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  Paysage fer

  François Bon

  Récit
Prix La Ville à lire

  96 pages
10,50 €
ISBN : 2-86432-316-8

Résumé

     Tout un hiver, chaque jeudi, le train Paris-Nancy.
     On suit la Marne, puis la Meuse et la Moselle.
     Vieilles usines défaites, gares désertes, cimetières au pied des immeubles… Vient le temps des inondations, ensuite de la neige. De semaine en semaine, l’éclairage diminue, les villes s’allument.
     La cimenterie, la boîte de nuit, c’est à Toul ou à Commercy ? À chaque trajet, de cette matière fascinante et profuse, on enrichit le détail par écrit, sans revenir sur l’état premier.
     Travail du regard sur ces apparitions répétées, fragmentaires, discontinues, afin d’inscrire la réalité dans un espace recréé jusqu’à ce que forme et construction l’emportent sur le chaos de la vision – beauté arrachée à un paysage dévasté pourtant tellement riche d’humanité.

      Photographies, documents et commentaires sur le site de François Bon.



Extrait du texte

     La géographie en fait on s’en moque, c’est la répétition qui compte, les images qu’on ne saurait pas, à cette étape-là, remettre dans l’ordre, à peine si chaque fois qu’on les revoit on en arrive maintenant à se dire : cela déjà on l’a vu, cela déjà on le sait, et l’entassement de choses, plastiques et fer, énigmes blanches sous bâche ou bâtiments sans explication affichée dans les travées vides qui les séparent, dans l’arrière étroit de ce pavillon contre voie, comme ailleurs cette pure sculpture de deux voitures identiques accolées par l’arrière, sans moteurs ni portes, au coin bas du champ ou la hiératique maison blanche dans la rue d’en haut, à Toul, habitée quand même.
     De Châlons à Vitry-le-François on est descendu en diagonale plein sud-est, de Vitry-le-François à Révigny on est remonté nord nord-est, et de Révigny à Bar-le-Duc on a repris sud-est, maintenant on continue droit vers cet endroit plus blanc dans le ciel qui marque le soleil absent, par Longeville-en-Barrois puis Silmont le minuscule et Guerpont, le canal toujours auprès et l’Ornain bordé de jardins, c’est à Nançois-sur-Ornain qu’on quitte l’embranchement qui desservira Ligny puis Chaumont, on remonte plein nord-est, on le sait : le soleil a tourné, on a quitté la direction plein est qu’il nous faudrait, l’est reste un aimant sûr mais à partir de quoi on vous manipule un train comme une allumette, le bâton incliné dans un sens puis dans l’autre d’un coup de doigt avec nous dedans, et tous ces gens qui montent à Châlons pour descendre à Vitry-le-François comme si l’une ne pouvait vivre sans l’autre. Puis une grande plaine et des bois, par Willeroncourt, Ernecourt et Chonville puis Cousances-aux-Bois, qu’on retombe à Vadonville sur un nouveau canal et que l’allumette est d’un nouveau coup de doigt réorientée sud-est presque à angle droit, face à Pont-sur-Meuse et Boncourt qu’on arrive à Commercy, ralentissement dédaigneux du train qui ne s’arrête pas, maintenant en vieux pays d’industrie, après Ville-Issey Sorcy l’aciérie dans son étui impeccable (Tréfileurope) puis Troussey toujours au long du canal, deux tunnels après Pagny-sur-Meuse on arrive à Foug (le dancing) qu’à cause des deux tunnels on reconnaît facilement, après Foug les pans de brique de la fonderie si longue comme un bâtiment rajouté à un autre bâtiment et recommencer même si tout ça tourne le dos au train, un avalement par l’orange sombre, halls ouverts sur le noir et dans la profondeur de l’usine des engins de chantier comme de la refaire toujours, l’usine se prolonge dans les champs par des îlots de ferraille à rouiller et c’est maintenant Écrouves, au lointain on a mis longtemps à s’apercevoir qu’elle était là, la prison, muette et sourde entre miradors quand on se retourne vers l’arrière, puisque tout ce qu’on regarde c’est le mur peint à fresques de la boîte de nuit sous enseigne L’Évasion, Toul arrêt, les repères par répétition se forment.



Extrait de presse

     Article de la revue Le Matricule des Anges consacré à Paysage fer.

