actrice, pas d’Eliane Devries censée avoir vécu en Indochine, sans Eliane, pas d’histoire à raconter. Sauf à Paris, sur l’écran, jamais je n’ai vu de pays qui se nomme Indochine. » Et pourtant, ce pays est le sien, méconnaissable sur l’écran, mais qu’il faudra bien reconnaître et avec lui d’autres douleurs : « Indochine, un mot qui sonne comme un plat au tofu raté, il ne s’agissait pas plus de l’Inde que de la Chine, mais de nous. Comment avait-on pu inventer un tel nom ? », et un autre répond : « On a beau jeu de critiquer le colonialisme. Mais la liberté et l’indépendance sont des produits français comme le foie gras. » Elle voit Eliane et Camille danser ensemble un tango (« Le tango est-il un contrat entre un homme et une femme ? ») et se réjouit de ne pas comprendre les paroles du film. Dans un autre cinéma, C.D. porte le même nom que son pays, France, elle l’envie. Voyant Belle de jour, elle demande : « Avez-vous accepté de vous laisser fouetter parce que vous regrettiez d’avoir donné des coups de fouet à un ouvrier en Indochine ? » Sur l’écran C.D. ne vieillit pas dans l’ordre, la narratrice ne comprend pas tout, confond beaucoup, se réfugie dans l’alcool, puis renonce à renoncer et repartira peut-être pour Bochum où il doit bien y avoir quelques cinémas, non ? Pour vous revoir.
   Yoko Tawada a vu tous les films où joue Catherine Deneuve, elle fait semblant de ne pas comprendre le français, elle dit : « Vous avez besoin d’une entrée lorsque vous vous approchez d’un pays, vous butez sur un mur, s’il y a une image sur le mur, c’est votre entrée, pour elle, c’était les films de Catherine Deneuve. » Yoko Tawada n’aime pas choisir, page 104 des Trains de nuit, vous visitez une serre : « Dans un coin se trouvaient deux cactus de forme semblable et, à côté, il y avait un panneau d’explication indiquant que l’un appartenait à la famille parapluie et l’autre à la famille gouttière, et bien qu’ils n’aient aucune parenté, de communes conditions de survie dans le désert sans eau leur avaient donné une forme semblable. Cela signifiait-il que les visages de l’Européen et l’Asiatique, s’ils survivaient dans des conditions identiques, par exemple au pôle Nord, pendant des générations, se mettraient à se ressembler ? »



   Le Matricule des anges, septembre 2005
   Terres étrangères
   par Lucie Clair

   En deux livres, Yoko Tawada nous offre un regard aigu et réjouissant sur notre perméabilité au monde et aux autres.

