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  Pêle-mêle

  Jean-Pierre Richard

  128 pages
14 €
ISBN : 978-2-86432-604-5

Résumé

Pêle-mêle : pourquoi placer sous l’autorité d’un tel concept les quelques études qu’on va lire ? À leur origine une injonction puissante, celle du hasard, de l’aléa, disons du gré, d’une suite de lectures. Leur loi, sans doute, c’est moins le paradoxe que la diversité, la différence.
On y suivra, par exemple, le fil d’un chant d’oiseau, ou l’inflexion, chez un poète d’aujourd’hui (Yves Bonnefoy) d’une forme première de rêverie (la courbure) ; ou bien chez un autre (Gérard Macé) le portrait réinventé de trois grands anthropologues ; ailleurs on verra un grand rêveur (Paul Claudel) subir et écrire une pluie chinoise, ou un autre (Henri Bosco) inventer la sauvagerie d’une montagne provençale ; ou bien on épousera, chez un écrivain de maintenant (Christophe Pradeau), la lutte onirique, et enfantine, menée contre les figures d’une existence souterraine ; on suivra, chez un jeune romancier-poète (Michel Jullien), la réinvention tactile, passionnelle, d’un monde de jouets, ou d’objets perdus ; on écoutera chez un autre encore (Stéphane Audeguy) l’éloge d’une vertu peu contemporaine : la douceur ; on rencontrera au passage plantes, fruits, insectes, nuages, oiseaux, poissons, divers petits héros inattendus.
De quoi vérifier entre choses, bêtes et mots, la force de la célèbre devise bachelardienne :  « Le monde est ma provocation. »


Revue de presse

Presse écrite

   Le Nouvel Observateur, jeudi 24 juin 2010
   C’est le plus grand critique actuel. Éloge de la lecture
   par Didier Jacob

   Dans un recueil d’essais, Jean-Pierre Richard enquête sur la météo chez Claudel et sur la douceur chez… Zidane

   Rien de nouveau sous le « pêle-mêle » : c’est toujours sous l’apparence d’une sorte de léger (et diabolique) négligé analytique que les essais de Jean-Pierre Richard, inspiré comme jamais par le hasard de ses lectures, s’offrent à ses admirateurs. Comme s’il craignait aujourd’hui d’imposer désormais aux textes qu’il inspecte de trop lourds sarcophages intellectuels (Tchernobyl ?). Cet écrivain de lectures, au tact sans pareil (c’est l’art précis du pickpocket), se garde bien en effet de soumettre le désordre d’une œuvre à de trop contraignantes classifications. Laisser respirer un texte tandis qu’on l’analyse, n’est-ce pas le vœu que forme, d’abord, le titre de ce nouveau recueil ?
   Mais le pêle-mêle, c’est aussi un état de la littérature qui tente Jean-Pierre Richard, le titille, le picote, le réclame. C’est le texte à l’état brut, avant que le liseur le plus doué du moment ne vienne promener sur lui sa fabuleuse lanterne. Un monde encore livré à des forces obscures dont, sans dénaturer les couleurs de la guerre, il analyse les poussées, les coups de force, les retraites forcées et les secrètes manœuvres. Chez qui ? Comme à son accoutumée, Richard pioche dans le répertoire, mêlant classiques et contemporains, vieux tremblons de la littérature (Bosco, Claudel), auxquels il sait comme personne donner un coup de jeune, ou marathoniens du verbe tout au début de leur course, des inconnus donc (Michel Jullien, Chrisotophe Pradeau).
   Au-delà de l’intelligence de l’analyse, qui ne surprendra point les abonnés, l’admirable est que Richard écrive au fond toujours, sautant de Stéphane Audeguy (une réflexion sur la douceur qui le mène à décrire tel invraisemblable penalty tiré mollement par Zidane) à Gérard Macé ou à Jean Follain, poète presque oublié, le grand roman du sens. Son autobiographie aussi. Comment ne pas lire dans le premier chapitre du recueil, baptisé « Un chant d’oiseau », l’hommage de l’auteur à son collègue le plus aimé – le rossignol ? On sait Richard passionné par les gazouillis, tout comme Giono, ce « grand écouteur d’oiseaux », et capable comme lui de reconnaître n’importe quelle espèce de volatil au cui-cui qu’il profère. C’est donc ça, un critique ? « Une sorte d’accordeur infatigable », comme le dit Richard de son piaf préféré – mais on sent qu’en son âme et conscience c’est bien de lui qu’il parle : « Celui dont la voix, lancée au milieu d’un monde pêle-mêle, y rétablirait ou inventerait le mieux, dans une ivresse quasi poétique, une égalité toujours ouverte, une paix des choses. »



