Tenoua, avril-mai 2006
Nelly Sachs, morte de survivre
par Antoine Spire
Étrange, étrange destin que celui qui fit, le 10
décembre 1966, il y a quarante ans déjà, de cette fille de famille
bourgeoise juive allemande assimilée, le seul prix Nobel de littérature
jamais attribué à un poète juif.
Nelly Sachs, prix Nobel de littérature conjointement avec
Samuel Joseph Agnon, sera allée tout près des mystères de la mort «
Agnon représente l’État d’Israël, moi je représente la tragédie du
peuple juif » dit-elle à Stockholm. Comme son ami Paul Celan, elle
élabora son œuvre à partir de la souffrance – la sienne propre et celle
de l’autre. Elle est morte le jour de l’enterrement de Paul Celan, de
fatigue de vivre et de survivre. Ils étaient l’un et l’autre deux
grands poètes juifs qui témoignaient dans la langue des bourreaux.
Comme lui, elle aura connu une existence d’après le déluge ; comme lui,
elle ne pourra jamais combler la béance du désastre. Ayant survécu à
l’horreur, ils ont l’un et l’autre souffert de la mémoire, des traces
laissées par la Shoah dans leurs existences.
Née à Berlin en 1891 – son père était un grand amateur de
littérature et de musique – Nelly Sachs échappe de justesse aux
persécutions nazies et se réfugie en Suède avec sa mère en 1940. C’est
dans cet exil qu’elle écrit et compose une œuvre poétique unique. Nelly
Sachs en avait élaboré la langue et le souffle dès les années noires,
en découvrant la traduction novatrice de la Bible par Martin Buber et
Franz Rozensweig. C’est notamment grâce à l’appui de la grande
romancière suédoise, Selma Lagerlöf, et du prince Eugène, frère du roi
de Suède, qu’elle échappe à une mort certaine. À Berlin, depuis 1933,
elle vivait au jour le jour les sept premières années du règne de
Hitler. Des années dont elle dira plus tard qu’elles furent «
inconcevables » et dont le souvenir la mena finalement à la folie.
Simultanément à la correspondance avec Celan, est paru en France Éclipse d’étoile,
le premier volume de recueil de poèmes de Nelly Sachs chez Verdier.
Cette traduction permet de saisir le talent de cette femme depuis ses
premiers pas.
À cette époque-là, déjà, son écriture oscillait entre la
Bible et Auschwitz, entre l’extase et le martyre, entre la vie de l’âme
et le crime industrialisé. Dès 1943, en même temps qu’un grand poème
dramatique, Eli, mystère des souffrances d’Israël, qui exprime le
souvenir de « la mort de martyr d’un être aimé », elle écrit une série
de poèmes intitulée Dans les demeures de la mort. La première
section s’intitule « Ton corps en fumée à travers les airs » ; la
deuxième « Prières pour le fiancé mort » et on y peut lire ces vers
déchirants :
« Tu commémores la trace des pas qui s’est emplie de mort
Tu commémores les mains de la mère qui creusaient une tombe
Pour le petit mort de faim sur son sein.
Tu commémores les paroles éperdues
Qu’une fiancée disait dans le vide à son fiancé mort. »
Composés avant que ne soit connue toute l’ampleur de la Shoah, ces vers seront publiés à Berlin en 1947.
