Le Monde, 9 mai 1980 par François Bott La magie de la littérature
Les éditions Verdier publient, avec une préface de Maurice Nadeau, le journal qu’il a tenu de 1939 à 1942. On se trouve aussitôt dans un rapport d’amitié avec ce texte. « Sous la pression des nouvelles internationales, dit Joë Bousquet, la vie s’éclaire, se révèle dans sa grandeur menacée. J’apprends à approfondir l’angoisse et la douleur... Je n’ai plus qu’à écrire avec joie une œuvre de fin de monde. » Tandis que l’Europe s’enfonce dans le pire cauchemar de son histoire, un homme veille, reclus dans sa chambre. Il apparaît comme un Pascal, imposé par des circonstances funestes. Son état le contraint à la méditation. « Je veux que ma vie soit le salaire de ma pensée, dit-il... Je pense afin de continuer à être. » Joë Bousquet, s’adressant à lui-même, écrit : « Ce n’est pas au moment où tu es las d’être toi que tu découvriras en toi la force de devenir un autre. » En le sauvant de sa lassitude, la magie de la littérature lui a permis de ressentir autrement son infortune. On peut croire qu’il aimait presque sa détresse, quand il s’employait à la dépeindre.
Libération, 7 mai 1980 par Gérard Mordillat
Tout le monde connaît le journal Intimité, tout le monde connaît aussi le journal intime (ce cahier soigné qu’on cache sous l’oreiller, dans un tiroir ou sous le plancher). On peut en conclure que, bien que « secrète », l’intime-intimité est une affaire d’information. Un groupe de presse même ; aussi puissant que les plus grands, si l’on recense tous ces journaux intimes : ceux des adolescents qui, fiévreusement notent « Jean-Pierre m’a regardée à la gym » ou « Christine veut bien aller au cinéma avec moi. Si elle amène sa sœur, je me tue », ceux des vieilles dames qui conservent les recettes familiales, ceux des paysans qui marquent la suite des temps (météorologie et politique), ceux des rois qui inscrivent l’Histoire – sur celui de Louis XVI au jour du 14 juillet 1789, on pouvait lire : rien – ceux des déserteurs, comme celui de ce troufion sur qui l’on saisit un carnet sur lequel il avait écrit (chaque jour depuis le jour de sa désertion) non ses pensées philosophiques ou son antimilitarisme, mais : ce qu’il mangeait ! Enfin, il y a les journaux des écrivains. Les journaux que font les journalistes, ne sont « intimes » que pour les initiés (ce sont les plus beaux parce que les plus publics et les plus secrets à la fois). Les plus suspects ce sont bien sûr, ceux des écrivains. D’une plume appliquée, on les sent presque toujours écrits « pour l’éternité », en tout cas écrits pour être publiés. L’écrivain ne tient pas un journal par plaisir ou par souci d’introspection journalière, il le fait pour gagner sa vie – parfois pour sanctifier sa mort. C’est dans ces pages amoncelées que les nécrologues viendront puiser quelque pensée bien sentie, et naturellement prémonitoire, qui vous campera son homme pour la postérité, dans le délicat passage de vie à trépas. Ni Pavese, ni Kafka, ni Handke, ni même Jules Renard n’y ont échappé... le genre a ses contraintes. Joë Bousquet n’y échappe pas non plus, au contraire, il les explore, les adapte, les distille jusqu’à la production de joyaux comme « Il n’est d’obligation que pour l’homme livré à l’inquiétude. » Sans date, sans référence, sans chronologie apparente, ce Papillon de neige n’a d’ailleurs du journal que le titre, l’extérieur. Longue méditation sur la poésie, la souffrance, l’amour, ce livre est avant tout un livre de morale. Ici, c’est de l’ultime intimité qu’il s’agit, d’une exigence arrachée au quotidien et non de son commentaire. « Les hommes m’avaient fait la vie belle parce que devant un être aussi pâle que le mien, ils ne pouvaient douter d’eux-mêmes. Ils ne se sentaient pas menacés. Mon être était pour eux le clair de lune où cabriolent les plus heureux des animaux. Il me reste à les faire rire... » Il faut donc prendre ce journal pour ce qu’il est : de la littérature, et dans ce cas la plus dense qu’on puisse trouver. La plus poignante aussi. Le 18 mai 1946, Joë Bousquet offrit ce texte à son ami, le peintre Hans Bellmer. Dans un jour noir, celui-ci fut contraint de le revendre. Cela peut paraître scandaleux de monnayer un cadeau en quelques circonstances que ce soit. Cependant, il y a dans ce geste de survie, quelque chose qui touche à la nature fondamentale de ce texte, le sens de la solidarité entre les hommes qui, elle, doit se conserver à n’importe quel prix.