     Lire, février 2000
     par Christine Ferniot
     François Bon en direct avec le réel
     Ancien soudeur, l’écrivain vit toujours au milieu de ses outils. Son bureau est dans le garage. Une façon de garder le contact avec la réalité qu’il décrit dans Paysage fer.
     Déjà, au téléphone, il explique les faits, comme pour mettre en garde : « Vous êtes vraiment sûre de vouloir venir ? Vous allez être déçue : mon bureau, c’est le garage. Je me suis trouvé un coin entre les vélos des enfants et les outils. » Avec cet homme-là, on comprend vite qu’on sera toujours dans un univers double, où le manuel et l’intellectuel cohabitent bravement sans bousculade ni agacement. L’I-Mac trône en effet sur la table du garage, et contre la bibliothèque bricolée les vélos sont bien empilés. Mais c’est dans la cuisine qu’on discute le mieux, le pain et le fromage en guise de bon accueil, le vin de Touraine vivement proposé. Et en avant pour cette histoire en double avec la mère institutrice – fille d’instituteurs depuis la Révolution française – et le père natif d’Oléron et garagiste par conviction. « J’ai toujours connu ces deux univers, l’école et l’atelier. »
     Quand François Bon cale en terminale sur les « automatismes », c’est vers la métallurgie qu’il se tourne naturellement. Soudeur dans une boîte d’intérim, il va découvrir le monde du travail. Dans ces années soixante-dix où les étudiants fument à Katmandou, il apprend son métier à Moscou, à Prague, en Inde. « C’est grâce à un ouvrier russe, un malin, que je me suis mis à lire. » C’est à Moscou aussi, tellement seul, tellement loin de toute culture française, qu’il achète ses premiers cahiers. « J’y notais mes rêves, mes souvenirs d’école. Pendant deux ans j’ai fait ce travail de réappropriation. » Les cahiers, François Bon les jeta tous un jour, au cours d’un de ses nombreux déménagements, regrettant aujourd’hui ces lambeaux de mémoire disparus. En Inde, le soudeur français découvre la misère des ouvriers indiens, travaillant pieds nus, sans protection, sans crainte de la mort non plus. « J’ai vite compris que là-bas, quand tu as besoin d’un tournevis, tu dois te le fabriquer. » Là, il commence à écrire pour « explorer », sans rêver vraiment d’en faire un livre, juste pour ne pas oublier le réel. Du jour au lendemain, François Bon le manuel laisse tout tomber, démissionne, rentre en France pour se lancer dans deux années de philo, lire Hegel, prendre des cours de violoncelle et raconter sur le papier « des trucs sur les usines ». On est déjà à la fin des années quatre-vingt et, pendant six mois, l’homme rédige ce qui deviendra Sortie d’usine. Cette force d’écriture, cette volonté de partir du réel pour construire une œuvre où les mots s’imposent, où la poésie a du sens, tout est déjà dans ce premier livre publié par Jérôme Lindon après réécriture. Aujourd’hui, François Bon ne publie plus chez Minuit mais chez Verdier, comme ses amis et admirations littéraires : Pierre Michon, Pierre Bergournioux ou Didier Daeninckx. Une sorte de famille, dit-il. Mais ses récits restent de la même trempe. Paysage fer qui vient de paraître reprend toujours cette expérience du présent, cette recherche entre la phrase écrite et le réel. Le réel, c’est comme le trajet dans le train. L’écrivain y regarde par la fenêtre, note ce qu’il voit, ce qui se passe, ce qui ne se passe pas, « comme une écriture en direct ». Le temps est là, palpable, les petites métamorphoses du paysage urbain, ce que l’on devine, ce que l’on ne retrouvera plus. Longtemps, le mot roman était inscrit sur ses livres, Jérôme Lindon y tenait. « Mais je ne fais pas de romans, pas plus que je n’en lis, je lis de la philo et de la poésie. » Quand il n’écrit pas, François Bon écrit encore. Des biographies, de Rabelais aux Rolling Stones, des livres témoignages aussi, comme La Douceur dans l’abîme (La Nuée Bleue), recueil de vies et de paroles de sans-abri. « Une commande sur la mémoire qui passait essentiellement par le théâtre, à Nancy. » Et quand il ne retranscrit pas les mots des sans-abri, il collabore au centre dramatique de Nancy et anime des ateliers qui l’emmènent d’une banlieue à une autre, d’un univers à l’autre, d’une prison à une autre. « Je tiens à ce que cela reste périphérique non parce que je suis blasé, bien au contraire, mais pour conserver cette perception fine. » Ateliers d’écriture, voyages à l’étranger, séjours à la villa Médicis ou en Allemagne, François Bon aime bouger, entraînant sa femme et ses cinq enfants lorsque le séjour est plus long. « Curieusement, nous qui avions toujours la bougeotte, cela fait cinq ans que nous sommes à Tours, dans cette maison. » Une petite maison blanche au jardin glacé par l’hiver, où l’on voit pêle-mêle le violoncelle d’un des fils et les livres de la bibliothèque alignant Balzac et Proust au premier plan. À Tours, François Bon n’est pas trop loin de sa Vendée comme de Paris, et à deux pas de la Loire, un fleuve dont il a du mal à s’éloigner. Les heures ont filé bien vite, la gare de Saint-Pierre-des-Corps se profile et, dans le train du retour, on se prend à regarder autrement le Paysage fer et à ressasser les paroles de l’écrivain : cette histoire de livre qui est un rapport entre la phrase et le réel, une tension incroyable entre les deux. « Et quand enfin, je deviens secondaire, là je sais qu’il est en train de se passer quelque chose. Alors, simplement, J’obéis. »

