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  Papillon de Dinard

  Eugenio Montale

  Proses. Traduit de l’italien par Mario Fusco

  224 pages
18 €
ISBN : 978-2-86432-606-9

Résumé

Les proses de Papillon de Dinard frappent par la variété de leur inspiration : on y trouve successivement des évocations de l’enfance et de l’adolescence au soleil ligure, des chroniques florentines, des portraits de femmes ainsi que les pages d’un carnet de voyage comme arrachées à un bottin mondain. Et pourtant, au fil de cette cinquantaine de récits, on entend monter la voix du poète, de plus en plus intime, de plus en plus étrange, de plus en plus énigmatique.
On ne met pas longtemps à se convaincre que l’un des plus grands poètes du siècle (prix Nobel en 1975) fut un prosateur hors pair et parfaitement singulier. L’écriture épouse la circonstance comme le poème les « occasions » : parfois elle concentre tout dans une pure potentialité qui intrigue, parfois elle a la netteté du symbole.
On ferait volontiers de ces petits poèmes en prose un « spleen d’Italie » s’ils n’étaient aussi traversés par l’humour, par la drôlerie et le gag – on découvrira notamment comment un couple lutte contre une chauve-souris ou comment une comparaison malheureuse rend difficile une soirée en gondole. Enfin il y a ici tant d’animaux, du gros rat à la soubuse, de la limace à l’okapi, qu’il n’est pas faux de lire cette étrange phénoménologie de la mémoire comme un zodiaque que dominerait un étrange effet papillon.



Extrait de texte

Les enfants – les amis-ennemis des bêtes les plus naturels et les plus convaincus – n’ont pas toujours à portée de la main ou des yeux une faune suffisamment riche et variée, comme cela était le cas pour ceux qui pouvaient fréquenter les zoos des grandes villes avant que les bombes, tombant du ciel, n’eussent mis en liberté les serpents à sonnettes et les fauves des tropiques. Il existe, et ce sont les plus nombreux dans les pays dits (peut-être pour peu de temps encore) civilisés, des enfants pour lesquels le fabuleux bestiaire de l’enfance est presque totalement interdit ; des enfants pour lesquels les colonnes d’Hercule du monde animal sont représentées par le chien, le chat, le cheval, dans des exemplaires qui ne sont pas toujours merveilleux. En pareil cas, les garçons de ma génération, pour ainsi dire ignorants du sport, du football et des jouets mécaniques compliqués, se défendaient avec leur imagination, et avaient éventuellement recours aux légendes des vieilles gens. Là où la ménagerie n’existait pas, ils savaient s’en fabriquer une à leur façon. Un enfant que je connais fort bien et que tout le monde appelait Zebrino, le petit zèbre, en raison du maillot à rayures qu’il portait d’habitude (et déjà, dans le choix de ce surnom, il y avait peut-être une prescience de ses aptitudes et de ses goûts), se trouvant amené à vivre dans un pays très démuni d’espèces zoologiques bizarres, avait précisément eu recours aux sources des anciens, aux humeurs de l’imagination populaire, et il en avait retiré de bons fruits. Il passait les mois de liberté de son année, ceux de l’été, sur une langue de terre en face de la mer, séparée du reste du monde par de hautes murailles de roches. Dans ce village, il n’existait pas de voies carrossables, le train passait enfermé dans de longs tunnels, et seuls quelques tremblements du sol et la fumée qui sortait des trous creusés dans les rochers donnaient une trace de son passage. Monde d’abordage, monde désertique où seuls le loir, les écureuils et les oiseaux pouvaient trouver une demeure plus ou moins fixe : non pas les loups, ni les sangliers qui ont besoin de vastes clairières ou de forêts étendues. Zebrino n’était pas encore chasseur, et ce n’est que rarement qu’il accompagnait à la chasse les hommes du village. Les variétés des oiseaux de passage n’étaient pour lui que des noms qui faisaient faiblement vibrer son imagination. Mais avec quelques volatiles de l’endroit – le suce-chèvres, la soubuse – il avait lié amitié depuis ses premières années. Dire qu’il les avait vraiment vus serait trop prétendre. Avec le suce ou tète-chèvres mort, et sa bouche en forme de ventouse, pilifère et dépourvue de bec, d’oiseau-sangsue, il avait fait connaissance au moins une fois, bien que, dans la région, les chèvres fussent excessivement rares. Mais la soubuse ? Son existence même était mise en doute par les hommes les plus sérieux, ceux qui avaient fréquenté la ville. Et aucun des chasseurs rencontrés par Zebrino ne pouvait se vanter d’en avoir tué une seule. C’était, ou ce devait être, un rapace plus gros que le faucon et moins que l’aigle, pourvu de fortes ailes, mais pas suffisamment larges pour lui permettre de prendre son vol depuis la terre. Quand il était surpris par un chasseur, il se jetait du haut d’une roche et demeurait en l’air comme un planeur ou un cerf-volant, pour se poser ensuite plus bas ou plus haut, selon la faveur du vent et la gravité du danger, mais toujours sur un rebord qui permettait de nouveaux plongeons. Un démon imprenable, tardigrade et rusé, coriace et à l’épreuve des chevrotines. Des faucons ou des crécerelles morts, des huppes ou des pics noirs pouvaient parfois sortir fripés et flasques comme des mouchoirs sales, des poches des braconniers ; mais pas une soubuse, c’était un rêve irréalisable.