Le Magazine littéraire, septembre 1980 par Hubert Juin Le journalier de Bousquet
Nous n’en aurons jamais fini de parler de Joë Bousquet ! Nous n’en viendrons jamais à bout, – et c’est tant mieux ! Cet homme-là (qui fut l’écrivain le plus déterminé, celui qui connut au plus proche la solitude des mots) persiste à nous questionner. C’est-à-dire : à prétendre que nos réponses sont l’espace même de la Question. Ici, dans cet ouvrage miraculeusement retrouvé, Papillon de neige, Joë Bousquet, selon sa coutume, dresse cadastre de son aventure langagière. Il faut en effet se souvenir que Bousquet, privé de son corps, le libérait dans une écriture qui le devançait. Telle démarche nous a ouvert la voie. J’entends que c’est grâce à Bousquet que nous avons appris que les mots n’étaient pas des choses, – mais que nous étions des êtres de mots. À la limite : que l’« être » était muet ! Ce cahier – inédit jusqu’à présent – rameute des éclairs. Ces fragments datent de 1939 à 1942 : c’est un échelonnement grave : les années terribles, les années sordides, les années noires s’y trouvent condensées. Mais Bousquet néglige les allures provocantes du réel : il va plus loin, plus profond. Dès lors : il est plus exigeant, et plus vrai. Il parle de la femme, comme personne depuis lui : « C’est par les femmes que la poésie que j’ai toujours poursuivie doit venir à moi. » Et les verbes suivent, créant le Verbe, et « démasquant », le Monde en le faisant... Bien sûr, Papillon de neige représente, parmi d’autres, un cahier du journalier de Joë Bousquet à cette épreuve. Ce qui est important (outre la fascinante beauté du texte), c’est de bien voir que ce cahier (entre tous) est dédié, offert au peintre Hans Bellmer. Bellmer ? Un réfugié allemand (voir les dates). Bellmer ? Un graphiste insolite, un homme de la remise en question : celui de la poupée, et des grandes retrouvailles avec l’Allemagne des Dürer et des Cranach. Bellmer enfin ? Un marginal du verbe et du dessin, un isolé, un poète majeur. C’est lui qu’en 1946 Bousquet élit comme « exécuteur » testamentaire. C’est à lui qu’il remet ce présent journal. Il sait ce qu’il fait. Autrement dit : il accomplit ce qu’il devine. Et je suis persuadé que le texte « fabuleux » qu’il consacra à Hans Bellmer dans les années 50 pour une exposition à la Galerie du Luxembourg, trouve ici raisons et racines. Mais il faut dépasser le dédicataire et les anecdotes ! Maurice Nadeau, dans la judicieuse préface qu’il a rédigée pour cet inédit, exprime le vrai : que Joë Bousquet nous est leçon... Et le cahier, Papillon de neige, commence ainsi : « Le vent d’un coup a changé. Il passe sur notre terre avec une force soutenue, comme s’il voulait obliger la nuit à durer toujours. » La surprenante « beauté » de ces paroles inscrites prouve que la beauté est un devoir : elle incarne l’être.