 

     La Croix, 13 janvier 2000
     par Nathalie Crom
     François Bon, ou le monde à portée de mots
     Dans un nouveau très beau texte, François Bon interroge une fois de plus le monde qui nous entoure.
     Pour révéler « l’imbrication de la chose humaine et des choses tout court »
     
Si François Bon occupe une place à part dans la littérature française contemporaine, c’est qu’il ne nous a jamais donné l’impression de travailler sur le réel de la façon dont le font les autres écrivains. Travailler sur le réel, Bon ne fait pourtant que cela. Avec rigueur, austérité. Avec une franche obstination à refuser d’oublier ne serait-ce qu’un instant le quotidien, la trivialité répétitive des choses, la platitude, la grisaille, la pâleur des jours. D’aucuns, ainsi fermement ancrés dans le monde tel qu’il va, s’embourbent dans une littérature qu’on a coutume de gentiment dire « minimaliste », pour ne pas oser avouer que souvent on a du mal à discerner ce que leurs fades opus ont à voir avec la littérature. François Bon, lui, brassant à pleines mains la même réalité, pour le moins prosaïque, en a tiré Sortie d’usine, Temps machine, C’était toute une vie et d’autres livres encore, puissants, prenants, semblant tirer leur force d’une écriture infiniment maîtrisée, tout entière tendue vers l’appréhension du rapport existant entre l’homme et ce réel sans grâce auquel il ne peut échapper.
     « Austérité », écrivait-on quelques lignes plus haut. Et il est vrai qu’une fois de plus, on saurait péniblement imaginer projet littéraire moins séduisant d’apparence que ce Paysage fer que l’écrivain nous propose aujourd’hui.
     Cinq mois durant, François Bon a été contraint d’emprunter chaque semaine le train Paris-Nancy. Cinq mois durant, il s’est contraint à regarder défiler le monde à travers la même fenêtre du même wagon. Et là où Vialatte conseillait au voyageur de toujours s’asseoir dans le sens inverse de la marche du train, pour laisser au paysage le temps de se dévoiler lentement à ses yeux, Bon choisit de le recevoir de face, de plein fouet. Soit « trois heures d’impressions rétiniennes continues avec villes, paysages et usines, maisons, immeubles, cimetières, et casses pour le fer, et canaux, et rivières et les longs ralentissements d’entrée de ville, quand on vous laisse enfin le temps de voir mais que la profusion elle aussi augmente et vous déborde... ».
     « Rien n’est accessible »
     