D’autres recueils suivront, qui placent Nelly Sachs parmi
les poètes majeurs de langue allemande, dans la lignée de Novalis, de
Trakl et de Hölderlin. Sa langue s’était forgée à Berlin, dans la
capitale de la république de Weimar, lieu de convergence cosmopolite,
carrefour d’influences multiples. Mais son allemand n’était pas
seulement la langue de l’Allemagne, c’était aussi la langue de
l’Autrich-Hongrie et d’autres lieux encore. Pour d’innombrables
créateurs, poètes ou romanciers qui en sont issus, c’était avant tout
une langue intérieure. Comme le rappelle la postfacière du livre de
Nelly Sachs, Mireille Gansel, le romancier hongrois Imre Kertész évoque
lui-même cette langue allemande comme « une langue supranationale que
les Allemands ont détruite pendant la Seconde Guerre mondiale » en
usant de ce que Victor Klemperer appelait Lingua Tertii Imperii,
la langue du Troisième Reich (faite de vocables et de tournures créés
par les nazis). Et évoquant cette langue, Kertész poursuit : « Pour la
Shoah il ne peut y avoir de langue. L’écrivain de la Shoah est partout,
dans toutes les langues, un demandeur d’asile spirituel. » Mireille
Gansel y insiste : cet allemand des villes-et-pays-carrefours fut la
langue de Nelly Sachs, l’allemand de sa jeunesse dans le Berlin
multiculturel d’avant le nazisme, mais aussi celle dont elle s’imprégna
en lisant la traduction du Livre d’Isaïe par Martin Buber et par Franz
Rosenzweig, traduction pleine du souffle et des racines hébraïques
portés par les juifs de l’Est.
Paul Celan, Jean Améry, Tadeusz Borowsky et tant d’autres
ont forgé la langue d’après Auschwitz à partir d’une sorte de néant de
l’histoire. Nelly Sachs est de ceux-là. Comme Celan, transgressant
toutes les frontières, hébraïsée jusqu’aux racines et aux structures de
sa langue rendue à son identité cosmopolite, Nelly Sachs participe
d’une même refondation :
« Quel géologue visionnaire/pour lire sur leurs tables de
douleur : les artères ouvertes de la terre/quand la peau du siècle
vidée de son âme/recouvre le silence. » Exode et métamorphose, poésie
écrite à la fin des années 50 est une œuvre mystique composée à partir
d’une méditation sur le Zohar, la « Bible » des kabbalistes. À cette
époque Nelly Sachs est encore très marquée par la pensée de Buber. Elle
appartient en fait à une génération pour laquelle l’œuvre de Buber
constitue une véritable ouverture sur le judaïsme. À deux niveaux :
d’abord, l’auteur viennois révéla à l’occident les trésors de la
tradition du conte hassidique ensuite, à travers son ouvrage je et Tu,
appelé à devenir l’un des grands documents philosophiques du XXe
siècle, il dégagea les perspectives d’une éthique universelle
s’enracinant dans l’humanisme des anciens prophètes hébreux. Cette
éthique surgit à travers le dialogue, lequel vise précisément à
humaniser le tissu social, à parfaire les rapports de l’homme à son
prochain. S’inspirant donc d’un néohassidisme bubérien, Nelly Sachs
compose des poèmes qui empruntent également à l’univers de Chagall.
Le recueil que les Éditions Verdier viennent de publier ces jours-ci, Partage-toi, nuit,
se compose de l’ensemble des textes écrits durant les dix dernières
années de la vie de Nelly Sachs qui furent les plus pénibles de son
existence, marquées non seulement par de graves problèmes de santé,
mais par une lutte incessante contre la folie que l’attribution du Prix
Nobel en 1966 semble n’avoir nullement rendue moins violente ni
interrompue. Elle vit des moments de terreur, se croit épiée,
persécutée : « Nuit et mort construisent leur pays/ dedans et dehors »,
écrit-elle en décembre 1961 à Celan. « Rien au fond ne compte que de
découvrir un univers secret et invisible ou que d’être, à tout le
moins, autorisé à y frapper… » écrivait-elle dans une lettre de 1957.
D’une tension extrême, parfois mystérieux, ces poèmes semblent
dessiner, à travers les ombres et la nuit de l’égarement, comme un
au-delà, un horizon. La douleur, l’angoisse et le deuil, tout « ce
morceau nu et fumant de calamité humaine », n’en sont jamais les
derniers vocables.
« L’espace sous les pieds
retiré
non pour s’envoler
mais seulement épuiser toute la douleur des étoiles
qui veulent parvenir à la lumière. »
Le poète Hans Magnus Enzensberger remarquait que l’œuvre
entière de Nelly Sachs « ne contient pas une parole de haine » et que
sa langue reste « habitée par quelque chose de salvateur ».
