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L’œuvre laissée seule (L’opera lasciata sola) |


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Poème
Édition bilingue
Traduit de l’italien et préfacé par Bernard Simeone |

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112 pages
13,60 €
ISBN 2-86432-330-3 |
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À la mort de son ami, prêtre, le poète-narrateur élève, en huit chants, un tombeau qui ne perpétue pas la présence du défunt mais l’énigme de sa fuite : réminiscences qui fulgurent et se dérobent aussitôt, scènes surgies de la mémoire ou du délire à moins qu’elles ne soient de purs symboles, épisodes tragiques ou fantasques d’une amitié portée à l’exaltation. Par son silence, le silence du corps inanimé, la mort de ce prêtre – un être extravagant et profond – rejoint un monde devenu muet, désert, et le poème se détache de celui qui écrit, devenant à son tour élément d’un réel inaccessible qui semble nier toute part humaine. Quelle force naît pourtant, quel espoir paradoxal ? Dans la certitude de l’anéantissement, et plus encore du mystère inviolé, se devine une paix scandaleuse. On peut, comme dans les grands poèmes de Leopardi, lire avec une étrange ferveur les vers de l’absolu désastre : « Et la fin arrive/pour interdire la divinité : la fin implacable/anéantit, nulle valeur ne reste, il n’y a pas/d’âme. » Cesare Viviani est né en 1947 à Sienne, dont la culturel’a profondément marqué. Il vit à Milan. D’abord proche de la néo-avant-garde, il entama, dans des recueils comme Merisi et Prière du nom, une évolution vers un chant métaphysique dont L’œuvre laissée seule demeure le plus haut moment.
L’œuvre laissée seule (extraits de la préface)
« Dans le bleu / de son lointain / disparaît / Sienne, elle se retire dans son nom, / s’enfonce dans l’idée d’elle-même, se brûle / à sa propre essence / et moi avec elle, équitablement, / mort / à son histoire, à la mienne… » Les vers de Mario Luzi, dans Voyage terrestre et céleste de Simone Martini, où résonne le chiffre le plus intérieur de Sienne, sa grâce héraldique et hautaine, son mystère enclos, introduisent idéalement à l’œuvre de Cesare Viviani, né Siennois en 1947 et Milanais d’adoption. Plus qu’à un moment déterminé de son parcours, les vers de Luzi s’accordent à la façon radicale dont Viviani renouvelle ses instruments d’un livre à l’autre sans susciter le moindre soupçon d’incohérence. Une des causes possibles de cette unité fondamentale demeure Sienne, l’univers mental et spirituel que ce nom implique. La surprenante fraternité entre un poète comme Viviani, proche autrefois de l’expérimentation pratiquée par la néo-avant-garde, et Luzi, qui ne cessa d’éliminer de sa propre poétique les composantes par trop instrumentales, est devenue évidente à partir de ce long poème, L’œuvre laissée seule, publié en 1993. Évoquer le grand poète siennois et florentin au seuil du memento mori en huit sections de son cadet est donc profondément naturel. À qui d’autre qu’au Mario Luzi de la pleine maturité – celui de recueils comme Pour le baptême de nos fragments ou Phrases et incises d’un chant de salut – comparer aujourd’hui, en Italie, cette pointe de la pensée où peut encore naître la poésie, futur inespéré ouvert, chez Viviani, par-delà le constat d’une mortalité sans appel ? L’Œuvre laissée seule offre plusieurs moments, incises ou épiphanies, prescience d’une destruction illuminante, où disparaît la frontière entre mémoire et allégorie. Face à l’univers dérobé ne subsiste que l’empreinte ancienne d’un désir de connaissance absolue, de gnose. À tout moment alternent et parfois se confondent – c’est la vraie réussite du livre – nihilisme et parole pleine, plénitude qu’engendre le vide affronté : « écoute le concert qui vient / du silence implacable de cette nuit ». La mort de l’ami prêtre – la mort de celui qui croyait – rejoint, par son silence – le silence du corps inanimé –, le monde muet, désert, et le poème s’inscrit dans ce mutisme en se détachant de celui qui écrit, en devenant à son tour un élément du réel réifié, inaccessible. « Laissée seule », à son destin, l’œuvre se fond dans ce qu’elle ne parvient pas à signifier, le magma du monde, l’inéluctable altérité. Elle s’éloigne comme s’est éloigné le corps de l’ami. Elle qu’a engendrée l’intense travail de la langue à présent s’expose, comme le corps de celui qui meurt, au passage brutal, irréversible, de l’intensité au néant. Dans la certitude de l’anéantissement, et plus encore du mystère inviolé, se devine une paix scandaleuse : « L’éclair de ta fin, quand il viendra, / n’éblouira aucun visage, n’éveillera / aucune attention humaine, il rebondira / sur la côte, dans les champs, pour s’éteindre / dans le silence d’une nuit, non vu. / Comme non vue / est la majeure partie des choses en ce monde. » La vérité d’un tel poète se mesure à la façon dont il retourne les termes du désespoir, atteignant l’espace infinitésimal qui sépare de la contemplation (et, pourquoi pas, de la prière) la conscience du rien. On peut lire alors avec une étrange ferveur les vers de l’absolu désastre : « Et la fin arrive / pour interdire la divinité : la fin implacable / anéantit, nulle valeur ne reste, il n’y a pas / d’âme. » |

L’histoire de l’éternité n’existe pas. Qui écrira ce livre, le plus attendu, aura une tâche grande et rare. Et quelle réaction peut-on imaginer, quelle autre non, de la part des lecteurs, quelle pause ?