Visions profuses mais trop fugaces d’un monde dont la géographie a du mal à s’inscrire dans l’esprit : « Rares sont les noms qui viennent jusqu’au train, le pays n’a pas de nom, il n’est plus rien qu’images... », note l’écrivain-voyageur. Images détachées les unes des autres, comme si elles n’appartenaient pas au même tableau global : « Quand on suit les noms sur la carte déployée, les images reviennent en tête comme autant d’éléments mais séparés, comme si rien ne se joignait dans la réalité. »
     La plaine à l’air immobile est entrecoupée d’incursions dans des villes qui ressemblent à toutes les autres villes, mais qui semblent pourtant n’avoir pas de réalité : « Parce qu’on n’en a pas fait pour soi-même territoire, les noms ne dessinent rien, pas de lignes ni possessions, ils ne sont pas nôtres encore, quand bien même les choses qu’ils recouvrent, sorties de villes avec enseignes de publicité, garage Citroën à bandeaux rouges et supermarchés ou immeubles, et même ce clocher ou cette ferme, on les connaît d’ailleurs... » « Ici, écrit quelques pages plus loin François Bon, parce que rien n’est accessible et qu’on est emporté, le visible est à construire, quand bien même il ramène encore et toujours à de mêmes et si banals éléments simples (la maison au-dessus des voies, la perspective sur la rivière, la baraque des vestiaires et telle usine, le même tissu partout des transformations manuelles, entre camions et rails). »
     Châlons, Commercy, Vitry-le-François... Dans les marges urbaines défigurées dont Bon affectionne l’exploration, l’œil enregistre semaine après semaine les mêmes bâtiments industriels, les mêmes collèges stéréotypés, les stades, les parkings. « Variation de récit sur réel répété à l’identique, et pousser cela à bout, et rien d’autre même au récit que ces images pauvres, rue qui s’en va en tournant, encore ces maisons aux angles trop droits, encore un garage et des immeubles... »
     Au fil des voyages, le regard dissèque, s’oblige à se fixer sur tel ou tel détail, et apprend peu à peu à anticiper, à se repérer. Pourquoi cette obstination ? Peut-être simplement pour avoir « l’illusion d’un monde dont on est le provisoire voyageur d’une intimité par l’arrière offerte », pour vivre « le vieux rêve d’une proximité de la représentation mentale aux choses » et « comprendre un peu de son destin propre par la force qu’ont les choses ». Et pour finalement ressentir « l’imbrication, jusqu’à l’herbe, l’eau et même l’air au linge qui sèche un peu en arrière, dans l’enclos grillagé séparé avec cabane qui est forcément le jardin potager de la maison, de la chose humaine et des choses tout court », écrit Bon à la fin de ce très beau texte. Le monde à portée de main, dès lors qu’il est à portée de mots.

 

     Libération, jeudi 13 janvier 2000,
     par Jean-Baptiste Harang
     Bon train
     Poteaux, pylônes, néons, canaux, brèves apparitions : souvenirs ferroviaires de jeudis entre Paris et Nancy.

     À force de voyages, allant parfois toucher l’un ou l’autre bout lointain du monde, on en était revenu avec la triste conviction qu’on ne savait pas voyager, ni voir plus loin que le bout de son nez. Mais le train, oui, on savait prendre le train, on le prend chaque semaine, des heures durant, le nez collé à la fenêtre, ou dans un livre, toujours prêt à prétendre qu’on ne s’est pas endormi. Non, même de ce train, on n’a jamais rien vu. Le livre de François Bon refermé, on ne sait même pas si on regrette de ne pas l’avoir lu dans le train. Il nous aurait gâché le voyage, donné le torticolis, à vouloir sans cesse vérifier sur le vif ce qu’il écrit, et tant pis si ce n’est pas la même ligne, ne prétend-il pas lui-même que le plan de Vitry-le-François ne diffère pas fondamentalement de celui de La Roche-sur-Yon (au point qu’on s’imaginerait moins perdu dans l’une de ces villes avec en poche le plan de l’autre plutôt que rien) ?
     Pendant cinq mois, chaque jeudi, entre 8 h 18 et 11 h 02, François Bon a pris le train entre Paris et Nancy, assis dans le sens de la marche, à la place numéro 68 (on le suppose, on apprend seulement vers le milieu du livre qu’elle fait face à la 64), dans la première voiture, une voiture mixte (colis et voyageurs). On ne connaît pas le numéro du train (probablement le 1 601), mais il est précisé page 69 qu’il fut tiré au moins une fois par la locomotive N° l5021, et la semaine suivant ce relevé, par la 15052. 352 kilomètres de ligne en cent cinquante-quatre minutes, les yeux écarquillés sur le paysage sans en perdre le moindre mètre, Paysage fer.
    
 Le train suit les rivières en « M », la Marne, la Meuse et la Moselle, la Meurthe et les canaux qui les flanquent, il traverse les villages, ralentit parfois, honore les grandes gares de quelques minutes d’arrêt.