« L’être humain ne peut pas
vivre toujours dans l’éclat du couchant
Le sang perle dans les rêves
et il y a aussi de la guerre dans la mort.
Ce long mourir
avec l’espace en creux du secret
où la mort qui attend clôt le drame
où ne se trouve personne
La lumière est si bien cachée
quand l’âme s’enroule dans son linceul
en ce temps des comètes
où chaque lueur s’éteint
quand la terre enfin la reçoit. »
Ainsi la terre reçoit-elle en définitive la lumière –
celle de la poésie que Paul Celan et Nelly Sachs ont créée pour nous
aider à penser la trace du passé.
24 heures, mardi 4 avril 2006
Paroles de désespoir et de consolation
par Julien Burri
Le Prix Nobel de littérature Nelly Sachs, née à Berlin en
1891, contrainte de s’exiler à Stockholm en 1940 à cause des
persécutions nazies, restera marquée à jamais par la mort de son fiancé
dans les camps de concentration : « Tout a émigré avec toi/tout mon
bien aliéné. » C’est lui qu’elle « délivre de l’invisibilité », le
rappelant par l’écriture : « C’est toi que j’écris/Tu es revenu au
monde/avec la force spectrale des lettres. » Ce troisième et dernier
tome, réunissant les poèmes écrits entre 1960 et 1970, année de la mort
de Sachs, est marqué par une forte inspiration religieuse.
On aurait souhaité des notes pour faciliter la lecture et
la compréhension des multiples références à la mystique juive : le
vocabulaire religieux paraissant lourd et hermétique, notre préférence
va aux poèmes dépouillés et limpides, où l’écriture touche à la fois «
l’horreur extrême » et « l’extrême compassion ». Habitée par
l’inquiétude, confrontée à l’impossibilité de dire le « point-néant »
que fut l’Holocauste, la poétesse refuse pourtant de « jouer à
cache-cache devant la douleur » : « Mon devoir est d’aller chercher
dans l’effroi », écrit-elle avec une lucidité qui lui fait ressentir
l’instabilité d’une vie cheminant « sur un cratère de flammes » et qui
peut disparaître à tout instant.
Durant les dernières années, cette inquiétude est si
grande que Sachs souffre de dépression et doit être internée. Alors que
sa parole fraternelle est traduite dans le monde entier et se voit
récompensée par le Nobel, Nelly Sachs s’enfonce « dans la forêt d’ortie
de la folie », dans « le marécage de la maladie ». Elle clôt son œuvre
en adressant une supplique à la nuit, cette nuit à la fois protectrice
et dangereuse : « Viens et verse-moi des rêves. »
Études, avril 2006
par Nicole Bary
« Mourir leur arrache seule la vérité de la
détresse/Refrains taillés dans le noir de la nuit/balbutiements/à la
fin de l’orgue de terre. » Comme un cri douloureux, la parole poétique
de Nelly Sachs jaillit de l’abîme vertigineux de l’innommable et vibre
des désespoirs de toutes les victimes de la Shoah. Partage-toi nuit
réunit les poèmes écrits au cours des dix dernières années de sa vie ;
le lecteur francophone dispose ainsi de l’intégralité de son œuvre,
grâce au talent de Mireille Gansel qui a su trouver les mots à la
mesure du souffle et du langage poétiques de cette grande poétesse du
xxe siècle. Née à Berlin en 1891, émigrée en Suède en 1940, Nelly Sachs
mêle, dans une alchimie mystérieuse et bouleversante, l’allemand de sa
ville natale aux accents hébraïques de la traduction de la Bible par
Martin Buber et Franz Rosenzweig, ainsi qu’à l’allemand de la
Mitteleuropa des traducteurs. Comme ceux de Paul Celan avec qui elle
entretint une correspondance assidue pendant plus de quinze ans, les
poèmes de Nelly Sachs sont des « demandeurs d’asile spirituels » qui
portent « le fardeau dont est chargée l’âme des morts ». Grande
lectrice de la Bible, elle a puisé dans la spiritualité juive, et
surtout hassidique, la force d’élever l’horreur jusque-là où règne la
transfiguration », comme le révèlent les poèmes dans Partage-toi nuit.
