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  À partir du lapin

  Francis Marmande

  Journal taurin

  192 pages
15 €
ISBN: 2-86432-359-1

Résumé

     José Bergamín et Luis Buñuel un soir de septembre à Madrid, devant la carte de La Sirène Verte:
     « Pepe, que dirais-tu d’un carré d’agneau avec moi ?
     — Non Luis, non, fait Bergamín. Je peux manger tant que tu veux des escargots, des gambas, des petits oiseaux… mais pour moi, à partir du lapin, ça ressemble trop au toro. »
     La corrida est comme le jazz: un poste d’observation singulier sur le monde, un lieu de palabre sans fin, un de ces points de la planète d’où l’on peut essayer de comprendre moins mal. Une façon différente d’être malheureux. L’autre insomnie.
     À partir du lapin : quinze ans de chroniques taurines dans Le Monde.



Extrait du texte

     28 avril 1989
     José Bergamín, la musique intérieure du toreo
     José Bergamín et Luis Buñuel un soir de septembre à Madrid, devant la carte de La Sirène Verte:
     - Pepe, que dirais-tu d’un carré d’agneau avec moi ?
     - Non Luis, non, fait Bergamín. Je peux manger tant que tu veux des escargots, des gambas, des petits oiseaux… mais pour moi, à partir du lapin, ça ressemble trop au toro.

     La Solitude sonore du toreo est le dernier livre de Bergamín. Bergamín parle de la música callada del toreo, la musique muette, secrète, réduite au silence, du toreo: la musique tue, sa musique intérieure. Puisqu’il emprunte la formule au Cantique spirituel, Florence Delay, sa traductrice, la croise avec l’autre parole de Jean de la Croix: musique tue (música callada) ou solitude sonore (soledad sonora).
     C’est une préférence à la Bergamín.
     Andalou de Madrid (1895-1983), catholique, républicain corps et âme, Bergamín pratique une poésie de la flèche, en style de philosophie brève: par jaculation, paradoxes, aphorismes, ou alors, de rapides traités.
     En 1933, il fonde Cruz y Raya, « revue d’affirmation et de négation ». La guerre civile est pour lui le premier acte de la destruction de l’Europe. Depuis 1937, il préside le Congrès international des écrivains. Guernico, le personnage mis en scène dans L’Espoir, c’est lui.
     En 1939, Bergamín s’exile en Amérique latine avant de séjourner à Paris. Il publie des essais critiques et des recueils de poèmes (Frontières infernales de la poésie), revient finir sa vie à Madrid où il vit dans le dénuement. En 1983, il choisit Fontarabie comme dernière terre, et le drapeau du peuple basque (l’ikurriña) pour linceul « afin de ne pas donner [ses] os à la terre espagnole ».
     Ni castagnettes, ni paella, ni torerencia. Dans la pensée de Bergamín, dans sa vie, la violence des contradictions, le génie de l’ironie, le contrepied créent l’immédiate tension.
     L’Art de birlibirloque ouvre une œuvre qui s’achève par La Solitude sonore du toreo. Des deux essais consacrés à la « question palpitante du toreo », le premier est éthique et politique, le second plus intime. Dans L’Art de birlibirloque, magie, passe-passe, embrouille, Bergamín scrute la poétique de José Gómez Ortega, Joselito, le dernier des grands toreros du dix-neuvième siècle, le premier du vingtième Il laisse royalement de côté - Carlos Arevalo n’est pas le seul à l’observer - l’aspect sacrificiel dont Michel Leiris fait la clef de son Miroir de la tauromachie. Il a vu et compris, de première main, les plus illustres à leur juste place. Nous sommes en 1930, dix ans après la mort, en plaza de Talavera de La Reina, de Joselito. Bergamín exprime du toreo son universalité. En tout cas, pas l’espagnolisme. Il en aime la pointe, l’agilité extrême, acte de grâce qui se fond dans l’instant.
     De retour d’exil, changement de tableau. Détestant dans le toreo la pornographie de la mort et du hiératisme à quoi l’a réduit le franquisme, il en exalte la musique intérieure, l’affirmation déroutante de la vie; cette géométrie gracieuse qui s’invente dans la lenteur (Belmonte) et s’accomplit par éclairs, ou plutôt qui arrive quand elle arrive - chez les Gitans et les Sévillans d’importance, les toreros de arte.
     Il se concentre sur ce qu’on entrevoit, au mieux, et qui ne se fixe que dans la mémoire éblouie: la palpitation, l’intelligence changée en rythme, en musique intérieure, en solitude sonore. Son livre est dédié au plus insaisissable, au plus imprévisible des toreros actuels (il a à peine quarante-neuf ans), le gitanissime Rafael de Paula. Cette dédicace tardive de Bergamín plonge les aficionados dans une stupeur aussi colorée que son ralliement à la lutte de libération du Pays Basque.
     Avec ses partis pris - mais non, les partis pris ne se changent pas chez tous en exercice spirituel -, sa poésie analytique est une énigme limpide. La juste précision du secret.