   L’altérité est une terre étrangère que l’on peut observer de loin, à la jumelle – quitte à ressentir le vertige du grossissement – ou vouloir arpenter jusqu’à s’y sentir perdu. Deux nouvelles traductions de Yoko Tawada chez Verdier explorent avec talent la subtilité de chacune de ces approches. L’Œil nu part du postulat où la distance serait abolie par l’intermédiaire d’une loupe. Peu de temps avant la chute du mur de Berlin, une jeune Vietnamienne élevée dans la pure doxa communiste se retrouve à son insu en Allemagne de l’Ouest, puis, en tentant de rejoindre Moscou, reste bloquée à Paris, comble de son déroutement intérieur.
   Sans langage, sans abri, « impossible de reconstituer une histoire à partir de ce paysage de ruines » qu’est l’exil forcé. De la coïncidence entre cette sensation et la scène d’un film, se posent – non sans humour – les bases de son unique repère : l’œil de Catherine Deneuve filmé en gros plan dans Répulsion inaugure une dévotion inconditionnelle pour l’actrice, cristallisée au fil des années et des films vus et revus à satiété. Pour la jeune Asiatique, cette effarante blondeur devient peu à peu le symbole de l’altérité absolue dans laquelle s’ébauche l’image du semblable. Au gré des scènes de soumission et de domination incarnées sous la direction de Buñuel, Polanski, Mocky, ou encore des images lisses et impénétrables d’Indochine ou des Demoiselles de Rochefort, se reflètent les appétences et les situations du personnage de Yoko Tawada, sans jamais permettre – et c’est toute la finesse de l’auteur – un dérapage (trop facile) dans l’identification. La lentille de la caméra devient l’œil par lequel la narratrice aborde sa propre dissolution. « À mon retour du cinéma, je répétai dans ma tête les séquences d’images que je venais de voir. Si j’avais extirpé la pellicule du projecteur pour m’en construire ma route à moi, j’aurai pu rentrer chez moi, image par image. » De là peut se dérouler le fil d’une construction fictive d’un être et de son histoire, quand par ailleurs, la vie de tous les jours, les rencontres fortuites, secourables ou malveillantes, ne font que renforcer la distorsion entre son regard et celui que les autres portent sur elle. « Nulle part ailleurs que dans l’obscurité d’un cinéma, je n’étais à l’abri du regard d’autrui. Mon cinéma était une “Ma” m’enveloppant dans ses muqueuses qui me protégeaient du soleil, du pouvoir du visible. » De film en film, seule la puissance de la projection autorise ainsi la jeune femme à connaître la crudité des choses vues de très près – et éteindre le sentiment d’exclusion alors même qu’elle en est maintenue irrémédiablement éloignée.
   […] Qu’on la lise ou que l’on se penche sur sa biographie, Yoko Tawada est une femme étonnante. Née en 1960 au Japon, elle émigre en Allemagne, – et réside à Hambourg depuis 1982, après avoir emprunté le transsibérien et mis de côté le rêve paternel d’un refuge moscovite. Écrivant alternativement en japonais et en allemand, avec le même bonheur salué dans ces deux pays par des prix prestigieux, elle trace une œuvre forte et vive, révélant avec netteté, par les intrications entre les phénomènes et nos perceptions, les aspects les plus fins d’une réalité en mouvement. C’est aussi un rare plaisir de suivre cette voix au timbre retenu et sensible, une voix qui s’immisce et se déploie, où la délicatesse et la fraîcheur s’allient à la liberté, pour nous conduire vers d’étranges et envoûtants périples, qui parle de vous, de l’autre, des surprenants contours de la rencontre, dans laquelle réside toujours – sans drame ! – la part de l’incommunicabilité.