Note sur l’origine du livre

   Il existe un texte, peu connu, de Montale lui-même, qui fournit d’intéressants éclaircissements à propos de l’origine de ce livre. Il se trouve dans la quatorzième des Trentadue Variazioni, qui figurent maintenant dans les Prose e racconti de la collection « I Meridiani » (p. 575), et dont voici la traduction :
 
   La prose qui précède (il s’agit de « Il lieve tintinnio del collarino ») devait figurer dans mon livre La Bufera e altro qui parut en 1956. Mais elle fut écrite en 1943 et maintenant je ne sais pas pourquoi je l’ai exclue d’un recueil où apparaissent aussi deux autres petits poèmes en prose. Le sujet, nettement réel, aurait pu fournir la matière d’une chronique plus longue et plus élaborée ou mieux encore d’un bref récit, de ceux qu’on lit toujours plus rarement dans les pages des quotidiens. Mais une semblable destination était à exclure parce que jusqu’à ce moment je n’étais l’auteur de rien qui pût se dire narratif et que je n’avais aucune intention de m’inscrire sous cette étiquette. En outre, ce qui aurait manqué, c’était le destinataire, le journal. J’avais déjà sur la conscience un bon nombre de proses, mais toutes de critique littéraire, et éparpillées dans des quotidiens de deuxième ordre ou dans des revues. Ce n’est qu’après la libération de Milan que j’aboutis à un grand quotidien et, dans ce nouveau siège, on me fit comprendre que l’espace était compté et que la critique littéraire devait, au moins de façon provisoire, entrer en quarantaine. Alors disparut pour de bon l’illusion de pouvoir devenir un émule d’Aloysius Bertrand, un ciseleur de brefs joyaux en prose « d’art ». D’autre part, j’étais dépourvu de l’imagination du narrateur-né, et je ne pouvais compter que sur des souvenirs personnels, sur des expériences vécues. Je ne disposais certes pas d’une corne d’abondance, car j’avais toujours mené une vie retirée et, depuis 1940, semi-clandestine. En revanche, ces quelques souvenirs avaient peu à peu levé et me semblaient de jour en jour plus irréels. Je ne pouvais pas les fondre en un tout homogène, en une continuité. Ils se refusaient à s’organiser selon un ordre et une perspective. Je devais les laisser sortir à leur guise et c’est ce qui se passa. Ainsi naquirent les récits non-récits, les poésies non-poésies que, des années après, je recueillis sous le titre de Papillon de Dinard. Je m’aperçus ensuite que ce livre écrit à Milan plongeait une partie de ses racines dans une ville, Florence, que j’avais regardée avec les yeux d’un étranger amoureux de l’Italie. Qu’ensuite cette tentative, tout à fait involontaire, eût rencontré deux handicaps prévisibles, c’était bien clair. Les yeux de l’étranger étaient, pour moi, freinés par le fait qu’à Florence, je devais travailler, non pas contempler, et travailler dans des conditions qui me rendaient Italien à cent pour cent. En outre, la Florence qui m’intéressait était en voie de dissolution. Les sanctions iniques étaient parvenues à la vider d’une grande partie de ses reliques vivantes : des hommes qui avaient vécu dans cette ville des heures qui désormais ne pourraient plus se répéter. En substance je devais me nourrir de souvenirs alimentés par de précédents souvenirs, ceux d’autres personnes, d’inconnus. Pourtant, à l’intérieur de ces limites assez pesantes, je suis parvenu à donner, ne fût-ce qu’en quelques pages, non pas un chapitre, mais deux lignes d’un livre hypothétique qu’un jour, quelqu’un devra se décider à écrire et qui portera à peu près ce titre : Étrangers à Florence. Ce n’est pas que des tentatives de ce genre aient manqué tout à fait, mais personne, que je sache, n’a été à la hauteur de la question. Ce qu’il y a eu de mieux, c’est Emilio Cecchi qui l’a fait, lui qui, toutefois, avait émigré à Rome vers l’âge de trente ans et qui n’avait pas cet avantage d’être un étranger.


