Études, février 2013
par Guilhem Causse
Les Œuvres de miséricorde ? Issues de l’Évangile selon Saint Matthieu, au chapitre 25, leur source n’en est pas moins, pour notre narrateur, la composition du même nom peinte par Caravage. Dans ce texte se tissent fiction et réalité. Les chairs s’entremêlent, celles des hommes du passé violent, du présent aimant et de l’avenir incertain. Œuvres de miséricorde contre œuvres de tueries. Qu’est-ce que ce texte ? Un autre monument après celui de Berlin, de papier celui-là, aux homosexuels persécutés ? Et qui sont ces persécuteurs ? Les charniers de 14 et les crématoires de 40 n’ont-ils pas maudit toute virilité ? Et puis il y a l’homosexualité : malédiction redoublée ? À moins que pour lui, l’ouverture ne soit là, possible salut, voie pour prendre les devants, se fondre dans les bras d’un Allemand et puis d’un autre afin de créer un nœud de chair que nul glaive ne peut trancher. Mais qu’est-ce qui distingue, posée sur la nuque, la main de l’amant de celle du bourreau ? Les descriptions sont crues, elles semblent un pied de nez aux tueurs de pédés, aux haineux de tous poils. Et à la fin, que reste-t-il ? Un dénouement terrible, une exposition désespérée au silence du ciel ? Les anges n’y sont plus, ils sont sur notre terre, avec celui qui a dit « Ceci est mon corps ». Que les hommes les massacrent et la terre sera un tombeau rempli d’os s’entrechoquant, sous un ciel vide. Reste pourtant la plume, agile à peindre les plaisirs ou à les raturer, d’un trait, et toujours, œuvrant à la miséricorde. Et nous y appeler ?
Télérama, mercredi 31 octobre 2012
par Michel Abescat
Qu’est-il donc allé chercher sur les routes d’Allemagne, le narrateur de ce texte subtil et précieux, infiniment humain, érudit et sulfureux ? Qu’est-il donc allé chercher sur les chemins tortueux de l’histoire, cet homme à la mémoire si lourde ? Des bribes de réponses à des questions incommensurables ? Une quête d’amour et de sexe comme défi à la mort ? Hanté par les conflits du 20
e siècle, en particulier par la tragédie de 14-18 et le souvenir brûlant d’un hameau dont tous les hommes ont été décimés, poursuivi par des souvenirs d’un temps qu’il n’a pas connu – il est né quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale –, il part en Allemagne pour voir dans le corps même de l’ancien ennemi la trace de ces guerres qui ruinent sa mémoire. Invitant Andreas, son amant de Cologne, à donner chair à l’invisible, à incarner une possible réconciliation.
« Je veux prendre la mesure de ces folies absurdes toujours recommencées ; mais qui suis-je pour me lancer dans une telle entreprise et de quoi disposé-je, des livres, de la peinture, quelques notes de musique, et la conscience aiguë du poids sur mes épaules ? » Et c’est ainsi toutes les violences que s’infligent les hommes que le narrateur finit par interroger, explorant jusqu’au vertige le corps et le geste du bourreau, le corps et les gestes des amants : comment se prend-on « quand on se propose de s’entre-tuer » ? Convoquant les artistes et les écrivains comme autant de planches de salut, Pina Bausch, Sebald, Dagerman. Et le Caravage, dont le tableau intitulé
Les Sept Œuvres de miséricorde va donner au livre son cadre. Ces impératifs moraux qui s’imposent aux chrétiens – vêtir ceux qui sont nus, donner à manger à ceux qui ont faim… –, que le narrateur va détourner et mettre à l’épreuve. Récit, essai, méditation tout à la fois, ce livre inclassable poursuit ainsi un chemin éblouissant, aussi rude que bouleversant, porté par cette question en forme de leitmotiv : « Que faire de tous ces morts, où vivre, comment s’aimer ? »
Le Monde des livres, vendredi 12 octobre 2012
Ceci est le corps par Nils C. Ahl
Soldat allemand ou bourreau du Caravage, morts et vivants, il faut au narrateur des Œuvres de miséricorde
les touchers tous. Difficile de dire à quel genre appartient véritablement ce texte, l’un des meilleurs de cette rentrée française : en équilibre entre les registres, ni tout à fait récit, ni vraiment essai, il n’est pour autant certainement pas un roman. Imparfaitement défini par un sous-titre pourtant exact,
Fictions & réalités, le livre de Mathieu Riboulet mime les œuvres de miséricorde, cet « ensemble d’impératifs moraux édictés par l’Église, censés obliger les chrétiens et peser de leur poids dans la balance du Jugement dernier ». Mais il se concentre sur un épisode très particulier de la vie de son narrateur : sa rencontre avec l’Allemagne. Ou plutôt avec l’Allemagne, avec son corps.
De ce point de vue, aux sept impératifs moraux du canon chrétien, Mathieu Riboulet en substitue dix-huit, plus ou moins équivoques. Ainsi, dès les premières pages, on note une attention toute particulière à « ceux qui sont nus » : des nus « à vêtir », « à toucher » puis « à peindre ».
Point de départ du livre : un écrivain français (Mathieu Riboulet ou son double donc, ou les deux), qui descend du « plateau calcaire où (il) vi(t) » pour se rendre en Allemagne – dont il ne connaît que l’histoire et, plus certainement encore, la caricature des guerres de France. Le narrateur veut toucher ce pays du doigt. Ainsi, à Andreas, qu’il rencontre à Cologne, il assigne cette mission : « Être Allemand, être le corps allemand, porter l’histoire allemande afin que je puisse y comprendre quelque chose. »
Dans la continuité des livres précédents de Mathieu Riboulet,
L’Amant des morts et
Avec Bastien (Verdier, 2008 et 2010), le corps est donc au cœur du texte. le corps de l’homme, les corps des hommes. Le sien, l’autre. Le corps en masse et le corps seul, celui que l’on peint et celui que l’on tue. Celui qui donne le plaisir et la douleur, celui qui meurt. La nudité répétée n’est pas seulement un motif érotique, elle révèle le corps commun (forcément), la répétition des corps dans l’Histoire, un corps pour tous les corps : « Ce n’est pas un corps d’aujourd’hui, c’est un corps de peinture, c’est-à-dire un corps de toujours, venu des très vieux temps. »
Hanté par les œuvres du Caravage, le narrateur en reconnaît les personnages principaux dans les corps de ceux qui l’émeuvent : « Andreas de Cologne avait un corps très proche de celui du bourreau » – le bureau en question est celui de la
Décollation de saint Jean-Baptiste. Plus loin, une autre toile surgit,
L’Incrédulité de saint Thomas, d’ailleurs conservée au palais de Sans-Souci, à Potsdam, près de Berlin. Le narrateur est comme l’apôtre, il lui faut toucher ceux qui sont nus, qui sont morts, qui sont vivants.
