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  L’Œil du silence
Éloge de la lecture

  Maria Tasinato

  Présentation de Pierre Klossowski
Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié

  142 pages
17,80 €
ISBN : 2-86432-094-0

Résumé

Ce livre s’ouvre sur une scène destinée à devenir ensuite emblématique, celle où saint Augustin est surpris par la manière de lire de saint Ambroise : non pas à haute voix, mais silencieusement. Qu’elle est la raison d’un si grand trouble ? L’Œil du silence n’est pas une étude sur Augustin ou une histoire de la littérature silencieuse : il analyse, en fonction de plusieurs perspectives, le soupçon éveillé par celui qui aime s’isoler, grâce à une rêverie singulière (la lecture silencieuse), chez celui qui au contraire, comme Augustin, reste encore fidèlement attaché au dialogue platonicien. La scène se déplace ensuite dans le désert où nous assistons aux escarmouches « endiablées » entre l’ermite (illettré ou pas) et ceux qui le tentent. Et, à travers les premières codifications de la vie monastique (Evage, Cassien), sont évoqués certains mythes païens, tels ceux de Philomèle, d’Hermès et d’Endymion.
En appendice, un écrit sur Nietzsche (Tempo rubato) qui fait écho à l’un des thèmes dominants de L’Œil du silence : la temporalité particulière de la lecture. Tout en désirant s’éterniser, elle se trouve en équilibre sur un instant qui est à la fois fuyant et dicté par l’opportunité (le kairos).



Extrait du texte

     À vous suivre dans les circuits de votre labyrinthe, disposé tels les jardins enchantés d’une Armide philologue, je n’imaginais guère qu’au tournant de cette haie, se dissimulait le motif encore insoupçonné, proprement fatidique par son antique origine, de l’une de mes visions picturales.
     Allais-je ou non m’égarer sur vos plates-bandes astucieuses, quitte à trouver la seule issue parmi d’autres apparentes ? Rien ne m’assurait mieux de m’en sortir que le titre suspendu à l’entrée : L’œil du silence.
     Ce titre ne répondait-il pas intimement à ma propre expression, ayant depuis longtemps choisi de représenter mes figures verticalement sur mes toiles, et non plus de les décrire, me confiant davantage au regard du spectateur pour communiquer leurs présences obsédantes parce que silencieuses ?
     Tout au long de mon errance dans vos jardins, l’éclosion des divers sens à partir d’un seul et même verbe, ou vocable, que vous faisiez s’épanouir, n’était-elle pas comparable à celle qui s’effectue sur mes tableaux : à partir d’une seule et même physionomie, ses diverses attitudes, les variations de son visage répété, semblable à lui-même, tantôt ressemblant, tantôt dissemblable.
     Et ainsi, pour avoir interprété ce titre à contresens, soit à sens unique, je m’avisais d’une analogie laquelle m’éloignant de toute issue, fausse ou réélle, me rapprochait de ce qui m’était destiné, au gré d’une irrésistible attraction ; de quel foyer émanait-elle ? Au détour de votre jardin apparaissent nouvellement les simulacres de certaines divinités. Est-ce à dire que cette floraison de divers sens à partir d’un seul verbe ou vocable préparerait la dénomination de chacune de ces divinités, soit leur invocation : la présence silencieuse de leurs simulacres ne promettait-elle pas, selon leurs diverses attitudes, autant d’oracles ?
     Et me voici soudain au pied de la statue d’un enfant dans la fleur de sa puberté. C’est Kairos – m’expliquez-vous – le chef-d’œuvre en bronze de Lysippe.
     C’est donc toi le divin adolescent que je cherchais, m’écriai-je, et que je trouve au moment voulu.
     Tant et si bien que, pour ma part, je l’ai figuré dans trois attitudes : à gauche son profil dextre, au centre sa face, à droite son profil senestre.
     Voici donc l’unique image qui illustre ici « votre labyrinthe » il n’est pas question pour moi d’en sortir – à tout jamais j’y demeure votre otage !
                Pierre Klossowski

 

