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  Opium pour Ovide

  Yoko Tawada

  Récits
Traduit de l’allemand par Bernard Banoun

  208 pages
13 €
ISBN : 2-86432-350-8

Résumé

     Dans le décor ultra-contemporain d’une grande ville moderne, Hambourg, se croisent les destins de 22 femmes d’aujourd’hui auxquelles Yoko Tawada a voulu donner des noms repris aux Métamorphoses d’Ovide, car leurs expériences rejoignent en profondeur la fragilité de l’âme et du corps qui fascinait déjà le poète antique.
     La romancière se sert de scènes très quotidiennes pour éclairer le passé, les obsessions, la situation sociale de ses personnages, leurs bonheurs et leurs malheurs, avec cette souveraine objectivité du regard et ce détachement que Roland Barthes, dans L’Empire des signes, tenait pour l’une des qualités majeures de la tradition littéraire japonaise. Plongeant dans les rêves et la matérialité des corps, décrivant de l’intérieur les blessures qu’inflige le réel, cette écriture se situe dans la double tradition des Notes de chevet de Sei-Shônagon et des écrivains occidentaux qui ont raconté leur expérience de la drogue (de Thomas De Quincey à Michaux).
     Yoko Tawada, née en 1960 à Tokyo, et qui écrit tantôt en allemand, tantôt en japonais, nous livre ici une superbe leçon d’art et de vie.



Extrait du texte

     Léda entra dans la baignoire. La porte de la salle de bains était fermée. Léda avait les deux bras paralysés. Cela l’empêchait de se laver, mais elle refusait l’aide d’autrui. Elle ne voulait plus montrer son corps nu, disait-elle, il n’en valait plus la peine. Bien plus tard, une question me vient à l’esprit : on désire plus une vieille maison qu’une maison neuve ; on admire plus souvent un arbre tricentenaire qu’un arbre de trois ans ; plus une théière, un livre et une maison sont anciens, plus on est sensible à leur beauté. Pourquoi en irait-il autrement des humains ?



Extraits de presse

     L’Humanité, jeudi 9 janvier 2002
     Inspirée par les Métamorphoses d’Ovide, des portraits de femmes aux identités flottantes.
     par Alain Nicolas