La grande force du livre de Mathieu Riboulet est de suggérer le mouvement de l’Histoire dans la superposition de ces corps, certains diaphanes comme des idées, d’autres denses comme le désir. Le corps a une histoire, le corps est l’Histoire. Pose candide ou fausse simplicité, l’écrivain joue sur les caricatures de l’Histoire et les lieux communs. Caricatures meurtrières ou imbéciles, caricatures de juifs, d’homosexuels et d’Allemands, caricatures de bourreaux et de victimes. Le narrateur du texte reçoit l’Histoire. Il l’étreint, l’incarne. L’attitude est christique, volontairement ambiguë. Le narrateur profite de « cet étrange pouvoir d’équivalence que l’Évangile de Mathieu accorde au Christ » : ce que tu as fait aux autres, tu me le fais à moi. Une fois pour toutes.
Ce « pouvoir d’équivalence » est un don d’écrivain. car il faut de l’audace pour écrire que l’on couche avec un soldat allemand, beaucoup de talent pour ne pas être ridicule, et une forme de grâce, aussi. Du quartier gay de Berlin aux églises italiennes, le narrateur n’évite rien. Car au bout du corps, sur la peau, on trouve l’autre et le monde, dont l’Allemagne de Riboulet est un nom de circonstance. Un autre à l’envers de la vie, aussi – le temps ne fuit pas moins ici qu’ailleurs : « C’est finalement toujours nous qui portons les abîmes de l’histoire, tapis dans nos organes, qu’il faut aller chercher pour danser avec eux dans le silence des gestes. »
À la fin du corps, la fin du roman, « mes os se sont longuement entrechoqués », le squelette tremble et grince jusqu’aux dernières pages. « Seuls les insensés, les assassins et les amants suspendent un instant leur mouvement avant d’atteindre l’autre », souligne le narrateur. Les écrivains aussi, et le livre est cet instant.
Page, n°156, octobre-novembre 2012
Œuvres de chair par Olivier Renault, Librairie L’Arbre à lettres (Paris 14
e)
Pendant longtemps, « coucher avec les Boches » était le summum de la trahison. Soixante-quinze ans durant, l’Allemagne a été l’ennemi héréditaire. Trois guerres, l’extrême violence, les territoires confisqués, les redditions honteuses… tous ces éléments se conjuguaient pour perpétuer la haine de notre voisin. Même si l’Allemagne est maintenant notre alliée, ce sont ces motifs que Mathieu Riboulet examine au plus près. Aux Allemands, il fait l’amour et non plus la guerre. Aux pénétrations territoriales, il répond par d’autres, plus charnelles, ludiques, perverses ou tendres. Ces études sur le terrain, à Cologne et à Berlin, dans les boîtes gays ou ailleurs, l’auteur les développe en déclinant et parodiant le chapelet des « œuvres de la miséricorde » établies par saint… Matthieu (!) (dimensions triviale, religieuse, quotidienne), et que l’on retrouve dans leur plus haute expression esthétique à travers l’œuvre du Caravage. L’auteur livre de belles pages sur
La Décollation de saint Jean-Baptiste (le plus grand tableau du Caravage). et d’autres sur la sensualité à fleur de peau, en montagne comme en boîte, une sensualité qui pense son histoire et déjoue ses atavismes. Œuvres de chair… et de charité ?
Les Lettres françaises, jeudi 4 octobre 2012
Les corps aimés et suppliciés de Riboulet par René de Ceccatty
En commençant le livre de Mathieu Riboulet, on ressent un embarras, car on croit en percevoir rapidement l’enjeu : il va être question de l’Allemagne, de ce que représente l’Allemagne pour un écrivain français d’une cinquantaine d’années, élevé à la campagne dans le souvenir de nombreuses guerres. L’Allemagne, dit-il en termes assez directs, avait longtemps été pour lui territoire interdit, du fait de ce lourd passé. Et sexuellement interdit. Et la sexualité qui est la sienne est homosexuelle. On est embarrassé par cette accumulation de prémisses de narration. La sexualité, le souvenir de la guerre, le nazisme, ce sont des thèmes lourds et ressassés, qui ont été exploités au cinéma par de grands films
(Hiroshima mon amour) ou d’autres, plus caricaturaux
(Portier de nuit). Mais peu à peu, on comprend que ce n’est pas l’orientation que prend le livre, infiniment plus subtil, plus douloureux, plus nuancé.
En suivant plusieurs fils conducteurs – les tableaux de Caravage, quelques ouvrages fondamentaux sur la Shoah, des classiques allemands, des romanciers modernes aussi, des documentaires (du classique
Nuit et brouillard à d’autres plus récents), des ballets (Pina Bausch), des pièces (Edward Bond) –, le narrateur va écrire une sorte de poème sur le corps sensuel qui cherche le plaisir plus que l’amour, et qui a l’habitude de le trouver avec des compagnons de plaisir affranchis de toute culpabilité, de toute sensiblerie, mais non de tendresse. Mais aussi le corps torturé, meurtri et même supplicié. Et même exterminé.
On est sur la corde raide : aucun faux pas sur ce terrain idéologiquement miné ne sera pardonné. Mathieu Riboulet est habitué à écrire des livres dérangeants et inattendus. Qu’il évoque sa famille (comme dans
Les Âmes inachevées), une passion
(Avec Bastien), la maladie
(L’Amant des morts), son admiration pour Anna Maria Ortese
(Deux larmes dans un peu d’eau), il le fait de façon déconcertante : sans pathos quand on l’aurait guetté, sans bon sentiment quand on l’aurait craint, sans didactisme non plus. Toujours avec un grand élan poétique, qu’il ne doit qu’à sa sensibilité.
