Le Magazine littéraire, janvier 2006
par Tâm Van Thi
Yoko Tawada, née à Tokyo en 1960, vit aujourd’hui à
Hambourg. Lors de notre entretien, elle explique comment, voyageant il
y a plus de vingt ans par le Transsibérien, à la recherche de la
manière dont « les gens vivaient avec leur langue », elle a découvert
en Allemagne une nouvelle façon de manier les mots. Depuis, entre
allemand et japonais, idéogrammes et alphabet latin, elle compose une
œuvre double. S’accommodant de ces systèmes d’écriture et de pensée
différents, elle s’essaye pour la première fois, dans L’Œil nu,
à la rédaction simultanée dans les deux langues. D’où un texte enrichi
par les frictions de deux logiques linguistiques souvent antagonistes,
la structure et la consonance de chaque langue dictant à l’auteur un
récit différent.
Dans son œuvre, Yoko Tawada raconte inlassablement son
périple entre l’Asie et l’Europe ainsi que sa condition d’immigrée. Train de nuit avec suspects
(prix Tanizaki 2003) nous entraîne ainsi de Pékin à Paris en passant
par Zagreb ou Bombay, chaque chapitre, « chaque voiture », dit-elle,
étant dédié à l’une de ces destinations. Mais chez Tawada, l’issue nous
surprend toujours : le train nous entraîne ici dans des circonvolutions
déroutantes, où, dans le demi-sommeil et la pénombre, l’identité de
chacun, à commencer par celle de la narratrice, demeure à jamais
suspecte. Jouant sur la dualité de l’âme et du corps, sur l’ambiguïté
profonde du japonais (où il n’y a pas de « vous » et de « tu », mais anata
: « celui d’en face »), ce livre, écrit à la deuxième personne et
adressé à un personnage indéterminé, nous emporte dans les errances
chamaniques de l’esprit tandis que le corps écrit, immobile, du côté de
Hambourg.
De même dans L’Œil nu. Venue en 1988 pour une
conférence de jeunes communistes en RDA, une jeune Vietnamienne passe
contre son gré de l’autre côté du rideau de fer. Lorsqu’elle décide de
s’enfuir, un train attrapé par hasard dans la nuit ne l’emporte pas à
Moscou, comme elle l’espérait, mais à Paris, dont elle ignorait
jusqu’ici l’existence. Sa survie dans la capitale française, elle la
devra à une certaine C., dans laquelle on reconnaît aisément Catherine
Deneuve, et à ses films qui donnent leurs noms aux treize chapitres de L’Œil nu.
Pour Yoko Tawada, les choix de carrière de l’actrice
française se situent dans une continuité, lui traçant une vie fictive
parallèle, une ombre portée dans laquelle Tawada voit la figure de
l’étrangère. Entre sa condition d’immigrée dans Répulsion et ses fantasmes inavouables dans Belle de jour,
C., être de la frontière, happe la jeune Vietnamienne dans les salles
obscures, jusqu’à s’inscrire dans sa vie comme sa plus proche
confidente, jusqu’à permettre à celle-ci d’oublier pour un moment la
fracture Est-Ouest. En effet, C., par son étrangeté et son caractère
irréel, permet de dépasser le clivage tracé par trois autres « C » :
ceux du communisme, du confucianisme et du capitalisme.
Ode aux déplacés de ce monde, l’œuvre de Yoko Tawada
apparaît comme un objet insolite et fascinant dans la littérature
contemporaine. Jouant du mélange des genres, elle emporte le lecteur
dans des voyages picaresques modernes, où le fantastique prend
immanquablement la suite du quotidien. Chaque livre s’annonce comme une
suite vertigineuse de trompe-l’œil, mais comme elle le dit elle-même :
« Savoir n’est pas le plus important. Rechercher l’est bien plus. »
Indications, 2005
D’Europe et d’Asie à la fois
par Catherine Daems
Ce roman d’un seul tenant (quoique divisé, comme Train de nuit avec suspects,
en treize chapitres : y aurait-il un sens magique à l’emploi de ce
chiffre ?) expose une identité fragilisée, la difficulté d’arriver à
bon port, ou de savoir quelle destination scellera notre destin ! Que
fait cette très jeune belle Vietnamienne arrivée à Paris à la suite de
malentendus, de trahisons et d’erreurs ? Elle n’y connait personne et
ne comprend pas le français. Tout ce qu’elle désire, c’est de rentrer
chez elle, à Ho Chi Minh Ville, ou Saigon, dans le monde communiste de
son pays... Sur un plan, le roman raconte les démêlés de l’héroïne avec
son ahurissante vie quotidienne de clandestine malgré elle, ses espoirs
de retour et ses projets d’avenir, ses rencontres avec le monde
capitaliste et avec les personnages plus ou moins errants qu’elle en
vient à côtoyer. L’héroïne de L’Œil nu a désespérément besoin
de trouver des modèles. Pourtant, ce besoin n’est jamais énoncé.
