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  L’Ongle rose

  Sylvie Gracia

  Roman

  112 pages
11 €
ISBN : 2-86432-354-0

Résumé

     De l’amour fracassé il ne reste rien, que quelques traces furtives (à peine un ongle rose), un corps traversé de manque, et le désarroi sans fond que creuse l’abandon.
     C’est ce moment que choisit le récit pour ouvrir son flux serré, sa fureur contenue, ses cassures et ses reprises et, peut-être, son refus rageur d’abdiquer.
     À l’écoute des pulsations infiniment brisées et diffractées de la ville peuplée de visages et de destins troués de solitude, dans les néons de Pigalle, auprès des petites vieilles des Batignolles, des travelos des anciennes fortifications ou dans les bar-PMU des banlieues émigrées, les coups que le dehors inflige à la conscience de la narratrice sont comme un écho de ceux du dedans — le style glisse avec une parfaite pudeur et justesse de ton d’un registre à un autre, du politique à l’intime, tout naturellement.
     « Parle-moi de l’amour, s’il te plaît, parle-moi de l’amour, c’est tout ce que je te demande », lui dira l’écrivain serbe cassé par la guerre. Et dans un dernier et très beau retournement, le texte parvient à réajuster une fragile perspective. De celui qui raconte ou de celui qui écoute, lequel est le voleur de vie, lequel le voleur de mots ?



Extrait du texte

     Ongle rose tombé de mon gros orteil : lorsqu’en me levant le matin, il m’arrivait d’avoir à chercher quelques minutes l’équilibre, m’accrochant à la table de l’ordinateur, près du lit, pour que la ronde dans ma tête s’apaise, que mes jambes retrouvent leur position droite, ferme, je caressais sa pellicule brillante qui ne connaîtrait pas les craquelures désormais (la seule coquetterie de mes quarante ans : chaque samedi couvrir d’un vernis mes ongles de pieds). Je me surpris un jour à lui dire des mots, à mon bel ongle silencieux, offert par un inconnu qui ne savait rien de ce qu’il avait arraché à mon corps et de ce qu’il m’avait montré du sien, et je me fis peur. Ongle. Téton frémissant. J’étais beaucoup allée au cinéma, place de Clichy, durant cet hiver, à quelques blocs de mon petit appartement de derrière la rue des Dames. Là seulement je trouvais en haut de l’escalier monumental, dans la salle sombre, un bloc cohérent, vies d’hommes et de femmes auxquelles je pouvais croire, l’illusion cinématographique.



Extraits de Presse

     L’amant de la narratrice... écrit par Blandine Longre sur sitartmag.com (mars 2002)

     Le Monde des livres, vendredi 29 mars 2002
     Ongles et brouillards
     par Jean-Luc Douin