La détresse, la douleur, la mort, le deuil ne dessinent pas un horizon
bouché. Au-delà des ténèbres, une lueur se devine. « Mort – blanche est
ma nostalgie de toi/[ ...] Découverte inanimée de l’au-delà –/ –
Résurrection. » Ni haine ni ressentiment chez Nelly Sachs, mais une
parole « salvatrice » qui rend à l’humanité sa dignité, comme l’ont
remarqué le jury du Prix Nobel (1966) et le poète Hans Magnus
Enzensberger, qui ajoute : « Au bourreau, et à tout ce qui fait de nous
des complices et des acolytes, elle n’adresse ni pardon ni menace. »
Tsafon, n°50, automne 2005 / hiver 2006 À travers les livres… par Andrée Lerousseau
« Il est impossible de penser la poésie de Nelly Sachs comme une suite
d’artefacts isolés », écrivait le poète allemand Hans Magnus
Enzensberger. En effet, comme le souligne Mireille Gansel dans sa
postface, « tout est re-lié ... d’image en image, de poème en poème, de
recueil en recueil, et cela dans la cohérence et l’approfondissement
des mots eux-mêmes ». Et il faut saluer l’engagement de Jean-Yves
Masson, directeur de collection chez Verdier, et lui-même poète, qui a
permis la restitution de l’œuvre poétique dans son intégralité, faisant
de cette édition française une terre d’accueil unique pour la parole de
la poétesse – on est encore dans l’attente d’une édition complète en
allemand, conçue avec la rigueur des trois volumes désormais
disponibles chez Verdier. Dans une lettre à Alfred Andersch datée
d’octobre 1957, Nelly Sachs confiait : « C’est certain, peu nombreux
seront ceux qui suivront jusque dans la dernière partie qui mène
au-delà des frontières où mes morts aimés ont trouvé refuge – là où il
n’y aura plus que soupirs du silence ». Avec ce troisième volume, qui
rassemble les recueils et les textes des années soixante et qui fait
suite à Éclipse d’étoile paru en 1999 et à Éxode et métamorphose publié
en 2002 (voir nos recensions dans les numéros 39 et 45 de Tsafon), nous
touchons à cet ultime franchissement de tous les horizons, à la
poursuite des ombres (cf. postface), des âmes en-allées – et qui
toujours nous précèdent – des frères et sœurs déportés et assassinés.
Le partage de la nuit dégage la voie qui conduit, les yeux grands
ouverts, « droit au fond de l’extrême », vers le lieu de « toute
poussière abolie », « à l’éternité égarée ». Dans ce mouvement « d’Ici
vers Là-bas », « par-delà les corps », qui n’est qu’esprit et lumière,
le poème, avec sa « géométrie à l’allure du cygne », habite l’espace
entre deux silences. Dans cette poésie faite toujours d’exodes et de
métamorphoses, où chaque pas est à la fois traversée d’une douleur à
peine soutenable et promesse, on progresse à l’aile de la vision, du «
rêve halluciné », épris de folie « mûrissant en clairvoyance », dans un
univers « dés-astré » irrémédiablement marqué par Auschwitz. S’il y a
le rappel des « persécutés / dont les civières s’amoncellent jusqu’au
ciel », on est également confronté au martyre de la création tout
entière, « amputée / sur les étals », avec toujours le scandale absolu
des engendrements interrompus, ces « masques des morts-nés, éventrés et
/ pendus à l’arbre ». Les images sèment « l’in-quiétude » et
l’incertitude quant au lendemain, avec ces « tours babyloniennes
nouvellement érigées / de langues ivres de querelles ». Pour la
poétesse, il ne semble désormais y avoir d’autre issue que la mort qui
hante littéralement les derniers textes, une mort cependant qui «
célèbre encore la vie » et est « ouverte », force la porte des
résurrections derrière laquelle, peut-être, auront lieu les
retrouvailles avec les « morts bien-aimés » auxquels Nelly Sachs voue
une fidélité infaillible. Il faut lire ce Cantique des cantiques qui
s’élève au lendemain d’Auschwitz, bouleversant oratorio entonné par
celle qui « cherche son bien-aimé », et qui vient prolonger le kaddish,
les « Prières pour le fiancé mort » en déportation qui constituent le
second cycle du tout premier recueil. Quête éperdue de l’autre et de
Dieu, du « Tu », « dispersé / semence qui n’a nulle part où demeurer ».