     François Bon note, note tout, un carnet ouvert sur les genoux, à la vitesse du train, sans composer, sans retour en arrière, mais le train va plus vite que le regard, plus vite que la main sur la page, plus vite que le mystère qui transforme les images en mots, il écrit modestement, page 29 : « cette fois-là, voilà, on n’aura noté que ça », ou dix pages plus loin : « on s’en veut de n’avoir pas plus retenu », avec le droit, le devoir, l’espoir et peut-être l’obsession sportive du voyeur éclaboussé d’images trop brèves, qu’il fera mieux la prochaine fois. Et la prochaine fois, il fait mieux, il se prépare, il attend tel virage, telle sortie de tunnel pour recompter les fenêtres de telle maison. Bientôt il se surprend à anticiper ce voyage de routine sur une carte (Michelin 241, 30 francs, gare de l’Est), recopie les noms des villages sans gare et que rien n’indique au voyageur du fer, les reconnaît sur le terrain. Et finit par emporter avec lui une carte d’état-major au 25 000e comme si seul l’écrit pouvait donner foi au réel. Il y recopie la liste des toponymes que le paysage lui cache. Se rassure en prenant quelques photographies.
     Ce paysage de fer, de béton, de néon, ces commerces fermés ou pimpants, ces industries en friches ou arrogantes, sont des déserts, leur humanité est tout entière supposée dans ces matières érigées par l’homme, presque toujours absent de ces rives de fer, mais dont François Bon reconstruit l’histoire, invente la présence au décompte des piles de pont, des crémaillères d’écluse, des poteaux de football, des enseignes, des fenêtres murées, des voitures opaques ou éventrées. Des cimetières. « Je n’aimerais pas être enterré (encore moins incinéré) à Vitry-le-François », page 43. On a coché les rares silhouettes vivantes que le regard inventorie, quinze en tout dont l’apparition ne dépasse jamais deux lignes, « Celui qu’on aperçoit en blouse fumer une cigarette », à la page 9, « un homme est entre les arbres qui pêche », page 28, « deux hommes ce matin-là avec des bottes de caoutchouc et des casques de plastique jaunes », rien de plus, l’humanité ne s’expose pas, elle tourne le dos au train, ne lui montre que le cul de ses décors : « Variations de récit sur le réel répété à l’identique, et pousser cela à bout, et rien d’autre même au récit que ces images pauvres, rue qui s’en va en mourant, encore ces maisons aux angles trop droits, encore un garage et des immeubles, et toujours cette manière qu’a le pays de laisser ceux du train le regarder par son derrière, jardins sur cuisine, fonds de cour d’usine, déballage dont on se moque qu’il soit vu, c’est la façade de l’autre côté qui compte. »
     
Et pourtant François Bon s’y tient, du mieux qu’il peut, tente d’affiner son accumulation de détails d’une semaine l’autre pour recomposer une continuité qui lui échappe, s’y emprisonne et s’en évade parfois comme on s’endort dans la rêverie d’un souvenir réveillé. Cette persistance rouge et blanche des garages Citroën qui lui rappelle celui de son grand-père où l’on servit longtemps de l’essence à Simenon. Simenon qu’il appelle à la rescousse pour son talent à occuper un paysage. Et cette enseigne Westphalia separator qui l’éloigne pendant quelques pages de son dessein pour nous dire les semaines qu’il passa à 18 ans en Allemagne au travail dans une usine du même nom, acheter une guitare et « tout » Kafka.
     Tous les vendredis soir, pendant tout un hiver, François Bon fit le voyage de retour de Nancy à Paris. De nuit. Rien à voir.

 

     Le Quotidien Jurassien, samedi 8 janvier 2000
     par Josiane Bataillard
     Derrière un Paysage fer, l’écriture pendulaire de François Bon
     Une mémoire collective
     « Cela apparemment n’intéresse pas la mémoire collective. On ne fait pas un livre avec des images d’écluses, d’aiguillages fortifiés, de tréfileries au temps roi de l’acier, et encore moins de livres avec cet arrière des villes, par quoi elles se laissent caresser et avouent, laissent percer par quoi, quelle que soit leur taille, c’est encore affaire de vie en bras de chemise, de linge qu’on met à sécher et de fauteuils plastiques qu’on arrange dans une cour, affaire de nains de jardins sur les pelouses des pavillons années soixante-dix au bord des chefs-lieux de canton que le train rogne même s’il n’y a plus de gare. » On pourrait le dédier, lui qui ne l’a pas fait, ce livre, à nos pères manœuvres, ouvrir les yeux sur ces usines mortes, sur les nouveaux bâtiments, ce n’est pas plus moche que ces « enseignes vulgaires et panneaux de publicité (...) pour des pacotilles » que l’on s’impose sur les routes aux abords des villes.
     Beaucoup d’humour, mais disséminé, par touches puisque le projet initial est de construire le visible que le train révèle et dérobe. De la poésie comme un crachin léger, quand le mauvais temps voile la vue. Des images, cocasses par le rapprochement qu’il observe dans le paysage, ainsi les cases des urnes funéraires font les mêmes taches claires et sombres que les fenêtres allumées ou éteintes des immeubles à Vitry-le-François. Un rythme particulier, très syncopé, de la syntaxe. Par exemple des verbes à l’infinitif, des participes passés sans auxiliaire, tous limités à l’évidence, la juxtaposition des propositions ou, au contraire leur enchaînement avec des subordonnants lourds, massifs. Une langue qui arrache les yeux, qui tonitrue à voix haute. À lire, avant qu’on « ne regarde même plus, peut-être, aux vitres du train. »

