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  Parcours
1935-1951

  Maurice Merleau-Ponty

  édition établie par Jacques Prunair

  256 pages
23 €
ISBN : 2-86432-247-1

Résumé

     Ce premier volume, qui court des premiers écrits jusqu’en 1951, réunit dans un ordre chronologique l’ensemble des textes difficilement accessibles de Maurice Merleau-Ponty.
     Ainsi rassemblés, ils montrent la richesse d’une pensée qui s’exerce sur des objets aussi différents que la psychologie, la littérature, l’engagement politique ou la philosophie de l’existence. Y figurent notamment une étude sur les relations avec autrui chez l’enfant, une analyse de L’Homme du ressentiment de Max Scheler, un débat autour du gaullisme, des réflexions sur l’esprit européen, des articles à propos d’ouvrages de Jean-Paul Sartre, Franz Kafka, ou Emmanuel Lévinas.



Extraits de presse

    Libération, jeudi 15 mai 1997
     par Marc Ragon

     Merleau-Ponty fait mouche : troisième volume posthume des textes du philosophe publiés entre 1935 et 1951 ; où il est question de Jean-Paul Sartre, de politique, du rapport au présent et de l’engagement
     À Paris en 1943, on joue au théâtre Les Mouches de Jean-Paul Sartre (la pièce fut créée le 3 juin 1943 au théâtre de la Cité, ex-théâtre Sarah Bernhardt, dans une mise en scène de Charles Dulin), tandis que Gallimard en publie le texte. Dans la lignée d’Eschyle ou de Sophocle, Sartre prétend relater la tragédie d’Oreste – mais sous cette forme allégorique, il met en scène le « drame de la liberté » : la formule est de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), qui signe un compte rendu de la pièce dans la revue Confluences, revue publiée à Lyon pendant l’Occupation et dirigée par René Tavernier. Le texte est bref, quatre pages, mais d’une grande intensité. Non seulement il énonce la vérité des Mouches de Sartre, mais il en écrit les conséquences éthiques. Ce texte était quasiment devenu inaccessible, à l’instar des dix-neuf autres rassemblés dans le recueil de Parcours.
     
     « La publication des Mouches est opportune », écrit Merleau-Ponty, qui ajoute : « Il est entendu qu’un texte écrit pour le théâtre est fait pour être joué et que le spectateur est seul juge. » Juge de quoi en l’occurrence ? D’un « théâtre qui est fait pour montrer un héros en situation tragique, c’est-à-dire une liberté en péril ». Dans Les Mouches, précise Merleau-Ponty, « on peut croire, et Oreste lui-même a cru longtemps, qu’être libre c’est ne s’engager nulle part », flotter dans l’air, « impalpable, sans convictions, disponible ». Mais vient le moment où l’on « voudrait exister pour de bon, sentir la terre sous ses pieds, compter au nombre des hommes ». Cela implique-t-il d’abdiquer sa liberté et « servir l’Ordre ? C’est ici qu’Oreste découvre un troisième chemin, entre la liberté d’indifférence et la fatalité des traditions ». Merleau-Ponty : « On n’est pas libre quand on n’est rien, on est libre quand on est ce qu’on n’est rien, on est libre quand on est ce qu’on a choisi d’être. Oreste s’engagera. Mais non pas à demi (...) Les hommes ordinaires ne veulent qu’à moitié ce qu’ils font (...) ils sont divisés d’avec eux-mêmes (...) ils se blottissent dans l’Ordre (...) parce qu’ils ont peur de leur liberté et ne cherchent qu’à se démettre d’eux-mêmes. »
     La liberté ne se réduit pas pour autant à « la fidélité à soi-même, l’amour de soi et de la vie ». Elle se paie au prix fort. « La liberté est contre nature (...), l’homme libre est comme un défaut dans le diamant du monde, comme une écharde dans la chair de la nature. » La conclusion tombe, comme un appel à tous les hommes : « Le dommage est pour celui qui n’entend pas ce pathétique-là. » Cette révolte-là, sourde aux arguments du « réalisme » ou du « raisonnable », semble être la motivation profonde, aux yeux de Merleau-Ponty, de l’engagement dans la Résistance.
     Mais c’est aussi le philosophe qui parle, quand il dit que l’homme libre « est gauche, grimaçant et sans appui à la surface d’un monde parfait. Mais c’est ainsi.L’innocence et la grâce de la nature sont impossibles dans l’homme. S’il n’est pas libre, il sera l’esclave des passions et des remords. Il faut donc vouloir l’homme libre. Le choix est entre cette vie difficile et la paix des tombeaux ». Neuf ans plus tard, dans sa leçon inaugurale au Collège de France (en 1952), Merleau-Ponty semble se souvenir de ce compte rendu des Mouches quand il donne sa définition du philosophe, d’une formule devenue célèbre : « La claudication du philosophe est sa vertu. » De la gaucherie à la claudication, ou de l’homme libre au philosophe, l’image reste la même d’une « vraie vie » qui serait inévitablement « contre nature ». Cela ne signifie pas nécessairement une équivalence entre l’homme libre et le philosophe. Mais ce que Merleau-Ponty perçoit et n’a de cesse de souligner, c’est que ces vertus obéissent à une injonction ou une sommation : que le geste soit « tragique » ou « ironique », c’est « l’engagement » de l’homme libre, « la tâche » du philosophe, que de s’arracher tant à « l’enfance » qu’au « tombeau » - et « sentir la terre sous ses pieds, compter au nombre des hommes ».
     Parcours est le troisième volume posthume de textes rassemblés et établis par Jacques Prunair aux éditions Verdier après Merleau-Ponty à la Sorbonne, 1949-1952 (1988) et Le Primat de la perception (1996) : une trilogie destinée à rendre de nouveau accessibles au grand public des témoignages de l’activité intellectuelle de Merleau-Ponty à différentes époques. Ce n’est pas parce qu’il n’avait pas jugé utile de les rééditer lui-même que ce sont des textes « mineurs ». Le thème de l’engagement est abondamment évoqué dans le recueil de Parcours, où Merleau-Ponty dialogue souvent avec Sartre, et parle beaucoup de la politique de l’époque. Les textes sont essentiellement repris de la revue Les Temps modernes, qu’il a animée de 1944 à 1953. Tous parlent en somme d’un sujet que les grands philosophes français de ce siècle ont jugé primordial : le rapport au présent, à l’actualité politique. Parcours confirme qu’au-delà d’une œuvre tournée vers le savoir phénoménologique, Merleau-Ponty savait prendre parti.