Et la « fiancée voilée » se tient prête pour l’ultime franchissement, «
préparé(e) pour l’invisible », parée pour les retrouvailles « MORT
blanche est ma nostalgie de toi », nostalgie de la mort et de l’amour,
du « Tu ».
Écrire après la Shoah, c’est savoir, avec Nelly Sachs, que « les arias
du passé expirent dans un souffle », qu’il y a nécessité et urgence
d’une refondation de la langue. Savoir que « Quand la douleur se pose,
apatride, / elle évacue tout superflu », comme en témoignent
l’extraordinaire concision et concentration des « Énigmes ardentes »,
dans un rappel permanent de l’acte d’écriture et du chemin parcouru, ou
ce poème intitulé « Le cygne » (p. 13) où l’on atteint l’absolu de la
perfection – à supposer que ces notions mêmes aient encore un sens
après le désastre, ce qui n’est pas sûr. C’est cette trajectoire, des «
arias du passé » peu à peu congédiées à cette langue dépourvue de
fioritures, qui jamais ne cède à la pure subjectivité, à la vanité des
discours et à la tentation de l’esthétisme, que les trois volumes parus
chez Verdier nous invitent à suivre. L’œuvre et non le simple exercice
– de traduction de Mireille Gansel et son caractère unique sont d’abord
le résultat d’une proximité entretenue des années durant avec la
poétesse. Guidée par la voix de Nelly Sachs, son accompagnatrice et
traductrice a effectué elle-même la traversée de la douleur, elle a
suivi les exodes et les métamorphoses de la langue. Si prier, comme
l’écrit Claude Vigée dans un article récemment paru sur « Le sens de la
prière en Israël » (Pierre d’Angle, n° 11, Aix-en-Provence), signifie «
tendre l’oreille vers ce que cela dit dans sa musique hébraïque si
particulière, en faire sa nourriture intime (...) tout en respectant la
distante proximité du souffle qui se parle ici », alors il y a
incontestablement quelque chose qui est de l’ordre de la prière dans
l’acte de traduction de Mireille Gansel. N’avoue-t-elle pas d’ailleurs
aborder ces poèmes comme l’on appréhende les textes sacrés dans la
tradition hébraïque, selon les quatre niveaux de sens ? La musique de
l’hébreu, chère à Claude Vigée, est ici réfléchie par l’allemand, par
cette langue « imprégnée du souffle et des racines hébraïques, et de
l’allemand des Ostjuden » (postface) qui fait la spécificité de la
traduction du Livre d’Isaïe par Buber et Rosenzweig, et que Nelly Sachs
ne cessera de revendiquer pour sienne. Il faut oser comparer les
différentes traductions en français des textes de Nelly Sachs, avec en
regard le texte allemand qu’à sa façon chacune d’elles nous invite à
revisiter, et en arrière-plan le Livre d’Isaïe traduit par Buber et
Rosenzweig, pour saisir ce qui fait la particularité de l’œuvre de
Mireille Gansel. À la « vigilance extrême du poète sur la langue, sur
l’acte de langage » (postface) correspondent l’extrême rigueur et
l’humilité d’une traductrice à l’écoute qui parvient à nous restituer
en français le souffle issu de la lointaine source, à rendre cette
rugosité parfois des racines hébraïques toujours perceptible dans la
langue de Nelly Sachs. Il y a dans le français de Mireille Gansel (ces
« neuves-naissances » dégoulinantes encore des eaux de la création, ou
ce « dés-orient » qui donne presque à voir la hanche démise de Jacob),
comme dans l’allemand de Nelly Sachs, une tonalité qui s’apparente à la
sanctification de la matière et de l’immédiatement palpable dans le
hassidisme, un sens infaillible de la matérialité de la langue et de