     [...] Son amant est parti, son amour s’est fracassé. Une femme écrit. Ne reste de son bonheur intime brutalement renvoyé au passé qu’un fétiche minuscule : l’ongle couvert de vernis rose qui s’est détaché de son gros orteil, un matin, après la rupture, symptôme de ce qui fut arraché à son corps, stigmate d’une passion brisée. Depuis L’Été du chien (1) et Les Nuits d’Hitachi (2), on savait Sylvie Gracia capable de sublimer le cri de désespoir d’une femme ordinaire, la ronde des nuits opaques sur les boulevards périphériques de Paris-Ouest, la solitude du désir, la douleur de l’amour tranché à vif, la crudité des gestes rue Saint-Denis, la fringale du sexe, le chien qui hurle dans l’insomnie des nuits, les lettres mortes d’une mère à l’agonie.
     Sa prose rageuse, d’une poésie noire, implacable à l’égard du temps perdu, à la fois pudique et crue, qui évite tous les pièges, les clichés et les lamentations inhérents aux confessions des êtres abandonnés, vibre à nouveau dans L’Ongle rose, roman superbe sur le refus d’oublier et d’abdiquer. Et sur l’enjeu littéraire : tout au long de cet hiver de ses « fureurs abstraites », la narratrice de Sylvie Gracia continuera à s’asseoir devant son ordinateur, à l’affût de mails d’amis lointains, avide aussi de vérifier qu’un écrivain n’écrit pas pour voler la vie, mais pour en faire don, même s’il fait la sentinelle dans l’espoir d’entrevoir à la fenêtre les baisers d’un homme sur la chair d’une femme au bras nu.
     Flux de réminiscences et d’errances, patchwork d’échos brouillant impressions et rencontres, cantate profane aux récitatifs sensuels, L’Ongle rose égrène les strophes lucides d’une vie déréglée. Condamnée au souvenir et à l’attente, vouée à rater ses rendez-vous, plongée dans «  la foule incontrôlable des piétons sur les trottoirs », rabrouée par l’amie Fanny qui l’a prise sous son aile, cherchant d’un visage à l’autre, «  comme un jeu à cloche-pied, la case sur laquelle je pourrais trouver refuge », la narratrice à « l’âme trouée » se dissout dans les néons de Pigalle, les bars PMU des banlieues émigrées, les quais de la gare Saint-Lazare, la vision du cercueil de la vieille voisine enterrée sans famille à l’église des Batignolles. « Combien de fois, durant cet hiver-là, il m’arriva de m’installer à un arrêt de bus, et de fermer les yeux pour me nourrir de la pulsation de la ville. » Le ventre noué de désir, elle guette le relent brutal d’une odeur de toilette, est assaillie par la « remémoration fulgurante de deux corps dans le noir de la jouissance, en boucle les images de la nuit ; en boucle, sans fin ». Elle hante les cinémas de la place Clichy, pleure aux films américains « d’action paranoïaque ou d’amour », s’installe à la brasserie Wepler pour écouter les conversations des clients. C’est là qu’elle rencontre un homme « aux doigts aplatis », écrivain serbe au corps mutilé par la guerre, qui la guérit de la disparition de « l’amant aimé » et lui réapprend à faire flamber ensemble les mots et les corps.
     (1) Gallimard, « L’Arpenteur » 1996
     (2) Gallimard, « L’Arpenteur » 1999

 

     Magazine littéraire, avril 2002
     La bonne distance
     par Anne-Marie Koenig