 

     Le Magazine littéraire, juin 1997
     par Gwenaëlle Aubry

     Merleau-Ponty : les marges de l’œuvre. La pensée philosophique et politique de Maurice Merleau-Ponty saisie sur le vif à travers textes de revues et notes de cours.
     Ces textes méconnus de Merleau-Ponty ont paru dans des revues, parmi lesquelles, bien sûr, Les Temps modernes. Courant sur presque vingt ans, ils précèdent pour certains la publication de la Phénoménologie de la perception, et datent tous de la période d’amitié avec Sartre (deux critiques, l’une des Mouches, l’autre de L’Imagination, lui sont d’ailleurs consacrées). On trouve donc, pêle-mêle, des textes de jeune philosophe, un peu tâtonnants, et des textes plus mûrs, plus professoraux en tout cas, qui sont comme des exercices de phénoménologie appliquée (« Les relations avec autrui chez l’enfant »).
     Ces articles ne sont pas pour autant des « fonds de tiroirs ». En fait, leur dispersion même est intéressante : une même ligne zigzague de l’un à l’autre, qui est celle d’un souci constant de l’engagement. Elle fait l’unité entre textes philosophiques et textes politiques, dévoilant le versant politique de la phénoménologie. En somme, la réflexion sur la présence du corps au monde dicte une réflexion sur la relation de l’esprit à son époque.
     Celle-ci est nécessaire, l’engagement est un dû. Merleau-Ponty rejette, fermement, mais sans animosité, toutes les « consignes de repli » ; il les reconnaît, notamment, dans les analyses de Camus, et il en souligne le danger : lorsque, dégoûté du politique, l’individu s’en tient à la sphère privée, ne laisse-t-il pas libre cours, par cette démission effective, à toutes les horreurs qu’il prétendait dénoncer ?
     Cela n’empêche pas que la production la plus éminemment individuelle, l’art, puisse être engagée ; Merleau-Ponty, ici, se range résolument aux côtés de Sartre contre Lévinas, pour qui l’art ne peut être en prise avec la vie que par l’intermédiaire de la philosophie. L’insertion active dans l’époque est indissociable d’une interprétation de l’histoire : c’est Aron, cette fois, qui a tort de le nier - d’autant que sa position implique elle-même une conception de l’avenir. La référence de Merleau-Ponty demeure Marx, quoiqu’il s’interroge (cf. les questions posées à Lukacs, dans « L’esprit européen ») sur la pertinence de ses prévisions historiques ; le tournant historique (socialisme dans un seul pays d’un côté, maintien des démocraties formelles de l’autre) n’est-il qu’un détour dialectique, ou marque-t-il l’échec de la dialectique marxiste ? L’optimisme de Marx était sans doute téméraire, dicté, profondément, par son rationalisme ; et cependant, « si, comme prophétie, le Manifeste communiste est faible, comme critique, comme avertissement, comme espoir, il garde sa valeur entière » (« Le Manifeste communiste a cent ans »).
     C’est ce marxisme inquiet qui dicte ensuite la ligne des Temps Modernes et leur résistance à l’idéologie des blocs. Il faut dénoncer à la fois l’impérialisme, le racisme, et le pré-fascisme américains (Merleau-Ponty livre une très fine analyse du plan Marshall), et le travail forcé dans les camps soviétiques, cesser de diaboliser l’URSS pour ne plus diviniser les USA, comprendre « qu’il n’y a, dans les appareils politiques d’aujourd’hui, rien de sacré, rien qui mérite d’être suivi ou haï les yeux fermés » (« Complicité objective »). En somme, il faut entretenir les instruments de la discussion politique, sans injures sourdes, ni consensus mous, mais à coup d’analyses actives.
     Entre la démission blasée, esthète, ou dépitée et l’adhésion aveugle et tonitruante, Merleau-Ponty tient une position tierce, surprenante pour son époque, éclairante pour la nôtre : un engagement lucide et inquiet, tenant l’idéal et jugeant le réel, critique sans cynisme. « L’époque, écrit Merleau-Ponty, c’est notre temps traité avec respect, dans sa vérité insupportable, encore collé à nous, encore sensible au jugement humain qui le comprend et qui le change, interrogé, critiqué, interpellé, confus comme un visage que nous ne savons pas encore déchiffrer, mais comme un visage, aussi, gonflé de possibles. »