À présent, mes gens, interrompez votre ouvrage, prenez un panneau et peignez vos champs, soyez peintres. Qui sait, répondirent-ils, ce que nous perdrons. Il ne s’agit pas de représenter l’abondance, si la récolte est maigre, mais laissez s’enfuir vos enfants, vos proches, dans les bois, sans qu’ils rentrent le soir – vous les apercevrez à peine, inapprochables, s’évanouissant un jour au cœur des hêtres et des sapins – ils migreront – pour ne plus les revoir, ils vivront peu de temps, sans maison, pas au-delà de vingt ans. Le froid de cet hiver polaire les tue ou, souhaitons qu’il soit loin, un chasseur, un rival en amour. Ils ne vous laisseront pas une prise, pas un souvenir, rien : comme si jamais vous ne les aviez rencontrés.
À présent les paysans ont formé un groupe de peintres. Ils ont abandonné les geignards – ceux voués à maintenir les défaites bien présentes à l’esprit. Tout avait commencé par ce prodige : les petits au crépuscule s’étaient éloignés des grands, on eût dit un jeu, ils s’étaient dirigés comme tirés par d’invisibles fils vers un troupeau de bêtes sorti, pour paître, du bois à la lisière du champ. Mais de cette aventure prodigieuse le vrai miracle est qu’avec elle débuta l’histoire de l’éternité. |

Le Monde, 1er mars 2001 par Patrick Kéchichian Un chant inconsolé
L’Œuvre laissée seule, poème en huit chants publié en 1993, constitue une magnifique méditation métaphysique dont le motif est la mort d’un prêtre, ami du poète. « Dieu pour nous ne fut pas la moindre folie », dit le premier vers. Et le deuxième chant s’ouvre sur ce constat : « L’histoire de l’éternité n’existe pas. » Devant l’énigme d’un mystère douloureux, dans le deuil et la révolte qu’il fait naître, une parole s’élève. Un homme questionne, cherche, interpelle, refusant une consolation qui n’aurait pas le poids de la chair, la mesure du visible : « Les plus audacieux disent qu’à présent pour te rejoindre il faut perdre l’illusion de te trouver sous ton aspect terrestre, épanoui, riant... » L’âpre et fibre beauté du poème que nous fait découvrir aujourd’hui Bernard Simeone vient de cette capacité à rendre concrète, urgente, l’interrogation existentielle. Inconsolé, le chant ne s’enferme cependant pas dans le cercle du désespoir. Car celui-ci ne peut, à la fin, que laisser sans voix. Cesare Viviani, né à Sienne en 1947, vit à Milan. Comme le précise Simeone dans une préface éclairante, il fut d’abord – le premier livre date de 1973 – proche de l’expérimentation verbale de l’avant-garde. Plus tard, l’influence de son aîné florentin Mario Luzzi orienta sa poésie vers une plus grande intériorité. Traducteur de Verlaine, auteur d’une dizaine de recueils, Viviani n’est pas éloigné du grand prosateur siennois Federigo Tozzi, auteur de l’admirable récit Le Domaine (éd. Circé, 1994). L’Œuvre laissée seule est son premier livre traduit.
