Littérature française
  Verdier
L'Image
Chaoïd
Deyrolle
Antigone
L’Éther Vague
Farrago
Fourbis

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
divers

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines
  Détours fertiles
La Passion

Art et architecture
  Collection « Art et architecture »
L’Imprimeur

Tauromachie

Cuisine

Revues

Retour Accueil

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  La Parole errante

  Armand Gatti

  Préambule par Michel Séonnet

  1760 pages
43,50 €
ISBN : 2-86432-311-7

Présentation

Préambule par Michel Séonnet
NOUS EN MARCHE VERS L’UNIVERS

L’infini est une région. Il faut s’y diriger (p. 1353).

Au cours de l’été de 1980, à Pianceretto, dans le Piémont italien, dans cette autrefois « maison de la mère » devenue désormais maison d’écriture, la table de travail de Gatti était presque entièrement occupée par des tas plus ou moins épais de feuilles manuscrites. Bien une trentaine en tout. Disposés côte à côte, sur plusieurs rangées qui parfois se chevauchaient. Comme une sorte de mosaïque. Mais dont à tout moment l’ordre semblait pouvoir être bouleversé. Chaque tas se différenciait par des mots écrits en gros caractères, calligraphiés presque, dont les lettres de couleur ornaient les feuilles de dessus.
C’étaient les chapitres d’un texte en cours d’écriture.
Autour des chapitres en attente, sur la partie extérieure de la table, il y avait presque autant de livres que de tas de feuilles – on pouvait y lire les noms de Carlo Cafiero, Friedrich Hölderlin, Christophe Colomb ; Berlin aussi ; il y avait même une carte d’Irlande.
Au centre de ce dispositif, il y avait juste assez de place pour accueillir un autre paquet de feuilles – blanches, celles-ci. Et des instruments d’écriture de différentes couleurs.
C’était il y a près de vingt ans.
Le manuscrit en cours avait déjà un titre : La Parole errante.
Et pourtant ce n’est pas ce texte que nous avons aujourd’hui entre les mains. Ou plutôt : c’est celui-ci et ce n’est pas celui-ci. Gatti ne corrige pas. Ne modifie pas. Il réécrit. Tout. Chaque fois depuis le début. Et parfois entre-temps il jette, détruit, oublie, égare. Et reprend encore. Mais c’est alors comme si des pans entiers du texte passé lui restaient en mémoire. Des chapitres. Si bien que reprenant tout au commencement pour l’une de ces nouvelles réécritures (pour ce texte-là il y en eut sans doute trois) ce n’est pas face au dilemme de la page blanche qu’il se trouve, mais installé dans ce dispositif que manifestait précisément la table de travail de Pianceretto : la page blanche convoitée tout à la fois par les chapitres en attente de réécriture, par leurs mots, par les mots des livres qui entourent la table, qui tapissent les murs. Si bien qu’effectivement, au moment de reprendre l’écriture, c’est cette évidence qui s’impose :
Les mots me lisent.
Ce sont les premiers mots de ce livre.
Mais ils lisent qui ?
Ce Gatti qui vient de s’asseoir à cette table ?
Celui qui était là cinq ans plus tôt ? Vingt ans plus tôt ? Lequel est « le vrai » ?

Au moment où l’écriture du livre (re)commence, la scène est donc en place. Comme un dispositif dramaturgique. Avec ses rôles. Ses positions. Ses espaces.
Il y a les mots. Les phrases. Les chapitres. Ceux des tentatives précédentes. Ceux de deux manuscrits autrefois perdus, abandonnés (l’un, pendant la guerre, mangé par un mouton ; l’autre après la guerre, emporté par une crue de la Seine). Ceux des pièces écrites, des films réalisés, des livres lus, relus, mots complices de Michaux, Joyce, Tchouang-tseu, Walter Benjamin, et bien d’autres.
Il y a les événements. Ceux du siècle. Ceux que l’histoire a retenus et ceux qu’elle a écartés. Tous ces gestes d’hommes, d’animaux et d’étoiles qu’une même lumière semble avoir attirés : la révolution ?
Il y a les différentes existences de celui qui s’assoit à la table. Existences vécues. Imaginées. Chacune estampillée d’un numéro de matricule (le matricule, depuis les camps de concentration, c’est la signature du siècle).
Il y a :
l’enfant de Chicago,
l’enfant de Monaco,
le résistant,
le déporté,
le parachutiste,
le journaliste,
le cinéaste,
le responsable artistique,
celui des interrogations cubaines,
celui des écritures chinoises,
l’anarchiste,
l’ouvrier des usines de Berlin,
l’homme de Montreuil.
Quand tous sont réunis (mots, matricules, événements) l’aventure d’écrire peut commencer.
Notre scène [disent les mots], c’est toujours une écritoire. Elle a été conçue pour que nous existions. Des pages blanches nous accueillent. Le plus souvent, et selon l’humeur, elles nous entraînent dans la grande aventure de la nuit des signes : la corbeille à papier. Devant l’écritoire, un auteur avec tous ses matricules (même s’il ne peut jamais les avoir tous en même temps). Glissent des pans de monde autour de l’écritoire. Ils dérivent. (Jamais chez nous.) Les mondes errent à l’intérieur des hommes et de leurs matricules. Face à eux nous devenons l’attente : l’attente infinie de la chose écrite (p. 1351).