Simplement, les treize chapitres portent le titre de films dans
lesquels a joué Catherine Deneuve. Le personnage retourne chaque
après-midi au cinéma voir le visage de son actrice favorite et médite
sur ses rôles. Ils sont pour elle l’expression même de la réalité. Les
films décrits éclairent évidemment ce qui est en train de se passer
dans la vie ou la tête de l’héroïne, et le construisent, en même temps.
Ainsi, le personnage est employé comme cobaye humain pour mettre au
point de nouveaux produits cosmétiques dans une clinique privée. Elle
est fière de payer son entrée au cinéma avec de l’argent qu’elle a
gagné elle-même, mais s’inquiète pour son sang : « De même que tout
film a une fin, mes réserves de sang finiraient sûrement par s’épuiser.
On avait beau manger de la viande à moitié crue, boire du jus de
tomate, ingurgiter du bortsch rouge vif, mordre à pleines dents dans
les grenades, nul ne pouvait empêcher que le sang se raréfie toujours
plus. » On ne s’étonnera pas de lire ensuite ces lignes adressées à
Catherine Deneuve. « Dans ce film vous vous appelez Miriam. Miriam est
vampire. » Un peu plus loin, le monologue intérieur s’enrichit d’une
notation politico-culturelle. « Au Viêt-Nam, les vampires n’existaient
que par métaphore. Les intérêts de la dette, par exemple, étaient
considérés comme des vampires, puisqu’ils ne cessaient d’engraisser en
suçant le sang du peuple. On appelait également vampires les
entrepreneurs privés ou les trafiquants de drogue. » Et la queue pleine
d’ironie de ce paragraphe : « À Paris en revanche, plus exactement dans
les cinémas, les vampires étaient des vrais. » L’auteure ne
s’appesantit jamais sur les sentiments qu’éprouve son personnage, ni
sur l’angoisse qu’elle ressent (comme toute Japonaise qui se respecte
?). Son ton reste toujours impeccablement distant, même lorsqu’elle
raconte des situations qui justifieraient amplement l’empathie, distant
et presque un peu rêveur, ce qui peut faire parfois exploser son
ironie. Au lecteur de remplir les vides s’il le désire, d’ajouter du
pathos, de se rendre compte par exemple qu’il est scandaleux d’utiliser
un cobaye humain. On l’oublierait, tant le livre présente sobrement la
chose, n’ajoutant aucun commentaire moral à l’enthousiasme de la petite
clandestine débarquée à Paris et trouvant enfin un travail qui ne
nécessite aucun papier ni aucune formation. L’Œil nu, comme d’ailleurs Train de nuit avec suspects
offre humour, sagesse, et poésie. Il est salutairement déroutant comme
tout ce qui vient d’ailleurs et qu’il ne suffit pas de consommer. Seul
regret la fin de ce second roman est frustrante parce que trop allusive.
Madame Figaro, samedi 22 octobre 2005
par Clémence Boulouque
Juste avant la chute du communisme, une brillante
étudiante de Hô Chi Minh-Ville est invitée à Berlin pour une conférence
sur « le Vietnam victime du capitalisme américain ». Pour son premier
voyage à l’étranger, la ville allemande et ses habitants laissent la
narratrice savoureusement perplexe. Cousine du Persan de Montesquieu,
huron vietnamien en RDA, elle se moque doucement de tout – aussi bien
d’elle que d’un entourage étrange comme peuvent l’être des groupes de
rock, version Berlin-Est, avec un chanteur aux « chaussures étroites,
pointues et blanches comme une sorte de tofu qui se mange en dessert en
Chine ». À l’hôtel, peu avant de prononcer son discours, elle croise un
jeune homme qui la soûle, la kidnappe et la fait passer à l’Ouest
malgré elle. Parlant uniquement le russe, elle peine à se faire
comprendre de quiconque, tente tout de même de fuir et croit prendre un
train pour Moscou, qui l’emmène en réalité vers Paris. Pour trouver son
chemin dans ce monde de malentendus, d’expédients et de rencontres de
hasard, la narratrice désemparée voudrait « appeler Hô Chi Minh et
Confucius », mais, à défaut, elle se réfugie au cinéma et dans
l’adoration de Catherine Deneuve. Et c’est la filmographie de l’actrice
qui noue le roman: en un chapitre par film, de Tristana à Dancer in the Dark et, bien sûr, Indochine, la jeune fille s’adresse à son héroïne pour lui raconter sa propre histoire, en un hommage mordant et touchant.