   La Liberté, samedi 5 juin 2010
   La passion de lire
   par Alain Favarger

   Grand lecteur et critique subtil, Jean-Pierre Richard, né à Marseille en 1922, reste l’auteur d’un essai lumineux, Littérature et Sensation (1954) sur Stendhal et Flaubert. Bien loin du jargon et d’une certaine cuistrerie qui feront florès par la suite dans la foulée du structuralisme. Fidèle à sa vision sensualiste du fait littéraire, l’auteur s’est aussi intéressé aux univers imaginaires de Chateaubriand, des romantiques en général ou de Mallarmé. Adepte des chemins de traverse et des vagabondages buissonniers, Jean-Pierre Richard nous revient avec un nouvel essai délicieux, intitulé Pêle-Mêle. Répondant aux injonctions puissantes du hasard et des affinités électives, il traque le fil ou l’inflexion du chant d’oiseau dans les textes d’un Yves Bonnefoy comme l’importance de la courbure dans les fantasmagories oniriques du poète. On voit aussi un autre grand rêveur, Paul Claudel, aux prises avec la pluie chinoise qui devient dans l’écriture le symbole d’un accord voluptueux avec le monde. Ailleurs on découvre quel enchantement peut susciter tel vers renversant de Marceline Desbordes-Valmore : « Les pigeons sans liens sous leur robe de soie ».
   Mais Jean-Pierre Richard lit aussi les contemporains, offrant de belles approches des mondes intérieurs d’un Michel Jullien pour la réinvention passionnelle et très tactile de jouets ou d’objets perdus. Cependant que chez Stéphane, l’essayiste met à jour l’éloge d’une vertu peu valorisée par notre époque, la douceur, inséparable de cette autre qualité décriée : la lenteur proche de la simplicité du don. Cependant que les amateurs de ballon rond se délecteront du décryptage du dernier fait d’armes de Zidane en finale du Mondial de 2006 entre son penalty facétieux à la Panenka (un tir mou au centre même de la cible) et le malheureux coup de boule de la fin « qui l’élimine du jeu, achève sa carrière et fait perdre son équipe ».



   La Croix, jeudi 4 mars 2010
   L’accordeur des lettres
   par Antoine Perraud

   Jean-Pierre Richard éclaire les textes sur lesquels il pose son regard libre, attentif, électrisant.