Extraits de presse

     Libération, vendredi 5 juillet 2002
     Deux oreilles pour Charlie Parker
     par Jacques Durand

     Pour Francis Marmande, la corrida et le jazz sont deux façons d’observer le monde.
     Le premier article taurin de Francis Marmande dans Le Monde : « Une note » sur la mort de Paquirri en septembre 1984. Mort qu’il a appris par un coup de téléphone de sa mère. Personnellement, et si vous le permettez, j’ai appris la mort de Paquirri près d’un laurier-rose où quelqu’un m’a crié : « Hier, Paquirri s’est fait tuer par un toro à Pozoblanco. » Fin août 1947, Louis le viticulteur a eu connaissance de la mort de Manolete dans ses vignes près de Montpellier ; l’ouvrier agricole espagnol qui était avec lui s’est arrêté raide, muet pendant un quart d’heure entre les souches. On sait comment Belmonte a su la mort de Joselito chez lui entre deux parties de cartes, alors qu’il s’amusait à souffler une boulette de papier à travers une sarbacane. Puis il s’est écroulé en larmes.
     Réorchestration. Marmande écrit : « La corrida est une façon différente d’être malheureux. » Malheureux et stupéfait. Avec elle, on peut être malheureux et stupéfait près d’un téléphone, d’un laurier-rose, d’une allée de Carignan, de jetons de poker. À partir du lapin est un journal sur la corrida définie comme « rhétorique stricte de musiques sous-entendues ». Marmande reprend des articles publiés dans le Monde entre 1989 et 2001, et il n’est pas indifférent qu’il commence par cette allusion à la mort de Paquirri et à sa «  note », mot qui engage la chronique taurine du côté de la musique, y compris celle du glas. La chronique taurine est en effet une réorchestration de thèmes obligés que chacun interprète à sa manière : le toro de Miura, la main de Joselito qui ne torée pas, Séville et Curro Romero, Séville sans Curro Romero, l’encierro de Pampelune, Nîmes, Vic, le repas des mâles dans les arènes de Bayonne, Mexico, l’ennui taurin, etc. On y est tous passés, les chroniqueurs taurins de demain y passeront. L’essentiel est que chacun reprenne le thème et fasse ses gammes selon sa propre musique. Et Francis Marmande y ajoute ses pizzicati. Il pince les cordes de cette contrebasse appelée tauromachie, « la plus dramatique des sciences inexactes », et sa musique fait dresser l’oreille pour les dissonances aporétiques qu’elle laisse échapper. Exemple : « Une corrida qui n’a pas eu lieu n’est pas moins intéressante qu’une autre. » Pour étayer cette thèse sur « l’esprit musical » de ce livre, on citera cette autre définition de la corrida : une « théorie polyphonique des exceptions ».
     Harmonica. La polyphonie renvoie le lecteur à Bayonne où l’auteur est né. Gamin, il jouait des paso doble à l’harmonica pendant que ses copains mimaient la corrida. Et voilà : on commence à la Plachote en soufflant et en aspirant de l’air sur des anches libres métalliques et on finit en comparant José Tomás à Schubert. Quant à l’histoire du lapin, on ne la divulguera pas. On la découvrira dans ce livre d’observateur pointu qui raconte que la corrida est comme le jazz : « Un poste d’observation singulier sur le monde, un lieu de palabre sans fin, un de ces points de la planète d’où on peut essayer de comprendre moins mal. » De comprendre moins mal qu’il n’y a rien à comprendre ?