     Claquements de talons, moteurs en poussées d’adrénaline après le croisement, voix qui s’entrechoquent, grincements de poussettes, landaus, caddies, le souffle bruyant de la ville ruisselle par l’entrebâillement de la fenêtre et bute sur le ronron obstiné de l’ordinateur. Sylvie Gracia s’épanouit au milieu du bruit. La ville affairée à être elle-même, n’est-ce pas le monde autour, et la vie ?
Levallois, c’est juste sur le fil du métro parisien. En voiture aussi, une belle ligne droite, et l’émotion toujours devant la ville, la liberté grande ouverte. Paris, et surtout la place Clichy, où s’imbriquent des bribes de la vie citadine, bistrots, cinémas, librairies, langues hétéroclites, corps et couleurs, rues commerçantes et vendeurs à la sauvette. Sylvie Gracia avait une vingtaine d’années quand elle arriva à Paris.
     Il fallait fuir le silence de la campagne, la mornitude étouffante des villes de province, toutes ces saisons passées « à attendre la suivante, une perdition lente et souterraine ». Elle est née dans un tout petit village de l’Aveyron, en 1959, quatorze ans après la fin de la Seconde Guerre. Les grands-parents paternels avaient échoué là, avec leur langue étrange et leur fils de dix ans, chassés par la guerre d’Espagne. Les guerres accompagnent en sourdine l’histoire des familles. Les langues, espagnol d’un côté, occitan de l’autre, français au milieu, se juxtaposent comme les éclats d’une grammaire perdue.
     Puis ce fut Rodez, Montpellier et les études de philosophie, avant le grand virage : Paris et le journalisme. Sylvie Gracia voulait devenir grand reporter, respirer au cœur de l’actualité, que jamais ne se taise le fracas des hommes, hérissant d’aspérités un temps trop plat. Dix ans dans la presse, à s’étioler sur de petits papiers d’ombre sans intérêt. Mais ce fut aussi la décennie des photographies. Paysages urbains morcelés comme les tessons d’une ville, surpris en noir et blanc, développés, tirés au fond de l’appartement, punaisés aux murs, entassés dans des cartons.
     Ne faut-il pas réunir un à un tous les fragments d’une chose pour la voir entière? Dans L’Ongle rose, son dernier livre, Sylvie Gracia s’acharne à recomposer l’image de l’amant parti. Il n’a laissé, en creux, que le manque, des éclats de souvenirs, bribes de gestes, bribes de peau et un léger parfum errant encore entre les pages d’un livre. La mémoire ne garde des gens aimés que les pièces éparpillées d’un puzzle, même les traits du visage ne s’accordent plus. Les mots patiemment ajoutent et recollent. L’écriture de Sylvie Gracia, portée vers des séquences, des brisures, se trouve là une ligne continue.
     Des mots donc pour immobiliser le flux incessant du monde. L’ordinateur, rarement éteint, lance son courriel dans les deux sens et à tous les points de la planète. Journal tenu par intermittences, poèmes parfois, ou livres travaillés et repris jusqu’à la forme parfaite, ces mots-là s’ajoutent à ceux des autres, des journaux lus quotidiennement et des manuscrits à lire qui s’empilent dans leurs chemises, leurs enveloppes de papier kraft. Il y a quatre ou cinq ans, Sylvie Gracia fonda aux éditions du Rouergue la collection littérature qu’elle continue à diriger, lisant et accompagnant le travail des auteurs jusqu’au bout. Arrivée là par une de ces coïncidences qu’on appelle hasard et qui n’en sont pas toujours, parce qu’il faudrait se faire plus attentifs à « tirer le fil des signes qui partout dans notre vie devraient nous alerter », Sylvie Gracia module au plus près les lignes d’une vie en triangle : écrire, travailler, élever ses deux filles, ne rien relâcher.
     Cheveux courts, vêtements confortables et petit foulard autour du cou, pas d’inutile coquetterie, c’est déjà bien assez compliqué, quand on a « l’âme trouée », de rassembler des morceaux de soi pour simplement savoir où l’on en est de la vie. En quête de réalité, Sylvie Gracia traque la sensation de présence au monde comme on court après le bonheur. Avoir à chaque instant la conscience d’être vivante. Il y eut la naissance des filles, les bains de foule dans la rue, les mots, l’amour. Le désir projette dans un excès de réalité, dans un présent total. Il faudrait dire l’amour et les nuits d’amour, la beauté des corps, « la pleine solitude du désir et qu’importe celui qui le provoque », aussi simplement qu’on raconte un coucher de soleil.
     Mais l’amour étouffe, l’amour se vit dans l’absence, comme un souvenir, « il faut s’éloigner de l’autre pour le voir ». Amoureuses, amicales ou simplement professionnelles, les relations avec autrui sont question de distance, pas de danse entre la solitude et la société. Trop près, trop loin, il faut mettre des mots pour ajuster comme on règle une paire de jumelles. Trois livres déjà, où le lent travail de l’écriture recible au plus juste le temps et l’espace des histoires. La distance tient lieu d’armure, quand on vibre trop en empathie avec les gens, qu’on pleure d’un rien, qu’on rit d’une broutille. Sylvie Gracia essaye des carapaces d’indifférence, sans curiosité pour les petits destins personnels, les drames insignifiants. Qu’y a-t-il à dire d’une vie ?
     L’accent du midi glisse ses callosités, ses rondeurs et ses dénivelés, qui ancrent la voix dans un paysage ferme. La silhouette de Sylvie Gracia ressemble à son accent, avec ses plages douces et ses angles abrupts, la vulnérabilité masquée derrière l’efficacité. Les mains dans les poches et la démarche pressée. Tout faire, et tout faire vite, rire, manger, aimer, travailler, regarder. Quand on marche avec la pensée permanente de la mort, cela donne une intensité terrible à chaque seconde, à chaque geste, en même temps qu’un grand froid. « La vie se rationne en journées et chaque nuit venue est un acompte. » Toujours au bord des choses, Sylvie Gracia rêve de faire des films. La distance idéale ?