Libération, jeudi 13 octobre 2005
Une voix peut en cacher une autre
Par Jean-Baptiste Harang
Deux romans de Yoko Tawada se croisent en librairie, L’Œil nu, traduit de l’allemand (Japon), Trains de nuit avec suspects, traduit du japonais (Allemagne). Une voix peut en cacher une autre
Opium pour Ovide (Verdier, 2002), le deuxième des
quatre livres traduits en français de Yoko Tawada, nous est précieux à
deux titres : d’abord, mais dans notre position cela n’est guère
avouable, nous ne l’avons pas lu et l’on doit toujours se réjouir
d’avoir un livre de Tawada devant soi. Et surtout, à la page du titre,
on peut y deviner le secret de Yoko Tawada, un secret probablement
dévoilé là par inadvertance, puisque les livres suivants ne le répètent
pas : « Traduit de l’allemand (Japon) ». On en a vu d’autres, de
l’anglais du Canada, du portugais du Mozambique, de l’espagnol de
Panama, mais de l’allemand du Japon, c’est la première fois. On se
demande quel méandre de la grande Histoire a bien pu laisser vivante au
Japon une communauté, même minuscule, même discrète, une communauté
dont la langue vernaculaire serait l’allemand (scories alliées de
naguère), il y a bien, me direz-vous, des villages hellénophones en
Corse et des paroisses islandaises près de Winnipeg au Canada. Et Yoko
Tawada à Hambourg. Sauf que Tawada écrit non seulement en allemand
(Japon) mais aussi en japonais (Allemagne), qu’elle a publié une
quinzaine de livres dans chacune de ces deux langues, sans compter ceux
qu’elle traduit de l’une à l’autre, et d’autres qu’elle ne veut pas
traduire parce que tous les anges ne sont pas nés pour traverser le
miroir.
Les deux livres publiés cet automne aux Éditions Verdier vont l’amble, chacun sur sa rive d’un même fleuve, Trains de nuit avec suspects, qui s’appelait naguère Yôgisha no yakôresha, du temps où il paraissait en japonais aux Éditions Seidosha à Tokyo, et L’Œil nu, ou Das nackte Auge
lorsque Konkursbuchverlag Claudia Gehrke le publia l’an dernier à
Tübingen. Chez Verdier, la collection où ces livres paraissent est
dirigée par un poète, Jean-Yves Masson, et s’appelle « Doppelgänger »,
double voie, ce qui tombe plutôt bien. Yoko Tawada est née sur la rive
japonaise de sa vie, à Tokyo, en 1960, elle est aujourd’hui une femme
de 45 ans qui paraît beaucoup trop jeune pour son âge, menue,
souriante, taiseuse, elle parle un anglais qu’elle dit « de
communication », non, pour elle, ce n’est pas une langue pour écrire,
il ne faut pas y songer, écrire des livres dans la langue dont on use
pour réserver des chambres d’hôtel : « Lorsque j’étais enfant, j’ai su
très vite que j’écrirais, j’écris depuis l’âge de douze ans. J’ai su
également très tôt que le japonais n’était pas une langue suffisante
pour écrire : au Japon tout est japonais, mais en dehors du Japon, rien
n’est japonais, il me fallait une autre langue. Le russe était la plus
belle des langues pour écrire, ensuite venait le français et l’allemand
à cause de Kafka (elle dit Kafka, comme on suce un bonbon, comme si ces
deux « k » n’écorchaient pas la bouche, puis se reprend, et susurre «
Franz Kafka », comme si elle était seule au monde). À l’époque, les
Russes n’acceptaient pas d’étudiants japonais, j’ai dû renoncer à la
Russie, j’aimais le français mais mes professeurs n’étaient pas assez
indulgents, ils ne me pardonnaient pas mes erreurs, ce sont pourtant
les erreurs qui produisent la littérature. Va pour l’allemand. »
À dix-neuf ans, Yoko Tawada part seule pour l’Europe, en
train, vers l’Allemagne et la Pologne, elle sait déjà le russe,
l’anglais et l’allemand (le français, elle l’apprendra l’an prochain à
Bordeaux où le Centre régional de lettres la recevra pour deux mois) :
« Ne me regardez pas comme ça, ce n’était absolument pas dangereux, au
contraire, à cette époque pour une jeune fille de prendre le bateau, le
Transsibérien, toute seule, au contraire, c’était très sûr, on
rencontre plein de gens, on partage son compartiment. » Trois ans plus
tard, elle revient à Hambourg où un travail l’attend, elle y vit
encore. Les premières années, elle continue ses études et travaille
dans une entreprise spécialisée dans l’exportation de livres allemands,
dont son père qui tient une librairie étrangère à Tokyo est le client.
Puis, peu à peu, se met à vivre chichement du métier d’écrivain. Ses
premiers livres se vendent mal et les suivants guère plus, 3 000 en
Allemagne, 4 000 au Japon, mais qu’importe, il y a les bourses, les
résidences d’écrivains, les lectures publiques (qui sont rémunérées en
Allemagne). Yoko Tawada s’en contente, est contente, elle vit seule,
voyage beaucoup, personne ne la plaint puisqu’elle a une silhouette de
débutante. Elle dit dans un sourire décontenancé : « Vous savez, ici,
en Allemagne, ils me prennent pour une Japonaise, peut-être à cause de
mon nom, de mon allure, je ne sais pas pourquoi. Et encore moins
pourquoi au Japon on me prend pour une Allemande. » À part les quelques
ponts qu’elle a installés elle-même entre ses deux langues d’écriture,
elle est peu traduite, deux livres à New York, un en Chine, un en
Italie. Et puis Hambourg est jumelé avec Marseille, on l’y invite, elle
y rencontre Bernard Banoun, universitaire, traducteur d’allemand, qui
comprend l’étrangeté, l’originalité de cette littérature qui ne sait
pas, ou sait trop bien, sur quelle langue danser. Mais sait danser.