 

     Livres Hebdo, vendredi 7 janvier 2000,
     par Jean-Maurice de Montremy
     Sur les rails
     François Bon a pris le même train tout un hiver pour écrire
Paysage fer.
     On connaît le côté de chez Swann, et le non moins fameux côté de Guermantes. Chez François Bon, il y aurait ainsi le côté de Fontenay-le-Comte, en Vendée, et le côté de la pompe Caltex, toujours en Vendée, dans le garage du grand-père. Fontenay-le-Comte, c’est Rabelais : l’hôpital et le lycée portaient son nom. La pompe Caltex, c’est Simenon : l’auteur de Maigret avait coutume d’y faire le plein, ce dont la famille n’était pas peu fière.
     Ainsi donc le jeune François Bon (né en 1953, à Luçon - Vendée, bien sûr) prit-il l’habitude de fondre la réalité matérielle à la matérialité du langage. Le français de Rabelais s’allie aux bâtiments ingrats, aux hangars, outils et machines de l’enfance : un français qui ressemble, selon François Bon, à celui qui se parle encore au bas du marais poitevin, le seul valable, paraît- il pour traduire Faulkner. Quant au français de Simenon, il a façonné son goût pour « l’immobilité de ce que l’on voit », pour les descriptions qui font la force de Sortie d’usine (Minuit, 1982) ou de Décor ciment (Minuit, 1988). « Parfaite connivence de la phrase qui le nomme avec l’objet dont on ne doute pas qu’il existe de cette façon, à cet endroit », peut-on lire à la fin du nouveau récit, Paysage fer.
     La Vendée de François Bon ne ressemble certes pas à celle de Philippe de Villiers, même s’il s’agit de non moins incurables cabochards. C’est l’autre Vendée, sur fond de paysannerie dure, où les soupapes, les fraiseuses, les moteurs en étoile, les treuils et les caisses en bois Castrol s’inscrivent tout naturellement dans la lignée des pierres que taillaient les aïeux ou des fossés qu’ils asséchaient.
     François Bon, formé aux Arts et métiers, vous en remontrerait. Sa spécialité, avant qu’il se consacre aux livres ? Le soudage par faisceau d’électrons. Ce qui lui valut, comme il l’évoque dans Temps machine (Verdier, 1993) un exotisme bien différent de celui du « grand tour » des chantres distingués de l’Italie, de la Grèce ou de l’Orient : le voici à Spay (Sarthe) pour une meuleuse à air comprimé, à Moscou (Russie) pour décuver un transformateur haute tension, à Prague pour des ailettes de turbine, à Bombay (Inde) pour assembler le cœur d’un réacteur… On pourrait continuer ainsi, qu’il s’agisse de Charleroi (Belgique), de Chicago (Illinois) ou de Longwy (Meurthe et Moselle).
     Ateliers d’écriture. On s’attendrait peut-être, du coup, à un militantisme social. Il n’en est rien. L’homme François Bon s’engage : rencontres avec ses lecteurs, travail littéraire auprès des squats ou des sans-logis, site Internet (1), ateliers d’écriture, notamment dans le centre de jeunes détenus de Gradignan (Gironde, voir son récit Prison chez Verdier, 1997)… Mais l’écrivain François Bon n’a rien d’un réaliste socialiste. Outre Rabelais (célébré dans La Folie Rabelais, Minuit, 1990), son « premier cercle » comprend le duc de Saint-Simon, l’évêque de Meaux, Bossuet, et Charles Baudelaire. Auxquels s’adjoignent les « grands hypnotiques » que sont Chateaubriand, Proust, Céline et Flaubert.
     Paysage fer, qui survient pour la rentrée 2000, s’inscrit donc dans la suite d’une série de récits ouverte avec L’Enterrement (Verdier, 1992), poursuivie avec Temps machine, puis C’était toute une vie (Verdier, 1995) et enfin Prison. Récits d’apparence autobiographique – funérailles d’un proche en Vendée profonde, mémoire familiale, rencontres de marginaux. Mais qui constituent, selon François Bon, de « fausses formes autobiographiques ». Ce sont autant de rigoureux morceaux d’écriture, comme il existe en musique des contrepoints ou des fugues indépendants des thèmes bien repérables qui leur servent de base.