Revue de presse

Presse écrite

   La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 septembre 2010
   Reliques
   par Marie-José Tramuta

   Lorsque Eugenio Montale meurt, à Milan, le 12 septembre 1981, âgé de presque quatre-vingt-cinq ans (il était né le 12 octobre 1896 à Gênes), il laisse une œuvre couronnée par le prix Nobel en 1975 qui le consacre de son vivant déjà comme un poète classique. Giorgio Zampa écrivait dans son introduction à Tutte le poesie chez Mondadori, en 1984 : « Montale était conscient de la signification que son œuvre assumerait, une fois refermée ; il hésita longtemps à y mettre le sceau. Quand il le fit, il cessa de chercher son stylo, il cessa de soulever la housse de son Olivetti. Et quelques mois plus tard, il quittait Milan, pour le modeste mais infini espace de San Felice a Ema » (cimetière où reposait depuis 1963, celle qui fut sa compagne puis sa femme, Drusilla Tanzi, dite la « Mosca »). Avant de mourir, il avait assisté à la publication de ses œuvres complètes, fait assez rare dans l’histoire littéraire.

   « Ma poésie doit être lue dans sa totalité, comme un unique poème. Je ne veux pas faire de comparaison avec la Divine Comédie mais je considère mes trois ouvrages comme les trois phases d’une vie humaine », avait confié Montale en 1966. En 1975, il précisait avoir écrit dans toute sa carrière poétique un seul livre « dont il avait d’abord offert le recto et maintenant le verso ». Le recto c’était les premiers recueils [les trois ouvrages], Ossi di seppia (1920-1927), Le Occasioni (1928-1939), La Bufera e altro (1940-1954), dont la parution en traduction bilingue (Poésies 1 : Les Os de seiche, Poésies II : Les Occasions, Poésies III : La Tourmente et autres poèmes) chez Gallimard, presque exclusivement, remonte à 1966. À cet égard, dans un ajout à « L’interview imaginaire » qui servait de préface au premier volume, remerciant les traducteurs, Montale se déclarait « heureux si […] par leur truchement, [il pouvait], en France aussi, éveiller l’intérêt de quelques âmes fraternelles ». Vœu pieux, s’il en fût, lorsque l’on considère la relative indifférence des lecteurs français à l’égard du grand poète italien, indifférence qui n’a d’égale que celle qui occulta jusqu’à une date encore récente, le poète Giacomo Leopardi. Silence, semblable peut-être à celui qui entoura « Arrigo Beyle, milanese », lequel finit, posthume, par trouver ou retrouver des âmes fraternelles. En commun avec Stendhal, Montale avait aussi le goût de la mystification et « de ce que les Anglais nomment understatement, à savoir un esprit d’auto-ironie tout particulier, qui porte à minimiser les choses grandes et importantes », pour reprendre des propos d’Italo Calvino émis dans un tout autre contexte.
   Aux trois phases de la vie du recto s’ajoutent les trois recueils suivants, Satura, Carnets de poésie 1971 et 1972, suivis de Poèmes épars (Diario del ’71 e del ’72 e poesie disperse) et Derniers Poèmes (Quaderno di quattro anni), toujours chez Gallimard.
   Au milieu du chemin de sa vie, il entreprend d’écrire de petits textes en prose et d’invention qu’il recueillera notamment dans Papillon de Dinard et qu’il avait publiés auparavant entre 1947 et 1950 dans le Corriere della sera et le Corriere d’informazione.
   « Je suis un poète qui a écrit une autobiographie poétique sans cesser de frapper aux portes de l’impossible », répétera-t-il en 1965, à la Gazette de Lausanne. Ces proses « d’invention et de fantaisie » constituent ce que le poète Andrea Zanzotto appelle, par une belle formule, « l’envers du tapis », pour reprendre peut-être l’image du recto et du verso mais pour souligner aussi ce que l’understatement sous-entend, à savoir cette position par en dessous, dans la marge, dans l’entre-deux, dans les interstices qui flirtent avec le seuil de cet impossible qui a parfois pour synonyme l’invisible. Non pas transcendance mais attention à ce qui se tient dans le visible et que perçoit pour tous les yeux du poète.