Verdier tente une petite sortie au printemps 2001, comme
on tâte d’un gros orteil distrait la température de la mer, sait-on
jamais, et jette à l’eau Narrateurs sans âmes, un petit recueil
de courts textes réunis pour l’occasion (la plupart traduits de
l’allemand) et qui trouvent aussitôt une unité par le seul miracle de
la justesse d’une voix. On y apprenait que l’âme est parfois un petit
pain souabe, parfois un poisson et qu’elle vole moins vite que les
avions. Qu’écrire produit toujours un excédent qui ne trouve sa place
que dans un autre texte, qu’une langue souvent « essaie de détruire une
autre langue vivant sous le même crâne », et que « sur un bateau tout
le monde se met à mentir ». L’automne suivant paraît Opium pour Ovide qu’on se promet de lire bientôt et dont on sait déjà qu’il emprunte aux Métamorphoses vingt-deux noms de femmes pour autant de portraits d’Hambourgeoises d’aujourd’hui.
Et nous voilà rendu au rendez-vous d’automne, dans le
jardin d’hiver de la Maison de la littérature à Berlin, un livre sous
chaque bras, traduit de chaque langue, à la rencontre d’une jeune femme
espiègle qui n’a rien d’autre à nous dire que : « Je n’ai rien décidé,
c’est le livre qui décide, dans certains romans des personnages
japonais parlent un allemand parfait, cela n’a pas d’importance,
lorsque vous lisez un livre vous savez d’où il vient, c’est très simple
je suis juste une partie de cette littérature qui vient de partout. Si
vous réussissez quelque part, c’est que vous avez oublié tout le reste.
Je n’aime pas oublier. »
Trains de nuit avec suspects est non seulement
écrit en japonais, mais à la deuxième personne du pluriel, le narrateur
dit « vous » au personnage principal, comme on dit : accusé,
levez-vous. Au Japon, le livre a reçu le prix Tanizaki, Yoko Tawada
s’en amuse : « Ce n’est pas un “you” anglais, non, c’est très
différent, écrire à la deuxième personne du pluriel en japonais, ce
n’est pas correct, ce n’est pas normal même, mais ce n’est pas fou non
plus. » Les treize chapitres du livre sont les destinations de treize
wagons de chemin de fer, les douze premiers vont à Paris, Graz, Zagreb,
Belgrade, Pékin, Irkoutsk, Khabarovsk, Vienne, Bâle, Hambourg,
Amsterdam, Bombay, ils y vont mais n’y parviennent pas toujours, n’en
reviennent jamais, quant au treizième, entièrement dialogué, il ne va
nulle part. De chaque wagon, on sait où il va, pas souvent dans quelle
gare il attend sa voyageuse, notre voyageuse, vous, toujours la même,
tantôt danseuse, tantôt chorégraphe, elle vient de Hambourg et se
laisse voussoyer par cette voix narratrice tombée de cintres, de Dieu
sait où, qui semble tout décrire, ne s’adressant qu’à elle, la
voyageuse de la nuit, mais pourrait tout aussi bien la guider, la
commander, comme si le récit précédait de quelques images les faits
qu’il décrit, elle peut dire dans le wagon pour Paris : « Là, vous
piquez une colère noire. La lourde porte métallique reste insensible à
vos assauts. Vous avez beau expliquer quelle peine vous avez eue pour
venir… », comme des didascalies pour une vie que vous vous apprêtez à
jouer. Ou bien, dans le wagon pour Graz : « Ce matin, après avoir pris
tranquillement votre petit déjeuner, vous étiez allée voir ce qu’on
appelait la source du Danube. C’était là, vous avait-on expliqué, que
naissait ce Danube grandiose. En regardant, vous vous êtes demandée
comment une si faible quantité d’eau pouvait donner un grand fleuve.
L’eau seule le sait. Le serpent connaît le chemin du serpent, l’eau
connaît le chemin de l’eau », page 21, et à Zagreb en partance pour
Belgrade, elle peut vous rappeler cette étudiante qui vous interrogeait
: « “Les radios et les appareils photo fabriqués dans notre pays ne
sont pas de bonne qualité, est-ce que vous nous méprisez pour cela ?”
Vous étiez embarrassée pour répondre car vous ne vous étiez jamais posé
cette question. Comme il fallait bien répondre, vous avez rétorqué sans
trop réfléchir que vous aimiez les appareils de mauvaise qualité. Vous
ne saviez pas pourquoi vous lui disiez cela, et c’est resté la seule et
unique fois où vous avez dit une chose pareille », page 46. Plus le
voyage avance, plus les wagons s’inquiètent de voyageurs étranges, mais
« dans un train de nuit, il était rare de tomber sur quelqu’un qui soit
clairement vampire de la tête aux pieds », page 89, et plus près : « Il
faisait noir sur terre. » La voiture 9 se rend à Bâle, vous avez
l’impression qu’on vous enfile une veste mouillée, la voiture 10 part
de Linz pour Hambourg, « Linz est la ville dont Hitler avait compté un
moment faire la capitale du Reich. Aujourd’hui, ce n’est qu’une petite
ville autrichienne, mais quand vous regardez les rangées de maisons
avec cette idée en tête, vous avez la sensation qu’on vous a posé des
briques sur les lèvres dans votre sommeil », page 101. On apprend là
que notre danseuse est allergique aux chênes et dans le wagon suivant
pour Bombay on saura, nous ne le savions pas, qu’elle est japonaise, et
que jamais un Japonais ne se couperait les ongles en pleine nuit. Elle
échange son coupe-ongles avec un Indien contre un billet de chemin de
fer à validité éternelle. Reste le wagon numéro 13 en partance pour
nulle part dont personne jamais n’est obligé de descendre.