   La Revue littéraire, septembre 2005
   par Olivier Capparos

   Dans le décor froid d’une histoire figée, à l’image d’une cave d’où l’on doit ressortir, une voix appelle et file ses lambeaux de récits dont on attend la toison unie de la mémoire, d’une existence personnelle, d’une histoire collective... Une littérature d’endroits obscurs et de faux jours donc, promettant l’itinéraire chaotique, toujours aveugle, d’une voix anonyme ou menacée d’anonymat et d’abandon, voilà le bâti consciencieux des rêves et des livres de Yoko Tawada.
   Dans L’Œil nu, l’auteur fait de la perte de connaissance un motif essentiel. Le destin et l’errance de la narratrice sont guidés, déterminés, décidés par l’évanouissement, la démission de la conscience, par la méconnaissance de soi-même et des autres, la perte de la mémoire et l’oubli des cycles réflexes des habitudes. La menace généralisée et démesurée du doute n’épargne aucune parcelle de réalité. Le doute et la suspicion sont les noms des forces qui détruisent et informent les corps, les pensées. La perte de connaissance est le symptôme du triomphe de l’action de ces forces.
   Le corps est toujours susceptible de transformations (p. 23), dont la destination est l’androgyne. Mais cette destination est en elle-même un rêve. Voyager de Hô Chi Minh-Ville à Berlin, s’endormir à Berlin et se réveiller à Paris... Ensemble nauséeux que forme le délire de soi et du monde. L’Europe, l’Asie sont autant des terres de rêves et de violences. Le Vietnam a appartenu à la France, la tante trouve en un temps d’opprobre et de proscription la Seraphîta de Balzac (p. 45). Un mauvais rêve s’ouvre sur un autre rêve. C’est une vie illusoire qui prend source dans l’esprit d’un Illuministe. Saura-telle comme Louis Lambert distinguer l’ange du démon ? L’hallucination provient de reflets trompeurs dans un soupirail (pp. 53, 150). L’érotisme, la mort et la filiation semblent issus du même rêve (p. 50). « L’enfant n’avait peut-être pas existé » (p. 54) : elle-même ou l’enfant qu’elle avait cru porter ? (p. 172) La narratrice va au cinéma, comme un « bateau à la dérive ». (p. 89) Répulsion, Tristana à la jambe coupée... vous, ce « vous » adressé à Catherine Deneuve soudaine égérie et gardienne d’un rêve nouveau. Voilà enfin la prédatrice qui dépose un « baiser sur le point faible de la science ». (p. 87) Et c’est l’androgynat qui révèle sa parfaite ambivalence : « peau neuve »... « Deux femmes sont devenues une. » (p. 91) La finalité d’une transformation ne peut être l’intégration de principes contraires, elle est seulement l’apothéose de l’un quelconque et différencié.
   L’auteur a déjà manifesté sa passion des gares blanches, des sons inouïs, des protagonistes fantomatiques errant dans un train de nuit, une gare, une salle d’attente dans le demi-jour entre Irkoutsk et Khabarovsk (Train de nuit avec suspects). Un chauffeur qui s’engouffre avec délice dans un embouteillage. L’attention ferme et durable aux mouvements de voyageurs, au sang et à la sueur, aux microclimats moites et tièdes... «Le diable est dans les détails, a dit M. Beck » (Train de nuit..., p. 89), par substitution et altération du mot célèbre d’Aby Warburg. Mais cet ensemble est encore le rêve d’une accroupie qui interroge ses organes : l’excroissance même petite de mon corps est-elle signe de l’androgyne que je deviens ? Mais l’androgynat est peut-être la vocation banale d’une plante (p. 103). Un écrivain nous livre toujours d’une façon ou d’une autre sa traversée ou bien son séjour prolongé en enfer. La vie compartimentée en wagons d’un train de nuit, des couchettes qui sont lits de mort ou tables d’opération, un enfant mordu par un singe invisible (p. 117) et qui n’est qu’un souvenir d’enfance, voilà l’enfer, enfermement et dérision de cet enfermement. En enfer, le sens de l’adresse surgit : le « vous » énigmatique qui a permis à l’auteur de pouvoir enfin dire « je » en reléguant irrémédiablement le « vous » à une extériorité étrangère (p. 131).
   À la fin de L’Œil nu, à l’enseigne de Dancer in the dark, le film de Lars von Trier : « la vision c’est une fente » et « c’est la danse que je veux voir »... (pp. 200, 201), comme s’il avait fallu le temps du livre pour acheminer la pensée à son terme, qui est l’action – sortir de la cave, de l’inconnaissance voulait dire reconquérir la matérialité concrète d’un corps. De même qu’il nous semble que le corps est reconquis à l’issue d’un coma et d’une rémission pénible. Quand Nietzsche écrivait « Le convalescent », dans son Zarathoustra, il pensait à Yoko Tawada, à la venue des bêtes sacrées et parlantes sur le lit de la douleur.



   Chronic’art, septembre-octobre 2005
   par Morgan Boëdec

   Deux livres, une double actualité qui rappelle la double vie que mène la japonaise Yoko Tawada : débarquée de Tokyo au début des années 1980 pour s’installer à Hambourg, elle mène de front deux chantiers d’écriture l’un dans sa langue natale, l’autre dans une langue allemande dont l’apprentissage est au cœur de L’Œil nu, le plus abouti des deux récits qui paraissent aujourd’hui. Aucune prétention derrière cette démarche mais, explique l’auteur, une recherche des lacunes, trous et fissures par lesquels jaillit la vie de la littérature ». L’Œil nu ne déroge pas à cette règle : plongée abrupte dans la conscience d’une jeune lycéenne vietnamienne en pleine déroute à Paris, le roman explore les pouvoirs invisibles du cinéma. Fascinée par les interprétations de Catherine Deneuve dans des films comme Répulsion ou Indochine, le personnage y trouve des repères et se recompose à partir de là un semblant d’identité. Sans générique ni happy end.