   La présente édition reprend celle, déclinée en deux volumes, respectivement La Maison aux deux palmiers (1983) et Papillon de Dinard (1985), chez Fata Morgana. Mario Fusco reprend sa propre traduction, la peaufine amoureusement, la corrige parfois et nous propose une suite de textes jubilatoires qui, à l’image du Papillon de Dinard qui clôt le présent volume, sont autant d’épiphanies, de miracles qui ressuscitent littéralement ou littérairement le lecteur. Or, une telle résurrection n’est pas le seul privilège du lecteur. Montale ressuscite aussi les personnes, êtres aimés, amies, parents, relations qui ont compté ou traversé son existence, avec les prime donne, Mosca et Irma. Ainsi de La Femme barbue, la servante de son enfance, il écrit : « Une existence inutile ? Quelle erreur, se disait Monsieur M. Lorsque toutes les vieilles servantes auront disparu du monde, lorsque tous les engrenages de l’univers auront un nom, une fonction et une conscience de soi, lorsque la balance des droits et des devoirs sera en parfait équilibre pour tous, qui pourra encore rentrer chez lui avec un fantôme, qui pourra vaincre l’horreur de la solitude, en sentant à ses côtés la protection d’un monstre angélique et barbu ? » Mais il précise ailleurs, dans une autre nouvelle du recueil, « Les tableaux de la cave », son tourment : « ... Faut-il que je m’obstine (c’est mon malheur depuis toujours) dans une extrême tentation de repêchage de ce que la Vie, cruelle, a repoussé, jeté hors de ses rails ? » Mais il frise parfois l’outrecuidance et le rappel à l’ordre est douloureux, comme dans « Sur la plage » : « Je me croyais créditeur envers moi-même et envers les autres, je supposais qu’une infinité de choses disparues vivaient encore en moi, qu’elles trouvaient dans mon cœur leur ultime justification : je me croyais riche et j’étais indigent. »
   Mais, à mon sens, la vraie destinataire du Papillon de Dinard, c’est Irma Brandeis, Clizia, la femme aimée, la muse américaine dont il s’éprend à Florence au milieu des années trente. Elle est, à n’en pas douter, l’inspiratrice de ces nouvelles. Dans une des fameuses lettres à Irma, récemment publiées en Italie, en date du 2 novembre 1934, Arsenio, alias Gatu Rata, Montale pour le siècle, relate à Irma l’accident dont il a été la victime : son taxi a été tamponné par un autre véhicule, s’est renversé et « il s’est retrouvé jambes en l’air ». Le chauffeur, sorti indemne, questionné par la foule qui l’interroge, anxieuse de savoir s’il y a des blessés dans l’habitacle, se retourne et voit sortir par la fenêtre, non sans quelques difficultés, l’auteur de la missive qui déclare devant la foule stupéfaite : « Le défunt c’est moi ! » et saluant, il saute dans un tram qui venait à passer.
   Dix-sept ans plus tard, il publie une autre nouvelle, « Sur la limite », qui figure en bonne place dans le recueil Papillon de Dinard. Le début est semblable à l’anecdote racontée par Montale à Clizia/Irma dans sa lettre de 1934. Irma, de son côté, avait écrit un Nothing serious paru dans le New Yorker du 13, juillet 1935 qui reprend l’anecdote. C’est ainsi que Montale encourageait la jeune femme, spécialiste de Dante, à écrire des nouvelles sur des sujets qu’il se plaisait à lui suggérer, des moments of being dont il parsème ses missives. À cet égard, on lira en connaissance de cause, dans le présent recueil, Les Roses jaunes et Donna Juanita.
   Toutes ces nouvelles sont, d’une manière ou d’une autre, des papillons couleur safran, des épiphanies, destinés à celle à laquelle il n’a jamais cessé de songer et qu’il nommait Clizia dans ses poèmes. Pour connaître la destinée « posthume (sic) » de la bien nommée, on lira avec profit la délectable et hilarante nouvelle « Clizia à Foggia ».