Il a une manière de parler de sa sexualité qui, malgré sa culture chrétienne et malgré des accents mystiques, présents encore une fois dans ce texte, est distante et visuelle. En cela, il est proche de Patrick Drevet, dans sa minutie et son insatiabilité stylistiques : les corps masculins, les étreintes le transportent dans un univers esthétique qui a la peinture pour modèle. On ne s’étonne donc pas ici de l’omniprésence du peintre tout désigné qu’est Caravage. Le poète Alexandre Bergamini avait aussi, dans certains de ses livres, associé ses tableaux de corps martyrisés à l’amour et avait, comme le fait Mathieu Riboulet, accompli un vrai pèlerinage dans tous les musées, toutes les églises où ils sont exposés, de Rome à Malte en passant par la via Tribunali de Naples où l’on peut admirer la vision qui donne son titre à ce livre : les
Sept Œuvres de la miséricorde, « comme un grand tourbillon semblant descendre du ciel, un drapé de tissu, d’ailes et de visages fins »…
Ces
Œuvres de la miséricorde (vêtir ceux qui sont nus, ensevelir les morts, soigner les malades, nourrir ceux qui ont faim, etc.) inspirent à l’auteur une sorte de voyage initiatique en Allemagne où la rencontre d’Andreas, si libertine peut-elle paraître à un œil puritain ou austère, devient une rédemption, une révélation. D’autres rencontres suivront, dont celle du Kurde Tajdin, ouvrant vers d’autres guerres. On pourra être agacé par les références systématiquement bibliques pour décrire ce qui, somme toute, pourrait n’être qu’une suite d’aventures sexuelles, plus ou moins transfigurées. Mais la part la plus importante et, assurément la plus grande qualité du livre, concerne la réflexion sur la déshumanisation par la guerre arbitraire. Y en a-t-il d’autres, du reste ?
Mathieu Riboulet ne s’arrête pas à la Deuxième Guerre mondiale et à toutes ses victimes, les juifs, bien sûr, en premier lieu. Mais aussi les homosexuels dont il rappelle l’ordalie, en se rendant sur leur mémorial. Il étend sa sombre rêverie aux conflits antiques, racontés par Thucydide, et aux tueries plus récentes. Et, plus généralement, à toute violence. De nouvelles réminiscences sur son enfance dans le « pays du calcaire », son amitié amoureuse plus tardive pour un Adrien, victime de brutalités familiales, enfin une hallucination qui clôt la narration donnent à l’ensemble une tonalité apocalyptique, une apocalypse à l’échelle d’un individu, bien sûr, mais d’un individu qui tente de participer à toutes les souffrances humaines, plus à l’image de son modèle italien, Anna Maria Ortese, qu’à celle des écrivains de l’extrême qu’il cite (Elfriede Jelinek et Thomas Bernhard).
Toujours le désir et le meurtre sont associés dans ces pages, moins pour proposer un amalgame facile (le « Tu me tues, tu me fais du bien » de Duras), que pour tenter de conjurer, par des gestes érotiques, la trace du meurtre originel, « le fait nazi », dit Riboulet, « cette masse impensable dont l’ombre projetée persiste à s’étendre sur l’histoire du monde ». Tenter surtout de comprendre le passé, si impensable soit-il, en s’y projetant, en s’identifiant à tous ceux qui ont été entraînés dans l’Histoire, victimes bien sûr, mais aussi bourreaux, le plus souvent malgré eux, le plus souvent inconscients. Et que s’est-il passé pour que l’inconscience ait eu lieu ?
La Quinzaine littéraire, du 1
er au 15 octobre 2012
La miséricorde corporelle par Hugo Pradelle
Un récit hybride qui fait s’entrecroiser l’expérience intime, la mémoire collective, le savoir érudit ; et réfléchit leur inscription dans le mouvement angoissé d’une vie hantée par les épreuves, qui nous rappelle que « nous risquons toujours tout ». « Donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts ». Comme toutes les énumérations, celle des
Œuvres de miséricorde, cet « ensemble d’impératifs moraux […] censés obliger les chrétiens » provoque un vertige impitoyable qui nous ramène à notre condition et à une culpabilité fondatrice, tout en nous laissant entrevoir le rachat possible de nos souillures innombrables. Riboulet explore ce mouvement élémentaire par le biais d’un récit hybride, s’obstinant à célébrer le risque que nous prenons en vivant, les poids considérables que nous supportons par-delà nous-mêmes, les hantises qui trouent nos existences fragiles, le corps qui en prend la part la plus magistrale.
Car il n’est ici nullement affaire de mystique, fût-ce par le détour de la vie éprouvée, mais bien d’une insistance à ce que recouvre cette « miséricorde corporelle
1 » qui ordonne à la fois une part de notre psyché commune, de notre histoire et de ce qu’elle fait se jouer au plus intime, dans le travers du corps. Ainsi, le narrateur va s’élancer – comme un corps prenant l’élan nécessaire à une course qu’il sait longue et difficile – dans une expérience bouleversante, manière d’épreuve au rebours de ce qui nous conforme, pour dépasser quelque chose de lui-même, lui faisant éprouver sa capacité de pardon et son obstination à découvrir les fondements d’une violence polymorphe et omniprésente.
Il va ainsi traverser une frontière, passer le pas, pour gagner l’Allemagne, découvrir « ce grand morceau d’Europe » qu’il ne connaît pas, qu’il a longtemps refusé, le considérant comme « infréquentable ». C’est que le poids de l’Histoire se fait sentir, que l’intrusion germanique, par trois fois, a laissé traces et stigmates sur une nation et jusque dans le corps de ses habitants, à la manière d’une plaie infectée qui fait suppurer la mémoire. Le narrateur veut dépasser ce sentiment, cet héritage pesant, découvrir comment le « Corps Allemand, majuscules à l’appui » nous a pénétrés, pourquoi il y demeure inéluctablement. Il choisit donc d’éprouver le corps de l’un de ces Allemands, Andreas, de coucher avec lui, de se sentir lui-même dans cette déportation corporelle qui permettra une étrange réconciliation. En effet, dans ce corps « vêtu de [son] désir », dans ce qui le dépasse, gît quelque chose, le passé, les gestes monstrueux, la honte, la douleur, car il réclame la compassion, l’abandon, l’absolution, le narrateur va « y trouver ces corps brisés et vides d’âmes dont il faut bien que quelqu’un, un jour, s’occupe, si nous ne voulons pas tous y laisser nos peaux, même un siècle plus tard ».