Attente de la chose écrite, ce livre.
Non pas « récit » (même si des récits ne cessent de le traverser).
Non pas « essai » (même si les mots y deviennent vite tentative de penser – l’écriture, le politique).
Pas même poème (même si, à simplement mettre bout à bout les poèmes qui l’illuminent, il y aurait de quoi composer un des recueils de « grande poésie » de ce temps).
Mais mise en mouvement (des mots, des chapitres, des matricules, du monde tout autour) pour que de « récits » en « poèmes », de « poèmes » en « essais » advienne précisément cette chose écrite.
Ce livre – aussi consistant qu’il soit maintenant entre nos mains – est un livre à venir.
C’est un livre qui en toutes ses pages est un livre en train de s’écrire. Le temps de l’écriture et celui de la lecture ne font qu’un. Ouvrir ce livre, c’est accéder directement au temps de l’écriture. Non pas livre-objet. Non pas livre-œuvre. Nous lisons ce qui est en train de s’écrire. Devant nos yeux. Et même si, d’un coup, nous sautons cinq cents pages, ce sera pour nous retrouver, encore, dans le présent de l’écriture.
C’est un livre écrit au toujours-présent de l’écriture.

Attente de l’écriture, ce livre contient de fait sa propre préface – il faudrait même dire « ses » propres préfaces. Et peut-être, d’ailleurs, les trois cents premières pages (qui se concluent précisément par le chapitre « Les possibilités du livre à venir ») ne sont-elles que ça. Pré-écriture. Mise à jour des thèmes et des questions. Prologue. Brouillon. Échauffement. Comme on voudra.
Un livre en quête de sa propre possibilité.
Ce qu’il pourrait être.
Ce qu’il pourrait ne pas être.
Possibilités scandées pendant douze pages (de 27 à 41) comme à tenir ouvert, dès le début, l’éventail de toutes les routes qui seront parcourues.
Par exemple :
Ce pourrait être la métaphore d’un homme et ses âges, devenus tout un siècle dans un personnage, acculés à trouver un langage qui unifierait (en les déchiffrant) les temps des multiples horloges dont nous sommes tramés. Mort dans la plupart de ces horloges, l’homme du siècle ne sait dans laquelle il se survit.
Ou encore :
Ce pourrait être la reconstitution d’un personnage... par ses propres trajets :
 – D’une mer à l’autre, de la Baltique à l’Atlantique, le trajet de Friedrich Hölderlin (à la recherche du soleil) ;
 – D’un continent à l’autre, de l’Europe à l’Amérique, le trajet de Christophe Colomb (guidé par le soleil) ;
 – Du marxisme à l’hôpital psychiatrique, des territoires de l’Anarchie au mont des Oiseaux, le trajet de Cafiero (foudroyé par le soleil).

Mais aussi bien (ou plutôt : en même temps) :
Ce pourrait être la contrefaçon d’un écrit impossible, où l’organique de l’arbre répond à l’agir de l’animal, et l’inorganique minéral au cri de l’homme. Écriture où tous se retrouvent pris dans le même jeu de pigeon vole – non pour dire une chute vers le haut (l’envers d’un continuel paradis perdu), mais pour donner des ailes à un papier sur lequel des caractères sont écrits.
Ce pourrait alors être la tentation d’inverser la chute d’Icare...

C’est un livre qui n’a de cesse que de vouloir inverser les chutes (mais n’est-ce pas le cas de toute l’œuvre de Gatti).
Si bien qu’ici – page 312 – il bute sur quatre mots :
Baleine
Juif
Indien
Loup
Quatre mots-proie, avec le mot bête par-devant [...] Quelques voyelles et quelques consonnes (même pas un alphabet) se répondant dans une tragédie permanente : l’extermination.

C’est peut-être cela le « sujet » de ce livre.
Inverser le sens de l’extermination ?
Avec ces quatre mots commence (peut-être ?) l’écriture du livre. Son errance. Une errance géographique, d’abord. Chronologique, même. Des pays sont parcourus. Des lieux. Des villes.
URSS.
Cuba.
Berlin.
Montbéliard.
Saint-Nazaire.
Irlande.
À simplement les citer, on pourrait avoir là les têtes de chapitres d’une habituelle biographie. Ce sont des pays – des villes – où Gatti est passé. Où il a vécu. Où il a rencontré des hommes, des femmes. Où il a aimé. Où il a écrit.
Mais ce sont avant tout des pays – des villes – qui, chacun à leur manière, se sont trouvés à la croisée des interrogations.
Utopie et histoire.
Écriture et révolution.
Questionnement à l’œuvre à chaque page de ce livre.
Page 159 (et page 461, aussi) :
Si nous sommes partis sur les pistes du langage, c’est l’utopie qui nous y a conduits. Parmi le peu de réalités dont nous disposons, c’est la seule à être en état de guerre dans ce corps cosmique dont nous sommes partie (inconsciente) sans en avoir le langage. De cette empoignade entre réalités et réalités qui s’ignorent, nous n’avons restitué qu’un cri : la parole errante que bien souvent, même, les matricules n’arrivent pas à traduire. Quels que soient nos manuscrits, nos lieux habités ou inhabités, il y a toujours dedans un moment de l’espace cosmique.
Page 1322 :
Pour nous, quelle que soit la forme ou les appellations, c’est toujours à la croisée des deux mêmes segments que nous nous crucifions : l’utopie et l’histoire y deviennent l’écriture, et l’événement y devient œuvre ou style de vie. Et lorsque nous sommes las, nous prenons les deux noms, les mettons dans un même baluchon, croyant chaque fois réaliser enfin la synthèse. C’est devenu un spectacle. Nous n’en avons pas d’autre.
Page 1346 :
Nous sommes venus apprendre... les mots que doivent inventer les révolutions pour être. Comment les mots et les révolutions peuvent vivre côte à côte en pleine tendresse, et acquérir les vertus des vieux couples. Comment chaque jour ils doivent se réinventer les uns les autres – les vérités de la veille étant moribondes le lendemain. En ce qui nous concerne, mettre fin aux fatalités écrites qui disent la révolution fausse couche des mots, et les mots fausse couche de la révolution.
Utopie et histoire.
Écriture et révolution.
Des forces antagonistes plus souvent que complices.
Ce livre est l’espace de leur affrontement.
Avec désastres.
Avec déchirements.
Avec les morts plus d’une fois écrites de l’auteur lui-même.
Avec le deuil des mots venus de l’enfance : classe ouvrière, internationalisme. Piétiné par l’histoire, l’héritage du père. Deuil douloureux. Mots que l’on devine en sang. Et la Terre promise, aussi. Et l’avenir pour lequel il fut tant sacrifié – Nous avons mangé notre futur.
Viendra le constat (page 1041) :
Fini le messianisme.
Alors les mots demanderont :
Où aller ?
Et la réponse sera peut-être : dans l’infini du livre.