   Tagblatt, mai 2010
   Doloroso ma non troppo. Eugenio Montale : petite musique de chambre
   par Corina Ciocârlie

   Les petites proses de Montale, publiées d’abord dans des quotidiens, puis rassemblées en volume (en 1956), ont paru en français chez Fata Morgana dans les années 1980. Les éditions Verdier reprennent aujourd’hui ce cinquante récits, les regroupant en quatre tableaux placés sous le signe trompeur d’un Papillon de Dinard couleur safran, protéiforme et évanescent.
   Au fil des pages, l’effet papillon permet aux réverbérations solaires d’une enfance ligure d’engendrer, par ricochet, des chroniques florentines douces-amères, ponctuées par des notes de voyage faussement naïves et de savoureux croquis arrachés à un improbable bottin mondain.
   Qu’il s’agisse de la pêche aux anchois ou d’un recueil de poèmes de Hölderlin, du premier passage des palombes ou des dernières exactions des Allemands, les narrateurs successifs font l’inventaire de leurs souvenirs, seul fil qui les lie après que tant d’eau a passé sous les ponts. « Dans nos vieilles familles, il y avait, en règle générale, un fils, habituellement le plus jeune, le benjamin, auquel on ne demandait aucune activité raisonnable. Dernier fils d’un père veuf, quelque peu maladif depuis l’enfance et riche de vocation extra-commerciale impossible à préciser, j’étais parvenu à quinze, puis à vingt, puis vingt-cinq ans sans avoir pris une décision. Vint la guerre, qui ne m’arracha pas à la maison, et vinrent l’après-guerre, la crise et la grande révolution qui devait nous sauver des horreurs du bolchevisme. »
   Dans l’écrin de sa mémoire, Montale conserve une foule de fantasmes possibles, virtuels qui, affleurant par moments à la surface de la conscience, lui permettent de rétablir, au meilleur sens du mot, des « correspondances ». Ses proses sont faites de l’étoffe des réminiscences enfilés sur la trame narrative comme autant de « spores non éclatées, pétards à explosion retardée ». Transmis de génération en génération, le « goût de la famille » assure une continuité qui, détruite ailleurs, résiste « dans le gras des fritures, dans le fumet des aulx, des oignons et du basilic, dans les farces pilées dans le mortier de marbre ».

