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  Partage-toi, nuit

  Nelly Sachs

  Poèmes. Traduit de l'allemand par Mireille Gansel.

  256 pages
15 €
ISBN : 2-86432-451-2

Résumé

   Les dix dernières années de la vie de Nelly Sachs, de 1960 à 1970, auraient pu être simplement celles de la consécration. L’attribution du prix Nobel de littérature en 1966, la multiplication des traductions en langues étrangères, la parution des premières études importantes sur son œuvre, sont alors autant de signes d’une large reconnaissance. Pourtant, les poèmes de cette période marquée par de nombreux séjours en hôpital psychiatrique comptent parmi les plus anxieux qu’elle ait écrits. Tendue à l’extrême, l’écriture y est plus que jamais le lieu d’un combat spirituel. La douleur de celle qui « cherche son bien-aimé et ne le trouve pas » (il s’agit toujours du « fiancé mort » disparu dans les camps de concentration, qui figurait au cœur de Dans les demeures de la mort) ne saurait connaître d’apaisement en ce monde : seule, sans doute, la poésie peut pressentir le « nouveau chemin » d’une « guérison » hors du temps, par-delà « l’inguérissable blessure de la vie ». Après deux livres brefs (Toute poussière abolie et La mort célèbre encore la vie), les Énigmes ardentes, composées de 1962 à 1966, sont le dernier recueil de grande ampleur achevé par Nelly Sachs. Après sa mort, ses amis suédois réuniront sous le titre Partage-toi, nuit les poèmes des quatre dernières années, les plus douloureux, les plus émouvants aussi. S’adressant à ses morts bien-aimés, Nelly Sachs y réaffirme, par-delà la souffrance, le sens de sa quête : chercher « la langue du pays natal / au commencement des paroles ».


Extraits de presse

   Tenoua, avril-mai 2006
   Nelly Sachs, morte de survivre
   par Antoine Spire

   Étrange, étrange destin que celui qui fit, le 10 décembre 1966, il y a quarante ans déjà, de cette fille de famille bourgeoise juive allemande assimilée, le seul prix Nobel de littérature jamais attribué à un poète juif.

   Nelly Sachs, prix Nobel de littérature conjointement avec Samuel Joseph Agnon, sera allée tout près des mystères de la mort « Agnon représente l’État d’Israël, moi je représente la tragédie du peuple juif » dit-elle à Stockholm. Comme son ami Paul Celan, elle élabora son œuvre à partir de la souffrance – la sienne propre et celle de l’autre. Elle est morte le jour de l’enterrement de Paul Celan, de fatigue de vivre et de survivre. Ils étaient l’un et l’autre deux grands poètes juifs qui témoignaient dans la langue des bourreaux. Comme lui, elle aura connu une existence d’après le déluge ; comme lui, elle ne pourra jamais combler la béance du désastre. Ayant survécu à l’horreur, ils ont l’un et l’autre souffert de la mémoire, des traces laissées par la Shoah dans leurs existences.

   Née à Berlin en 1891 – son père était un grand amateur de littérature et de musique – Nelly Sachs échappe de justesse aux persécutions nazies et se réfugie en Suède avec sa mère en 1940. C’est dans cet exil qu’elle écrit et compose une œuvre poétique unique. Nelly Sachs en avait élaboré la langue et le souffle dès les années noires, en découvrant la traduction novatrice de la Bible par Martin Buber et Franz Rozensweig. C’est notamment grâce à l’appui de la grande romancière suédoise, Selma Lagerlöf, et du prince Eugène, frère du roi de Suède, qu’elle échappe à une mort certaine. À Berlin, depuis 1933, elle vivait au jour le jour les sept premières années du règne de Hitler. Des années dont elle dira plus tard qu’elles furent « inconcevables » et dont le souvenir la mena finalement à la folie. Simultanément à la correspondance avec Celan, est paru en France Éclipse d’étoile, le premier volume de recueil de poèmes de Nelly Sachs chez Verdier. Cette traduction permet de saisir le talent de cette femme depuis ses premiers pas.
   À cette époque-là, déjà, son écriture oscillait entre la Bible et Auschwitz, entre l’extase et le martyre, entre la vie de l’âme et le crime industrialisé. Dès 1943, en même temps qu’un grand poème dramatique, Eli, mystère des souffrances d’Israël, qui exprime le souvenir de « la mort de martyr d’un être aimé », elle écrit une série de poèmes intitulée Dans les demeures de la mort. La première section s’intitule « Ton corps en fumée à travers les airs » ; la deuxième « Prières pour le fiancé mort » et on y peut lire ces vers déchirants :