Europe, septembre 1980 par Pierre Gamarra La littérature de la vie
La figure de Joë Bousquet – et je mets dans ce mot de figure un visage d’homme et un visage d’écrivain, inséparables – n’a cessé depuis trente ans d’affirmer sa présence parmi nous, c’est-à-dire dans un public de plus en plus nombreux. « Il est en mouvement de perpétuelle découverte », dit très justement Maurice Nadeau dans sa préface de Papillon de neige, journal 1939-1942. Une œuvre fertile est bien celle qui propose aux générations successives des lectures et des enseignements ressentis comme valables, ou, pour employer un mot peu harmonieux mais à la mode : des communications. L’un des plus beaux textes de ce volume, le Message à la jeunesse, précise cela admirablement : « Je le répéterai toujours : la pensée qui ne s’accomplit pas dans une présence est un leurre. Pensez-vous dans un autre ou défiez-vous de vos pensées. Je tiens pour traître à sa naissance quiconque passe un moment de sa vie poétique sans croire à quelqu’un ou à quelque chose. » Comment dire avec plus de clarté, de concision, de force la qualité fondamentale de la pensée humaine et l’altruisme essentiel de l’art, sa liberté aussi : « Vous n’appartenez pas à un lieu : il n’existe de lieu que pour les esclaves, Vous n’êtes pas de cette terre languedocienne ; mais le don de cette terre à la patrie humaine. » En quelques mots simples, voici l’affirmation vigoureuse d’un humanisme vaste et d’un enracinement précis. Il n’y a aucune contradiction à choisir ainsi doublement son destin. Et Joë Bousquet n’affirme-t-il pas un peu plus loin cette vérité, aujourd’hui mieux connue, des cultures qui s’enrichissent de leurs différences ? « Nous ne sommes pas double, nous sommes deux fois ce qui nous entoure, nous sommes deux fois celui que nous sommes. » Les dictionnaires ont bien tort qui définissent l’écrivain immobilisé par une blessure de guerre, dans les pénombres de la chambre carcassonnaise, comme un poète et un penseur épris d’ombre et de silence. Au-delà de la douleur des blessures et de la réclusion obligée, au-delà du pauvre corps étendu, il faut voir tout ce qu’il y a de vie, pas seulement de vie espérée ou rêvée mais de vie éprouvée dans une plénitude, ressentie dans une fécondité. C’est d’un bateau faisant route, c’est d’un arbre fructifiant que nous parle ce poète immobile dans la puissance de son art. « Le silence grouille d’élytres (...) Pressons le pas, la montagne est violette. La nuit met ses échasses pour nous saisir en chemin. Attendre un bateau dans un port qu’on détruit. Le ciel a moins d’yeux bleus que l’arbre n’a d’étoiles. » Dans un chapitre intitulé « Le penseur subjectif » et consacré à une réflexion assez théorique, le bref passage que je cite vient brusquement interrompre le trop abstrait, peut-être, cheminement de la pensée pour l’éclairer, le vivifier par les images simples mais puissantes, par le frisson et l’éloquence de la poésie. On saisit ici, mais on le retrouvera tout au long de ce livre, l’art si remarquable de Joë Bousquet. Dire le plus avec le moins, c’est l’une des définitions possibles de la poésie. Valéry conseillait : « de deux mots, choisis le moindre ». Il ne s’agit pas seulement d’économie mais de ce jeu supérieur qui consiste à nourrir les mots les plus courants, les plus pratiqués, les plus usés même, de la plus grande signification, de la plus vive conscience, du plus sensible souci de toucher l’autre, l’interlocuteur, l’ami ou le passant D’où cette confidence : « Nul n’entre dans ma chambre sans qu’un rayon de ma vie intérieure ne s’avance au-devant de lui. J’ai arraché ma conscience à la tyrannie du cadran. » En vérité, nul n’est plus mobile que cet immobile qui nous exhorte « à presser le pas » pour découvrir « la montagne violette, » c’est-à-dire quelque garrigue odorante, quelque Carlitte dressé dans les pénombres du crépuscule. La nuit ne nous saisira que pour nous conduire au jour, à un autre paysage « grouillant d’élytres ». Il y a dans ces pages une réflexion philosophique, une réflexion sociale et une réflexion littéraire, cette dernière toujours sensible – et pour ainsi dire impérieuse – derrière les précédentes. C’est qu’« on ne peut plus parler des lettres sans parler de la vie. » Le poète n’est jamais un parleur ou un bavard, alignant des schémas mais un homme cherchant à assumer une plénitude de conscience et de vie. D’où la dignité de son attitude devant Dieu ou devant l’intransigeance, l’intolérance, l’inquisition religieuse ou poétique. C’est peut-être la pointe unique de cette pensée que cette formule de mise en garde : « La pensée n’est pas la pensée si elle nous ferme le cœur. » Rien de plus éclairant et, finalement, optimiste, serein, que ces pages des années sombres, rien de plus actuel aussi que ce bref volume. Combien de discoureurs prétentieux ont disparu depuis quarante ans ! Les fragiles feuillets de Joë Bousquet nous restent dans leur discrétion savante et puissante, dans leur lumière, dans leur morale vraiment fraternelle. « Il ne s’agit pas d’agrandir l’âme de l’homme mais de la rendre plus présente, elle que son immensité désespère. Car elle est solitude et ignorance de l’amour et tend à se connaître dans les lieux où la solitude est amour et enveloppée de nulle part, d’inaccessible. La poésie est faite pour apprendre aux hommes ce qu’ils sont sans le savoir. » |