L’errance continue. Mais à travers des pays que l’écriture fait naître sur la page (Pays du Milieu – page 1287 ; Pays de Zhu – page 1400 ; Pays de Sudham – page 1498).
Peut-être sont-ils les mêmes que ceux déjà parcourus – et parfois ils le sont.
Peut-être les événements qui les constituent ont-ils déjà été dits – ce sont toujours les mêmes moments du monde.
Mais à ainsi les reparcourir, l’écriture dévoile – peut-être même en prend-elle conscience – sa vraie nature.
Un mot ne vient pas sur la feuille pour effacer le précédent – mais pour l’enrichir (Enrichissement de l’un par l’autre).
Un moment du monde ne vient pas effacer ceux qui l’ont précédé – mais, au contraire, il est la possibilité chaque fois renouvelée de tous les convoquer.
Les chapitres qui composent ce livre ne viennent pas rendre caducs ceux qui les ont précédés. S’ils reviennent sur des faits, des gestes, des paroles que les pages ont déjà accueillis – le même nom de ville, de femme, de bataille – c’est pour les redécouvrir, enrichis de tout ce qui a précédé.
Pour les mots, cet enrichissement se dit métaphore – Notre réalité, ce sont les métaphores qui nous la donnent, disent les mots. Par elles chaque mot a la possibilité d’accueillir l’univers entier, d’être lui et tous les autres en même temps.
Pour le monde (l’histoire, l’écriture) cet enrichissement se dit itération :
L’itération – le faux retour en arrière, le deuxième départ, la façon de métamorphoser le passé en présent et, dans la même opération, le présent en passé (page 1548).
Qu’on relise bien ce qui est dit là. Car c’est peut-être, avec une extrême précision, la manière d’aller et de revenir de ce livre. Sa manière d’errer. De métamorphoser le passé en présent.
Rien ne peut y être définitif. Toute partie, tout texte, tout chapitre, n’y est par nature que tentative, essai, brouillon. La redite est manière de dire. Il n’y a même pas retour en arrière puisque, d’une certaine manière, il n’y a ni avant ni après. Tout est toujours déjà là sur la table. Au présent d’écrire.

Un autre mot vient désigner la manière d’aller de ce livre : esquisse.
Un mot introduit page 993 sous la tutelle de Léonard de Vinci. Pour lui – mais aussi : par lui – l’esquisse est la Création.
L’esquisse porte toutes les possibilités d’une œuvre qu’on projette, tandis que l’œuvre réalisée les détruit toutes pour n’en garder qu’une seule... L’esquisse est une divinité aux mille bras. L’œuvre achevée est un unijambiste qui tourne en rond autour de lui-même.

L’esquisse est à la peinture ce que le brouillon est au livre.
Et ce livre, plus d’une fois, annonce qu’il se lance dans des pages de brouillon.
C’est un livre qui brouillonne pour échapper au fini. Pour laisser la possibilité de l’infini infiniment ouverte.
Aux figures si souvent parcourues de l’Exode, de la Longue Marche, du mouvement messianique, à ces figures du temps et de l’histoire mais qui sont tout autant figures du livre (le début et la fin, le commencement et le dénouement) il substitue l’itération. Et avec l’itération, vient la spirale.
C’est elle qui s’offre comme mouvement à l’ensemble du livre. Spirale multipliée selon toutes ses métaphores – tour, tourbillon, turbulence, danse, déluge même.
Ici commence pour nous, mots, la liberté (la vraie, qui n’a jamais été autre que l’herméneutique) ! L’itération nous fait porteur du vrai et de son message (qui là où nous ne sommes pas, la page d’après, devient le faux et son message). Qu’est-ce qui est vrai ? qu’est-ce qui est faux ? Serviteurs d’apparat de l’itération, nous rendons fous les ordinateurs [...] C’est le chaos qui devient l’ordre du mot (p. 1551).
Parce qu’il est l’ordre du monde, aussi.
Cela, la science contemporaine, la physique contemporaine, ne cessent de le répéter. D’où la formidable attirance des mots de ce livre pour la physique quantique, les incertitudes, les réalités fractales. Parce que si l’écriture a quelque chance de devenir véritable dialogue avec l’univers il lui faut bien chercher ses métaphores – et même plus, peut-être : sa grammaire – au plus près des formes et des modèles qui s’efforcent d’en devenir le langage.
Pour le mot, comme l’atome, une équivalence : la particule (la syllabe) est la même chose que son onde (le sens qui l’accompagne).
L’univers est quantique. Le défi posé à l’écriture, c’est de le devenir aussi. Jusqu’à faire subir aux vieilles catégories de la linguistique (fossoyeuse de la parole, comme il est dit plus d’une fois) le même sort qu’ont subi les anciennes différentiations de la physique. Que l’atome soit une onde n’exclut pas qu’il soit en même temps une particule ; que le mot soit porteur de sens n’exclut pas qu’il soit pleinement lettres et syllabes. L’un n’exclut pas l’autre. Toutes les possibilités de l’un sont des possibilités de l’autre. Toutes les possibilités des mots (lettres et syllabes), sont des possibilités du sens. Et donc des possibilités du monde.