   « Tu commémores la trace des pas qui s’est emplie de mort
   Tu commémores les mains de la mère qui creusaient une tombe
   Pour le petit mort de faim sur son sein.
   Tu commémores les paroles éperdues
   Qu’une fiancée disait dans le vide à son fiancé mort. »

   Composés avant que ne soit connue toute l’ampleur de la Shoah, ces vers seront publiés à Berlin en 1947.
   D’autres recueils suivront, qui placent Nelly Sachs parmi les poètes majeurs de langue allemande, dans la lignée de Novalis, de Trakl et de Hölderlin. Sa langue s’était forgée à Berlin, dans la capitale de la république de Weimar, lieu de convergence cosmopolite, carrefour d’influences multiples. Mais son allemand n’était pas seulement la langue de l’Allemagne, c’était aussi la langue de l’Autrich-Hongrie et d’autres lieux encore. Pour d’innombrables créateurs, poètes ou romanciers qui en sont issus, c’était avant tout une langue intérieure. Comme le rappelle la postfacière du livre de Nelly Sachs, Mireille Gansel, le romancier hongrois Imre Kertész évoque lui-même cette langue allemande comme « une langue supranationale que les Allemands ont détruite pendant la Seconde Guerre mondiale » en usant de ce que Victor Klemperer appelait Lingua Tertii Imperii, la langue du Troisième Reich (faite de vocables et de tournures créés par les nazis). Et évoquant cette langue, Kertész poursuit : « Pour la Shoah il ne peut y avoir de langue. L’écrivain de la Shoah est partout, dans toutes les langues, un demandeur d’asile spirituel. » Mireille Gansel y insiste : cet allemand des villes-et-pays-carrefours fut la langue de Nelly Sachs, l’allemand de sa jeunesse dans le Berlin multiculturel d’avant le nazisme, mais aussi celle dont elle s’imprégna en lisant la traduction du Livre d’Isaïe par Martin Buber et par Franz Rosenzweig, traduction pleine du souffle et des racines hébraïques portés par les juifs de l’Est.
   Paul Celan, Jean Améry, Tadeusz Borowsky et tant d’autres ont forgé la langue d’après Auschwitz à partir d’une sorte de néant de l’histoire. Nelly Sachs est de ceux-là. Comme Celan, transgressant toutes les frontières, hébraïsée jusqu’aux racines et aux structures de sa langue rendue à son identité cosmopolite, Nelly Sachs participe d’une même refondation :
   « Quel géologue visionnaire/pour lire sur leurs tables de douleur : les artères ouvertes de la terre/quand la peau du siècle vidée de son âme/recouvre le silence. » Exode et métamorphose, poésie écrite à la fin des années 50 est une œuvre mystique composée à partir d’une méditation sur le Zohar, la « Bible » des kabbalistes. À cette époque Nelly Sachs est encore très marquée par la pensée de Buber. Elle appartient en fait à une génération pour laquelle l’œuvre de Buber constitue une véritable ouverture sur le judaïsme. À deux niveaux : d’abord, l’auteur viennois révéla à l’occident les trésors de la tradition du conte hassidique ensuite, à travers son ouvrage je et Tu, appelé à devenir l’un des grands documents philosophiques du XXe siècle, il dégagea les perspectives d’une éthique universelle s’enracinant dans l’humanisme des anciens prophètes hébreux. Cette éthique surgit à travers le dialogue, lequel vise précisément à humaniser le tissu social, à parfaire les rapports de l’homme à son prochain. S’inspirant donc d’un néohassidisme bubérien, Nelly Sachs compose des poèmes qui empruntent également à l’univers de Chagall.
   Le recueil que les Éditions Verdier viennent de publier ces jours-ci, Partage-toi, nuit, se compose de l’ensemble des textes écrits durant les dix dernières années de la vie de Nelly Sachs qui furent les plus pénibles de son existence, marquées non seulement par de graves problèmes de santé, mais par une lutte incessante contre la folie que l’attribution du Prix Nobel en 1966 semble n’avoir nullement rendue moins violente ni interrompue. Elle vit des moments de terreur, se croit épiée, persécutée : « Nuit et mort construisent leur pays/ dedans et dehors », écrit-elle en décembre 1961 à Celan. « Rien au fond ne compte que de découvrir un univers secret et invisible ou que d’être, à tout le moins, autorisé à y frapper… » écrivait-elle dans une lettre de 1957. D’une tension extrême, parfois mystérieux, ces poèmes semblent dessiner, à travers les ombres et la nuit de l’égarement, comme un au-delà, un horizon. La douleur, l’angoisse et le deuil, tout « ce morceau nu et fumant de calamité humaine », n’en sont jamais les derniers vocables.