     Au départ, cette fois, le travail régulier de l’écrivain à Nancy, tout un hiver, une fois par semaine. Départ, gare de l’Est, à Paris. Trois cent cinquante-deux kilomètres au programme. Immuablement, presque toujours aux mêmes heures, dans le gris et la tourmente maussade, voici le même paysage qui défile – dont les repères les plus notables restent les sorties de villes, les entrées de villes, les gares abandonnées par les grandes lignes et la puissante géométrie des usines à l’abandon, des entrepôts sans usages et autres épaves du rêve industriel. Les kilomètres ne sont plus que des minutes à toute allure. À toute allure, on voit quarante ou cinquante ans d’histoire industrielle : bâtiments beaux et lourds comme le progrès des années 1930, réalisations vite faites des années 1950, audaces consuméristes, ultra vieillies, des années 1970.
     Rude travail pour l’observateur. De la fenêtre de son train corail (décrit comme un fragment d’utopie déjà vieillissant), il doit tout saisir d’un coup d’œil, qu’il s’agisse d’un dancing aux allures de parking ou d’enseignes proclamant en série : « Simotra Algeco et Transcéréales puis Coopérative de Vaucouleurs Fermolor La Trocante Gilliotte STV Marbrier funéraire Martin Joyeuses Fêtes (Frouard). » Chaque fois, des bouts d’histoire, des souvenirs d’usine et l’émotion : François Bon salue les vieilles luttes, les vieux projets d’entreprises conquérantes ; mais sans pleurer. Après tout, ces conglomérats ne valaient que par les gens. Seulement, voilà : du train Paris-Nancy, en hiver, on ne voit que les restes dinosauriens des entreprises ou machines de toutes sortes – pas d’hommes, pas de vivants. C’est gris, ça file.
     L’amoureux de la pompe Caltex décrit avec passion ces outils énormes, rouillant à travers champs. Pour les quelques usines nouvelles, avec logos et couleurs avenantes, pas de pitié : elles dissimulent trop tout ce qui ressemble à un objet, à du travail. Alors qu’elles devraient l’afficher.
     Sur Internet François Bon note, chaque fois, ce qu’il voit, achète des cartes, fait des croquis. Il se souvient. Il s’étonne. Il se demande quel est le sens des champs labourés à l’infini, des broussailles désertes, des fenêtres d’appartements entraperçues à la faveur d’un passage en gare, des voitures encombrées sur le bitume. Le morceau de bravoure reste Vitry-le-François (Marne) : sept « détails-images » qui sont comme la gare de triage de l’ensemble du livre pour raconter « l’imbrication de la chose humaine et des choses tout court ». Voilà un homme pour qui un feu rouge reste un objet aussi surprenant que la rabelaisienne coquecigrue. Nulle complaisante mélancolie, toutefois. Pas de bon vieux temps prolétarien. Les hommes bougent, fût-ce malgré eux. François Bon aussi. Paysage fer qui file sur l’espace-temps comme un train sur ses rails ressemble à son auteur qui a construit lui-même son site Internet pour échapper aux réseaux du conformisme et y perfectionner son expérience interactive des ateliers d’écriture.
     Devinez d’ailleurs ce que concocte en ce moment, quelque part en sa ville de Tours, ce cyber-militant amoureux des tréfileries ? Une traduction du chapitre XV du livre de l’Exode – le chant de louange des Hébreux après le passage de la mer Rouge. Ce sera l’une des surprises d’une nouvelle traduction de la Bible commandée, pour Bayard Éditions, par son ami Frédéric Boyer. On y trouvera, travaillant en binôme avec des spécialistes, des écrivains tels que Jean Échenoz, Jacques Roubaud, Marie Ndiaye, Valère Novarina, et d’autres. Pour François Bon, les dédales de l’hébreu et le réseau SNCF, c’est tout comme.