Comme il y a des galaxies spirales, ce livre est un livre spirale.
Et d’ailleurs, pour avoir affirmé à de nombreuses reprises qu’il n’y a de révolution que celle du soleil, il lui faudra bien constater que la rotation autour du soleil n’étant ni un cercle, ni même une ellipse, mais bien une spirale, il n’y a donc, aussi, de révolution que spirale.
Et c’est une spirale qui, comme tout, s’écrit à l’intérieur d’une agonie.
Ce qui enfante tout (nos révolutions quelles qu’elles soient, nos cris, nos expériences, nos enthousiasmes, nos prières) c’est le mouvement en profondeur de la Terre qui refroidit. Le Soleil, les planètes, leurs circonvolutions, leurs ellipses, vivent l’agonie d’une étoile. Le Soleil n’est pas différent de l’homme, et l’homme de ses écritures, ils sont un moment d’une même agonie parmi des milliards d’autres (p. 1352).
Mais – est-ce là leçon d’hélice ou de derviche tourneur ? – à force de tourner – et malgré l’agonie (toutes les agonies) – la spirale devient envol.
Envol des mots.
Envol du livre.
Ce livre est tout entier voué à l’envol (un livre peut-il s’envoler ?).
Envol – Léonard de Vinci.
Envol – l’anarchiste Cafiero battant des mains et cherchant à devenir oiseau.
Lieu d’envol, ce livre, pour tant et tant d’oiseaux.
Le fondateur de toutes les écritures, c’est le vol des oiseaux. Toutes, à des moments différents, sont venues des trajectoires que les oiseaux, selon les saisons, tracent dans le ciel. Elles ont leur place dans les premiers jours de la Création [...] Ces trajectoires fondatrices sont encore aujourd’hui la partie vive de la chose écrite – les mots sur le papier n’en étant que les fantômes (p. 1613).
Mais l’envol n’est jamais tentative de fuir dans un ailleurs, un autre monde, ou même une utopie. Le vol est ce qui installe le plus sûrement dans la vocation du monde.
Lorsque – page 1605 – le livre annoncera qu’il devient Le Livre des oiseaux, ce sera pour devenir poème, pour que le poème devienne robe de femme martyrisée (Rogelia Cruz, guerrillera guatémaltèque), pour que la robe indienne devienne l’arc-en-ciel, et l’arc-en-ciel, l’immensité des mots.

Si l’on s’en tenait aux thèmes, aux références, aux personnages évoqués, convoqués, aux obsessions d’oiseaux et de vol, à la présence d’Auguste (le père), de la baleine, de l’archéoptéryx, aux rêves d’idéogrammes, aux arbres, au maquis, à la Chine, etc., on pourrait dire qu’il n’y a rien de nouveau dans ce livre. Que tout ce qui est mis en œuvre ici l’a déjà été ailleurs.
Alors pourquoi, ce livre ?
Pour que ce siècle, malgré tout (mot ultime des révolutions perdues), malgré ses désastres, ses défaites, ses rêves tombés en cendres, ses exterminations, puisse, lui aussi, devenir vol, oiseau ?
Pour que ceux qui ont connu ces défaites, ces cendres, ces exterminations (loup, baleine, Juifs et Indiens), puissent, eux aussi, avec leur siècle, trouver place dans la grande spirale de l’univers ?
Les enfants juifs (1 500 000 assassinés) la seule raison pour un mot de ce siècle de s’écrire... Par eux, et seulement par eux, les mots peuvent continuer leur alliance avec les hommes qui, plus ou moins conscients, les écrivent (p. 1699).
Ou bien, dans le même mouvement, pour que, avec eux, parmi eux, celui qui tant d’années durant a couvert des milliers de pages, devienne lui aussi moment de l’univers ?
Nous, en marche vers l’univers, disent tous ensemble les pronoms du livre.
Mais pour cela, il faut devenir poème.
Ce livre est la tentative d’y parvenir.
La tentative d’un homme de devenir poème avec les mots de son siècle et de toutes ses existences, pour devenir étoile parmi les étoiles – agonie parmi des milliards d’agonies.



Extrait de presse

     Le Magazine littéraire, décembre 1999
     par Marc Kravetz
     Gatti le géant

     Journaliste, cinéaste, dramaturge, Armand Gatti a multiplié les créations, les expériences, les écritures. Dans un livre géant il raconte sa traversée du siècle.