Les Œuvres de miséricorde fonctionnent comme un exorcisme, nous y luttons avec nous-mêmes, nos corps qui débordent, les fautes du passé et l’immense beauté qui nous subjugue toujours. Riboulet entrelace à cette trame d’autres histoires, minuscules et essentielles, faisant se confronter la masse des expériences collectives à celles qui hantent les individus, convoquant tour à tour des parcelles de savoir et de grandeur, reliant tout ce qu’il écrit à la contemplation obsessionnelle d’une série de tableaux du Caravage, faisant toujours tout revenir à la primauté du corps, à la place que nous lui assignons, à ses effets, ses troubles, à la « leçon de ténèbres » qu’il faut retirer de son inépuisement. Riboulet entreprend ainsi les gestes qui portent nos vies, interroge la mémoire, fait appel à des écrivains – Sebald, Dagerman, Gracq ou Thucydide –, des musiciens – Purcell au premier chef –, décrit au plus près les tableaux du Caravage qu’il contemple successivement et, surtout, confie l’étrange relation qui lie le narrateur à Adrien, jeune homme à la beauté plastique inaccessible, vivant dans « ce corps de saint, blessé, que je ne toucherai pas », et qui redouble l’expérience vécue avec Andreas jusqu’au climax d’un cauchemar qui clôt le livre…
Pourtant, ce ne sont pas les micro-trames ordonnant le récit selon un mode apparemment désarticulé qui comptent, mais ce qu’elles font se jouer, la manière dont elles mettent à l’épreuve, réellement et dans les tréfonds de l’imagination, l’exigence de bonté qui nous structure. Riboulet interroge le corps dans ce qu’il a de plus terrible, les moyens que nous avons de le connaître, de nous y confronter, les inscrivant dans la continuité d’une mémoire, entre civilité et barbarie, dans ce qu’il comporte de puissance de fautes et d’expiations sans fin. Il questionne la responsabilité que nous portons, ce que nous en négocions, dans le mal qui se propage et se répète, dans les moyens dont nous disposons pour accepter le corps du bourreau, la figure du traître, nos culpabilités hypothétiques, la monstruosité du monde. Il s’abîme dans cette question : « Que faire de tous ces corps et du corps de la haine, où et comment mourir ? » Il y a évidemment là un désir de contrecarrer « les violences que les hommes s’infligent », d’y découvrir une part où la beauté demeure, un moyen de s’accomplir, mais il semble que nous ne puissions que nous essayer à les comprendre, les dévoilant sans relâche, les contemplant longuement, et que chacun « fasse du mieux qu’il peut
2 ».
1. Nous soulignons ici l’ambiguïté de cet adjectif qui ouvre à de multiples interprétations.
2. Nous empruntons ces mots à Hans Magnus Enzensberger (épigraphe du livre). L’Express, jeudi 27 septembre 2012
Mathieu Riboulet, hanté par les victimes du nazisme par Marianne Payot
Dans Les Œuvres de miséricorde,
Mathieu Riboulet se livre, sur les chemins de l’Allemagne, à une magistrale méditation sur les morts des guerres passées. Un. Tu ouvriras le livre de Mathieu Riboulet ; 2. Tu ne le refermeras pas avant la fin ; 3. Tu pleureras toi aussi les morts de nos dernières guerres ; 4. Tu pardonneras aux Allemands du 21
e siècle ; 5. Tu douteras toujours de ta capacité à opérer le juste choix ; 6. Tu perdras la notion du temps devant les tableaux du Caravage ; 7. Tu prêteras le livre à tes amis. Telles les sept œuvres de miséricorde (loger les pèlerins, visiter les malades, ensevelir les morts…) qui aideront les chrétiens à l’heure du Jugement dernier, voici ce que pourraient être les sept impératifs moraux de tout lecteur du dernier roman de Riboulet. « Que faire de tous ces morts, où vivre, comment s’aimer ? » C’est à ces obsessions, nourries par les ravages de l’Histoire, aussi fortes que sa fascination pour le Caravage, que Mathieu Riboulet, né en 1960, tente de répondre dans ce livre exaltant, bruissant de violence et d’amour. Pour mener sa quête de la vérité, le narrateur a pris le chemin de mémoire, celui d’Allemagne, l’ennemi de 1870, de 1914, de 1940. À Cologne, à Berlin, il caresse des corps, ceux d’Andreas, « le bourreau de saint Jean-Baptiste », de Dieter, « saint Jean de
La Mise au tombeau » ou encore de Tajdîn, le bel étudiant kurde ; visite les mémoriaux aux Juifs d’Europe assassinés, et aux homosexuels victimes du nazisme.
Tandis qu’il remue l’histoire aux tréfonds de son corps et de son esprit, en compagnie de Heinrich Böll, de Sebald, de Fassbinder, de Pina Bausch, le Français bute sur les morts de 1940 : « L’art face à l’impensable fait comme les autres, il "impense" et contourne. » Et c’est de ce côté-ci du Rhin, sur son plateau calcaire balayé par les vents, qu’il « gagne ses œuvres », pansant chastement les plaies d’Adrien, jeune marginal meurtri par un lourd passé familial. Au terme de sa quête métaphysique, Mathieu Riboulet achève son chemin d’Allemagne. Toujours aussi hanté par les 6 millions de victimes du nazisme. Mais prêt à passer un coup de fil à Andreas, à Tajdîn pour « leur dire des mots d’amour ».
Le Canard enchaîné, mercredi 26 septembre 2012
Les lois de l’hospitalité par Igor Capel
Dans Les Œuvres de miséricorde,
Mathieu Riboulet fait l’offrande de son corps pour la réconciliation des peuples. Le narrateur de ce texte, qui sent peser sur ses épaules l’encombrante mémoire du siècle dernier, décide de déchirer le voile pour « tenter d’y comprendre quelque chose » et en finir avec les cauchemars qui le hantent depuis sa naissance. Cette mémoire – tragique –, c’est celle de ses aïeux (lui est né après la guerre), celle de son pays, « essoré » par trois conflits successifs, et celle de toute l’Europe. Elle porte un nom l’Allemagne. Ou, si l’on préfère, le nazisme, la haine d’État, la persécution planifiée. Français, homosexuel, cet homme prend donc le chemin de ce pays que l’histoire a rendu « infréquentable » – mais pour l’aimer. Ou, comme il dit, pour faire « œuvre de miséricorde », en référence aux préceptes de l’Église et au tableau qu’en a tiré le Caravage.