son propre dépassement, passant par toutes les audaces sémantiques. De
cette connaissance parfaite des « fontaines d’Israël » et de la
tradition et de la mystique juives, qui sont au fondement du poème chez
Nelly Sachs, témoigne le choix des mots qui n’a rien d’arbitraire. Nous
citerons en exemple ce « point magnétique » dont la poétesse écrit
qu’il est Gottdurchlässig, ce que Mireille Gansel traduit par « point
magnétique / qui laisse filtrer Dieu – » (p. 147). Il suffit de lire le
premier chapitre, traduit par Gershom Scholem, des livres consacrés à
la Genèse dans le Livre de la Splendeur – un texte qui constitue pour
Nelly Sachs, de son aveu même, une source inépuisable d’inspiration –,
ou de consulter le début de Béréchit I dans l’édition du Zohar établie
chez Verdier par Charles Mopsik pour mesurer l’excellence et la
justesse de la traduction. Derrière chaque parole et, paradoxalement,
chaque silence, Mireille Gansel nous donne à entendre « l’origine
royale » de cette poésie. En effet, comme le soulignait Enzensberger,
Nelly Sachs est sans doute « la dernière grande poétesse de la judaïté
formulée en langue allemande, et aucun aspect de son œuvre ne peut se
comprendre sans cette origine royale ».
Dans la postface enfin, qui comme dans les deux volumes précédents,
vient éclairer les textes, la traductrice va une fois de plus à
l’essentiel, tout en inscrivant l’œuvre dans cet oratorio aux voies
multiples qu’est « le chant du désastre ». Les trois études constituent
ainsi une réflexion profonde sur le statut de la littérature et le rôle
qui incombe au poète au lendemain d’Auschwitz, un lendemain qui est et
sera toujours le nôtre. À l’instar de Nelly Sachs, Mireille Gansel –
dont Jean Halpérin, dans le bel hommage qu’il lui a rendu lors d’un
entretien avec France Culture, confie qu’elle est habitée d’une «
passion de la transhumance » – se veut présente « sur tous les fronts
où l’humain se trouve menacé », assumant à son tour cette
responsabilité des survivants consistant, pour reprendre la formule
d’Imre Kertész auquel elle cède la parole, à mener « ce travail éthique
opiniâtre mais invisible qui finira par produire les valeurs qui
donneront peut-être naissance à la nouvelle culture européenne ».
Le Mensuel littéraire et poétique, novembre 2005
Poésie de la nuit intérieure
par Alain Suied
Maurice Nadeau avait permis au public français de
découvrir Nelly Sachs dans une première traduction de qualité (Lionel
Richard). La grande poétesse juive – publiée comme Celan dans la revue L’Éphémère
y déroulait son interrogation meurtrie, puisée dans le rêve et dans
l’horreur… Le volume publié par Verdier constitue le troisième et
ultime volume de l’intégrale des poèmes de Nelly Sachs après Éclipse d’étoile et Exode et métamorphose.
Les derniers poèmes de cette oeuvre baignée de références hébraïques ne
sont pas les plus aisés – mais « l’énigme » en est la tension, la
teneur même ! Née à Berlin en 1891, morte à Stockholm en 1970 (les
poèmes posthumes ont été réunis par H.M. Enzensberger), cette poétesse
de la Shoah et de l’après (comme Rachel, bientôt traduite chez Arfuyen)
fut sauvée et recueillie par Selma Lagerlof durant la Guerre de 1940 et
dialogua avec Paul Celan. Dans plusieurs textes, la poétesse est « à sa
fenêtre », voyant la nuit et la folie s’abattre sur le monde humain,
interrogeant le lointain, bientôt gagné par les clameurs des fantômes
sans sépulture et le proche, que la folie personnelle envahit peu à peu.