   « L’espace sous les pieds
   retiré
   non pour s’envoler
   mais seulement épuiser toute la douleur des étoiles
   qui veulent parvenir à la lumière. »

   Le poète Hans Magnus Enzensberger remarquait que l’œuvre entière de Nelly Sachs « ne contient pas une parole de haine » et que sa langue reste « habitée par quelque chose de salvateur ».

   « L’être humain ne peut pas
   vivre toujours dans l’éclat du couchant
   Le sang perle dans les rêves
   et il y a aussi de la guerre dans la mort.
   Ce long mourir
   avec l’espace en creux du secret
   où la mort qui attend clôt le drame
   où ne se trouve personne
   La lumière est si bien cachée
   quand l’âme s’enroule dans son linceul
   en ce temps des comètes
   où chaque lueur s’éteint
   quand la terre enfin la reçoit. »

   Ainsi la terre reçoit-elle en définitive la lumière – celle de la poésie que Paul Celan et Nelly Sachs ont créée pour nous aider à penser la trace du passé.




   24 heures, mardi 4 avril 2006
   Paroles de désespoir et de consolation
   par Julien Burri

   Le Prix Nobel de littérature Nelly Sachs, née à Berlin en 1891, contrainte de s’exiler à Stockholm en 1940 à cause des persécutions nazies, restera marquée à jamais par la mort de son fiancé dans les camps de concentration : « Tout a émigré avec toi/tout mon bien aliéné. » C’est lui qu’elle « délivre de l’invisibilité », le rappelant par l’écriture : « C’est toi que j’écris/Tu es revenu au monde/avec la force spectrale des lettres. » Ce troisième et dernier tome, réunissant les poèmes écrits entre 1960 et 1970, année de la mort de Sachs, est marqué par une forte inspiration religieuse.
   On aurait souhaité des notes pour faciliter la lecture et la compréhension des multiples références à la mystique juive : le vocabulaire religieux paraissant lourd et hermétique, notre préférence va aux poèmes dépouillés et limpides, où l’écriture touche à la fois « l’horreur extrême » et « l’extrême compassion ». Habitée par l’inquiétude, confrontée à l’impossibilité de dire le « point-néant » que fut l’Holocauste, la poétesse refuse pourtant de « jouer à cache-cache devant la douleur » : « Mon devoir est d’aller chercher dans l’effroi », écrit-elle avec une lucidité qui lui fait ressentir l’instabilité d’une vie cheminant « sur un cratère de flammes » et qui peut disparaître à tout instant.
   Durant les dernières années, cette inquiétude est si grande que Sachs souffre de dépression et doit être internée. Alors que sa parole fraternelle est traduite dans le monde entier et se voit récompensée par le Nobel, Nelly Sachs s’enfonce « dans la forêt d’ortie de la folie », dans « le marécage de la maladie ». Elle clôt son œuvre en adressant une supplique à la nuit, cette nuit à la fois protectrice et dangereuse : « Viens et verse-moi des rêves. »