     C’est un livre inhabituel, une sorte de pavé, qui vient de faire son apparition aux étals de nos librairies. Objet identifié, 1 700 pages passent difficilement inaperçues, il est moins aisément classable. Faute de mieux une grande librairie parisienne l’a rangé dans son rayon théâtre, hommage on suppose au passé de l’auteur. Sauf que cela n’a rien à voir avec le théâtre. Assurément ce n’est pas un roman de la rentrée, assurément il tranche sur le mode minimaliste et les plaisirs minuscules ; lecture faite ce n’est pas non plus un livre savant, explication plausible de son poids et de son arrivée discrète. De quoi alors peut-il s’agir, qui n’a pas été annoncé, qui ne résulte visiblement ni d’une mode ni d’une cabale, qu’est-ce donc que ce gros volume débarqué seul et nu, comme de nulle part, sinon des excellentes éditions Verdier. Inutile de prolonger le suspense. Le livre s’appelle La Parole errante, son auteur Armand Gatti. Et pour le dire sans détour, c’est un livre qui fera date.
     Un livre important, mot vague assurément, mais, et dès lors qu’on attache encore quelque importance à la chose écrite, c’est façon de dire, d’entrée, que La Parole errante appartient à ces ouvrages rares dans le siècle qui, tels des buttes-témoins de l’aventure littéraire, situent un avant et un après. La liste des « nominés » dans cette catégorie peut varier, elle n’en compte pas moins quelques valeurs sûres qui font l’unanimité et Ulysse, de James Joyce, en fait partie. Pour ceux, encore peu nombreux, qui ont eu la chance de lire La Parole errante, c’est la référence qui vient le plus naturellement à l’esprit. Pour Gatti, la filiation est assez évidente. Ajoutons que les deux ouvrages n’ont rien en commun, ni la langue, ni le style, l’un est fiction et l’autre pas, rien sinon l’essentiel, d’être deux monuments d’écriture, deux moments de la conscience du siècle, aux deux extrémités.
     « Il était, une fois, un livre » conclut Gatti, au terme du parcours démesuré d’une écriture qui, jusqu’au bout, doute non pas d’elle-même mais de sa raison d’être. Un parcours entamé sur une invocation énigmatique : « Les mots me lisent » et sous le quadruple patronage de Henri Michaux, d’Antonio Gramsci, de Tchouang-tseu et de Rabbi Aboulafia, pour, entre ce début et cette fin, la plus tragique, la plus lyrique, la plus riche mais aussi la plus incertaine traversée du siècle. Ce livre géant est le livre d’un géant, qui ne choisit pas au hasard le pseudonyme qui va être le sien au fil des pages : Gatti alias Paul Engoulevent, tel l’oiseau nommé par Buffon, de l’ancien verbe engouler, avaler, gueule et vent. Mais Engoulevent fut aussi chez Rabelais, nous rappelle encore le grand Robert, « le nom d’un géant de l’armée de Pichrocole », « homme qui boit beaucoup ». Au Vietnam, il s’appelle l’oiseau-forgeron à cause de son cri que l’on dit comparable au choc du marteau sur l’enclume. Autant de références qui à défaut de définir Gatti, tâche improbable, permettent au moins de le situer.
     Objet étrange, livre inclassable. Comment le dire ? Singulier, dans sa présentation physique, un seul volume, multiple dans ses propositions de lecture ; livre d’histoire et d’histoires, autobiographie d’un homme dans le siècle, mais aussi biographie du siècle à travers l’homme et ses rencontres ; multiplication des genres et des formes, tour à tour poème, récit, essai, chant, dialogue, multilogue, mêlant les générations, les lieux, les temps, les disciplines, mais toujours au cœur des drames de ce temps, des révolutions défaites, des utopies trahies, des mots qui ont perdu leur sens ; livre unique mais livre éclaté, auteur singulier aux identités plurielles. Ce ne sont certes pas des « arguments de vente ».
     La Parole errante est insaisissable, ce qui est la moindre des choses. On voit bien ce qu’il y a de déroutant à seulement essayer d’en parler, au risque trop évident d’en décourager par avance la lecture.
     Armand Gatti n’est évidemment pas un inconnu. Au hasard des générations de lecteurs potentiels il y a même toutes les chances de voir surgir les souvenirs d’un Gatti, journaliste, cinéaste ou dramaturge. Sous ces trois espèces, l’homme connut un temps gloire et renom. Le journaliste se vit couronné du prix Albert-Londres pour un reportage sur les dompteurs que l’on peut (parfois) encore trouver en librairie, Envoyé spécial dans la cage aux fauves (éd. Seuil). D’autres prix couronnèrent son premier film L’Enclos. Quelques-unes de ses pièces, La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste G, Chant public devant deux chaises électriques, firent de lui l’un des personnages centraux du jeune théâtre français « engagé ». Voire prophétique. Ainsi dans Les Treize Soleils de la rue St-Blaise, une pièce de Gatti jouée au début de l’année 1968 par le Théâtre de l’Est Parisien, l’un des personnages imaginait comme slogan « sous les pavés la plage ».