La Quinzaine littéraire,1er mars 2001 par Gilles Quinsat
Encore peu connue en France, sinon à travers des anthologies et des traductions en revue, l’œuvre de Cesare Viviani a pu apparaître, dans sa première expression au cours des années 1970-1980, comme relevant de la pure expérimentation langagière. Pourtant, dès ce moment, comme le souligne Bernard Simeone dans sa préface à L’Œuvre laissée seule, le travail sur les mots ne se contentait pas de renvoyer à une autonomie de l’écriture. Le poème ne se réduisait pas à une constellation de signes évoluant dans un espace sans bord ni dehors. Ce qui pouvait alors apparaître comme abstraction ou maniérisme était aussi ouverture d’une question : celle de l’altérité du monde révélé comme pur lointain, incommensurable au langage qui voudrait le dire. En ce sens, les titres qui ont suivi, de Prière du nom (1990) à Une communauté des âmes (1997), en passant par L’Œuvre laissée seule, ne constituent pas le versant « spiritualiste » d’une poésie qui aurait laissé derrière elle ses préoccupations formalistes. Ils marquent plutôt l’approfondissement d’une méditation sur ce qu’on pourrait caractériser comme un aveuglement du langage le conduisant à errer – donc à se dire, et à se faire poème – pour désigner au moins la réalité de ce qu’il ne cesse de manquer. Avec L’Œuvre laissée seule, cette errance trouve son point de départ dans l’expérience de la mort – ou plus exactement, de la disparition d’un ami qui est aussi un prêtre, à vrai dire plus proche des fous de Dieu de la Russie, ou des rabbis exaltés du hassidisme, que des placides curés de campagne. Avec subtilité et une grande précision de langage, Bernard Simeone a su rendre en français les différents registres qui, par de continuelles variations de ton, ne cessent d’intervenir et de se superposer tout au long des huit chants qui composent le poème. De fait, L’Œuvre laissée seule tient à la fois du récit, du poème allégorique (le voyage à travers l’univers et ses éléments), du memento mori. S’il croise en plusieurs points la pensée léopardierme dans ce qu’elle a de plus noir, le livre est aussi un fragment de théologie négative, un art de la mémoire, un recueil d’épiphanies qui tente de répondre à une seule question : où est le passé, quand il est devenu passé ? Cette question, Viviani ne la formule pas directement. Plutôt, il la dilate à l’infini, la dépouille peu à peu de sa dimension strictement humaine pour la projeter jusqu’aux confins de l’univers, jusqu’au point où elle s’affronte à un nom qui n’est pas comme tous les autres, un nom – Dieu – sur lequel semble reposer toute la pyramide inversée du langage. En son commencement, L’Œuvre laissée seule est bien une déploration, une tentative constamment reprise où le poète-narrateur chante son deuil de l’ami-prêtre. Dans cet exercice de remémoration, l’évocation du mort se confond pour lui totalement avec une part de son enfance, une part de la nature aussi, tellement l’évocation apparaît ici indissociable d’une lumière et d’un paysage qui, pour être à peine esquissé, ramené à une lisière, une route, quelques arbres, n’encercle pas moins les deux protagonistes. L’inertie du corps, le silence de l’ami ne laissent pas intact ce fragment d’univers. Au contraire, ils semblent le restituer à sa rudesse primitive et non humaine. « Le moi finit sous terre et meurt. » L’élan premier du poème pourrait apparaître comme une tentative d’exorciser la disparition, de rassembler à travers un simulacre de présence les vestiges de ce moi désormais hors d’atteinte. Ce n’est pourtant pas cette voie que choisit Cesare Viviani. La remémoration n’est pas chez lui une faculté qui viserait à préserver envers et contre tout ce qui n’est plus du côté de l’humain, et qui a rejoint le monde muet. Elle cherche plutôt, dans son entreprise de questionnement fantasque, voire de délire, à s’illimiter, à se projeter dans un espace où la figure humaine est comme effacée, où le monde se montre dans sa « terrifiante énergie ». L’Œuvre laissée seule se tient là : non pas dans la communauté des hommes, mais sur cette « scène invisible » que Viviani ne cesse d’approcher, à force de négativité. Dans son Zibaldone, Leopardi écrit : « Les enfants trouvent le tout dans le rien ; les hommes le rien dans le tout. » L’Œuvre laissée seule décrit, d’une certaine manière, la trajectoire de ce renversement. Au fur et à mesure que le poème tourne sur lui-même comme une toupie, les scènes lyriques de l’enfance et de l’adolescence tout comme l’exaltation d’une pure présence au monde se voient renvoyées à une étrangeté sur laquelle le langage ne sait que se refermer, même lorsqu’il s’invoque à travers le nom de Dieu.