 

     Libération, vendredi 18 avril 2002
     Levallois-Clichy
     par Jean-Baptiste Harang

     Sylvie Gracia a écrit le temps qu’un ongle repousse, un livre de consolation du chagrin d’un amant parti. De Levallois à la place Clichy, le décor en noir et blanc de sa solitude.

     Cet ongle rose n’est pas celui de la chanson, ce petit bout du petit ongle rose du petit doigt de sa petite main, non, il est gros ongle du gros orteil du pied menu d’une grande fille, d’une femme, d’une amante, ongle rose de vernis, tombé, posé là sur la table à côté de l’ordinateur qui écrit, posé là pour prendre date puisque l’on sait que les ongles repoussent comme s’effacent les deuils. La petite fille comme la grande, le petit ongle comme celui de l’orteil, l’ongle tombé, ont en commun le lourd besoin d’être consolés. On dit « l’ongle tombé » comme Sylvie Gracia écrit « mon amant parti », et puis plus loin, plus tard, lorsque le livre de la consolation l’aura assez consolée, qu’il aura rempli son office, qu’il pourra s’arrêter de lui-même comme une toupie qui se couche à la fin de ses voltes, dans le même souffle qu’il avait commencé, elle se surprendra à écrire « mon amant aimé » et il sera temps de remettre du rose sur l’ongle de ce gros orteil tout neuf comme un amour nouveau.
     L’Ongle rose est un livre le temps qu’un ongle repousse, un lent compte à rebours irréfragable, comme la valse de la toupie, comme la pièce qui roule entre pile et face, entre vie et mort, il ne souffre pas les sautes de paragraphes, il tomberait. Non, il souffre. Il souffre de tristesse, de mélancolie, de chagrin et de deuil, il souffre les yeux ouverts, et le mauvais sang qu’il se fait laisse place peu à peu à un jus plus clairet, fragile, dont on craint qu’il ne suffise pas à relancer le cœur, et puis le livre se sauve, la pièce retombe côté vie, et le livre se referme sur ce qui ne nous regarde plus.
     Comme ses deux premiers textes, l’Ongle rose de Sylvie Gracia ne comporte pas d’indication de genre, ils ne se veulent ni romans ni récits, ce qui n’autorise pas pour autant le lecteur à chercher le départ entre le vécu de l’auteur et son rêve, ils ne sont qu’écriture. L’Été du chien (l’Arpenteur, 1996) était construit de 349 fragments, les débris qu’une mémoire à fragmentation avait dispersés lors du retour d’une jeune femme dans le giron d’une ferme en Aveyron ; les Nuits d’Hitachi (1’Arpenteur, 1999) se divisaient en huit, avec des voix de femmes, différentes et mêlées, pour dire les nuits de solitude dans Levallois transi. Avec l’Ongle rose, on a franchi le périphérique, nous sommes à Paris, place Clichy et alentour, et la voix est unique, c’est elle qui tient le récit, elle est tendue comme la bande magnétique d’un enregistreur rétif, on sait qu’elle peut se briser, se nouer, que ce qu’elle dit est trop lourd pour elle, et que si elle se brise, sept ans de silence. Et pourtant, elle s’applique à ne dire que des choses légères, n’y parvient pas souvent. Elle dit comment l’ongle est tombé, comment elle a reçu une chaise sur le