 

     Le Monde, vendredi 5 juillet 2002
     Apologie de l’indéfendable
     par Jack-Alain Léger

     Édition des chroniques taurines de Francis Marmande, un livre tout allégresse et ironie, une prose d’une épée inspirée.
     « La corrida est un spectacle immoral, c’est pourquoi il forme l’intelligence », notait le subtil José Bergamín, philosophe espagnol héroïque, plus stoïque que stoïcien, et, dans l’ordre ou le désordre : nietzschéen, sensualiste, catholique, républicain, expert ès toros et toreros, aficionado exquis – entendez : jusqu’à la douleur –, qui, lorsqu’il se trouva convoqué pour s’expliquer devant les plus sombres sbires du Caudillo, se rendit Puerta del Sol, siège alors de la Sécurité, accompagné des quatre plus grands matadors de son temps, ses amis, sanglés dans leur habit de lumière. Eux firent savoir haut et fort qu’ils l’attendaient (en castillan, attendre c’est espérer). Élégante manière de donner à réfléchir un instant au brutal zélateur du « Viva la muerte ! » – or, s’il réfléchit ne serait-ce qu’un instant, le fasciste est foutu –, de dévier d’un quite virtuose la charge bovine des ténèbres franquistes, de la terreur, et, comme en passant, l’air de rien, olé ! de sauver sa peau. C’était en 1963.
     Luis Buñuel, invitant un jour le donquichottesque auteur du Birlibirloque à partager avec lui un carré d’agneau, s’entendit répondre: « Non, Luis, non. Je peux manger des escargots, des gambas, des petits oiseaux… mais pour moi, à partir du lapin, ça ressemble trop au toro. » D’où ce titre, une trouvaille, de Francis Marmande. Dans le ton, juste, d’un livre tout allégresse et ironie.
     Un recueil de chroniques taurines, étant entendu que la corrida est « la plus dramatique des sciences inexactes » ? Beaucoup plus que cela : un manuel de savoir-vivre. Dont chaque article renvoie à d’autres épreuves, d’autres exercices spirituels : aimer, boire une manzanilla, ne rien faire couché dans l’herbe, se griser d’un solo de Miles Davis… Bref, vivre en le sachant. « Inconstant, capricieux, moqueur, sérieux, tragique » comme se veut l’auteur dans ses jugements. Il aura cependant pris soin de tout revoir, de « corriger au millimètre ». « Parfois, les jugements sont modifiés par seul souci du rythme. » Exigence de l’écrivain conscient de son art : de l’écrivain, donc – de l’écrivain-écrivain. Seul est écrivain celui qui n’hésitera jamais à risquer la vie du héros pour un fugitif bonheur d’expression, une tournure hardie, un mot bien venu ; à changer son destin et à remettre en jeu tout son roman à chaque phrase… Comme seul est torero celui qui – et cætera. Le reste est littérature. Francis Marmande sait qu’il n’y a ni pensée ni écriture – kif-kif – qui ne soit d’abord virtuosité, autrement dit facilité voulue – à force de rigueur, de vigueur morale. Et puisque Garcia Lorca, oreille absolue du cante jondo, décelait en Descartes le génie fou qui habite le cantaor gitan quand il est visité par le duende, osera-t-on associer esprit cartésien et flamenco ? On ose, en le cas. Apprendre à voir la corrida, « l’illusion qui désillusionne » (Bergamín), mieux encore : à l’entendre, à entendre sa « musique tue » (idem), comme nous y convie Francis Marmande, c’est apprendre à voir, à entendre en toute chose de la vie ce qu’il y a de vie encore – d’invite à la joie. C’est pourquoi le livre s’adresse tout autant à un lecteur qui n’aurait jamais assisté de sa vie à une corrida, qui ne saurait pas distinguer un lapin d’un Miura.
