Si l’on se refuse
à croire qu’un tableau n’est rien d’autre qu’une surface plane
recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées – et cette pauvre
définition, due à Maurice Denis, n’a pas cessé de faire des ravages –,
si bien au contraire, on estime que tout langage de poésie, et la
peinture en est une des plus pures manifestations, unit de manière
insécable le signifiant et le signifié, la lettre et l’esprit qui
l’anime, et s’agissant d’une image peinte, le paraître et ce qu’il
donne à voir, ce qu’il propose et ce qu’il suggère, tout se lie et se
lit et se révèle conjointement. La Vocation de saint Matthieu,
ce ne peut qu’être, tout ensemble, le combat entre les couleurs
flamboyantes et la noirceur, le déséquilibre de la composition, et ce
questionnement orageux de la conscience, cet affrontement du terrestre
et du transcendant.
Embrasser, d’un seul regard, la scène, puis revenir sur
les éléments antagonistes qui la constituent, signifie déjà appréhender
le dessein de Caravage dans ses options plastiques et son projet
d’ordre spéculatif, alliance magistrale entre l’invention des formes et
la singulière lecture qu’elles proposent d’un moment du récit
évangélique, dont elles ravivent, si elles ne la bouleversent pas,
l’interprétation habituelle. Que l’artiste ait dû se plier aux
directives de ses commanditaires ecclésiastiques et donc représenter
dans cette chapelle les épisodes majeurs de la vie de l’apôtre Matthieu
– conversion, rédaction de son évangile, martyre – et cela afin de
réaliser le vœu d’un cardinal français, Matthieu Cointrel, devenu
Matteo Contarelli, toutes ces données historiographiques, dûment
répertoriées aujourd’hui, ne nous éclairent en rien sur
l’interprétation toute personnelle que fait ici Caravage de l’unique
verset qui dans les Écritures, en termes identiques chez Marc, Luc et
Matthieu, se rapporte à l’appel de Lévi, le futur Matthieu, par Jésus.
« En passant, il aperçut Lévi, fils d’Alphée, assis au bureau de la
douane, et il lui dit : suis-moi. Et se levant, Lévi le suivit. » Au
laconisme du récit, à l’obéissance immédiate du publicain, paradigme
parfait pour l’âme chrétienne, Caravage substitue une dramaturgie des
passions autrement complexe, toute nimbée de mystère, de vacillement,
de perplexité. Et le tableau lui-même, par la distribution spatiale des
personnages, la dissymétrie délibérée de la composition, et plus
flagrante aux yeux, la bataille que semblent se livrer ici les ombres
et la lumière, traduit ces atermoiements d’un homme devant sa destinée.
D’une part, surpris dans leurs calculs ou leurs plaisirs, les
protagonistes du monde profane, vieillards cupides penchés sur une
table, jeunes garçons paradant avec nonchalance dans leurs costumes
chamarrés, jouant aux dés ou comptant des pièces de monnaie, n’importe,
mais prisonniers de leurs gains, de leur goût du lucre, prêts, s’il le
faut, à quelque querelle de spadassins – crépitement de couleurs vives
–, et d’autre part, surgissant de la ténèbre fuligineuse, et le corps
comme occulté derrière une silhouette sombre, cette figure imposante
qui ne se révèle que par un profil, un bras tendu, un doigt qui se
dirige, telle une flèche inflexible, vers l’homme qui ne peut
comprendre, lui, le collecteur d’impôts, le protecteur de l’usure et de
la lésine, qu’il est requis d’abandonner son poste et ses profits pour
suivre celui dont il ignore même le nom. Autour, rien que le
confinement d’une chambre, et surplombant tous les acteurs, l’opacité
d’une fenêtre qui ne s’ouvre plus sur le jour.
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