L’Œil nu est un livre allemand, on y prend également le train, mais ici les treize chapitres portent des noms de films : Répulsion,
Zig-Zig, Tristana, les Prédateurs, Indochine, Drôle d’endroit pour une
rencontre, Belle de jour, Si c’était à refaire, les Voleurs, le Dernier
Métro, Place Vendôme, Est-Ouest, Dancer in the dark. Le point
commun entre tous ces films est une actrice dont les initiales figurent
au début du livre, « Pour C.D. », le nom entier de Catherine Deneuve ne
fait pas partie du texte dans sa version française, même si l’éditeur a
cru bon de l’écrire sur la quatrième page de la couverture au cas où on
ne l’aurait pas deviné. Mais dans la version originale, en allemand,
les premières lettres des seize paragraphes du chapitre pénultième, en
une manière d’acrostiche, donnent à lire le nom et le prénom. Après
l’avoir démontré Yoko Tawada remet son exemplaire dans son sac et
précise, taquine : « En Allemagne, on n’a pas besoin de dire le nom,
ici Deneuve est une vraie star. » Le livre est écrit à la première
personne du singulier et aussi, singulièrement, à la deuxième personne
du pluriel. Le « vous » vient du livre, il ne tombe pas du ciel comme
dans les trains, c’est le « je » de la narratrice qui dit « vous » à
l’actrice, qui invoque Deneuve lorsqu’elle reste la seule
interlocutrice possible de cette jeune fille perdue, trouvée, reperdue,
retrouvée. « Je » est une jeune Vietnamienne, lycéenne à Hô Chi
Minh-Ville, choisie pour représenter son pays à Berlin-Est, à une
rencontre entre jeunes de tous les pays communistes qui veulent bien se
donner la main. Le Vietnam est déjà communiste, l’Allemagne encore
divisée. Yoko Tawada : « Je voulais parler du communisme, de la
colonisation et du confucianisme, le Vietnam est l’endroit idéal pour
réunir ces choses. » La narratrice, à peine arrivée à Berlin où elle
doit prononcer un discours en russe, est enlevée, pas tout à fait
contre son gré mais presque, par Jörg, un jeune Allemand de l’Ouest,
vaguement amoureux, qui l’entraîne vers Bochum sous le siège arrière
d’une Trabant. Elle arrête un train, en laissant une suicidaire se
coucher sur une voie ferrée, et s’enfuit pour Paris où elle passera
presque tout le livre sans connaître un seul mot de français à
confondre le monde réel avec les films où joue C.D. Elle ne comprend
rien au monde dit libre, elle dit que la franchise ne fait pas bon
ménage avec la liberté, apprend à mentir un peu, mais n’a même pas de
langue disponible pour mentir, les gens à l’air heureux lui font penser
à des chiens. Elle vit dans des caves et ne se sent guère de taille à
rééduquer tout ce vieux monde à la mode Hô Chi Minh dont elle ignore
qu’elle disparaît peu à peu. Elle ne voit pas le mur de Berlin tomber,
elle voit des films, toujours les mêmes, confond tous les personnages
interprétés par son amie en une seule et même personne, tantôt brune
tantôt blonde, tantôt Marie tantôt Eliane. Elle pourrait épouser un
compatriote médecin, manque son retour au Vietnam, retourne dans sa
cave, retourne vers vous, C.D. : « Quelques secondes seulement passent
et déjà votre nom apparaît en caractères roses. C’est comme toujours le
sommet du film, à couper le souffle. Avant que le titre ne soit
dévoilé, avant que ne commence l’histoire, votre nom doit surgir du
fond des mers. Sans ce nom, pas d’actrice, sans actrice, pas d’Eliane
Devries censée avoir vécu en Indochine, sans Eliane, pas d’histoire à
raconter. Sauf à Paris, sur l’écran, jamais je n’ai vu de pays qui se
nomme Indochine. » Et pourtant, ce pays est le sien, méconnaissable sur
l’écran, mais qu’il faudra bien reconnaître et avec lui d’autres
douleurs : « Indochine, un mot qui sonne comme un plat au tofu raté, il
ne s’agissait pas plus de l’Inde que de la Chine, mais de nous. Comment
avait-on pu inventer un tel nom ? », et un autre répond : « On a beau
jeu de critiquer le colonialisme. Mais la liberté et l’indépendance
sont des produits français comme le foie gras. » Elle voit Eliane et
Camille danser ensemble un tango (« Le tango est-il un contrat entre un
homme et une femme ? ») et se réjouit de ne pas comprendre les paroles
du film. Dans un autre cinéma, C.D. porte le même nom que son pays,
France, elle l’envie. Voyant Belle de jour, elle demande : « Avez-vous
accepté de vous laisser fouetter parce que vous regrettiez d’avoir
donné des coups de fouet à un ouvrier en Indochine ? » Sur l’écran C.D.
ne vieillit pas dans l’ordre, la narratrice ne comprend pas tout,
confond beaucoup, se réfugie dans l’alcool, puis renonce à renoncer et
repartira peut-être pour Bochum où il doit bien y avoir quelques
cinémas, non ? Pour vous revoir.