   Savoir lire devient un luxe, s’en expliquer s’apparente à une grâce. L’universitaire et critique Jean-Pierre Richard, né en 1922, auteur d’une étude inoubliable, Poésie et Profondeur (1955), aime en ses vieux jours passer quelques écrits au tamis de sa curiosité. Il transmet alors le bien-être d’atteindre ce que cèlent les apparences. Cet homme entre dans la littérature comme dans un moulin ; il en ressort ses trouvailles en bandoulière.
   Il distrait ainsi, chez la poétesse bien oubliée du XIXe siècle – parfois jugée geignarde par ceux qui l’ont lue –, Marceline Desbordes-Valmore, un vers à part :
   « Les pigeons sans liens sous leur robe de soie. »
   Il en dessine « la singularité émotionnelle », découvrant en ces neuf mots « l’activité d’une sorte de souplesse intime de la chair déliée ; une émancipation tendre, interne, énigmatique de l’épaisseur vivante y répondrait à la caresse externe, à toute la mollesse extatique et aléatoire de l’envol ».
   Jean-Pierre Richard entend, dans « le biphone s, l » de « sans liens », le prénom Marceline. De même qu’il piste « la courbe » chez son contemporain Yves Bonnefoy, en suivant « l’allitération d’une grande traîne de labiales », sans oublier « la friction des f », à partir de ceci :
   « Nous aimions que la fente dans le mur
   Fût cet épi dont essaimaient des mondes. »
   Une telle approche, avec ses découvertes inopinées, apparaît plus naturelle que la démarche du linguiste structuraliste Roman Jakobson qui, voilà une quarantaine d’années, déboulait dans Baudelaire avec la volonté de fer d’y dénicher, là où il fallait, un anagramme du mot spleen...
   Chez Jean-Pierre Richard, nulle grille plaquée sur des textes cadenassés ainsi forcés, mais une intimité qui change de focale, pour devenir observation scrupuleuse et pourtant malicieuse. D’où une analyse jubilante de la pluie chez Claudel, dont voici explicité un majestueux lambeau : « Je médite le ton innombrable et neutre du psaume. » D’où une attraction généreuse qui le relie à des auteurs ultra-contemporains (Christophe Pradeau, Michel Jullien), comme naguère Marie Desplechin.
   Jean-Pierre Richard livre le secret de son intelligence des œuvres en s’interrogeant sur la douceur chez un autre écrivain actuel, Stéphane Audeguy : « Comment effleurer les choses, comment être atteint, délicatement, par elles ? Comment les pénétrer sans les détruire, ou sans se détruire en elles ? »



   Notes bibliographiques, 1er mars 2010

   L’injonction du hasard et d’une suite de lectures préside à ce rassemblement d’exégèses littéraires. Il commence joliment par le chant du rossignol, se poursuit autour de textes d’Yves Bonnefoy, Marceline Desbordes-Valmore, Paul Claudel, Jean-Henri Fabre, Stéphane Audeguy, de quelques autres. De la poésie pour la plupart, car Jean-Pierre Richard, critique, essayiste (Quatre lectures, NB janvier 2003) en est un praticien constant, réceptif aux significations latentes, au peuplement de l’espace qui entoure les mots, à leur rythme et leur musique. D’une subtilité nourrie par la psychanalyse et par des sources considérables, il écrit lui-même en virtuose, avec un désir de déchiffrement qui le conduit à une réflexion souvent ardue, exprimée dans un vocabulaire précis, précieux, savant à l’occasion. Le recueil s’adresse évidemment à des amoureux (éclairés) de la langue, à des habitués des auteurs évoqués. Il offre peut-être a un public plus large l’occasion de penser à la manière habituelle de lire : décryptage du sens et de son enchaînement, qui occulte derrière un brouillard vite dispersé résonances, analogies, et réminiscences éveillées au passage des phrases. S’aperçoit ici une autre approche, plus libre, plus profonde.



   La Quinzaine littéraire, n°1009, du 15 au 28 février 2010
   Jean-Pierre Richard, pêle-mêle
   par Daniel Bergez

   Un livre de Jean-Pierre Richard apporte toujours une fraîcheur salutaire. Comme une invitation renouvelée à lire avec autant d’alacrité que de profondeur, dans un rapport de sympathie active. Tel est ce Pêle-mêle qu’il vient de faire paraître, sous un titre qui annonce un désordre assumé.