     Femmes dans tous leurs états
     Tout récit est peut-être celui d’une métamorphose. Ovide, pour avoir compris que l’ordre établi par l’empereur Auguste n’était pas le retour à l’âge d’or, fut exilé aux confins de l’empire et y mourut. Pour lui, la métamorphose était la sanction de la cruauté des Dieux, pour qui les hommes étaient des objets de convoitise, de vengeance, ou des enjeux dans les entrelacs complexes de leurs rivalités et de leurs jalousies. Un humain, ou une divinité mineure, telle qu’une nymphe, changée en bête, en arbre ou en rocher, c’était aussi une manifestation de l’unité du monde, animal, végétal, minéral. Aussi a-t-il fait de la métamorphose la figure structurant d’un « récit des récits », organisant en une gigantesque récapitulation toute l’histoire du monde, de son origine à l’avènement d’Auguste. Face à l’histoire organisée autour d’un fondateur légendaire, qui fut le choix de Virgile, Ovide choisit la pluralité et l’émiettement des mythes organisés autour d’un sens plus subversif, celui de la relativité et de la fragilité des conditions et des apparences, celui de l’implacable dureté du pouvoir.
     Tout cela avait de quoi attirer un écrivain comme Yoko Tawada. La romancière germano-japonaise de Narrateurs sans âmes avait montré son goût pour tout ce qui met en cause une identité trop solide, trop résistante, où la fiction ne peut faire jouer les interstices pour se frayer un chemin. Ici, elle ne cherche pas à donner une transposition de l’immense matériau mythologique ovidien, mais elle va faire de la métamorphose le thème essentiel de son approche du destin de l’homme, et plus particulièrement de la femme.
     Opium pour Ovide se présente comme un ensemble de vingt-deux récits, portant tous pour titre le nom de personnages des Métamorphoses. Certains sont connus, comme Léda, Echo ou Io ; d’autres demanderaient à se référer au texte originaire pour être élucidés. À condition qu’on adopte un mode de lecture de ce livre comme devant être référé, histoire après histoire, au modèle antique. Or cette oeuvre ne fait pas appel à l’érudition du lecteur. Chacune des héroïnes n’a d’autre lien avec sa source mythique qu’un nom et une modification corporelle ayant un lien plus ou moins direct avec celle survenue à son modèle. Bien entendu, on peut toujours se livrer au jeu des correspondances. Ainsi Léda, atteinte de paralysie, traîne ses bras comme deux ailes mortes, en référence à son accouplement mythique avec Jupiter, changé en cygne. Mais l’important est qu’on se trouve face à vingt-deux récits qui tiennent magnifiquement sans cela. Les femmes de ce livre, saisies dans l’univers quotidien d’une grande ville allemande, Hambourg, aujourd’hui. Aujourd’hui où, du fait des avancées des biotechnologies, les frontières du possible ont été repoussées, aujourd’hui où l’identité psychique est soumise aux propriétés des psychotropes, on ne sait plus qui on est, ce qu’on est. Le monde réel dans lequel évoluent les héroïnes est peuplé d’êtres en puissance de changement : hermaphrodites, demandeurs de greffes, statues auxquelles la légende locale attribue la parole. La métamorphose, parfois imperceptible, est déclenchée par un choc, une dérive, une crise d’impuissance créatrice. L’artiste, en effet, et il en est dans la collection proposée par l’auteur, est celui pour qui aucune identité n’est évidente ou fixe, et qui, percevant ces mutations sous-jacentes, pousse à la roue pour les faire surgir à la lumière. D’une certaine manière, il tient entre ses mains l’unité et le sens du monde, et son récit est celui d’un changement d’état. Sa mission est de le rendre lisible et perceptible, à l’aide de mots. Ainsi Daphné, professeur de littérature, qui dit à ses élèves : « Un auteur qui fait grand cas de la matérialité du monde ne peut pas employer de métaphores », est-elle changée en arbre, comme l’héroïne d’Ovide, qui avait repoussé les avances d’Apollon. En même temps, la sensibilité à la matérialité des choses reste présente, et une réflexion sur l’opium (base de la morphine puis de l’« héroïne », ce n’est pas un hasard) s’origine de la célèbre phrase de Marx pour aboutir à une méditation sur la permanence de la nature de la marchandise et la mutabilité de celle de l’argent.
     Yoko Tawada nous propose ainsi un ensemble de nouvelles fantastiques et quotidiennes, dont la fascination tient à la confluence d’une matrice mythique très occidentale et d’une approche de l’impermanence du monde qui doit tout aux maîtres de la littérature japonaise. On y retrouve, très explicitement, l’influence des Notes de chevet de Sei Shonagon, son sens du détail, son goût de la liste et du fragment. Se plonger dans ce livre exigeant, c’est boire du saké en écoutant la lyre d’Orphée.

 

     La Marseillaise, 4 mai 2003
     Yoko Tawada : Narration originale
     par Claudine Galéa

     Japonaise installée en Allemagne, Yoko Tawada écrit de drôles de récits aux allures oniriques, mais aux ingrédients fichtrement ancrés dans le réel.
     Ses héroïnes – exclusivement féminines – ont des prénoms empruntés à Ovide, celui des Métamorphoses, et elles héritent de certains de leurs attributs. Léda, Junon (à la jalousie acide), Echo, Sémélé (ici styliste !) vivent dans des temps très contemporains avec des soucis matériels souvent cocasses. L’humour est le contre-pied de la surréalité qui se dégage de chaque histoire. Vingt au total, mais qui s’emboîtent curieusement les unes dans les autres, car les personnages y mutent silencieusement.
     Le récit saute d’un paragraphe à l’autre, sans raison logique apparente, perturbant sans cesse le fil de la narration qu’on ne perd pas pour autant. Le « je » qui revient régulièrement a l’étrangeté d’une troisième personne. Pas de risque qu’on s’attache aux personnages pour des motifs psychologiques, il n’y en a pas. Yoko Tawada avance par fragments et associations visuelles, tissant ses histoires en montages rapides et lunatiques. La matérialité des situations nous raccroche sans cesse au réel, tandis que le caractère fantasque des héroïnes nous transporte dans un futur légèrement fantastique, ou virtuel.
     Le secret du point de vue narratif est peut-être là : « Quand je plane, je découvre dans les objets quotidiens un geste étrange : ils font semblant de n’être pas eux-mêmes, de n’être que des récipients pour autre chose… »
     Cette autre chose, c’est la critique amusée mais sévère d’un quotidien désabusé ; d’une civilisation en mal de partage et de générosité, d’une société avide de bien-être, de consommation, et vide de sens.
     Sous l’apparence, une autre réalité se cache, plus humaine, mais aussi plus difficile à atteindre. Ce sont ces chemins détournés, que sous la fable des prénoms mythologiques, Yoko Tawada révèle et nous invite à emprunter.