Aimer ? Pour lui, cela signifie « coucher avec un corps allemand », c’est-à-dire, à soixante ans de distance, « entrer en contact avec un des soldats qui aurait pu [le] tuer », ou qu’il aurait pu tuer. Et regarder en face l’image du bourreau. Être dénudé à son tour et violenté, ou violenter lui-même, pour approcher l’impensable », mais cette fois dans le consentement et l’échange. Retourner le corps de la haine en corps d’amour (« Comment vais-je poser la main sur toi ? » se demande-t-il), tel est le but qu’il s’est fixé et qui s’impose comme un impératif moral.
Cologne, puis Berlin… Une relation s’engage avec un certain Andreas, qui amène notre voyageur sur le terrain souhaité, là où il pourra enfin donner un visage au mal. Car cet Andreas, auquel il a confié le rôle de « porter l’histoire allemande », ressemble furieusement au bourreau que le Caravage (fil conducteur du livre) a représenté dans la
Décollation de saint Jean-Baptiste. Fantasme sexuel ? Plutôt l’un des nombreux signes envoyés au narrateur dans sa quête de pardon, sur cette terre d’Allemagne où a pris corps, et jusqu’à l’infamie, la tyrannie de la « virilité institutionnalisée », celle des flics, des soldats, de l’État. Et notamment à l’encontre des homosexuels.
Le Caravage encore, avec cette
Incrédulité de saint Thomas, qu’il retourne voir à Potsdam. Le tableau montre le Christ ressuscité prendre la main de son disciple incrédule pour lui faire toucher du doigt la plaie laissée par la lance des bourreaux. Ce que fait, à sa façon, le narrateur avec Andreas, cherchant frénétiquement dans le corps de son amant l’endroit « où les nazis œuvrèrent ».
Ce voyage en Allemagne, qui culmine avec la visite du monument dressé à la mémoire des homosexuels persécutés par le régime nazi, est entrecoupé de fréquents retours chez lui, dans la « Maison de calcaire ». Un endroit isolé, sur le plateau des Causses, mais dont la porte reste ouverte à tous ceux que la vie a malmenés. Parmi eux, Adrien, cet « ange » musicien auquel le narrateur offre l’hospitalité, c’est-à-dire le « couvert », le « logis »… et le joint de la fraternité. Les œuvres de miséricorde, toujours ! C’est pourtant ici, dans ce havre de paix, et non à Berlin, que le narrateur, malade, touchera au but. Victime d’hallucinations, il verra enfin ces guerriers redoutés, dont il a voulu conjurer la violence, envahir sa maison et la mettre à sac. Scènes de meurtres, tortures, il lui faudra boire le calice jusqu’à la lie.
Construit sur le modèle du « bréviaire », auquel il emprunte son titre (« Vêtir ceux qui sont nus », « Donner à boire à ceux qui ont soif », « Loger les pèlerins », etc.), le livre de Riboulet, tendu comme un arc, emporte par sa gravité, son engagement et ses enjeux. Et, si ce texte – écorché, presque à vif – dégage autant de force et de lumière, c’est à la volonté de l’auteur d’aller au bout de lui-même, et de son pari, qu’il le doit.
Têtu, septembre 2012
Mathieu Riboulet au corps à corps par Gildas Le Dem
Écrivain du désir, Mathieu Riboulet soumet dans Les Œuvres de miséricorde
les corps et les cœurs à la mitraille de la guerre, la Grande, et à la corruption du colonialisme. Parce que l’amour n’échappe jamais à l’histoire. Le nouveau roman de Mathieu Riboulet affronte l’histoire dans sa forme la plus brûlante. Un homme que hante la mémoire d’un hameau français (dont tous les hommes seront décimés durant la Première Guerre mondiale) va choisir pour amant Andreas, un Allemand rencontré à Cologne. À travers leurs étreintes et leurs jeux sexuels, c’est toute l’histoire de la violence chronique qui a déchiré l’Europe que convoque magistralement Mathieu Riboulet. Bien plus, l’histoire de l’Europe et de l’exploitation coloniale, puisque bientôt, le duo se complique de l’entrée en scène d’un jeune prostitué kurde, Tajdîn…
Pourquoi, avec ce nouveau roman, cette plongée dans l’histoire européenne ? Il y a longtemps que je voulais explorer la dimension de l’histoire avec des moyens littéraires. Mon idée de départ était d’écrire un livre sur la guerre de 14-18, cette immense tragédie filtrée par la mémoire familiale et collective, à laquelle on ne pourra jamais tout à fait rendre justice. Mais un livre articulé autour d’un corps, bien sûr, celui, masculin, du soldat dans la tranchée. Puis le travail d’écriture s’est étendu à une plus longue séquence de l’histoire franco-allemande, et finalement européenne et contemporaine.
Pourquoi cette rupture avec vos précédents livres qui traitaient plutôt de désir, de sexualité ? Il y a quelque chose d’inconcevable dans la violence que les hommes s’infligent. Il est vrai que jusqu’ici j’avais plutôt traité du désir et de la sexualité. Mais de la violence amoureuse à la violence du désir, de la violence du désir à la violence historique, j’ai le sentiment de n’explorer, de n’élargir qu’un seul et même champ. Finalement les strates de violence s’ajoutent les unes aux autres, s’ouvrent sur des violences sur lesquelles les individus n’ont pas de prise.
Votre livre se présente-t-il comme une réponse à des débats contemporains, puisque, à travers l’histoire d’un trio amoureux et sexuel il aborde les rapports du nationalisme et de la sexualité ? La tâche de l’écrivain n’est pas de manipuler des concepts, ni d’apporter des solutions à des problèmes abstraits, mais de donner chair à l’invisible, d’incarner. On n’a évidemment pas là seulement trois corps qui se mélangent. Ces corps sont empreints d’un héritage historique, d’une sédimentation de luttes, d’affrontements, de conflits, dont chacun est porteur. Il suffit juste qu’un geste artistique révèle, mette au jour cette présence de l’histoire dans les corps. Quand on est français, on n’étreint pas le corps européen, ou arabe, ou africain, comme on étreint le corps français. On ne peut pas faire l’économie de ce qui nous met les uns en face des autres, des formes de violence avec lesquelles on étreint un autre corps, ou avec lesquelles on fait tenir des désirs antagonistes dans un seul et même corps. Je me reconnaîtrais assez volontiers dans l’idée de Deleuze selon laquelle, dans le désir, le délire porte autant sur les corps que sur l’histoire. Dans la sexualité la plus vive, l’harmonie semble possible, mais il suffit d’un rien pour que les corps versent dans l’affrontement ou l’exploitation. Il n’y pas de solution générale, des réponses différentes peuvent coexister dans un même personnage.