Yoko Tawada a vu tous les films où joue Catherine Deneuve,
elle fait semblant de ne pas comprendre le français, elle dit : « Vous
avez besoin d’une entrée lorsque vous vous approchez d’un pays, vous
butez sur un mur, s’il y a une image sur le mur, c’est votre entrée,
pour elle, c’était les films de Catherine Deneuve. » Yoko Tawada n’aime
pas choisir, page 104 des Trains de nuit, vous visitez une serre : «
Dans un coin se trouvaient deux cactus de forme semblable et, à côté,
il y avait un panneau d’explication indiquant que l’un appartenait à la
famille parapluie et l’autre à la famille gouttière, et bien qu’ils
n’aient aucune parenté, de communes conditions de survie dans le désert
sans eau leur avaient donné une forme semblable. Cela signifiait-il que
les visages de l’Européen et l’Asiatique, s’ils survivaient dans des
conditions identiques, par exemple au pôle Nord, pendant des
générations, se mettraient à se ressembler ? »
Le Matricule des anges, septembre 2005 Terres étrangères par Lucie Clair
En deux livres, Yoko Tawada nous offre un regard aigu et réjouissant sur notre perméabilité au monde et aux autres.
L’altérité est une terre étrangère que l’on peut observer de loin, à la
jumelle – quitte à ressentir le vertige du grossissement – ou vouloir
arpenter jusqu’à s’y sentir perdu. Deux nouvelles traductions de Yoko
Tawada chez Verdier explorent avec talent la subtilité de chacune de
ces approches. L’Œil nu part du postulat où la distance serait abolie
par l’intermédiaire d’une loupe. Peu de temps avant la chute du mur de
Berlin, une jeune Vietnamienne élevée dans la pure doxa communiste se
retrouve à son insu en Allemagne de l’Ouest, puis, en tentant de
rejoindre Moscou, reste bloquée à Paris, comble de son déroutement
intérieur. Sans langage, sans abri, « impossible de reconstituer une histoire à
partir de ce paysage de ruines » qu’est l’exil forcé. De la coïncidence
entre cette sensation et la scène d’un film, se posent – non sans
humour – les bases de son unique repère : l’œil de Catherine Deneuve
filmé en gros plan dans Répulsion inaugure une dévotion
inconditionnelle pour l’actrice, cristallisée au fil des années et des
films vus et revus à satiété. Pour la jeune Asiatique, cette effarante
blondeur devient peu à peu le symbole de l’altérité absolue dans
laquelle s’ébauche l’image du semblable. Au gré des scènes de
soumission et de domination incarnées sous la direction de Buñuel,
Polanski, Mocky, ou encore des images lisses et impénétrables
d’Indochine ou des Demoiselles de Rochefort, se reflètent les
appétences et les situations du personnage de Yoko Tawada, sans jamais
permettre – et c’est toute la finesse de l’auteur – un dérapage (trop
facile) dans l’identification. La lentille de la caméra devient l’œil
par lequel la narratrice aborde sa propre dissolution. « À mon retour
du cinéma, je répétai dans ma tête les séquences d’images que je venais
de voir. Si j’avais extirpé la pellicule du projecteur pour m’en
construire ma route à moi, j’aurai pu rentrer chez moi, image par
image. » De là peut se dérouler le fil d’une construction fictive d’un
être et de son histoire, quand par ailleurs, la vie de tous les jours,
les rencontres fortuites, secourables ou malveillantes, ne font que
renforcer la distorsion entre son regard et celui que les autres
portent sur elle. « Nulle part ailleurs que dans l’obscurité d’un
cinéma, je n’étais à l’abri du regard d’autrui. Mon cinéma était une
“Ma” m’enveloppant dans ses muqueuses qui me protégeaient du soleil, du
pouvoir du visible. » De film en film, seule la puissance de la
projection autorise ainsi la jeune femme à connaître la crudité des
choses vues de très près – et éteindre le sentiment d’exclusion alors
même qu’elle en est maintenue irrémédiablement éloignée.
[…] Qu’on la lise ou que l’on se penche sur sa biographie,
Yoko Tawada est une femme étonnante. Née en 1960 au Japon, elle émigre
en Allemagne, – et réside à Hambourg depuis 1982, après avoir emprunté
le transsibérien et mis de côté le rêve paternel d’un refuge moscovite.