   Études, avril 2006
   par Nicole Bary

   « Mourir leur arrache seule la vérité de la détresse/Refrains taillés dans le noir de la nuit/balbutiements/à la fin de l’orgue de terre. » Comme un cri douloureux, la parole poétique de Nelly Sachs jaillit de l’abîme vertigineux de l’innommable et vibre des désespoirs de toutes les victimes de la Shoah. Partage-toi nuit réunit les poèmes écrits au cours des dix dernières années de sa vie ; le lecteur francophone dispose ainsi de l’intégralité de son œuvre, grâce au talent de Mireille Gansel qui a su trouver les mots à la mesure du souffle et du langage poétiques de cette grande poétesse du xxe siècle. Née à Berlin en 1891, émigrée en Suède en 1940, Nelly Sachs mêle, dans une alchimie mystérieuse et bouleversante, l’allemand de sa ville natale aux accents hébraïques de la traduction de la Bible par Martin Buber et Franz Rosenzweig, ainsi qu’à l’allemand de la Mitteleuropa des traducteurs. Comme ceux de Paul Celan avec qui elle entretint une correspondance assidue pendant plus de quinze ans, les poèmes de Nelly Sachs sont des « demandeurs d’asile spirituels » qui portent « le fardeau dont est chargée l’âme des morts ». Grande lectrice de la Bible, elle a puisé dans la spiritualité juive, et surtout hassidique, la force d’élever l’horreur jusque-là où règne la transfiguration », comme le révèlent les poèmes dans Partage-toi nuit. La détresse, la douleur, la mort, le deuil ne dessinent pas un horizon bouché. Au-delà des ténèbres, une lueur se devine. « Mort – blanche est ma nostalgie de toi/[ ...] Découverte inanimée de l’au-delà –/ – Résurrection. » Ni haine ni ressentiment chez Nelly Sachs, mais une parole « salvatrice » qui rend à l’humanité sa dignité, comme l’ont remarqué le jury du Prix Nobel (1966) et le poète Hans Magnus Enzensberger, qui ajoute : « Au bourreau, et à tout ce qui fait de nous des complices et des acolytes, elle n’adresse ni pardon ni menace. »




   Tsafon, n°50, automne 2005 / hiver 2006
   À travers les livres…
   par Andrée Lerousseau