Deux cinéastes. Pasolini et Fassbinder, semblent très présents dans votre livre… Pasolini et Fassbinder sont deux cinéastes dont je ne cesse de regretter la disparition prématurée. En face de phénomènes historiques, sociaux, je me demande toujours ce qu’ils en auraient fait dans leur travail. Il est certain que les scènes de violence présentes à la fin du livre ont quelque chose à voir avec
Salo ou les 120 journées de Sodome. Tout comme le souvenir du
Droit du plus fort ou de
Tous les autres s’appellent Ali, de Fassbinder, a sans doute souterrainement travaillé les scènes de rencontres entre le couple franco-allemand et Tajdîn, le jeune prostitué d’origine kurde.
Le Magazine littéraire, septembre 2012
Forme, où es-tu ? par Charles Dantzig
Une grande partie de la rentrée littéraire de 2012 aurait pu être publiée directement par Wikipedia. Romans qui donnent des informations, car ils croient qu’un roman consiste à donner des informations, les malheureux, et pour le style, aucun. Que la joie d’avoir inventé Internet ne nous abuse pas : la médiocrité a précédé l’informatique, et Wikipedia imite plus ces romanciers que le contraire. Le conservatisme gagne toujours.
Certains de ces romanciers tentent d’ajouter une analyse à leur description de la société, façon Houellebecq, de même dans les années 1930 il y avait eu la façon Georges Duhamel, et ainsi de suite rétrospectivement à chaque génération avec son romancier épais décrivant la petite bourgeoisie. Leur genre est celui de l’impuissance sarcastique doublée de malveillance. Ils font défiler devant nos yeux ce qui se passe dans leur vie comme sur un tapis roulant de métro, et avec la même grâce. Cela les fait facilement comprendre et, comme ils n’ont pas l’air supérieur (seulement l’air ; ils sont en réalité très infatués), apprécier. Non par la classe sociale qu’ils décrivent, mais par la classe immédiatement supérieure, la moyenne bourgeoisie qui y trouve des motifs de mépriser la petite. Ce réalisme néosocial a fait revenir les hommes vers la lecture. Je ne suis pas sûr que ce soit à l’honneur de leur bon goût.
Une autre partie des romans de la rentrée est composée de journalisme pamphlétisé (je peux dire pamphlétisé ?). Et l’un de nous raconter l’ascension d’un milliardaire de l’Internet, et l’autre de nous rappeler la chute de Dominique Strauss-Kahn. Que peut-on lire sur cet homme qui ne soit la répétition des mille certitudes péremptoires entendues des mois durant dans les dîners, et affadies à cause des risques de procès ? Dans ces livres, où est l’angle inattendu, la transfiguration ? Au fait, l’imagination peut-elle intervenir, alors que toutes les images sont déjà distribuées ? Ah, voilà à quoi me font penser les romans sur des faits de société : à des joueurs de tarot qui, à la fin de la nuit, commentent interminablement leurs parties. Quand j’ai mené le petit au bout… Sofitel New York… tu aurais dû jouer ton cavalier d’abord… Tache de sperme…
Tous ces livres qui faisaient tomber les gravats de leurs sujets sur ma tête m’embêtaient bien. Je n’ai pas cessé de regarder la télévision pour lire des émissions de société. Forme, où es-tu ? Je l’ai trouvée dans deux des meilleurs livres de la rentrée, qui se trouvent être publiés par le même éditeur, Verdier.
Leçons de nu, de l’italien Walter Siti, est un modèle de roman sans sujet, insolemment elliptique, avec des conversations littéraires qui enchanteront ceux qui se foutent de ce qu’on leur décrive dédaigneusement des gens en jogging qui poussent des chariots dans des hypermarchés. L’autre est
Les Œuvres de miséricorde, de Mathieu Riboulet.
Mathieu Riboulet a écrit plusieurs livres serrés, personnels, talentueux. Celui-ci est un des meilleurs romans de la rentrée. Ces « fictions et réalités » (ainsi le qualifie-t-il) sont racontées d’après la liste des œuvres de miséricorde. Il nous rappelle, mauvais chrétiens que nous sommes, que ce sont les sept impératifs moraux qui, si on les remplit, nous aideront à l’heure du Jugement dernier. Riboulet les modifie selon les besoins de son histoire. Il conserve et illustre « Vêtir ceux qui sont nus », abandonne « Donner à boire à ceux qui ont soif », transforme « Visiter les prisonniers » en « Battre les prisonniers » et invente « Payer ceux qui nous baisent ». À ces simples titres, on aura compris que Riboulet évite la posture campée et légèrement maître chanteur qu’aurait pu donner la méthode les Évangiles sont avec moi, inclinez-vous, chef-d’œuvre. Voyez encore comme, après ce qu’on pourrait appeler une belle période, « je m’étonne parfois d’être le siège de telles interrogations, pour la plupart fruit de l’héritage », etc., etc., il ajoute « Il ferait mieux de s’envoyer en l’air tranquillement avec des grands gars tout simples, se disent ceux de mon entourage qui trouvent que je travaille du chapeau. »
Rien n’est plus honnête que ce livre, qui raconte un moment de la vie d’un narrateur cherchant à résorber un souci. Ce souci a pour nom : Allemagne. Ce pays qui, dit-il, a trois fois ravagé la France, tuant des hommes de ma famille ou de mon pays, comment pourrais-je le comprendre et me réconcilier avec lui ? Son idée, ce sont les corps. Ils l’aideront à comprendre. Le narrateur couche avec un Allemand, Andreas. À ce propos, il fait un sort à la légende des gays collabos, perpétuellement insinuée par les sournois qui ne veulent pas exprimer ouvertement leur homophobie. Ils aimaient les blonds nazis ! « Jusque Jean Cayrol dans
Nuit et brouillard », dit Riboulet. Mais comment ! Jusque Guéhenno dans le
Journal des années noires. Soixante-sept ans après, comme nous vivons un moment où cette ignominie se relâche sans provoquer le moindre scandale, on ressort même « Gestapette », vous savez, le surnom du ministre de Vichy Abel Bonnard. Ah qu’ils sont contents de rappeler ça, les Zemmour et leurs camarades de la Droite populaire. Comme si la quasi-totalité des collaborateurs n’avaient pas été des hétérosexuels, Pétain, Laval, Darnand, Brinon, Drieu la Rochelle, Châteaubriant, Chardonne, Céline, et est-ce qu’on demande l’ostracisation des hétérosexuels pour cela ? Comme s’il n’y avait pas eu Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, ou Jean Desbordes, l’amant de Cocteau mort sous la torture de la Gestapo sans avoir parlé. On voit bien là l’action de
résistance du préjugé. Si Desbordes avait été hétérosexuel, il aurait autant de rues à son nom que Pierre Brossolette.