pied, une bagarre dans un café, une bagarre qui ne la concernait pas, et le téton d’un des deux hommes aperçu dans l’échancrure de la chemise, cette ombre du désir. Elle dit les rendez-vous manqués avec un homme laid, un autre réussi avec un homme meurtri. Elle recopie les phrases qu’elle lit, la première de Conversation en Sicile d’Elio Vittorini, « J’étais cet hiver-là, en proie à d’abstraites fureurs », les fait siennes puisque ces phrases lues parlent d’elle. De son amant parti. Celui qui a claqué la porte en renversant les livres sur ces mots : « Voleuse de vie ». Et puis la suite empruntée à Vittorini : « Ce calme plat de la non-espérance ». Fanny, l’amie qui n’aime pas les hommes mais être aimée par eux. Fanny fâchée, Dieu sait pourquoi. Les maisons froides dont on sait que plus personne n’y mourra. La prof de philo, son œil mort dans les camps. D’autres maisons qu’on détruit au prétexte qu’elles ne sont pas assez bien pour ceux qu’on met dehors. Et la Brasserie Wepler trop bien pour elle et bientôt familière. Ahmed à son bar de l’Univers et « la folle au frigo ». Morte. Pas de famille à l’enterrement : « Parmi les quatre porteurs qui remontaient le cercueil dans l’allée, seuls hommes de l’assistance avec le curé, j’avais reconnu le boucher de la rue des Dames, son teint jaune de fumeur. En fin de journée, passant devant son magasin, je l’avais vu découpant une pièce de bœuf rouge sombre, d’un grand coup il avait tranché l’os, comme s’il n’avait jamais quitté son comptoir, comme si c’était un autre, trois heures plus tôt qui portait sur son épaule le cadavre déjà sec d’une bonne cliente », page 50. Celle-là ou une autre, toutes ces histoires dites pour faire diversion, à la solitude, au chagrin, ces trains de Saint-Lazare en bouquet sous le pont de Rome, ces bus lancés vers les butoirs des banlieues, rien ne distrait, mais le temps veille, la transfusion opère, le corps vit, l’ongle pousse : « Mon cœur battait, mes poumons inspiraient et expiraient ( ... ), je déféquais, mes règles venaient et repartaient, sans douleur. Il m’arrivait aussi d’avoir du désir selon une régularité temporelle étonnante, crampe soudaine du ventre et fourmillements dans les seins et je me soulageais rapidement, je n’avais pas même besoin d’images, non, surtout pas celles de mon amant aimé, mon fonctionnement sexuel se résumait à quelques gestes maîtrisés », page 55. On parle d’amour avec « un écrivain serbe », qui n’est pas nommé, qu’on reconnaît pour l’avoir lu, des cadavres entre les pages, pour l’avoir vu, il dit : « Ton corps sait ce que tu ne sais pas dire ». Un ongle pousse à vos pieds et l’on reçoit un mail où surnage cette phrase qu’aucun clic de souris ne sait effacer : « Fillette aux doigts coupés par les talibans parce qu’elle portait du vernis ». Après, la voix s’éteindra, pas brisée, non, juste le moment venu de se taire, la toupie couchée sur un doux flanc, la pièce tombée du bon côté, sous le souffle d’un homme qui sait que « dans l’après de l’amour on est comme dans l’après de la guerre ; le silence est inouï ».