   « Il est impossible de penser la poésie de Nelly Sachs comme une suite d’artefacts isolés », écrivait le poète allemand Hans Magnus Enzensberger. En effet, comme le souligne Mireille Gansel dans sa postface, « tout est re-lié ... d’image en image, de poème en poème, de recueil en recueil, et cela dans la cohérence et l’approfondissement des mots eux-mêmes ». Et il faut saluer l’engagement de Jean-Yves Masson, directeur de collection chez Verdier, et lui-même poète, qui a permis la restitution de l’œuvre poétique dans son intégralité, faisant de cette édition française une terre d’accueil unique pour la parole de la poétesse – on est encore dans l’attente d’une édition complète en allemand, conçue avec la rigueur des trois volumes désormais disponibles chez Verdier. Dans une lettre à Alfred Andersch datée d’octobre 1957, Nelly Sachs confiait : « C’est certain, peu nombreux seront ceux qui suivront jusque dans la dernière partie qui mène au-delà des frontières où mes morts aimés ont trouvé refuge – là où il n’y aura plus que soupirs du silence ». Avec ce troisième volume, qui rassemble les recueils et les textes des années soixante et qui fait suite à Éclipse d’étoile paru en 1999 et à Éxode et métamorphose publié en 2002 (voir nos recensions dans les numéros 39 et 45 de Tsafon), nous touchons à cet ultime franchissement de tous les horizons, à la poursuite des ombres (cf. postface), des âmes en-allées – et qui toujours nous précèdent – des frères et sœurs déportés et assassinés. Le partage de la nuit dégage la voie qui conduit, les yeux grands ouverts, « droit au fond de l’extrême », vers le lieu de « toute poussière abolie », « à l’éternité égarée ». Dans ce mouvement « d’Ici vers Là-bas », « par-delà les corps », qui n’est qu’esprit et lumière, le poème, avec sa « géométrie à l’allure du cygne », habite l’espace entre deux silences. Dans cette poésie faite toujours d’exodes et de métamorphoses, où chaque pas est à la fois traversée d’une douleur à peine soutenable et promesse, on progresse à l’aile de la vision, du « rêve halluciné », épris de folie « mûrissant en clairvoyance », dans un univers « dés-astré » irrémédiablement marqué par Auschwitz. S’il y a le rappel des « persécutés / dont les civières s’amoncellent jusqu’au ciel », on est également confronté au martyre de la création tout entière, « amputée / sur les étals », avec toujours le scandale absolu des engendrements interrompus, ces « masques des morts-nés, éventrés et / pendus à l’arbre ». Les images sèment « l’in-quiétude » et l’incertitude quant au lendemain, avec ces « tours babyloniennes nouvellement érigées / de langues ivres de querelles ». Pour la poétesse, il ne semble désormais y avoir d’autre issue que la mort qui hante littéralement les derniers textes, une mort cependant qui « célèbre encore la vie » et est « ouverte », force la porte des résurrections derrière laquelle, peut-être, auront lieu les retrouvailles avec les « morts bien-aimés » auxquels Nelly Sachs voue une fidélité infaillible. Il faut lire ce Cantique des cantiques qui s’élève au lendemain d’Auschwitz, bouleversant oratorio entonné par celle qui « cherche son bien-aimé », et qui vient prolonger le kaddish, les « Prières pour le fiancé mort » en déportation qui constituent le second cycle du tout premier recueil. Quête éperdue de l’autre et de Dieu, du « Tu », « dispersé / semence qui n’a nulle part où demeurer ». Et la « fiancée voilée » se tient prête pour l’ultime franchissement, « préparé(e) pour l’invisible », parée pour les retrouvailles « MORT blanche est ma nostalgie de toi », nostalgie de la mort et de l’amour, du « Tu ».
    Écrire après la Shoah, c’est savoir, avec Nelly Sachs, que « les arias du passé expirent dans un souffle », qu’il y a nécessité et urgence d’une refondation de la langue. Savoir que « Quand la douleur se pose, apatride, / elle évacue tout superflu », comme en témoignent l’extraordinaire concision et concentration des « Énigmes ardentes », dans un rappel permanent de l’acte d’écriture et du chemin parcouru, ou ce poème intitulé « Le cygne » (p. 13) où l’on atteint l’absolu de la perfection – à supposer que ces notions mêmes aient encore un sens après le désastre, ce qui n’est pas sûr. C’est cette trajectoire, des « arias du passé » peu à peu congédiées à cette langue dépourvue de fioritures, qui jamais ne cède à la pure subjectivité, à la vanité des discours et à la tentation de l’esthétisme, que les trois volumes parus chez Verdier nous invitent à suivre. L’œuvre et non le simple exercice – de traduction de