   Jean-Pierre Richard y a groupé des études déjà parues en revues (notamment sur Bonnefoy, Follain, Claudel, Bosco), et des inédits réflexion sur le chant du rossignol, et commentaires de divers textes de Gérard Macé, Jean-Henri Fabre, Michel Jullien, Stéphane Audeguy (qui fournit l’occasion d’évoquer Roland Barthes, Fred Astaire, et même Zinedine Zidane…).
   « Une fête de l’intellect » : tel devait être selon Valéry un beau poème. On serait tenté d’appliquer cette ambition à Jean-Pierre Richard, qui n’a guère son pareil pour associer jouissance et connaissance, analyse qui décompose les textes, et recompose constamment ce qu’elle sépare. Lorsqu’il évoque « la petite jubilation érotico-linguistique de Ronsard », on se demande si ce n’est pas la finalité ultime de l’acte critique qu’il met ainsi en abîme. Car tout se joue en permanence dans la lettre même du texte Richard relève non seulement les continuités lexicales, comme nous y a habitués la critique thématique, mais encore les séries sonores, assonances et allitérations, tel un interprète faisant ressortir une harmonie sous-jacente dans une partition. Citant une phrase de Senancour, il y savoure « la pulpe allitérative d’un bouquet de consonnes choisies ». Quel critique de renom serait capable aujourd’hui d’une telle humilité contagieuse dans la saisie d’une jouissance de la langue ?
   Cet hédonisme critique s’adosse en permanence aux présupposés de la démarche thématique. Dans le sillage de Bachelard, il s’agit presque toujours d’appréhender dans les textes les mouvements d’une « rêverie », le travail d’une « imagination » à la fois fondatrice et métamorphosante, constamment tissée dans le sensible la réflexion critique se place dans une zone intermédiaire où l’inconscient de l’écrivain remonte à la surface et rencontre, dans la langue, la chair du monde. Rencontre presque toujours définie comme originaire, permettant de faire aisément l’économie de l’histoire littéraire, disposée dans les marges de la réflexion critique. Il y a naturellement de la ruse dans cette feinte immédiateté de lecture de brefs rappels des connaissances préalables supposées connues (« On sait l’importance chez Follain… ») renvoient à une somme de savoirs, reconnus certes comme utiles, mais provisoirement congédiés dans une démarche de lecture active.
   Le travail de Richard se donne ici en effet comme une herméneutique sensible, sans les pesantes ambitions de la théorie littéraire. La séduction y a sa part, et déjà dans cette façon de s’adresser au lecteur, de le convier à l’équivalent d’une « causerie » littéraire (dans le sillage de Sainte-Beuve…) de même le critique marque-t-il fréquemment l’incertitude non magistrale de sa lecture par un opportun « semble-t-il ». Modestie autant jouée que réelle, tant est maîtrisée la démarche. Ici plus que jamais elle semble relever de l’art de l’anamorphose en se déplaçant par rapport aux repères habituels du texte (auteur, sujet, composition…), le critique déroute en permanence son lecteur, le séduit en déplaçant son regard. Et l’écriture procède elle aussi par déplacements, multipliant les métonymies et hypallages l’« absolu rocheux » chez Bonnefoy, l’« issue poissonneuse » chez Follain, autant de figures de ce glissando généralisé qui effectue de constants transferts par voisinage, synesthésies, passages de l’adjectif au substantif, renversement de l’abstrait au concret.
   Le registre habituellement spatial du « paysage » – catégorie critique tirée de Proust – semble ainsi à présent s’infléchir chez Richard vers le paradigme musical. Manifeste dans l’« ouverture » du livre, variation inspirée sur « un chant d’oiseau », il se rejoue en permanence dans le motif dynamique et réversible du lié et du délié. Richard évoque ainsi la « déliaison » chez Jean Follain, la « reliaison signifiante » chez Christophe Pradeau, comme la tension, chez Bonnefoy, « entre le courbé (la qualité formelle) et l’informité ouverte ». Le chant du rossignol donne la clé (musicale et existentielle) de cette dualité, dans une belle citation d’Alain : il est « le pouvoir de chanter hors de soi, et comme de sculpter dans le silence autour ». Il est, reprend Richard, une « voix, lancée au milieu d’un monde pêle-mêle » – autant dire, dans un recueil qui affiche ce titre, l’équivalent de la parole critique.