   Les Inrockuptibles, 31 août, 6 septembre 2005
   Belles de jour
   par Raphaëlle Leyris

   Une jeune fille se réinvente dans un train de nuit, une autre s’accroche à Catherine Deneuve pour survivre. Deux romans désopilants et étranges d’un auteur à découvrir. En allemand, « Doppelgänger » signifie « sosie », « double ». Un mythe à l’origine de pans entiers de la littérature – de Plaute à Dostoievski, en passant par Maupassant, Conrad et Stevenson. « Der Doppelgänger », c’est la collection dans laquelle les éditions Verdier publient les livres de Yoko Tawada, et c’est bien le terme rêvé pour celle qui construit une œuvre double, écrite en japonais, sa langue natale, et en allemand, qu’elle a appris dès son installation à Hambourg, en 1982.
   Les identités figées ne l’intéressent pas. Trop compactes, trop sûres d’elles-mêmes, elles ne laissent pas de brèche dans laquelle la fiction puisse se frayer un chemin. Dans son roman Opium pour Ovide, elle avait fait de la métamorphose le seul moyen d’explorer des destins. Dans Narrateurs sans âmes, recueil de textes théoriques, récits intimes et poèmes, elle se plongeait dans le vide entre deux alphabets, deux cultures, deux pays. La dualité de l’âme et du corps, l’ubiquité de l’être qui fascinent tant Tawada, sont au centre de l’un de ses deux nouveaux livres, court, déroutant et drôle Train de nuit avec suspects. Ce roman, écrit en japonais, est composé de treize chapitres qui racontent les trajets nocturnes, majoritairement à travers l’Europe, d’une chorégraphe de Hambourg.
   Pendant que le corps est emmené vers Paris, Vienne, Amsterdam ou Belgrade, pendant qu’il rencontre d’autres passagers, l’esprit est déjà arrivé à destination, encore un peu dans le lieu de départ, et en même temps entièrement dans son voyage.
   Brisant tous les points de repères, ces trains qui mènent toujours ailleurs, plus loin qu’ils ne devraient, sont aussi « suspects » que les passagers, ces hommes et ces femmes qui, de rencontres en malentendus, malmènent les certitudes de la narratrice, déplacent son « moi » vers le « vous ». Entre rêves et réalité, ces trajets de nuit sont le lieu où se réinventer. Et c’est aussi de réinvention de soi dont traite L’Œil nu, autre roman de Yoko Tawada qui parait simultanément. Écrit, lui, en allemand, il raconte les errances d’une jeune Vietnamienne qui, venue en 1988 pour une conférence de jeunes communistes en RDA, passe contre son gré de l’autre côté du rideau de fer, arrive à Paris sans connaître un mot de français, et ne survit que grâce aux films dans lesquels joue Catherine Deneuve.
   Entre deux passages hilarants sur la confrontation entre les cultures soviétique et capitaliste, Yoko Tawada fait une description parfaite, sensible et subtile, de l’état d’étrangeté dans lequel évolue son personnage. Qui doit dès lors, pour se réunifier, créer sa propre fiction. Il y a du Dancer in the Dark dans ce roman le cinéma est pour cette immigrée involontaire la seule échappatoire au désespoir, comme l’étaient les comédies musicales pour la Selma de Lars von Trier ; la seule amie sur qui se reposer est, là aussi, Catherine Deneuve – jouant son rôle d’actrice. Et, tout comme Dancer in the Dark, L’Œil nu explore le vieux thème ultrarebattu du pouvoir de l’imagination sur l’adversité, en le renouvelant magistralement.