 

     Midi Libre Dimanche, 14 avril 2002
     Les subtils jeux de miroir de la mémoire
     par Jacky Vilacèque

     Ce ne sont pas des livres-mode, de ces livres qu’on expédie entre un clip de campagne, un ciné et une portion de frites chez MacDo. Ce sont des livres que l’on prend, que l’on renifle, que l’on repose, que l’on reprend quelques pages en amont. Parce que ce sont de vrais livres en somme. De ceux qui tiennent à la vie à la fois par la trame des mots et par cette alchimie subtile qui fait courir les émotions de la page au lecteur et du lecteur à la page. Trame des mots : ce n’est pas pour rien qu’on emploie cette expression couturière… On ne peut en effet trouver plus juste pour étiqueter le récit de Sylvia Gracia L’Ongle rose tant ces 103 pages ne peuvent héberger une virgule, un point de suspension, un souffle de plus.
     103 pages d’un seul tenant sans un alinéa, sans la respiration d’un dialogue (elle qui dans ses deux précédents ouvrages avait au contraire échafaudé une construction toute de fragments). Et on a conscience en écrivant cela qu’on risque de rendre à ce livre le pire des services : monologue à la Joyce pensera-t-on aussitôt, expérience à la Nouveau Roman. Intéressante n’en doutons pas. Et rasoir, Seigneur, rasoir plus encore…
     Eh bien non. Que non. Archi-non. L’Ongle rose est effectivement le monologue d’une femme qui a perdu un homme et en regarde d’autres, qui écoute la pulsation de Paris et se laisse aller à la tendresse pour les vieilles dames de la supérette et les paumés du bistrot. Mais ce récit si dense, ce halètement de mots vaut par cela : il touche le lecteur dans cette zone mystérieuse si rarement stimulée où l’intelligence et l’émotion tiennent conciliabule. Que Sylvie Gracia, Aveyronnaise de souche, Montpelliéraine de parcours, Parisienne de hasard – elle y travaille aux Éditions du Rouergue – confesse avoir mis un an et demi à la tricoter, cette trame, cela finalement ne veut rien dire. Dix-huit mois pour deux heures de lecture et on ne sent rien de ce maniaque travail d’emboîtement des mots. On ne sent rien de la technique et on ressent tout de l’émotion, de la tendresse, de la douleur, de l’amour et de l’oubli qui traversent ces pages. Et pas que cela : les échos d’une guerre aussi, celle de Bosnie, d’une monstruosité, celle de la Shoah, des violences réelles ou supposées, enfin, de ces no-man’s lands de béton où la ville devient zone.

 

     Les âmes incarnées
     par Dominique Aussenac

     Sylvie Gracia poursuit à travers son troisième ouvrage une exploration des corps, des vertiges, des béances. Une écriture incisive, dérangeante et vraie.
     Un ongle n’est pas une chose anodine, innocente. Un ongle développe une dimension fantomatique, surtout lorsqu’il paraît mort, à peine racorni, détaché du corps. En Afrique, certains affirment qu’il faut cacher, détruire ongles, cheveux, peaux mortes, afin de ne pas être dépossédé de soi-même, marabouté. Dans le nouvel ouvrage de Sylvie Gracia, l’ongle est déclencheur d’écriture, fil rouge (rose vernis) incongru presque magique. Un témoin aux deux sens du terme, le témoin d’une action, ici, un coup d’éclat, une dispute d’hommes, une bousculade et un téton entr’aperçu qui fascinera l’héroïne tout un hiver. Un témoin, le bâton relais qui passerait de main en main et évoquerait pas tout à fait la mort, pas tout à fait la vie, peut-être l’âme. L’ongle, réceptacle de l’âme?
     Le corps, l’âme et la mort-rupture hantent les livres de Sylvie Gracia. Des livres avec de vrais morceaux de vie, des angles tranchants, des fascinations-répulsions, des émois, de l’ego fort. Dans son premier ouvrage L’Été du chien (L’Arpenteur, 1996), l’héroïne quittait son foyer, le père de ses deux enfants pour revenir dans l’Aveyron vivre entre ses parents et travailler en supérette. Trois cent quarante neuf séquences brutes s’amoncelaient, se recoupaient pour former une histoire irradiée de solitude, d’errance où l’amour, voire le non-amour donnait le change. Les Nuits d’Hitachi (L’Arpenteur, 1999), nuits de veille presque de recueillement, baignées par les néons publicitaires de la marque japonaise menaient non au satori, mais à une intranquillité sereine, urbaine. Huit textes y déclinaient la vie (deux naissances, sources de liberté), la mort (Jeanne qui danse un cancer endiablé), le sexe comme expérience limite. De ces deux ouvrages éclatés émanaient une tension, une force extrême et dérangeante. Paradoxalement certaines situations-limites crues revêtaient une pudeur particulière. Une forme narrative plus ramassée, plus romancée permettrait-elle de conserver autant de caractère, de vérité, de puissance ? L’Ongle rose, quasi-roman (103 pages), avec bien sûr plus de gras, de liant que les précédents, une voix récurrente invoquant l’amant presque durassienne, des ruptures, des syncopes, tient magnifiquement la route. L’ongle brisé dira l’amour enfui, les rencontres dans des cafés, des restos, des rues, des quartiers interlopes et surtout le désir, la fascination de l’homme, de son corps. Il y a dans cette quête du corps en exil, de l’émigré, du déshérité, du réfugié quelque chose de pasolinien. La Rédemption par l’humiliation et la violence ? Plutôt l’effacement de solitudes extrêmes dans le corps à corps aveugle de l’amour. Il est un moment beau, fort, crépusculaire dans cet ouvrage : sur un toit, le monde en contrebas, l’héroïne suit les contours d’une cicatrice, marque d’une torture infligée à un homme. « Combien de fois ensuite il me sembla avoir posé le doigt dessus ce soir-là et lentement avoir remonté le long, les yeux fermés avoir mesuré le bourgeonnement des tissus là où la plaie s’était refermée en enfouissant la douleur. »
     Sylvie Gracia écrit au plus près du trou noir, ce trou noir enfermant tant de chairs, d’absence, de douleurs et d’émois. Elle esquisse remarquablement des contours d’âmes nues, nimbées de lumière artificielle.