     Mais c’est aussi là que tout se brouille. Le journaliste célébré claque la porte des journaux, le cinéaste sort du cadre pour lui devenu prison, le dramaturge tourne le dos au théâtre pour ne pas céder aux normes et règles du spectacle. Finalement, il n’y aura plus d’« articles », plus de « films », plus de « pièces », au sens habituel en tout cas. Pourtant Gatti ne cesse de « produire ». Texte, images, dramaturgies, il multiplie les créations, les expériences, les écritures. Ce sont seulement les apparitions « publiques » qui se font rares, au gré de la représentation d’une expérience, dépassant rarement quelques jours. Ce fut ainsi à Marseille, Strasbourg, Sarcelles, Genève récemment pour n’en citer que quelques-unes.
     On en parle bien sûr, on ne peut ignorer que Gatti travaille avec les « loulous », exclus en tous genres, sur des textes difficiles, exigeants, mais tout cela demeure dans une sorte de marge honorable. Paradoxe et malentendu tout à la fois, voilà Gatti réduit à une sorte de figure d’original, incontestablement talentueux – et quel conteur ! – mais auteur à éclipse, passablement obscur, ayant décidé par déni libertaire de se passer du monde qui du coup le lui rend bien. Et tout cela comme s’il n’y avait pas cette œuvre, considérable, gigantesque, objet depuis longtemps (à l’étranger surtout) d’études et de thèses et que n’épuise évidemment pas la publication des Œuvres théâtrales (incomplètes) en trois volumes de 1 400 pages en moyenne par les éditions Verdier. C’était en 1991, et il faudrait au moins un volume de plus aujourd’hui. Va-t-on enfin se décider à reconnaître Armand Gatti pour ce qu’il est ? Immense écrivain et poète de langue française.
     Avec ce livre, peut-être, avec ce livre, enfin. La Parole errante. Á la fois somme et dépassement. L’œuvre accomplie.
     On accordera volontiers que La Parole errante n’est pas un livre « facile ». Mais la difficulté n’est qu’apparente, elle rend seulement la lecture exigeante. Car s’il n’est pas facile de naviguer d’un chapitre à l’autre entre les continents, les moments, les personnages, de passer de la révolte des abattoirs de Chicago au tournage d’un film à Cuba, de la prison pour femmes de Berlin aux cages-dortoirs de Montbéliard, de la guerre d’Espagne à la révolution quantique, ce mélange des espaces et des temps n’est pas un jeu esthétique, il est le sens même du livre, « d’un livre qui serait l’histoire d’un livre ». Et, d’entrée, Gatti en donne les clés. Sinon un mode d’emploi du moins un guide de lecture qui permet à chacun d’entrer dans le livre par la porte de son choix. On y trouvera même un index (rédigé par l’auteur) réunissant tous les personnages croisés dans le livre, rencontres réelles ou imaginaires, y compris les identités plurielles de l’auteur et comme il se doit une table des matières, que l’on peut lire comme un poème en soi et pourquoi du reste ne pas commencer par là ?
     Cette Parole errante est la troisième ou quatrième incarnation d’un livre dont la première existence fut celle d’un cahier qui parcourut le maquis, la prison, le camp de concentration et finit après l’évasion mangé par des moutons. La seconde avait un titre « Bas-relief pour un décapité » quand une crue de la Seine emporta les 44 chapitres, sauf trois pages. La troisième s’écrit depuis vingt ans, la quatrième en est issue, composée des pages qui ont échappé à la corbeille à papiers.
     La généalogie des manuscrits est l’une des clés du livre, elle s’est évidemment enrichie des événements qui séparent les trois manuscrits, un demi-siècle, rien de moins, l’histoire d’une vie et de ses existences multiples. Ces existences, Gatti les nomme : « matricules ». Au nombre de douze, comme les Apôtres, comme les personnages de l’Enfant-rat, l’une de ses premières pièces de théâtre, les matricules découpent la biographie de l’homme, de l’enfance (et même d’une enfance imaginaire à Chicago) à la Résistance, au camp de concentration, à l’uniforme de parachutiste du SAS à la carte de presse du grand reporter, etc. Les matricules sont autant d’époques, les époques désignent des lieux et engendrent des rencontres, de quoi nourrir une biographie écrite justement par le journaliste enfin dans son élément. Elle ne peut satisfaire le projet d’un livre qui raconterait le livre en train de s’écrire à travers les manuscrits disparus, les événements du siècle et de l’auteur, les mots qui à chaque événement ont tenté de dire l’histoire, des matricules enfin, des moments-lieux-rencontres qui vont enfin pouvoir dialoguer dans ce torrent de pages.
     Du livre de Gatti on pourrait tirer cent romans, pièces ou scénarios. On y trouvera des récits bouleversants de l’histoire contemporaine. On y découvrira de ces personnages plus grands que l’homme confrontés à la négation absolue de l’homme. On y lira des dialogues plein d’humour et des chansons d’amour. Des pages sont d’ores et déjà promises aux anthologies, aux citations éternelles, aux thèses et aux exégèses. On ne lira pas tout. On ne comprendra pas tout. On y reviendra. Sans cesse. Car ce livre une fois ouvert ne cesse de nous hanter. Comme la question qui le traverse : « le mot chien aboie-t-il ? ». Sortie des camps d’extermination, confiée à une bouteille puis retrouvée dans la Vistule, elle est, nous dit Gatti, « le plus grand défi littéraire du siècle », il ajoute : « Chacun des mots est le frère de ce défi. »
     Et tout ce livre, pour désespérément, le porter.