Tageblatt, Luxembourg, 16 février 2001 par Jean Portante Le scandale de l’insaisissabilité des choses
Le début de l’écriture de Cesare Viviani coïncide avec la remise en cause formelle qui dans les années soixante ébranle la poésie italienne. Mais très tôt, le poète s’échappe du cocon de l’expérimentation pour, à travers les mots, tenter la découverte du monde. Quel long chemin que celui de Cesare Viviani (né en 1947 à Sienne), depuis que, à l’époque des revues Tam Tam, Il Verri ou Abracadabra (cette dernière née au Luxembourg, sous la houlette de Marcello Angioni), il modelait, en compagnie des amis d’alors, ce qui est connu sous le nom de néo-avant-garde italienne : le langage remis au centre du poème, l’aléatoire au service de l’expérimentation linguistique et vice versa, le retour aux mots avec l’exploration de toutes les couches de la signification, bref, le poème devenant objet et sujet à la fois, comme si le monde devait rester à l’extérieur. Déconstruction des couches du texte, afin que naisse l’étrangeté d’avoir mis à nu le poème, disséqué la langue, comme sur une table d’opération. Étape nécessaire pour quiconque prenait vraiment au sérieux le renouveau du poème rescapé du naufrage de la guerre et de l’impossibilité d’écrire après Auschwitz, comme l’avait formulé Adorno. Mais Cesare Viviani n’est pas resté prisonnier du labyrinthe du renouvellement des formes. D’un livre à l’autre – Confidenza di parole (1971) et surtout L’ostrabismo cara (1973), pour n’évoquer que les premières œuvres – il a certes participé à la remise à flots de la poésie italienne alors que ses aînés, les Novissimi d’un côté, Zanzotto et, surtout, Luzi, à la lisière de l’avant-garde, faisaient figure de maîtres. N’empêche qu’il ne pouvait se contenter de la camisole de force de l’expérimentation pure. Très tôt, sans doute à partir de Prière du nom (1990), l’extériorité fit à nouveau irruption dans ses poèmes, et, avec elle, le moi pris dans le dédale de la complexité du monde. Retour d’un « je » passé par le tamis d’une réalité de plus en plus contradictoire et difficile à cerner, donc à nommer. C’est ainsi que naît, en 1993, L’Œuvre laissée seule, point provisoirement culminant de l’écriture de Viviani que Bernard Simeone vient enfin, sept ans après sa parution, de traduire en français. Au centre du poème et des huit segments qui le composent, il y a la mort d’un prêtre, ami d’enfance – « un camarade d’alors », un « cher curé » – et complice des premières perceptions du monde. C’est donc Dieu qui ouvre le poème, tout comme ce sera lui qui le refermera. Un Dieu saisi par des mots à la fois tout puissants et inermes. Un Dieu dompté et échappant à l’emprise, à la fois affirmé et nié, « engendré bien après l’apparition des herbes et des plaines ». La perte du « petit prêtre » devenant déclenchement de la conscience d’une perte, d’un silence, d’un néant plus vaste, auxquels rien n’échappe, ni l’exagération de l’incantation, ni le rêve et son profond travail, ni l’absurdité de la « débandade du corps ». Et si Sienne reste en toile de fond, les mots ne la touchent jamais. Tout se passe comme sur une toile de Giotto sur laquelle le paysage serait recouvert par un voile opaque. On le sent omniprésent, mais il est absent. Comme sous le manteau du rêve. D’ailleurs, le poème entier se meut sans cesse sur la ligne de partage du rêve et de la mémoire, avec, de temps en temps, des incursions dans l’anecdotique. Les images, les idées, les mots même, dans un tel no man’s land, se rencontrent dans le silence sans entrer en collision. Comme s’ils se mangeaient mutuellement, ils permettent au poème de déserter la réalité, de se retrouver seul, protégé dans l’inaccessibilité de l’écriture. Seule, l’œuvre, face à la nécessité et à son impossibilité de cerner le monde. Seule face à un Dieu à la fois créé et détruit. Seule face à l’ami qui revit à travers sa mort. Seule face au naufrage, non des mots, mais de ce qu’ils nomment. L’écriture, incantatoire et lyrique, épique et ludique, si elle mène comme une spirale inéluctable vers l’abîme de la perte, est dans un même souffle rempart contre le désastre et véhicule du refuge dans la solitude. Comme si, à l’inverse de la Bible, le verbe était tout ce qui restait à la fin. |

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