 

     Zurban,  mercredi 11 juin 2003
     Une femme d’extérieur
     par Fabienne Jacob

      Autour de la place de Clichy, entre pulsations de la ville et chaos intérieur, Sylvie Gracia signe un récit plein de bruit et de fureur contenus.

     Elle entre dans des bars PMU pleins de fumée et d’immigrés. Au cinéma, elle reste jusqu’au générique de fin, jusqu’au dernier nom du dernier technicien. Elle bute dans des aveugles, suit des petites vieilles à Caddie écossais dans les supermarchés Ed, et aussi « des putes asiatiques ou arabes qui balancent leur sac à bout de bras et montrent des fenêtres en haut d’immeubles ». Elle s’assoit dans des cafés où des couples de vieux s’enfilent de la « viande rouge bientôt rongée par les sucs ; les remontées d’odeurs depuis les entrailles chez les vieux ». Elle n’en est pas encore là. La pluie, le monde, les massacres des manchettes de journaux, le grouillement des heures de pointe, tout pénètre en elle. Par tout, partout. Se réfugiant dans les effluves de chair de la foule, transpirations, moiteurs, s’accrochant aux regards d’hommes et de femmes, passants aussitôt passés. Parfois, la nuit, dans une demi-somnolence, elle entend des paroles de noctambules : « T’as jamais joui, salope. » Son territoire se restreint, minable peau de chagrin, autour de la place de Clichy, ses bars et ses gens de peu.
    Que cherche la narratrice de L’Ongle rose ? Peu importe. De « l’amour fracassé », il ne reste rien. Une trace ou deux, trois fois rien : une pile de bouquins renversée dans le couloir et un ongle « avec sa couche de vernis rose désormais inaltérable » qui s’est détaché de son orteil. Coquillage dans lequel le récit tout entier se love. Charriant tout sur son passage, pulsations de la ville, bruissements, qui ne sont que l’écho du tempo du dedans. L’horloge intérieure détraquée, fêlée, est comme à bout de souffle, mais cette volonté intacte de dire jusqu’au bout la cassure, restituer le moindre souvenir dans toute son acuité, grain de peau, nuque, respiration. Grâce soit rendue à Sylvie Gracia pour avoir tenu son récit à distance, à bonne distance. Ce récit impétueux qui pouvait déborder de toutes parts, elle a su l’endiguer. Le dompter par le double barrage d’une construction remarquable et d’une langue superbe, pudique et impudique, fragile et violente.