     La joie, oui. Bleu dans l’afición, je peux en témoigner pour avoir vu, de mes yeux noyés de larmes, vu, aux arènes de la Maestranza, Enrique Ponce laisser persister un instant, flottant dans le glacis lumineux du temps et de l’espace comme autant de repentirs sur une toile de Vélasquez, les ralentis de sa muleta, ses plis et déplis, leur trace ; vu, à la Monumental, José Tomás suspendre quelques secondes, d’un seul mouvement du poignet, l’attraction terrestre ; vu El Juli jouer soudain, jouer aux deux sens du mot – d’un instrument, à la marelle –, avec un suave monstre de 6 quintaux, et pensé alors irrésistiblement au Something Sweet, Something Tender…, d’Eric Dolphy.
     Injustifiable, la corrida ? Et comment ! Définitivement injustifiable. Injustifiable comme la foi, l’amour, la seconde surprise de l’amour, le baiser volé, le vin, l’aphorisme nietzschéen, une fugue de Bach, Dieu sait quoi – un crépuscule au campo, un vol de martinets sur fond de ciel rouge, les aboiements d’un chien andalou, le vent, papier d’argent froissé, dans les oliviers… Injustifiable comme tout ce qui précipite un énigmatique éclat de transcendance dans notre morne présent fini. « La plus violente des brèches entrouvertes sur le sacrifice. » « La dernière des très rares histoires de la joie réelle. »
     Évidemment, dans ce monde cru réel, c’est-à-dire réellement renversé, ou, si l’on veut, c’est égal, ce monde virtuel : le monde spectaculaire où un premier ministre socialiste tendance Homais (rappelez-moi son nom déjà) promettait naguère (il y a quatre mois, une éternité) « une police de proximité mais aussi une culture de proximité » (une culture de proximité !), il y aura toujours moins de perspective ouvrant en vue cavalière sur le point de fuite – au-delà du Bien et du Mal – , toujours plus d’écrans pour faire écran. L’Aktualneurose, le nihilisme des masses, leur servitude volontaire, se nourrit de pain et de jeux, mais, pitié ! pas de sang ! rien qui salisse ! du blanc, pour les purs innocents que nous sommes, dévots des droits de l’homme ! Du reste, on peine à imaginer ce que serait une corrida de proximité, avec cellule de soutien psychologique dans le callejón, faena zéro risque, estocade citoyenne, banderilles sécurisées, piques soft et hypersympa.
     La fiesta brava ? Hitler était contre (Reichgesetz du 24 novembre 1933), mais on aurait scrupule d’opposer un argument aussi bas à nos contemporains contre : Brigitte Bardot, Angelo Rinaldi, l’abbé Pierre, l’innommable fauve de Montretout, les savants fous du productivisme et autres éleveurs de vaches folles, les Verts, qu’ils soient roses ou bleu-blanc-rouge, et, sans doute, les cadres très propres sur eux de l’entreprise suédoise qui détruisit la faune de la réserve naturelle de Donana, ici judicieuse remarque de Francis Marmande qui ne cesse de planter ainsi des banderilles dans l’échine de la noire connerie… Hombre ! Sa prose est d’une épée inspirée : pas une ombre de sentimentalité, peu d’adjectifs mais toujours choisis, la pointe pascalienne, de la verve, du lyrisme mais avec sourdine, velvet, le tempo, l’oreille… Les deux oreilles nous lui accorderons, oui, et, tiens ! la queue !