     (1) Le site : www.fbon.fr.fm. Le courrier : fbonfr.fm

 

     L’Humanité, 6 janvier 2000,
     par Jean-Claude Lebrun
     Le Temps de la séparation
     Découvrant Paysage fer, l’on ne peut se retenir de penser à une œuvre plus ancienne, parue en 1957 : La Modification, de Michel Butor. Une méfiance ostensible à l’égard du romanesque s’y manifestait, tout comme la suggestion d’un lien entre le voyage et l’écriture, et l’affirmation d’un primat du regard et du discours organisateur. Cela même qu’on peut aujourd’hui retrouver dans le récit de François Bon. Chez Michel Butor le texte paraissait n’avoir cependant pas d’autre fin que lui-même et de justification que la théorie qui l’engendrait. Chez François Bon il se présente davantage comme un affrontement serré avec le réel, selon un principe de concrétion qui en fonde l’esthétique. Approfondissant d’un coup et donnant désormais pleinement à voir ce qui se trouvait depuis quelque temps déjà en gestation dans son écriture.
     Durant quatre mois d’un hiver, chaque jeudi entre 8 h 18 et 11 h 22, l’écrivain a effectué, dans la voiture de tête, le trajet ferroviaire de Paris-Est à Nancy-Ville. Si plusieurs autres voyages ont eu lieu auparavant, il s’agit maintenant, sur les pages d’un carnet, aux différentes allures du train, d’établir un relevé toujours plus précis de ce qui défile de l’autre côté de la vitre. Depuis ce qui ne laisse qu’une impression rétinienne jusqu’à ce qui, dans les arrière-plans, s’inscrit un peu moins fugitivement dans le champ visuel. En passant par ce qui s’offre plus longuement au regard, pendant les arrêts en gares. Chaque semaine, celui qui ne parle de lui que de façon impersonnelle, pour mieux marquer sans doute la sorte de rapport qu’il ambitionne d’entretenir avec le réel, se prépare ainsi à « noter un détail supplémentaire » des lieux et des choses dont il a dressé la liste. Le texte va précisément naître de ces accumulations et adjonctions successives. Dépassant à la longue la discontinuité des impressions et faisant progressivement circuler une cohérence là où n’apparaissaient d’abord que des images hétéroclites et chaotiques.
     Telle façade, tel derrière de maison, telle rue partant droit vers l’horizon, telle écluse, telle usine, telle approche de ville : à chaque passage la vision se précise. Par un patient travail d’expansion, le vide autour des points repérés se remplit. Dans ce récit qui s’engendre à force de répétitions, elles-mêmes à chaque fois grossies de ces nouvelles annotations, on sent la rapidité obligée, le roulement qui impose son rythme à la main qui écrit, la guide vers l’essentiel, les coups de roulis sur des enchaînements d’aiguilles qui sans cesse changent les angles et obligent la phrase amorcée à se relancer déjà vers un nouvel objet, en un époustouflant mimétisme. « Se forcer à écrire dans le temps même qu’on voit », indique modestement François Bon. La beauté, qui se dégage ici en permanence, ne provient donc pas d’une quelconque ornementation. Elle naît de cette proximité rare avec le réel. Non pas à la façon mécanique et inintelligente d’une caméra embarquée, mais au terme d’un véritable travail de reconstruction, à partir certes de cet acharnement hebdomadaire à compléter une même partie du tableau, mais aussi des hypothèses échafaudées sur des repères plus personnels. Ce que François Bon désigne comme les « bornes intimes ». Quand l’œil ne parvient décidément pas à identifier le détail trop vite disparu, la mémoire puise en effet dans d’autres visions et laisse d’autant plus aisément des souvenirs venir remplir les « blancs » que, sur les bords de la voie, plus que partout ailleurs, le temps semble être resté comme figé. Le regard peut ainsi reconnaître là, pratiquement à l’identique, des formes de bâtiments et des modes d’organisation de l’espace – « cela qui est nous, tellement nous » – comme il pouvait par exemple en rencontrer dans la province poitevine des années de jeunesse.
     Car c’est un autre temps qui se dévide à la fenêtre du wagon, avec ces bourgades, ces rives de canaux, ces cours d’usines, ces abords de villes « de vieille densité industrielle », dont ne subsistent d’autres témoignages que des photos des endroits jugés le mieux présentables par ceux qui avaient eu à en décider : vieux moulin, café sur une place, rue principale. On n’en trouvera pas davantage de traces écrites, puisque « on ne fait pas un livre avec des images d’écluses, d’aiguillages fortifiés, de tréfileries au temps roi de l’acier, et encore moins de livres avec cet arrière des villes ». François Bon évoque alors Simenon, les ambiances de ses Maigret. Pour l’accord silencieux qui s’établissait à l’époque entre les lieux, les objets et les hommes. Mais plus encore pour cette tranquille et tangible nécessité des uns et des autres. Pour leur évidence, leur imbrication. Quand beaucoup, dans ce qu’il voit aujourd’hui, fait plutôt penser à une séparation, à une rupture de l’accord entre le paysage et le travail humain. Avec ces pans de pays morts, où jamais lors de ses voyages il n’apercevra de figures humaines. Cette dévastation qui se laisse encore mieux sentir à partir du hors-champ que constitue la voie ferrée. Dès lors le visible se charge d’un sens plus vaste, que la répétition des visions vient à chaque fois finement déposer. Parvenir au réel, et même en capter des facettes cachées par une écriture délibérément dégagée de la fiction du romanesque, tel est le pari tenu de bout en bout par François Bon, dans ce livre qui, de la profusion des détails, tient sa singulière beauté.