 

     Le Nouvel Observateur, 7 mai 1997
     par Didier Éribon

     De 1935 à 1951 : Merleau-Ponty politique
     Le volume qui paraît aujourd’hui chez Verdier nous fait parcourir le chemin qui mène des années 30 – les tout premiers textes – jusqu’au début des années cinquante (un second tome suivra). On y trouve des comptes rendus d’ouvrages comme « L’homme du ressentiment » de Max Scheler, en 1935, ou « l’Imagination » de Jean-Paul Sartre, en 1936. Et on s’amuse de voir Merleau-Ponty déplorer, en 1938, que Marx, Nietzsche et Husserl ne soient pas assez connus des candidats à l’agrégation.
     En 1943, il défend la pièce de Sartre, Les Mouches, contre les critiques qui ne l’ont pas comprise. Il écrit, à propos du personnage d’Oreste : « Dressé contre les forces douces qui invitent au sommeil, l’homme libre est comme un défaut dans le diamant du monde. » Trois ans plus tard, il donne une interview – au Café de Flore, comme il se doit – à un journaliste de Carrefour. Il y définit l’existentialisme comme une philosophie qui réinscrit l’homme dans la nature et dans l’histoire.
     Les textes qui suivent sont tous traversés par la question politique. Il y a d’abord la hantise d’une troisième guerre mondiale et le refus de choisir entre l’URSS et les États-Unis, si fortement exprimé, aux côtés de Sartre et Beauvoir, dans l’émission radiophonique des Temps modernes consacrée au général de Gaulle, en 1947. Viennent alors les polémiques avec les communistes, notamment sur le cas Nizan (dont le dossier est publié en annexe), mais aussi, à l’inverse, avec ceux qui reprochent à l’équipe des Temps modernes d’être bien modérée sur la question des camps soviétiques.
     En fin de volume, on revient à la sérénité du savoir, et l’on peut suivre le cours prononcé par Merleau-Ponty en 1951 sur « les Relations avec autrui chez l’enfant », mais qui déborde largement, bien sûr, le cadre délimité par son intitulé.

 

     La Quinzaine littéraire, 16 mai 1997
     par Catherine Malabou

     La Philosophie en équilibre
     Ce recueil est le premier d’une série de 4 volumes destinés à rassembler des textes difficilement accessibles du philosophe : comptes rendus critiques, articles ou conférences. Ces « parcours » n’ont pas valeur révélatrice mais permettent au lecteur – néophyte ou déjà connaisseur – de découvrir, à travers leur grande diversité, une posture de pensée, la manière dont émerge, dans le contexte de l’immédiat après-guerre, une configuration philosophique et politique inédite.