Mireille Gansel et son caractère unique sont d’abord le résultat d’une proximité entretenue des années durant avec la poétesse. Guidée par la voix de Nelly Sachs, son accompagnatrice et traductrice a effectué elle-même la traversée de la douleur, elle a suivi les exodes et les métamorphoses de la langue. Si prier, comme l’écrit Claude Vigée dans un article récemment paru sur « Le sens de la prière en Israël » (Pierre d’Angle, n° 11, Aix-en-Provence), signifie « tendre l’oreille vers ce que cela dit dans sa musique hébraïque si particulière, en faire sa nourriture intime (...) tout en respectant la distante proximité du souffle qui se parle ici », alors il y a incontestablement quelque chose qui est de l’ordre de la prière dans l’acte de traduction de Mireille Gansel. N’avoue-t-elle pas d’ailleurs aborder ces poèmes comme l’on appréhende les textes sacrés dans la tradition hébraïque, selon les quatre niveaux de sens ? La musique de l’hébreu, chère à Claude Vigée, est ici réfléchie par l’allemand, par cette langue « imprégnée du souffle et des racines hébraïques, et de l’allemand des Ostjuden » (postface) qui fait la spécificité de la traduction du Livre d’Isaïe par Buber et Rosenzweig, et que Nelly Sachs ne cessera de revendiquer pour sienne. Il faut oser comparer les différentes traductions en français des textes de Nelly Sachs, avec en regard le texte allemand qu’à sa façon chacune d’elles nous invite à revisiter, et en arrière-plan le Livre d’Isaïe traduit par Buber et Rosenzweig, pour saisir ce qui fait la particularité de l’œuvre de Mireille Gansel. À la « vigilance extrême du poète sur la langue, sur l’acte de langage » (postface) correspondent l’extrême rigueur et l’humilité d’une traductrice à l’écoute qui parvient à nous restituer en français le souffle issu de la lointaine source, à rendre cette rugosité parfois des racines hébraïques toujours perceptible dans la langue de Nelly Sachs. Il y a dans le français de Mireille Gansel (ces « neuves-naissances » dégoulinantes encore des eaux de la création, ou ce « dés-orient » qui donne presque à voir la hanche démise de Jacob), comme dans l’allemand de Nelly Sachs, une tonalité qui s’apparente à la sanctification de la matière et de l’immédiatement palpable dans le hassidisme, un sens infaillible de la matérialité de la langue et de son propre dépassement, passant par toutes les audaces sémantiques. De cette connaissance parfaite des « fontaines d’Israël » et de la tradition et de la mystique juives, qui sont au fondement du poème chez Nelly Sachs, témoigne le choix des mots qui n’a rien d’arbitraire. Nous citerons en exemple ce « point magnétique » dont la poétesse écrit qu’il est Gottdurchlässig, ce que Mireille Gansel traduit par « point magnétique / qui laisse filtrer Dieu – » (p. 147). Il suffit de lire le premier chapitre, traduit par Gershom Scholem, des livres consacrés à la Genèse dans le Livre de la Splendeur – un texte qui constitue pour Nelly Sachs, de son aveu même, une source inépuisable d’inspiration –, ou de consulter le début de Béréchit I dans l’édition du Zohar établie chez Verdier par Charles Mopsik pour mesurer l’excellence et la justesse de la traduction. Derrière chaque parole et, paradoxalement, chaque silence, Mireille Gansel nous donne à entendre « l’origine royale » de cette poésie. En effet, comme le soulignait Enzensberger, Nelly Sachs est sans doute « la dernière grande poétesse de la judaïté formulée en langue allemande, et aucun aspect de son œuvre ne peut se comprendre sans cette origine royale ».
    Dans la postface enfin, qui comme dans les deux volumes précédents, vient éclairer les textes, la traductrice va une fois de plus à l’essentiel, tout en inscrivant l’œuvre dans cet oratorio aux voies multiples qu’est « le chant du désastre ». Les trois études constituent ainsi une réflexion profonde sur le statut de la littérature et le rôle qui incombe au poète au lendemain d’Auschwitz, un lendemain qui est et sera toujours le nôtre. À l’instar de Nelly Sachs, Mireille Gansel – dont Jean Halpérin, dans le bel hommage qu’il lui a rendu lors d’un entretien avec France Culture, confie qu’elle est habitée d’une « passion de la transhumance » – se veut présente « sur tous les fronts où l’humain se trouve menacé », assumant à son tour cette responsabilité des survivants consistant, pour reprendre la formule d’Imre Kertész auquel elle cède la parole, à mener « ce travail éthique opiniâtre mais invisible qui finira par produire les valeurs qui donneront peut-être naissance à la nouvelle culture européenne ».