 

     Libération, lundi 13 décembre 1999.
     par René Solis
     Armand Gatti lu par ses mots

     L’écrivain publie (et lit) La Parole errante, le livre de sa vie.
     
C’est aussi volumineux qu’une bible. 1 800 pages. Et parfaitement inclassable. Mémoires ? Roman ? Récit ? Poème ? Traité philosophique ? Grimoire ? C’est en tout cas le grand oeuvre d’Armand Gatti, résistant, déporté, évadé, grand reporter, homme de théâtre, militant, « poète surchauffé » selon le mot de De Gaulle à Malraux ; une somme, pourrait-on dire, mais le mot déplairait à l’auteur : « C’est un livre qui brouillonne pour échapper au fini. Pour laisser la possibilité de l’infini infiniment ouverte », écrit Michel Séonnet en préambule.
     De fait, La Parole errante, est le nom du livre et c’est aussi le nom de la compagnie théâtrale qu’anime Armand Gatti, brouillonne et bouillonnante : « Ce lit où dix, vingt, trente fleuves coulant de front peuvent devenir chant, c’est la parole errante », prévient l’auteur. Comment traverser une crue pareille ? Où est la barque ? Le découragement peut saisir le lecteur dès la première phrase : « Les mots me lisent, écrit Armand Gatti. Ceux que je suis en train d’écrire. Ceux d’un peu partout (surtout dans les livres) que j’ai pu connaître. »
     L’alchimie des lettres.
Si donc les mots sont les lecteurs naturels d’Armand Gatti, la tentation existe de les laisser se débrouiller entre eux. De voir en l’auteur une sorte de cabaliste que d’autres cabalistes tenteront de déchiffrer un jour. Ce qu’il ne dément d’ailleurs pas tout à fait : « Si (les mots) me lisent comme je me suis longtemps lu, je serais un roman cherchant dans l’alchimie des lettres les vraisemblances cachées d’un texte-monde. » Comment, à moins d’être soi-même exégète, déchiffrer cette écriture-exégèse d’un monde où tout fait signe ? Et dont la seule « table des matières » prend des allures d’éprouvant casse-tête : sept pages d’énigmes sur papier bible, de « Le mot chien aboit-il ? » aux « Possibilités d’écriture du champ-chant. »
     Pour ne pas rebrousser chemin, il n’existe qu’une solution : nous jeter dans ce fleuve et accepter à notre tour que les mots de Gatti « nous lisent ». Dès lors qu’on abandonne toute idée d’exploration exhaustive et qu’on se laisse emporter, on sera surpris du nombre de branches où s’agripper. La Parole errante n’est pas à lire in extenso. Il faut le feuilleter, couper à ses méandres, le laisser et le reprendre ; le parcourir en lecteur errant ; et, se laissant guider par le plaisir de lire, on tombe par exemple sur ce souvenir d’enfance (pages 61 et 62) dont il n’y a aucune raison de penser qu’il ne concerne pas l’auteur.
     Donc le jeune « 17 Triton » (du nom du club local de water-polo) se rend pour la première fois au Paradis House du Cap d’Ail, établissement où officie Jacqueline, « rêve collectif de tous les mâles monégasques de 5 à 75 ans ». La porte était bardée de serrures et ne s’ouvrait qu’après un sérieux examen au judas par Monsieur Belkacem, qui forçait la ressemblance avec saint Pierre grâce à une pilosité fortement biblique. Pour se donner une contenance, le 17 Triton avait pris à la bibliothèque les œuvres complètes d’Emmanuel Kant (sept gros volumes avec dos en cuir qu’il transportait avec peine). Lorsqu’il arriva, le cœur battant, il mit tout sur la table, les in-folio et ses économies. Celles-ci étant loin du compte, Jacqueline ne vit que les livres : « C’est avec ça que tu veux faire l’amour ? » C’est en tout cas avec ça que le jeune Triton devint l’ami de Roger Gay, « protégé de ladite Jacqueline ». La bibliothèque devint le lieu de leur amitié. Seule la Résistance les sépara. La ville pour Roger, la forêt pour le Triton. L’arrestation à Marseille et la décapitation à Plötzensie de l’un devinrent pour l’autre deux blessures qui, plusieurs fois dans l’année, saignaient.
     Découverte du judaïsme. Ces deux « blessures », avec toutes celles des années de résistance et de déportation, sont au cœur du propos de Gatti et de sa vie. C’est là que cela « saigne » : dans la forêt de la Barbeyrolle, le Limousin où il fit, sous le pseudonyme de Don Qui, ses premières armes de résistant ; et dans le camp de Dachau : « Ma plus grande chance (humour juif ?), c’est le camp de concentration. Ma découverte, comme l’Amérique fut la découverte de Christophe Colomb, le judaïsme ; et par lui, celle de la liberté. »
     C’est ce champ obsessionnel qui justifie ses interrogations les plus complexes, les plus confuses ou les plus visionnaires. C’est là qu’il revient tout au long de sa Parole errante. Et c’est pour cela que le fleuve Gatti continue de gronder.

 

     Le Figaro, 11 décembre 1999,
     […] Un livre-fleuve dans lequel le poète condense et interroge sa vie et en tresse les fils chatoyants. Gatti est un lecteur exceptionnel et son verbe prend des allures prophétiques.

 

     Livres Hebdo, 1er octobre 1999
     par Christine Ferrand
     Armand Gatti livre sa « Parole errante »
     Verdier poursuit son travail autour d’Armand Gatti avec un texte inédit et autobiographique.