« Tu as tes bagages de fugitif déjà / de l’autre côté / la
frontière est ouverte / mais avant / ils jetteront tous tes “chez toi”
/ comme des étoiles par la fenêtre / ne reviens plus / habite
l’inhabité / et meurs »
Bien avant l’heure, Nelly Sachs se sent « de l’autre côté
», comme si la condition humaine et l’Histoire s’étaient percutées pour
produire un moment monstrueux, un cassage de la civilisation, un déni
de la nature, mais « quand deux êtres regardent par la fenêtre, ils ne
voient pas la même chose »… C’est peut-être la « différence » qui porte
une dernière fois le possible, la possibilité de voir encore l’oiseau,
de laisser l’espérance humaine s’envoler encore sur les ailes du poème…
? « Utopie et dialogue » se répondent, s’entrecroisent, s’entre-rencontrent dans cette poésie de la nuit spirituelle…
« Cette chaîne d’énigmes / posée autour du cou de la nuit
/ parole de roi continûment écrite / illisible / peut-être en orbite de
comète / quand la plaie ouverte du ciel / est à vif »…
La « royauté » spirituelle hébraïque est devenue blessure,
Shoah, mais le « bien-aimé » peut encore trouver « une aiguille » dans
une meule de foin, l’impossible peut se réaliser encore, la vie
renaître… Car : « le jardin sait / d’où vient la croissance », car
l’énigme est toujours vivante, intouchable, espérante.
Nelly Sachs nous dit la nuit qui gagne mais nous rappelle aussi que l’aube suit le néant.
Le Monde, vendredi 23 décembre 2005
Ce qui est « sauvé dans la parole »
par Patrick Kéchichian
Le troisième et dernier volume des poésies complètes de Nelly Sachs
La nuit qu’évoque Nelly Sachs est à la fois le lieu du
refuge et celui d’un péril sans nom. Elle est en même temps silence et
matrice des poèmes : « Je les ai notés tels que la nuit me les a tendus
», dit-elle dans une lettre en 1944. Et c’est à partir du silence, où
est « la demeure des victimes », que la poésie, passant des ténèbres à
la lumière, tente d’élever l’horreur jusque-là où est la
transfiguration ». Les lettres de Nelly Sachs, notamment adressées à
Paul Celan – auquel l’attachait une grande affection – témoignent de
cette même oscillation entre la hantise du désastre et ce qui peut et
doit être « sauvé dans la parole ».
Comme pour Celan, le désastre est daté, inscrit dans l’histoire du XXe
siècle et au cœur de l’existence personnelle de Nelly Sachs : aucune
page de son œuvre n’est dispensée de ce malheur. Née en 1891 à Berlin
dans une famille de la bourgeoisie juive, elle publie à la fin des
années 1920 ses premiers poèmes et des contes. À partir de 1930 et de
la mort de son père, elle vit seule avec sa mère. Avec le début des
persécutions antisémites, la vie devient dangereuse, précaire. Elle ne
peut plus faire paraître ses textes que dans des revues juives, puis il
lui devient impossible d’écrire. En mai 1940, grâce à Selma Lagerlof,
avec qui elle est en correspondance depuis longtemps, et au prince
Eugène, frère du roi de Suède, elle fuit l’Allemagne et arrive avec sa
mère à Stockholm, où elle résidera jusqu’à sa mort, le 12 mai 1970.
À partir de 1943, en même temps qu’un grand poème
dramatique, Eli, mystère des souffrances d’Israël, qui garde,
dira-t-elle, le souvenir de « la mort de martyr d’un être aimé », elle
écrit une série de poèmes, In des Wohnungen des Todes (Dans les demeures de la mort).