     « Mais quand il lisait [le sujet est Ambroise] ses yeux étaient conduits à travers les pages, et cor intellectum rimabatur, la voix et la langue, en revanche, étaient en repos. Souvent, en notre présence – il n’était en effet défendu à personne d’entrer, et il n’était pas d’usage qu’on lui annonçât qui arrivait –, nous le vîmes lire silencieusement et jamais autrement, et nous restions assis plongés en un silence continu – qui, d’ailleurs, aurait osé être une gêne pour quelqu’un d’aussi absorbé ? Puis nous nous en allions et nous conjecturions que, pendant le peu de temps qu’il avait trouvé pour restaurer son esprit, à l’écart du vacarme causé par les affaires d’autrui, il ne voulait être rappelé à rien d’autre et que, s’il y avait un auditeur dubitatif et attentif, si jamais l’auteur lu présentait des points obscurs, peut-être se préservait-il aussi d’être dans la nécessité de fournir des explications ou de disserter sur quelque chose de plus difficile qu’on viendrait à lui demander. Le temps passé en cette occupation aurait été au détriment des volumes qu’il voulait lire [dérouler] ; bien que la raison la plus légitime de lire en silence pût être celle de préserver sa voix, qui faiblissait très facilement. Malgré tout, quelle que fût en cela son intention, ce grand homme le faisait en vue du bien. »
     Augustin, Confessions, VI, 3, 3.



Extraits de presse

      Pourquoi lisons-nous généralement silencieusement les textes qui sont sous nos yeux, et non pas à voix haute comme nous l’avons appris ? Cette intériorisation de la prononciation a fait une fois l’étonnement de saint Augustin. C’était lorsqu’il regardait lire son maître saint Ambroise. Si l’on en croit le disciple, celui-ci aurait été le premier des hommes de l’Antiquité à lire des yeux sans articuler le texte. Étonnée à son tour par la surprise de saint Augustin, Maria Tasinato, qui enseigne la philosophie à l’université de Padoue, s’est penchée sur les motifs et les conséquences de cette lecture silencieuse chez les pères de l’Église. Cette réflexion, contrairement à ce que l’on en attend, n’est pas une histoire de la lecture, ni même une étude de patristique. Elle confronte l’attitude inaugurale de saint Ambroise, lire pour soi-même sans offrir de prise au dehors, avec la tradition du dialogue platonicien.
     Ambroise casse la solidarité qui existait entre la lecture et la voix pour en instaurer une entre la lecture et l’écriture.
     Une culture de transmission orale s’efface au profit d’une nouvelle liturgie qui place le lecteur en position d’héritier confidentiel. De cette lecture muette naît alors une nouvelle façon de s’adresser aux autres, le commentaire ex cathedra, ou sermon, sorte de parole sourde au dialogue.
     Ce que saint Augustin voit à l’œuvre chez son maître, c’est le démon de la lecture. Il est dommage que Maria Tasinato, en ayant voulu se mettre sur ses traces, se soit laissé égarer par lui. Car ce démon a sa vertu, le savoir, comme son vice, l’érudition, vice auquel n’échappe pas l’auteur, ce qui de lectures comparées en analyses philologiques rend le fil de son propos assez lâche. « Le lecteur silencieux est plus en sécurité contre les démons que celui qui lit à haute voix. » Peut-être eût-il fallu en regard de cette conclusion lui suggérer de faire passer son propre texte à l’épreuve de ce que Flaubert appelait « le gueuloir », afin qu’écrire ne devienne le monologue de ses lectures.

               Antoine de La Taille, Le Quotidien de Paris, 20 octobre 89

 