Je me disais : Riboulet appelle « corps » ce qui est une idée. Or non, et c’est le captivant de son livre. Les corps sont bien des corps (même s’il les compare souvent à des corps en peinture, comme ceux de Caravage). Ceux d’Andreas, d’un Kurde, d’un autre Allemand, et le plus beau, car c’est un corps qui cesse d’être un corps pour avoir un cœur des sentiments et une histoire, c’est celui d’Adrien, un jeune Français farouche qui a eu une sale enfance. L’Allemand Andreas a fait passer le drame de l’Histoire. Quand il n’y a plus de guerres pour envahir les vies comme les pays, il reste aux hommes leur intimité et leur paix. C’est ce que montre, dans un livre qui sait ce que sont de belles phrases, cette variation pour temps de paix de
Hiroshima mon amour.
Télérama, du 25 au 31 août 2012
par Marine Landrot
[…] Les guerres du passé peuvent parfois peser très lourd sur des générations, bien après la signature des armistices. Loin des conflits contemporains, certains romanciers de cette rentrée littéraire mettent leurs pas dans les traces laissées par les deux guerres mondiales, et observent les frissons qui continuent de naître sur la peau des descendants, des années plus tard. Mathieu Riboulet est l’un d’eux, dont le dernier roman,
Les Œuvres de miséricorde, s’intéresse aux traces physiques laissées par la guerre, dans la chair des générations suivantes. « L’être est traversé par son histoire familiale, sentimentale, émotionnelle, mais il est aussi traversé par le monde dans lequel il vit et l’histoire qu’il subit et parfois fait. L’écriture permet une mise au jour assez précise, je crois, de ces éléments violents, contradictoires, qui nous fondent. » En couchant avec un Allemand, son héros se heurte à l’impossibilité de conjurer l’Histoire : « Dans le corps d’Andreas gisent les guerriers de 14, je le sais, je les ai entendus murmurer, je les ai vus pâlir au fil de nos étreintes, mais les morts de 40 défilent en silence dans le plein d’Andreas je ne peux rien saisir de ce qui fit leur vie, leur combat et leur mort. À cause de l’impensable, qui n’est pas transmissible, donc pas héritable. » Mathieu Riboulet dit avoir voulu vérifier l’hypothèse de Julien Gracq, qui écrivait dans ses
Manuscrits de guerre : « Peut‑être pourrait-on aller jusqu’à dire que deux troupes s’approchent l’une de l’autre avec quelque chose de la curiosité ambivalente de l’amour. »
Subversif par soif d’idéal et de liberté, cru par refus des faux‑semblants, Mathieu Riboulet peaufine cet ascétisme sulfureux qui le caractérise depuis toujours. « Je ne voulais répondre qu’à la question : comment faire tenir ensemble “et les millions de morts et notre joie de foutre ?” Je m’en suis tenu aux méandres du corps et à ceux de l’âme, c’est un bon moyen d’éviter les lignes droites du manichéisme et de l’ambiguïté. Il est impossible d’apporter des éléments de réponses simples à des questions aussi extraordinairement compliquées. L’Autre est un mystère permanent, une source d’émerveillement et de terreur sans cesse renouvelée ; j’ai poussé cette fois la question dans ses retranchements historiques, après les retranchements émotionnels du
Corps des anges et sexuels d’
Avec Bastien, mais elle demeure, et nous n’avons, encore une fois, pas d’autre chose que l’art pour nous aider à y voir un tout petit peu plus clair… »
[…]
Livres hebdo, vendredi 29 juin 2012
Caravagesque
par Jean-Claude Perrier
Méditation sur l’amour et la mort, exaltation des corps : un texte âpre et envoûtant. Mathieu Riboulet est né en 1960, c’est-à-dire pas si loin de la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui le hante depuis toujours, comme les deux précédentes (1870 et 1914-1918) qui virent se déchirer l’Allemagne et la France. Porté par une interrogation fondamentale, ontologique : « Que faire de tous ces morts, où vivre, comment aimer ? », il s’est résolu à prendre le problème à bras-le-corps, en se réconciliant sexuellement avec ce « corps allemand » qui lui était jusque-là inconnu, voire suspect. Coucher avec un Allemand, en d’autres temps, cela s’appelait « collaborer », et l’amour de la victime pour son bourreau, transgressif, scandaleux, devait être nié. Tout comme les Juifs, ou les homosexuels, cibles privilégiées de l’Holocauste nazi, avec les Tsiganes. « Pédé » demeure aujourd’hui l’une des injures les plus méprisantes, et l’homophobie, ainsi que le rappelle Riboulet, a encore de beaux jours devant elle, y compris dans des pays dits démocratiques et dans des milieux éduqués, du côté du Vatican, par exemple.
« Obsédé » par le Caravage et son univers convulsif, le narrateur se confronte donc, à Cologne, au corps d’Andreas, avec qui il noue une relation intense. Ils se retrouveront ensuite plusieurs fois à Berlin, où ils partageront leurs étreintes tumultueuses avec Tadjîn, « le prince d’Orient ». Un bel étudiant kurde qui se prostitue pour financer son cursus universitaire. Une espèce d’amour inédite naît entre les garçons, tout comme avec Adrien, le jeune SDF joueur de viole de gambe, qui fait parfois escale chez l’écrivain, sur son causse calcaire – relation cette fois platonique. Si la pulsion sexuelle joue, dans cette histoire, un rôle capital, elle peut être aussi sublimée, demeurer souterraine, comme chez le Caravage.