   Drôles d’oiseaux
   Un garçon solitaire, surnommé Zebrino en raison du maillot à rayures qu’il porte d’habitude, passe ses journées à reconstituer, grâce à une imagination fébrile et aux légendes des vieilles gens, le fabuleux bestiaire de son enfance. Dans cette joyeuse ménagerie placée sous le signe du Papillon de Dinard, cohabitent nonchalamment okapis, chauves-souris, pantegana, soubuses et autres chimères répondant aux noms de Fufi, Gastoncino, Pallino, Mascotte, Boubou, Tartuffe, Passepoil ou Esmeralda – et faut-il s’étonner, si leurs voix dissonantes finissent par engendrer une musique « forte comme un coup de canon et subtile comme le chant d’une grive » ?
   Ces drôles d’oiseaux – prestidigitateurs, dandys, aventuriers partis, chacun pour son compte, à la recherche d’un temps que l’on croirait presque imaginaire – frémissent à l’idée que la vie passée puisse être « rejouée » da capo, en une édition ne varietur et librement disponible, comme un disque gravé une fois pour toutes.
   Chez Montale, le plaisir de vivre naît de la répétition de certains gestes et de certaines habitudes, du fait de pouvoir se dire : « Je referai ce que j’ai déjà fait et ce sera à peu près exactement la même chose, mais pas tout à fait exactement la même chose. » Ce minuscule écart permet d’ailleurs au poète de s’adonner, en dilettante, à une chasse aux réminiscences quasi proustienne : « Tout seul, je peux mieux savourer cette plongée dans une vie que je croyais finie pour toujours. Va-t-elle recommencer ? Rien ne recommence. »
   S’ils n’ignorent pas le vieil axiome selon lequel la même eau ne coule jamais deux fois entre les rives d’un fleuve, Filippo, Giacinto, Federigo et les autres estiment pourtant qu’un verre de Manzanillo devrait toujours en appeler un autre : « Une seule fois, cela ne suffit pas. Ce qu’il y a de mieux vient ensuite. » Ayant traversé deux guerres pour déboucher sur « cette noire période qu’on appela libération », ces épicuriens lucides cultivent leur propre malheur pour avoir le plaisir de le combattre à petites doses. Être « toujours malheureux, mais pas trop », c’est la condition sine qua non de « petits bonheurs intermittents ». Avec Papillon de Dinard, on en a la preuve par cinquante.



   La Liberté, samedi 13 mars 2010
   Eugenio Montale : La lame de l’ironie
   par Alain Favarger

   Poète virtuose et sensuel, couronné par le Nobel en 1975, Eugenio Montale (1896-1981) fut aussi un prosateur à la plume acérée. On peut s’en rendre compte en lisant un recueil de récits serrés, initialement publiés en France en deux volumes aux éditions Fata Morgana sous les titres La Maison aux deux palmiers (1983) et Papillon de Dinard (1985). Réunis aujourd’hui en un seul volume avec la traduction faite alors par Mario Fusco, ces textes séduisent toujours par leur force de pénétration. On s’y trouve le plus souvent en Italie dans l’univers d’une bourgeoisie étouffante de veuves ou de belles frustrées. Une fois le décor posé, le narrateur déroule des histoires cruelles à l’implacable logique mortifiante.
   Ainsi dans « Les yeux limpides », la veuve d’un riche industriel reçoit les condoléances des connaissances du défunt et se demande qui, parmi elles, a été la maîtresse de celui-ci. Un texte hallucinant qui tourne autour de deux jeunes femmes ayant pour point commun un prénom commençant par F. et une chevelure noire nuancée de bleu. Cependant que l’épouse flouée tient dans sa poche un billet plié en quatre contenant une mèche noire et cette inscription de la main de son mari : « F. 7 juillet » !

   Parfois l’auteur quitte l’Italie des brocarts et des jardins luxuriants pour nous entraîner à Londres dans un dîner carbonisé. Ou dans un hôtel de Zurich où l’on voit l’auteur subir une interview people avant la lettre débouchant sur un sommet de cuistrerie. À redécouvrir pour le plaisir de l’ironie pure.



   Lectures buissonnières, le blog de Martine Laval, jeudi 25 février 2010
   Les papillonnages d’Eugenio Montale, et une nouvelle
   par Martine Laval