     Lire, c’est l’un des gestes les plus caractéristiques du comportement de l’homme moderne, concentré sur le papier (aujourd’hui l’écran) devant lui, la tête presque immobile, silencieusement absorbé par une activité intellectuelle qui semble se dérouler dans la partie supérieure de sa tête : des yeux au cerveau. En réalité, on sait depuis longtemps que les organes de la voix sont eux aussi impliqués, mobilisés sinon vraiment actifs : lire beaucoup peut enrouer.
     Reste que nous situons la séparation entre ânonner et lire au moment où le lecteur, devenu suffisamment expérimenté, cesse de prononcer à voix haute. Ce moment, il a aussi une date dans l’histoire : la scène célèbre, rapportée par saint Augustin dans ses Confessions (livre VI), où il voit son maître saint Ambroise, évêque de Milan, lire sans bruit. « Quand il lisait, ses yeux étaient conduits à travers les pages dont son esprit perçait le sens cor intellectum rimabatur : le sens du texte est contesté), mais sa voix et sa langue se reposaient ». Nous sommes au IVe siècle, la découverte de la technique moderne de lecture daterait de là. En réalité, comme le montre Paul Saenger dans le numéro des Annales, saint Ambroise ne pouvait lire comme un lecteur moderne tout simplement parce que, dans la page qu’il lisait, les mots n’étaient pas séparés (ce qu’on appelle scriptio ou scriptura continua) et qu’il lui fallait donc aller lentement, pour reconstituer les mots. « Quand les anciens lisaient silencieusement, écrit l’historien, ils le faisaient pour renforcer leur intimité et cacher ce qu’ils lisaient et non pour augmenter leur vitesse de lecture. » C’est d’ailleurs ce que dit saint Augustin lui-même dans la suite de son texte : « Peut-être évitait-il une lecture à haute voix, de peur qu’un auditeur ne l’obligeât, à propos de quelque passage obscur, à s’engager dans des explications... et à perdre ainsi une partie du temps destiné aux ouvrages qu’il voulait lire ; et puis la nécessité de ménager sa voix, qui se brisait aisément, pouvait être encore une juste raison de lire en silence (tacite). »
     C’est à une conclusion de ce genre qu’aboutit aussi Maria Tasinato dans son essai d’une complexité baroque, nourri de considérations étymologiques et de jeux sur les mots, en conclusion duquel elle interprète le concept grec de kairos (le moment propice, l’occasion) pour mettre en évidence une temporalité de la lecture. Mais cet essai est obscur, et supporte mal la comparaison avec les analyses lumineuses de P. Saenger, ou avec la mise au point de Luciano Canfora (« Lire à Athènes et à Rome ») dans le même numéro des Annales, qui lui aussi assure que « dans les bibliothèques le bruit (le marmonnement des lecteurs) devait être insupportable », et permet de comprendre la nécessité dans le monde antique de « lecteurs professionnels », « esclaves intellectuels hautement qualifiés » comme dit Saenger (médecins, acteurs, pédagogues aussi pouvaient être des esclaves), chargés d’une tâche difficile mais qui finalement (peut-être jusqu’à la diffusion du christianisme, à savoir d’un livre et d’une morale d’esclaves, selon Nietzsche) resta longtemps subalterne.

               Pierre Pachet, La Quinzaine littéraire, 1er novembre 89

 

     « Celui qui écrit et celui qui lit, écrit Maria Tasinato dans L’Œil du silence, reconnaissent leur appartenance commune au silence résonnant de la belle et monstrueuse race des vagues qui, bien que dans la tempête, ne perdent jamais leur calme – lequel est le secret de leur style –, assurées d’un silence qui a appris à ne pas se trahir en se taisant. » Cet Éloge de la lecture est un éloge du silence, de la lecture « silencieuse », de cet isolement, condition sine qua non d’une jouissance du texte et de soi. Livre dansant au sens nietzschéen, cet essai poétique dont Pierre Klossowski dit dans sa préface qu’il est un « jardin » est sûrement de tous ces livres celui qui mérite de trouver son lecteur.

                 Jean-Didier Wagneur, Libération, 1er mars 90

 

    Il vous faudra entreprendre la lecture de L’Œil du silence avec la plus extrême attention, sans cela vous risqueriez, au sens propre, d’y perdre votre latin et même votre grec ! Toute progression dans cette aimable jungle de mots savants devra s’effectuer à l’aide des nombreuses notes et traductions disposées en bas de page pour le réconfort du lecteur. Petit livre d’érudition donc dont le charme indéniable paraît reposer sur l’organisation de sa propre inutilité ; état bien rafraîchissant (l’inutilité) si l’on pense un instant à l’utilitarisme désolant et forcené qui ravage notre planète. Le lecteur, sans doute, ne manquera pas de songer à ces Byzantins du meilleur monde (théologique) qui débattaient à satiété et avec force détails du nombre d’anges susceptibles de se tenir debout sur la tête d’une épingle.
     S’il reste malaisé de saisir le propos d’ensemble de l’auteur, en revanche une lecture par le menu vous conduira à d’intéressantes rencontres : saint Augustin, saint Ambroise, etc. Évagre le pontique, remarquable démonologue du monachisme égyptien vous en apprendra long sur les mauvaises manières de certaines créatures diaboliques. Dans les dernières longueurs, Friedrich Nietzsche fera une apparition remarquée quoique grandement énigmatique. Il serait cependant injuste de passer sous silence la traduction de l’italien au français (de Jean-Paul Manganaro et Camille Dumoulié) qui parvient à nous révéler la mystérieuse identité du héros de L’Œil du silence : le texte lui-même.

                Patrice Remia,  Nuit Blanche, juin 1990