Pourquoi ce pays imaginaire ?
N’eus-je pas d’emblée l’amour du terrestre au contact d’une campagne
qui sortait à peine du néolithique ? Je faisais partie de l’herbe, de
la pierre, des arbres, j’épousais la simplicité des animaux. Je
découvrais aussi l’absence et la séparation, la ruine qui sape les
vivants, l’ordre de la tuerie. Je butais sur les bases tordues de la
réalité où vivre.
À cette réalité j’adhérais malgré mes dégoûts, mes refus – tout ce que
j’ai pu en aimer, tout ce que j’en aime encore ! Mais une part de
moi-même se révoltait. Peut-être par impuissance devant la violence de
cette réalité : le temps que je sus vite irréversible (mon père ne
reviendrait pas, ma grand-mère allait mourir), les affres de l’Histoire
– ces injustices, ces conflits incessants – et les cruautés dont les
hommes sont coutumiers. Je fus aussitôt du côté des mots. Je les
reconnus pour miens, avec les images et la musique, comme des pierres,
des branches, un horizon d’une autre sorte, dans un mouvement de
confiance et de défense tout ensemble.
Au royaume limousin, perçu comme une terre de boucherie et
de mort où le père avait succombé à l’Histoire, j’opposais une étendue
vierge, un autre pays, réel et rêvé à la fois, placé sous le signe de
la mère. Il allait de la côte est de l’Amérique du Nord aux montagnes
Rocheuses et de la terre de Baffin aux grandes Plaines. Ce n’était pas
un territoire géographique au sens strict. J’aimais en regarder les
cartes, mais surtout pour lire les noms, les noms indiens, ces noms
inconnus, plus suggestifs encore quand ils sonnaient en anglais : je
m’engouffrais en ima-gination dans l’espace ainsi ouvert.
De ma mère je tenais les mots. Il me semble, aujourd’hui
encore, que je suis né de sa voix. Peut-être parce qu’elle aimait
réciter les poèmes que je devais apprendre par cœur, parlait aux bêtes
ou disait une prière avant la nuit, avec le même allant qu’elle riait
au soleil du matin, buvait l’air libre, mangeait des fruits à peine
mûrs pour le plaisir de les cueillir à l’arbre. Je liais sa voix à un
pays où parler et marcher ne formerait qu’un seul geste, non de crainte
ou de haine, mais d’alliance, comme celui que le guide, dans Les Vieux Amis, adresse à l’arbre promis à la hache, en le touchant de la main.
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