Écrivant alternativement en japonais et en allemand, avec le même
bonheur salué dans ces deux pays par des prix prestigieux, elle trace
une œuvre forte et vive, révélant avec netteté, par les intrications
entre les phénomènes et nos perceptions, les aspects les plus fins
d’une réalité en mouvement. C’est aussi un rare plaisir de suivre cette
voix au timbre retenu et sensible, une voix qui s’immisce et se
déploie, où la délicatesse et la fraîcheur s’allient à la liberté, pour
nous conduire vers d’étranges et envoûtants périples, qui parle de
vous, de l’autre, des surprenants contours de la rencontre, dans
laquelle réside toujours – sans drame ! – la part de
l’incommunicabilité.
La Revue littéraire, septembre 2005
par Olivier Capparos
Dans le décor froid d’une histoire figée, à l’image d’une
cave d’où l’on doit ressortir, une voix appelle et file ses lambeaux de
récits dont on attend la toison unie de la mémoire, d’une existence
personnelle, d’une histoire collective... Une littérature d’endroits
obscurs et de faux jours donc, promettant l’itinéraire chaotique,
toujours aveugle, d’une voix anonyme ou menacée d’anonymat et
d’abandon, voilà le bâti consciencieux des rêves et des livres de Yoko
Tawada.
Dans L’Œil nu, l’auteur fait de la perte de
connaissance un motif essentiel. Le destin et l’errance de la
narratrice sont guidés, déterminés, décidés par l’évanouissement, la
démission de la conscience, par la méconnaissance de soi-même et des
autres, la perte de la mémoire et l’oubli des cycles réflexes des
habitudes. La menace généralisée et démesurée du doute n’épargne aucune
parcelle de réalité. Le doute et la suspicion sont les noms des forces
qui détruisent et informent les corps, les pensées. La perte de
connaissance est le symptôme du triomphe de l’action de ces forces.
Le corps est toujours susceptible de transformations (p.
23), dont la destination est l’androgyne. Mais cette destination est en
elle-même un rêve. Voyager de Hô Chi Minh-Ville à Berlin, s’endormir à
Berlin et se réveiller à Paris... Ensemble nauséeux que forme le délire
de soi et du monde. L’Europe, l’Asie sont autant des terres de rêves et
de violences. Le Vietnam a appartenu à la France, la tante trouve en un
temps d’opprobre et de proscription la Seraphîta de Balzac (p.
45). Un mauvais rêve s’ouvre sur un autre rêve. C’est une vie illusoire
qui prend source dans l’esprit d’un Illuministe. Saura-telle comme
Louis Lambert distinguer l’ange du démon ? L’hallucination provient de
reflets trompeurs dans un soupirail (pp. 53, 150). L’érotisme, la mort
et la filiation semblent issus du même rêve (p. 50). « L’enfant n’avait
peut-être pas existé » (p. 54) : elle-même ou l’enfant qu’elle avait
cru porter ? (p. 172) La narratrice va au cinéma, comme un « bateau à
la dérive ». (p. 89) Répulsion, Tristana à la jambe coupée...
vous, ce « vous » adressé à Catherine Deneuve soudaine égérie et
gardienne d’un rêve nouveau. Voilà enfin la prédatrice qui dépose un «
baiser sur le point faible de la science ». (p. 87) Et c’est
l’androgynat qui révèle sa parfaite ambivalence : « peau neuve »... «
Deux femmes sont devenues une. » (p. 91) La finalité d’une
transformation ne peut être l’intégration de principes contraires, elle
est seulement l’apothéose de l’un quelconque et différencié.
L’auteur a déjà manifesté sa passion des gares blanches,
des sons inouïs, des protagonistes fantomatiques errant dans un train
de nuit, une gare, une salle d’attente dans le demi-jour entre Irkoutsk
et Khabarovsk (Train de nuit avec suspects). Un chauffeur qui
s’engouffre avec délice dans un embouteillage. L’attention ferme et
durable aux mouvements de voyageurs, au sang et à la sueur, aux
microclimats moites et tièdes... «Le diable est dans les détails, a dit
M. Beck » (Train de nuit..., p. 89), par substitution et
altération du mot célèbre d’Aby Warburg. Mais cet ensemble est encore
le rêve d’une accroupie qui interroge ses organes : l’excroissance même
petite de mon corps est-elle signe de l’androgyne que je deviens ? Mais
l’androgynat est peut-être la vocation banale d’une plante (p. 103). Un
écrivain nous livre toujours d’une façon ou d’une autre sa traversée ou
bien son séjour prolongé en enfer. La vie compartimentée en wagons d’un
train de nuit, des couchettes qui sont lits de mort ou tables
d’opération, un enfant mordu par un singe invisible (p. 117) et qui
n’est qu’un souvenir d’enfance, voilà l’enfer, enfermement et dérision
de cet enfermement. En enfer, le sens de l’adresse surgit : le « vous »
énigmatique qui a permis à l’auteur de pouvoir enfin dire « je » en
reléguant irrémédiablement le « vous » à une extériorité étrangère (p.
131).