   Le Mensuel littéraire et poétique, novembre 2005
   Poésie de la nuit intérieure
   par Alain Suied

   Maurice Nadeau avait permis au public français de découvrir Nelly Sachs dans une première traduction de qualité (Lionel Richard). La grande poétesse juive – publiée comme Celan dans la revue L’Éphémère y déroulait son interrogation meurtrie, puisée dans le rêve et dans l’horreur… Le volume publié par Verdier constitue le troisième et ultime volume de l’intégrale des poèmes de Nelly Sachs après Éclipse d’étoile et Exode et métamorphose. Les derniers poèmes de cette oeuvre baignée de références hébraïques ne sont pas les plus aisés – mais « l’énigme » en est la tension, la teneur même ! Née à Berlin en 1891, morte à Stockholm en 1970 (les poèmes posthumes ont été réunis par H.M. Enzensberger), cette poétesse de la Shoah et de l’après (comme Rachel, bientôt traduite chez Arfuyen) fut sauvée et recueillie par Selma Lagerlof durant la Guerre de 1940 et dialogua avec Paul Celan. Dans plusieurs textes, la poétesse est « à sa fenêtre », voyant la nuit et la folie s’abattre sur le monde humain, interrogeant le lointain, bientôt gagné par les clameurs des fantômes sans sépulture et le proche, que la folie personnelle envahit peu à peu.
   « Tu as tes bagages de fugitif déjà / de l’autre côté / la frontière est ouverte / mais avant / ils jetteront tous tes “chez toi” / comme des étoiles par la fenêtre / ne reviens plus / habite l’inhabité / et meurs »
   Bien avant l’heure, Nelly Sachs se sent « de l’autre côté », comme si la condition humaine et l’Histoire s’étaient percutées pour produire un moment monstrueux, un cassage de la civilisation, un déni de la nature, mais « quand deux êtres regardent par la fenêtre, ils ne voient pas la même chose »… C’est peut-être la « différence » qui porte une dernière fois le possible, la possibilité de voir encore l’oiseau, de laisser l’espérance humaine s’envoler encore sur les ailes du poème… ? « Utopie et dialogue » se répondent, s’entrecroisent, s’entre-rencontrent dans cette poésie de la nuit spirituelle…
   « Cette chaîne d’énigmes / posée autour du cou de la nuit / parole de roi continûment écrite / illisible / peut-être en orbite de comète / quand la plaie ouverte du ciel / est à vif »…
   La « royauté » spirituelle hébraïque est devenue blessure, Shoah, mais le « bien-aimé » peut encore trouver « une aiguille » dans une meule de foin, l’impossible peut se réaliser encore, la vie renaître… Car : « le jardin sait / d’où vient la croissance », car l’énigme est toujours vivante, intouchable, espérante.
   Nelly Sachs nous dit la nuit qui gagne mais nous rappelle aussi que l’aube suit le néant.



   Le Monde, vendredi 23 décembre 2005
   Ce qui est « sauvé dans la parole »
   par Patrick Kéchichian