     Posture et configuration : ces mots doivent être saisis à partir du contexte psycho-philosophique qui est le leur, celui de la Gestalttheorie (psychologie de la Forme) dont Merleau Ponty est le génial interprète. La posture et la configuration désignent l’arrangement dynamique qui permet aux forces vitales en leur ensemble de garder ou de créer, en toutes circonstances, un équilibre.
     Sans vouloir à tout prix exhiber l’unité des textes ici rassemblés (analyse de L’Homme du ressentiment de Max Scheler, étude sur « Les relations avec autrui chez l’enfant », réflexions sur l’esprit européen, débat autour du gaullisme...), il semble malgré tout que c’est bien en effet la question de l’équilibre qui les traverse tous. Un équilibre qui s’ordonne à la distribution des richesses. En un mot, une économie nouvelle qui devrait naître du contexte très particulier de l’après-guerre où s’affrontent, de manière apparemment paradoxale, la rigidité d’une logique des blocs et la turbulence d’un surcroît – de biens et de sens – qui bouscule l’idée même de cloisonnement. Cette situation est immédiatement visible sur le plan géopolitique où l’opposition des blocs est-ouest est contredite par une opération comme celle du plan Marshall qui interdit, selon Merleau-Ponty, de dire, comme Kierkegaard, « ou bien, ou bien ». Le plan, en effet, n’est pas la simple expression de l’intérêt américain ni le signe de l’expansion du capitalisme financier : « Le plan Marshall représente ce moment où l’impérialisme, aux mains d’une seule puissance, est contraint de bouleverser sa propre définition [...]. Il n’y a plus ni débiteur ni créancier, le plan Marshall est par-delà la générosité et l’avarice, il traduit une situation où notre superstructure juridique et morale est inapplicable. »
     Cette situation est précisément l’exigence du nouvel équilibre qui devrait éviter trois écueils : l’impérialisme américain, « une politique de type gaulliste qui aggrave l’inflation, la crise sociale et la sous-exportation », enfin « une politique communiste » qui s’oppose à l’aide américaine. La promesse de l’équilibre tiendrait à la chance que représente « ce moment où le capitalisme classique a recours à des moyens qui le dépassent » « Politique optimiste, convaincante » qui serait selon l’auteur le socialisme véritable. « L’esprit européen » devrait justement s’employer à fédérer les forces qui peuvent, ici et là, « lutter contre la cristallisation des deux blocs » au lieu de chercher à s’imposer, selon la logique gaulliste, comme un troisième bloc.
     Tout équilibre tiendrait donc à la manière dont une configuration vitale se maintient et se conserve en évitant la solidification et la pétrification. Une configuration vitale est toujours – et cette affirmation de Merleau-Ponty ne répond à aucun « biologisme » ou aucun « organicisme » – un corps. Or un corps se définit par la plasticité même de ses limites ; à savoir qu’il n’est jamais un bloc : « La conscience que j’ai de mon corps, ce n’est pas la conscience d’un bloc isolé, c’est un schéma postural, c’est la perception de la position de mon corps par rapport à [...] certains axes de coordonnées importants du milieu dans lequel il se trouve. »
     Ce « schéma postural », même si la formule est empruntée à la psychologie, peut s’étendre à tous les domaines de l’existence, partout où il s’agit de se situer en distribuant ses forces.
     Un monde et un enfant qui apprennent à marcher : l’analyse de l’équilibre géopolitique et celle de l’équilibre psychomoteur se complètent et s’informent l’une l’autre dans ces « parcours », mais leur mutuel entretien dépend encore d’un troisième niveau d’analyse qui concerne cette fois le nouvel équilibre de la pensée philosophique. En jeu, là encore, la confrontation d’un espace cloisonné et d’un surplus de richesse.
     À plusieurs reprises, Merleau-Ponty insiste sur l’explosion de la rationalité philosophique traditionnelle qui implique une nouvelle distribution de la pensée. Il faut cesser de considérer que « l’univers de la perception, celui de l’art, celui des sentiments, celui des actes religieux », le « phénomène de l’art, le phénomène d’autrui, le phénomène de l’histoire » sont des « dégradations de l’univers de la science » et que les rapports de l’homme au monde se limitent à l’échange qu’entretiennent un « sujet épistémologique » (sans corps) et un objet (sans chair), rencontre, là encore, de deux blocs. Il s’agit au contraire de « penser ce que la plupart des philosophes ont tenu pour produit de rebut », de poser les bases d’un « rationalisme nouveau » à partir des découvertes de la phénoménologie.
     Monde, enfant, pensée : différents visages d’une même exigence, celle du dynamisme qui fait de toute adaptation une création, qui sait économiser le surplus. Il y aurait bien d’autres points à relever dans ces Parcours. Si nous avons choisi ceux-ci : politique, psychologie et philosophie, c’est parce que leurs analyses sont encore d’une brûlante actualité. Ces domaines sont encore des lieux de très vive crispation et de rigidité ; rigidité qui, selon Merleau-Ponty, correspond à la peur de s’ouvrir à l’autre parce que l’on confond l’ambiguïté – existence réelle de la différence – et l’ambivalence – existence fantasmatique de la scission.