À la fin de L’Œil nu, à l’enseigne de Dancer in the dark,
le film de Lars von Trier : « la vision c’est une fente » et « c’est la
danse que je veux voir »... (pp. 200, 201), comme s’il avait fallu le
temps du livre pour acheminer la pensée à son terme, qui est l’action –
sortir de la cave, de l’inconnaissance voulait dire reconquérir la
matérialité concrète d’un corps. De même qu’il nous semble que le corps
est reconquis à l’issue d’un coma et d’une rémission pénible. Quand
Nietzsche écrivait « Le convalescent », dans son Zarathoustra, il
pensait à Yoko Tawada, à la venue des bêtes sacrées et parlantes sur le
lit de la douleur.
Chronic’art, septembre-octobre 2005
par Morgan Boëdec
Deux livres, une double actualité qui rappelle la double
vie que mène la japonaise Yoko Tawada : débarquée de Tokyo au début des
années 1980 pour s’installer à Hambourg, elle mène de front deux
chantiers d’écriture l’un dans sa langue natale, l’autre dans une
langue allemande dont l’apprentissage est au cœur de L’Œil nu,
le plus abouti des deux récits qui paraissent aujourd’hui. Aucune
prétention derrière cette démarche mais, explique l’auteur, une
recherche des lacunes, trous et fissures par lesquels jaillit la vie de
la littérature ». L’Œil nu ne déroge pas à cette règle :
plongée abrupte dans la conscience d’une jeune lycéenne vietnamienne en
pleine déroute à Paris, le roman explore les pouvoirs invisibles du
cinéma. Fascinée par les interprétations de Catherine Deneuve dans des
films comme Répulsion ou Indochine, le personnage y trouve des repères et se recompose à partir de là un semblant d’identité. Sans générique ni happy end.
Les Inrockuptibles, 31 août, 6 septembre 2005
Belles de jour
par Raphaëlle Leyris
Une jeune fille se réinvente dans un train de nuit, une
autre s’accroche à Catherine Deneuve pour survivre. Deux romans
désopilants et étranges d’un auteur à découvrir. En allemand, «
Doppelgänger » signifie « sosie », « double ». Un mythe à l’origine de
pans entiers de la littérature – de Plaute à Dostoievski, en passant
par Maupassant, Conrad et Stevenson. « Der Doppelgänger », c’est la
collection dans laquelle les éditions Verdier publient les livres de
Yoko Tawada, et c’est bien le terme rêvé pour celle qui construit une
œuvre double, écrite en japonais, sa langue natale, et en allemand,
qu’elle a appris dès son installation à Hambourg, en 1982.
Les identités figées ne l’intéressent pas. Trop compactes,
trop sûres d’elles-mêmes, elles ne laissent pas de brèche dans laquelle
la fiction puisse se frayer un chemin. Dans son roman Opium pour Ovide, elle avait fait de la métamorphose le seul moyen d’explorer des destins. Dans Narrateurs sans âmes,
recueil de textes théoriques, récits intimes et poèmes, elle se
plongeait dans le vide entre deux alphabets, deux cultures, deux pays.
La dualité de l’âme et du corps, l’ubiquité de l’être qui fascinent
tant Tawada, sont au centre de l’un de ses deux nouveaux livres, court,
déroutant et drôle Train de nuit avec suspects. Ce roman, écrit
en japonais, est composé de treize chapitres qui racontent les trajets
nocturnes, majoritairement à travers l’Europe, d’une chorégraphe de
Hambourg.
Pendant que le corps est emmené vers Paris, Vienne,
Amsterdam ou Belgrade, pendant qu’il rencontre d’autres passagers,
l’esprit est déjà arrivé à destination, encore un peu dans le lieu de
départ, et en même temps entièrement dans son voyage.
Brisant tous les points de repères, ces trains qui mènent
toujours ailleurs, plus loin qu’ils ne devraient, sont aussi « suspects
» que les passagers, ces hommes et ces femmes qui, de rencontres en
malentendus, malmènent les certitudes de la narratrice, déplacent son «
moi » vers le « vous ». Entre rêves et réalité, ces trajets de nuit
sont le lieu où se réinventer. Et c’est aussi de réinvention de soi
dont traite L’Œil nu, autre roman de Yoko Tawada qui parait
simultanément. Écrit, lui, en allemand, il raconte les errances d’une
jeune Vietnamienne qui, venue en 1988 pour une conférence de jeunes
communistes en RDA, passe contre son gré de l’autre côté du rideau de
fer, arrive à Paris sans connaître un mot de français, et ne survit que
grâce aux films dans lesquels joue Catherine Deneuve.
Entre deux passages hilarants sur la confrontation entre
les cultures soviétique et capitaliste, Yoko Tawada fait une
description parfaite, sensible et subtile, de l’état d’étrangeté dans
lequel évolue son personnage. Qui doit dès lors, pour se réunifier,
créer sa propre fiction. Il y a du Dancer in the Dark dans ce
roman le cinéma est pour cette immigrée involontaire la seule
échappatoire au désespoir, comme l’étaient les comédies musicales pour
la Selma de Lars von Trier ; la seule amie sur qui se reposer est, là
aussi, Catherine Deneuve – jouant son rôle d’actrice. Et, tout comme Dancer in the Dark, L’Œil nu explore le vieux thème ultrarebattu du pouvoir de l’imagination sur l’adversité, en le renouvelant magistralement.
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