   Le troisième et dernier volume des poésies complètes de Nelly Sachs

   La nuit qu’évoque Nelly Sachs est à la fois le lieu du refuge et celui d’un péril sans nom. Elle est en même temps silence et matrice des poèmes : « Je les ai notés tels que la nuit me les a tendus », dit-elle dans une lettre en 1944. Et c’est à partir du silence, où est « la demeure des victimes », que la poésie, passant des ténèbres à la lumière, tente d’élever l’horreur jusque-là où est la transfiguration ». Les lettres de Nelly Sachs, notamment adressées à Paul Celan – auquel l’attachait une grande affection – témoignent de cette même oscillation entre la hantise du désastre et ce qui peut et doit être « sauvé dans la parole ».
   Comme pour Celan, le désastre est daté, inscrit dans l’histoire du XXe siècle et au cœur de l’existence personnelle de Nelly Sachs : aucune page de son œuvre n’est dispensée de ce malheur. Née en 1891 à Berlin dans une famille de la bourgeoisie juive, elle publie à la fin des années 1920 ses premiers poèmes et des contes. À partir de 1930 et de la mort de son père, elle vit seule avec sa mère. Avec le début des persécutions antisémites, la vie devient dangereuse, précaire. Elle ne peut plus faire paraître ses textes que dans des revues juives, puis il lui devient impossible d’écrire. En mai 1940, grâce à Selma Lagerlof, avec qui elle est en correspondance depuis longtemps, et au prince Eugène, frère du roi de Suède, elle fuit l’Allemagne et arrive avec sa mère à Stockholm, où elle résidera jusqu’à sa mort, le 12 mai 1970.
   À partir de 1943, en même temps qu’un grand poème dramatique, Eli, mystère des souffrances d’Israël, qui garde, dira-t-elle, le souvenir de « la mort de martyr d’un être aimé », elle écrit une série de poèmes, In des Wohnungen des Todes (Dans les demeures de la mort). La première section s’intitule : « Ton corps en fumée à travers les airs » ; dans la deuxième, « Prières pour le fiancé mort », on peut lire ces vers déchirants : « Tu commémores la trace des pas qui s’est emplie de mort/À l’approche du sbire.(...) Tu commémores les mains de la mère qui creusaient une tombe/Pour le petit mort de faim sur son sein. / Tu commémores les paroles éperdues/Qu’une fiancée disait dans le vide à son fiancé mort. »
   Composés avant que ne soit connue toute l’ampleur du malheur juif, ces vers seront publiés à Berlin en 1947. D’autres recueils suivront, qui placent incontestablement Nelly Sachs parmi les poètes majeurs de langue allemande, dans la lignée de Novalis, de Trakl et de Hölderlin : Éclipse d’étoile (1949), Exode et métamorphose (1959), et surtout Énigmes ardentes ou, selon une autre traduction, Brasier d’énigmes (1962-1966). En 1960, pour recevoir le Prix des trois nations, elle revient pour la première fois en Allemagne, où elle reste à peine une journée. Elle passe alors quelque temps à Paris auprès de Paul Celan. À son retour, elle est hospitalisée pour dépression. Elle vit des moments de terreur, se croit épiée, persécutée. « Nuit et mort construisent leur pays/dedans et dehors », écrit-elle en décembre 1961 à Celan. La dernière décennie de la vie de l’écrivain sera ainsi ponctuée de fréquents épisodes psychiatriques. En 1966 cependant, le prix Nobel de littérature (qu’elle partage avec le romancier israélien Joseph Agnon) vient couronner son œuvre. « Avec une adhésion, une pénétration poignante, elle a interprété le tragique du peuple d’Israël… », soulignent les académiciens suédois.
   Partage-toi, nuit, contient les derniers poèmes de Nelly Sachs écrits entre 1960 et 1970. « Rien, au fond, ne compte que de découvrir un univers secret et invisible ou que d’être, à tout le moins, autorisé à frapper… », écrivait-elle dans une lettre en 1957. D’une tension extrême, parfois mystérieux, ces poèmes semblent dessiner, à travers les ombres et la nuit de l’égarement, comme un au-delà, un horizon. La douleur, l’angoisse et le deuil, tout « ce morceau nu et fumant de calamité humaine » n’en sont jamais les derniers vocables. « L’espace sous les pieds/retiré/non pour s’envoler/mais seulement épuiser toute la douleur des étoiles/qui veulent parvenir à la lumière. » Le poète Hans Magnus Enzensberger remarquait que l’œuvre entière de Nelly Sachs « ne contient pas une parole de haine » et que sa langue reste « habitée par quelque chose de salvateur ».
   Ce volume achève la traduction complète de l’œuvre poétique par Mireille Gansel, qui, dans les postfaces dont elle a accompagné chacun des recueils, rappelle les sources bibliques et juives de cette œuvre. Ainsi, la lecture, dans les années 1930, de la traduction allemande du Livre d’Isaïe par Martin Buber et Franz Rosenzweig fut déterminante. Le Zohar et la tradition hassidique font également partie de l’héritage du poète. Mais il serait injuste d’enfermer Nelly Sachs dans cette unique filiation. Elle l’affirme d’ailleurs dans une lettre de 1959 : « La sanctification de l’instant n’est pas dite par les seuls mystiques juifs selon lesquels je m’efforce de vivre. (...) La tradition équivaut à l’acceptation de ce qui a été une fois pour toutes décidé. C’est également un chemin, mais ce n’est pas le mien. »
   Quoi qu’il en soit, cette poésie bouleversante, à la fois fraternellement proche de celle de Paul Celan – en raison du drame absolu dont les deux écrivains témoignent – et éloignée d’elle par ses choix formels, reste une parole vivante, une « quête de sens et de lumière, comme l’écrit Mireille Gansel, au plus noir des nuits de l’humain ».