Marie-Claire (Le livre du mois), avril 1997, Princesses en goguette
Avez-vous en tête les romans baroques de l’Américaine Joyce Carol Oates, où la féminité est à son comble ? Quand on lit l’italienne Cristina Comencini (fille du cinéaste), on a l’impression qu’elles sont cousines, sinon sœurs. Au début des années trente, une princesse napolitaine mère de deux filles se retrouve ruinée, quasiment à la rue. Qu’à cela ne tienne : on va errer, travailler au besoin et se confier au destin sans baisser la garde. Mais dans cette famille, on a tendance à aimer des hommes impossibles : des voyous, des oncles incestueux, et tout cela avec un panache de princesse gitane. On passe son temps à les perdre, à souffrir, à faire des enfants à tour de reins dans un moment de passion et à jouer au poker en les attendant. De Naples à Milan, de Milan à Rome, de greniers en palais, de pensions de famille en loges de concierge, la valse effrénée de ces femmes amoureuses est irrésistible.
Lire, mars 1997, par Catherine Argand, La princesse sicilienne
« Elle te hachera menu, Francesco, si tu continues à faire semblant d’être gentil. Les femmes de notre famille doivent rester seules avec leurs enfants. Je les ai mal élevées, comme toutes les mères, je leur ai appris à faire des enfants, à les aimer plus que tout au monde, à jouer aux cartes dès que possible, à faire des fêtes, à rester entre femmes, à se disputer, à se languir en attendant l’amour, à mépriser l’homme qui les aime, à n’aimer que celui qui les méprise. Nous avons perdu notre maison, notre honneur, nous ne trouvons pas la paix. » Ainsi parlait l’arrière-grand-mère de Cristina Comencini, princesse napolitaine dépouillée de ses trésors par les créanciers, à son gendre Francesco quelques instants avant sa mort. Un gendre qui, comme tous les hommes liés à cette dynastie de femmes où les fils sont rares et les filles forcément blondes, dut affronter le tempérament insatiable et rebelle de sa belle. « Pendant des générations dans la famille, on aima la passion amoureuse la plus lointaine et la plus inaccessible. » Orgueilleuses, douloureuses et frondeuses, les deux filles, dix petites-filles et cinquante arrière-petites-filles engendrées par la princesse mère héritent du même goût pour le jeu et les amours malheureuses. Chacune à sa manière, silencieuse ou flamboyante, inventive ou formelle, reprend à son compte le viatique familial : rester ensemble, jouer au poker, se sacrifier pour des hommes volages et engendrer des... petites blondes. Des mammas napolitaines, on connaissait surtout la version populaire incarnée par Sophia Loren. Dans ce deuxième roman publié en France et qui reprend autrement le thème de la filiation, Cristina Comencini renouvelle la veine avec un sens inné et très subtil de la comédie italienne.
Elle, 24 février 1997, par Fabrice Gaignault,
C’est un tourbillon de vies humiliées, brisées, éreintées, qui secoue les branches de l’arbre généalogique d’une grande famille napolitaine où les femmes tiennent les premiers rôles et s’accrochent ferme à ce radeau de la Méduse des sentiments. Cristina Comencini parle de sa famille avec la cocasserie mordante, la cruauté jubilatoire de ces petites comédies dont Naples s’est fait, par le passé, une spécialité. Les portes claquent, les maris s’enfuient, les femmes pleurent, et les uns et les autres finissent par se réconcilier dans le bruit charmant des assiettes cassées. Ici, tout commence par une fin : la famille doit abandonner le palais aux allures de Titanic sombrant sous la marée des créanciers. Un naufrage prévisible : le prince a dilapidé toute la fortune au jeu. On doit se réfugier chez l’oncle Ferdinando qui ne tarde pas à engrosser la nièce, Maria. Sa sœur, Francesca, tombe amoureuse de Francesco, un jeune marquis obligé d’épouser une religieuse avec laquelle il a péché lors d’une visite à ses sœurs enfermées au couvent. Francesco va faire beaucoup d’enfants à sa maîtresse qu’il aimera à sa façon : en l’abandonnant souvent, en revenant parfois et en l’aimant toujours. C’est une histoire parsemée de bambini et de trahisons, où l’on a un faible pour « le merveilleux supplice de la séparation » et la passion la plus lointaine et la plus inaccessible. Dans ce monde de femmes (Francesca et sa sœur Maria auront dix filles et un troupeau de petites-filles), les hommes sont des figurants pathétiques, attachés à ce qu’ils fuient autant que fuyant ce qui semble les attacher. Sous les masques classiques de cette pantomime, aux airs de vaudeville grotesque, apparaît peu à peu le vrai visage de ces femmes : des meneuses de jeu aussi habiles aux cartes qu’à la manipulation des cœurs masculins. « Les hommes ne sont que les arbitres d’une partie qui se joue entre nous », soupire l’une des protagonistes. Le ressentiment, la colère de se sentir abandonnée par son étalon cavaleur aux méthodes cavalières est, chez Francesca cœur-fidèle, le piment d’une existence où l’on s’obstine à confondre la passion et l’amour. Si Francesco avait été un mari exemplairement présent, parions qu’elle l’aurait sur-le-champ répudié. Les trahisons lui sont nécessaires, comme les catastrophes et les drames le sont pour cet étrange gynécée où les femmes préfèrent rester seules avec leurs enfants, jouer aux cartes des nuits entières, faire la fête, s’engueuler, rêver d’amour impossible, mépriser les hommes qui les aiment et n’aimer que ceux qui les méprisent, e basta cosí ! La morale de tout ça ? L’un a trompé, l’autre s’est trompée : aimer est beaucoup plus passionnant qu’aimer souffrir. « À la remorque de ses rêves », Francesca l’a compris trop tard, ultime épilogue à cette histoire aux manières de farce triste et charmante, extrêmement recommandée. |