Le peintre dont l’œuvre fascine Riboulet, lequel s’en va voir ou revoir ses tableaux à Rome, à Malte, ou encore à Naples, la ville du monde où l’amour et la mort forment le plus volcanique duo. C’est dans l’église Pio Monte della Misericordia que se trouve
Les sept œuvres de miséricorde, qui a inspiré ce livre et lui a donné son titre. Ces
œuvres étant des impératifs moraux édictés autrefois par l’Église – comme « vêtir ceux qui sont nus » ou « ensevelir les morts » – que tout bon chrétien se devait de respecter, et que Riboulet distord et pervertit, jusqu’à « Payer ceux qui nous baisent » ou « Haïr ceux qui sont nus ». Méditation métaphysique, roman vrai, essai esthétique, Les œuvres de miséricorde est tout cela et plus encore : un livre âpre et magnifique, inclassable et émouvant, qui rappelle parfois le meilleur de l’œuvre de Dominique Fernandez,
Porporino ou les mystères de Naples, Dans la main de l’ange ou encore
La gloire du paria. Le chapitre 17, « Gagner les œuvres », apocalypse d’une violence inouïe, est l’un des plus beaux poèmes en prose qu’on ait lu de puis longtemps.
Minute, mercredi 21 novembre 2012
Un Caravage littéraire et nihiliste par Joël Prieur
Les Œuvres de miséricorde,
de Mathieu Riboulet a obtenu le prix Décembre. Occasion de pénétrer un
texte étrange, entre nihilisme des corps qui s’entrechoquent et bons
sentiments exacerbés, entre plaisirs homosexuels dégustés et nostalgie
d’une grâce en allée. Le prétexte de ce livre est un
voyage de l’auteur en Allemagne. Cette auto-fiction est conçue comme un
gigantesque retour sur images pour exorciser les vieilles haines
historiques qui sommeillent ; la quête des corps, qui symbolisent le
présent vivant face aux charniers du passé, porte en elle l’ambiguïté de
la mort et de l’amour, de l’amour et de la mort, jusqu’à la baroque
délivrance – absolument inattendue – du dernier chapitre, où l’on touche
à une sorte de Pasolini onirique
(Salo ou les cent vingt journées de Sodome), qui décharge le lecteur du souci de l’analyse et de celui du dosage.
Dans sa géographie imaginaire, pourtant, Riboulet nous fait hésiter
sans cesse entre le pèlerinage et le saccage ; mais en réalité, souvent,
le saccage sert de référence au pèlerinage. Ainsi en est-il du voyage à
Berlin. Le voyage mental à Naples, au pied des toiles en clair obscur
du Caravage – en particulier dans cette église Pio Monte della
misericordia, où se trouve le tableau représentant les sept
Œuvres de miséricorde
(peinture somptueusement construite, sommet de l’art dudit Caravage) –
semble offrir comme un répit à la quête à mort. L’art aura-t-il le
dernier mot ? Caravage aura-t-il réussi à apprivoiser les corps des
éphèbes que butine, que consomme, qui consument notre héros ? Hélas, le
fantasme revient, impitoyable… Une autre église, Santa Maria delle anime
del Purgatorio représente, comme à l’avance, l’inéluctable : « Temple
de l’esprit morbide napolitain, cet endroit-là entièrement fait de morts
où l’on prie, où l’on pleure. Des crânes de bronze saluaient le
visiteur, ornant le petit escalier qui donne accès à l’église, dont la
sombre façade baroque, presque contemporaine de Caravage, surplombe la
rue de quelques marches, crânes polis par la dévotion des passants, qui,
par dizaines au fil du jour, les effleurent avant de se signer, vaquant
à leur journée comme on cueillerait une fleur sur le bord de la route
». Étrange « lecture » de ce chef-d’œuvre architectural de la dévotion
funéraire napolitaine ; Riboulet ne voit pas dans cette église des âmes
du Purgatoire une manifestation médiévale de ce que Philippe Ariès
appelait joliment « la mort apprivoisée ». Dans ces coutumes nées sous
le soleil de Naples, si vivantes dans leur manière d’affronter la mort,
dans tous ces mémento mori que je dirais si crânes – sans jouer sur les
mots –, notre auteur ne détecte, lui, que le triomphe de cette mort que
l’on ne peut pas braver sans en crever.
Le saccage semble donc
l’issue définitive d’une vie qui n’aura connue la grâce – et Port Royal
invoqué plusieurs fois – que comme une alternative, mais une alternative
impossible, à la pourriture : « Ils s’en vont et nous laissent à la
puissance des mouches, ils ont gagné les œuvres que l’on accomplit sur
terre, nous laissant au ciel aussi muet (sic) que la mort ». Tel est le
dernier mot de Mathieu Riboulet, qui, avec
Les Œuvres de miséricorde,
entre Caravage, Purcell et une homosexualité obsessionnelle, nous livre
le spectacle étrange d’un baroque que la grâce aurait déserté, pour
l’abandonner, pantelant, vibrant, palpitant de toutes les ardeurs du
désir, à ses contradictions, jusqu’à une sorte d’apaisement nihiliste.
Une telle tentative artistique avait-elle des précédents ?
La Miséricorde
de Riboulet est ce qui reste – pur amour – quand le grand néant d’une
homosexualité tranquille et efficace a permis à des hommes – dans une
sorte de chemin initiatique de corps en corps, qui serait un
anti-Banquet de Platon – de se saisir tels qu’en eux-mêmes.
L’ivre de lire, janvier 2013
par Lionel Clément
Le Jeudi, jeudi 15 novembre 20121
Voir plutôt que croire par Corina Ciocarlie
La République des livres, samedi 10 novembre 2012
La ligne jaune de Verdier par Pierre Assouline
Blog
La Cause littéraire, lundi 15 octobre 2012
par Jean-Guy Soumy
Mediapart, dimanche 23 septembre 2012
Des corps et des mondes par Jean-Philippe Cazier
Ptyx, 1
er septembre 2012
Les Lettres de la Magdelaine, 24 août 2012
Ce qu’écrire veut dire par Ronald Klapka