La première section s’intitule : « Ton corps en fumée à travers les
airs » ; dans la deuxième, « Prières pour le fiancé mort », on peut
lire ces vers déchirants : « Tu commémores la trace des pas qui s’est
emplie de mort/À l’approche du sbire.(...) Tu commémores les mains de
la mère qui creusaient une tombe/Pour le petit mort de faim sur son
sein. / Tu commémores les paroles éperdues/Qu’une fiancée disait dans
le vide à son fiancé mort. »
Composés avant que ne soit connue toute l’ampleur du
malheur juif, ces vers seront publiés à Berlin en 1947. D’autres
recueils suivront, qui placent incontestablement Nelly Sachs parmi les
poètes majeurs de langue allemande, dans la lignée de Novalis, de Trakl
et de Hölderlin : Éclipse d’étoile (1949), Exode et métamorphose (1959), et surtout Énigmes ardentes ou, selon une autre traduction, Brasier d’énigmes
(1962-1966). En 1960, pour recevoir le Prix des trois nations, elle
revient pour la première fois en Allemagne, où elle reste à peine une
journée. Elle passe alors quelque temps à Paris auprès de Paul Celan. À
son retour, elle est hospitalisée pour dépression. Elle vit des moments
de terreur, se croit épiée, persécutée. « Nuit et mort construisent
leur pays/dedans et dehors », écrit-elle en décembre 1961 à Celan. La
dernière décennie de la vie de l’écrivain sera ainsi ponctuée de
fréquents épisodes psychiatriques. En 1966 cependant, le prix Nobel de
littérature (qu’elle partage avec le romancier israélien Joseph Agnon)
vient couronner son œuvre. « Avec une adhésion, une pénétration
poignante, elle a interprété le tragique du peuple d’Israël… »,
soulignent les académiciens suédois.
Partage-toi, nuit, contient les derniers poèmes de
Nelly Sachs écrits entre 1960 et 1970. « Rien, au fond, ne compte que
de découvrir un univers secret et invisible ou que d’être, à tout le
moins, autorisé à frapper… », écrivait-elle dans une lettre en 1957.
D’une tension extrême, parfois mystérieux, ces poèmes semblent
dessiner, à travers les ombres et la nuit de l’égarement, comme un
au-delà, un horizon. La douleur, l’angoisse et le deuil, tout « ce
morceau nu et fumant de calamité humaine » n’en sont jamais les
derniers vocables. « L’espace sous les pieds/retiré/non pour
s’envoler/mais seulement épuiser toute la douleur des étoiles/qui
veulent parvenir à la lumière. » Le poète Hans Magnus Enzensberger
remarquait que l’œuvre entière de Nelly Sachs « ne contient pas une
parole de haine » et que sa langue reste « habitée par quelque chose de
salvateur ».
Ce volume achève la traduction complète de l’œuvre
poétique par Mireille Gansel, qui, dans les postfaces dont elle a
accompagné chacun des recueils, rappelle les sources bibliques et
juives de cette œuvre. Ainsi, la lecture, dans les années 1930, de la
traduction allemande du Livre d’Isaïe par Martin Buber et Franz Rosenzweig fut déterminante. Le Zohar
et la tradition hassidique font également partie de l’héritage du
poète. Mais il serait injuste d’enfermer Nelly Sachs dans cette unique
filiation. Elle l’affirme d’ailleurs dans une lettre de 1959 : « La
sanctification de l’instant n’est pas dite par les seuls mystiques
juifs selon lesquels je m’efforce de vivre. (...) La tradition équivaut
à l’acceptation de ce qui a été une fois pour toutes décidé. C’est
également un chemin, mais ce n’est pas le mien. »
Quoi qu’il en soit, cette poésie bouleversante, à la fois
fraternellement proche de celle de Paul Celan – en raison du drame
absolu dont les deux écrivains témoignent – et éloignée d’elle par ses
choix formels, reste une parole vivante, une « quête de sens et de
lumière, comme l’écrit Mireille Gansel, au plus noir des nuits de
l’humain ». |