     « C’est une aventure intimement liée à une sensibilité politique. » Gérard Bobillier, responsable des éditions Verdier, n’en fait pas mystère. Le compagnonnage de la maison d’édition languedocienne et de l’auteur dramatique Armand Gatti traverse presque toute l’histoire de la maison d’édition, créée en 1979. Celle-ci publie La Parole errante, un texte totalement inédit de 1760 pages, une sorte de voyage dans la biographie de l’auteur et dans le siècle, monstrueux et génial, où l’on retrouve tout l’univers de Gatti. La rencontre avec Verdier s’est ancrée à Toulouse, lorsque Armand Gatti, au début des années quatre-vingt, a ouvert l’atelier de création populaire L’Archéoptéryx. En 1991, cette proximité militante s’est incarnée dans l’édition des Œuvres théâtrales, trois gros volumes sous coffret représentant un total de 4120 pages. « Un best-seller », souligne en souriant Gérard Bobillier, en citant des ventes de 2000 exemplaires !
     Dans ce livre tumultueux, on retrouve toute la vie de celui qui a pourtant écrit : « Ce n’est pas l’homme qui compte, c’est sa lutte. » Mais on y traverse aussi tous ses combats et toute son œuvre, riche d’une quarantaine de pièces de théâtre, de dizaines de films et de vidéos. On plonge surtout dans un étrange univers dont les figures tutélaires sont l’anarchiste Carlo Cafiero, Henri Michaux et Léonard de Vinci, mais aussi tous les vaincus de la terre, les animaux et la nature. On voit ainsi défiler, dans un déroulement en spirale, l’enfance marquée par l’Italie et la figure du père qui inspira La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste G., la déportation au camp de Linderman, les voyages en Amérique latine comme journaliste dans les années cinquante, la grande période de l’œuvre théâtrale des années soixante, qui s’achève en 1968 avec l’interdiction de La Passion du général Franco, son intérêt pour l’image et son œuvre de cinéaste et vidéaste, son séjour en Allemagne. À partir de la réalisation à Montbéliard d’un film, Le Lion, sa cage et ses ailes, dont les personnages et acteurs sont des ouvriers de chez Peugeot, on assiste à l’inflexion de son travail qui va définitivement s’orienter vers les exclus, jeunes en stage de réinsertion, prisonniers, avec l’association La Parole errante, de Saint-Nazaire à Marseille et aujourd’hui à Montreuil. Entre-temps, son œuvre est couronnée, en 1988, par le Grand prix national du Théâtre.
     L’histoire de ce nouveau livre, unique dans l’œuvre de Gatti, s’étend sur plus de dix ans. Le point de départ date même de 1979. C’est Jean-Pierre Ramsay qui a donné la première impulsion en suggérant à Armand Gatti d’écrire l’histoire de sa vie. La télévision venait de diffuser « La première lettre », une série de films vidéos réalisés avec la population de la région de l’Isle-d’Abeau dans le Rhône, et Marc Kravetz avait consacré au dramaturge une interview fleuve, courant sur six numéros de Libération. Deux ans plus tard, il apporte un manuscrit de 2000 pages... et repart devant la perplexité de l’éditeur. Le texte se promène avec son auteur entre la France et l’Italie, se perd, est en partie brûlé. À l’incitation de sa collaboratrice Hélène Châtelain, Armand Gatti reprend l’ensemble au début des années quatre-vingt-dix. Les 4000 pages manuscrites seront réécrites huit fois jusqu’à ce que le tapuscrit soit déposé, en 1997, chez Verdier qui entreprend d’établir une architecture minimale à ce travail monumental. « C’est un feu d’artifice », explique Jean-Jacques Hocquard qui gère les affaires d’Armand Gatti depuis près de trente-cinq ans. « Chaque lecteur est chargé d’en faire exploser les fusées, de le mettre en mouvement, comme il l’entend. »
     N’empêche, il a fallu deux ans de travail pour introduire un semblant de linéarité dans le foisonnement, en créant des chapitres, insérant des titres. Cela a parfois tenu de la gageure, puisqu’il s’agissait en même temps de respecter le texte à la lettre. Le résultat est étonnant. Sur papier bible, le livre est rythmé par grands chapitres liés à la biographie de l’auteur. Mais des pages à demi blanches alternent avec d’autres extrêmement denses et certaines sont illustrées de croquis. Le texte devient poème, litanie, puis reprend un cours plus serein avant de muer en une sorte d’esquisse avec des notes jetées. Un curieux index, mélange de rigueur propre au genre et de subjectivité propre à Armand Gatti, clôt l’ensemble. Bien sûr, Jean-Jacques Hocquard ne veut pas parler de testament. Il ne s’avance pas beaucoup en reconnaissant pourtant qu’« Armand Gatti n’écrira plus jamais ce type de livre  ». Pour Gérard Bobillier, « La Parole errante redonne une éternité à tous les combats qu’Armand Gatti a menés avec les mots ». Le 25 septembre, Armand Gatti a été l’invité de l’émission « Radio Libre » sur France-Culture, puis il enchaîne avec une série de lectures dans les villes de France qui ont jalonné sa carrière, Montbéliard, Strasbourg, Marseille, Toulouse, Paris,...



Radio

     « Radio Libre », France-Culture, le 25 septembre 1999, de 15 h à 17 h 30. Une émission d’Armelle Héliot, en direct et en public de La Maison de l’arbre à Montreuil, avec Marc Kravetz, Alain Françon, Pierre Boulez, Francis Bailly, ...