Accueil
Littérature française
  Collection jaune
L’Image
Chaoïd
Fondation empreinte

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
grecque
japonaise

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines

Art et architecture

Tauromachie

Cuisine

Revues


vidéos

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  Le Livre des pénétrations métaphysiques

  Molla Sadra Shirazi

  Traduit et introduit par Henry Corbin

  260 pages
24,50 €
ISBN : 2-86432-070-3

Résumé

Qu’est ce que l’être ? Cette question passe pour fonder la philosophie. Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot « être ». L’essence des choses détermine-t-elle leur existence ? Devons-nous affirmer, au contraire, que l’existence conditionne l’intensité d’être qui qualifie une certaine réalité ? Mollâ Sadrâ Shîrâzî, dans ce traité écrit en Iran au siècle de Descartes et de Leibnitz, médite ces questions qui sont encore les nôtres. Mais les solutions qu’il propose s’évadent hors de nos perspectives, après avoir opéré une révolution décisive dans la métaphysique des Orientaux. Penseur shî’ite en butte à la persécution, Mollâ Sadrâ est la plus haute figure de la philosophie iranienne islamique au temps splendide de la cour safavide d’Ispahan. Sa doctrine du primat de l’existence, que le présent ouvrage expose complètement, ouvre sur une interprétation spirituelle de la résurrection des corps.
Cette traduction par Henry Corbin qui fut aussi l’éditeur du texte original, a fait événement : par son ample introduction, il situe la question de l’être et déploie une explication comparée de ce que l’Occident grec puis médiéval en ont fait, avec la tradition shî’ite.



Extraits de presse

     Études philosophiques, n° 8, 1988,
     par Jean Brun

     Cet ouvrage constitue la réédition revue d’une publication de 1964 parue dans la « Bibliothèque iranienne » et devenue introuvable. La traduction et l’introduction d’Henry Corbin sont précieuses pour trois raisons. Elles mettent tout d’abord à la disposition de spécialistes un texte essentiel de Mollâ Sadrâ Shirazi (1571-1640) présenté avec des trésors d’érudition ; à ce sujet Henry Corbin rappelle que la philosophie islamique ne s’est pas arrêtée avec Averroès, c’est-à-dire à partir du moment où elle cessa d’influencer le Moyen Âge latin. Elles permettent ensuite d’approfondir la pensée de Corbin que l’on aurait le grand tort de réduire à un historien de l’Islam iranien. Enfin, elles invitent le philosophe à réfléchir sur le problème des relations de l’étant et de l’Être en recourant à la remarquable étude d’Étienne Gilson L’Être et l’Essence ; inutile de préciser que nous sommes ici au centre d’un problème philosophique fondamental.
     Selon la forte parole de Corbin, un philosophe doit être « un témoin contre son temps, beaucoup plus qu’un soi-disant fils de son temps » ; en ce sens, Mollâ Sadrâ opère une révolution qui détrône la métaphysique de l’essence qui régnait depuis des siècles ; ce qu’il dénonce, en effet, c’est l’idée d’un être auquel il faudrait que de l’être se surajoutât accidentellement pour qu’il existe. En français, le mot être est dévalué, est est utilisé aussi bien pour dire qu’un être est (ici est assure une fonction existentielle), que pour dire qu’un être est ceci ou cela (ici le mot est assure la fonction copulative du jugement logique). La seconde acception finit par éclipser la première, si bien que Littré en arriva à écrire que le sens propre et primitif du mot être était de servir à relier l’attribut au sujet, « c’est à n’y pas croire, disait Gilson, et pourtant Littré y croit ! ». Gilson a justement souligné que ex-sistere signifiait moins le fait d’être qu’un rapport à quelque origine, selon la parole de Richard de Saint-Victor, existere c’est « ex aliquo sistere, hoc est substantialer ex aliqo esse ». La métaphysique des essences triompha avec Suarez, subit les assauts de Descartes mais réapparut avec Christian Wolff qui fit de l’existence un simple mode de l’essence dont elle serait un complément de possibilité ; avec Kant, qui se refuse à réduire l’existence à un concept comme le faisait Leibniz, l’acte d’exister revendique ses droits.
     Mollâ Sadrâ défend précisément la préséance de l’exister sur l’essence ou sur la quiddité. Il refuse la métaphysique péripatéticienne qui fait de l’existence un accident de l’essence, et la métaphysique d’un certain soufisme qui tend à ne faire de chaque quiddité individualisée qu’un simple accident de l’Existence unique. L’unicité de l’exister est celle même de Présence, le degré d’intensité qui situe l’acte d’être de chaque existant est en fonction de sa présence à soi-même et des Présences qui lui sont présentes. En ce sens, les § 76 à 80 et le § 88 constituent le cœur de l’ouvrage.
     L’introduction d’Henry Corbin, le livre de Mollâ Sadrâ nous permettent de pénétrer profondément, tant d’un point de vue historique que d’un point de vue philosophique, au cœur même du problème des relations de l’Être et de l’essence qui, d’Aristote à Heidegger, en passant par les scolastiques, la querelle des Universaux, Leibniz, Kant, Hegel et l’existentialisme, soulève des questions d’une portée considérable et qui n’ont rien à voir avec des querelles de mots.

 

     Préfaces, n° 10

     La publication de ce texte est une consécration tardive mais combien justifiée des efforts de l’orientaliste H. Corbin (1903-1978) pour désenclaver la métaphysique occidentale et pour faire connaître la richesse de la tradition philosophique islamique. Les spécialistes auront reconnu le titre d’un ouvrage publié en 1964 dans une collection orientaliste. Le présent livre en reprend l’introduction de Corbin, sa traduction du texte de Mollâ Sadrâ, et tient compte, nous dit l’avertissement, des corrections inédites qu’il avait apportées à son propre exemplaire. L’éditeur a mis à jour les références aux travaux de Corbin publiés depuis 1964. [...] N’oublions pas, en lisant cette traduction, que Corbin fut également le premier traducteur français de Heidegger.
     Son introduction substantielle (p. 9-78) permet de situer Mollâ Sadrâ et de comparer les concepts de la tradition islamique et ceux de notre champ conceptuel occidental moderne pour désigner l’existence. Corbin est conscient ici des malentendus qui guettent le passage d’un univers conceptuel et linguistique à un autre. Sa tâche est compliquée par l’originalité – ou, pour reprendre ses propres termes, la révolution – de la pensée sartrienne en ontologie. Mollâ Sadrâ a en effet renversé l’ordre avicennien classique en affirmant la présence de l’exister sur la quiddité. Le contresens majeur serait d’en faire une sorte de précurseur de l’existentialisme. Corbin utilise les analyses d’Étienne Gilson du vocabulaire métaphysique pour en réévaluer l’origine et chercher les équivalences possibles avec le vocabulaire de la tradition islamique. La fonction existentielle exprimée par la racine arabe VJD n’est jamais associée comme notre verbe être à la fonction copulative rattachant le prédicat au sujet. L’atout de Mollâ Sadrâ est de pouvoir s’appuyer sur deux registres : le sémitique (arabe) et l’indo-européen (persan), et de saisir la force de la proposition « l’être est » qui ne définit pas la substance de l’être, mais qui énonce son acte d’être. Pour Avicenne, l’existence n’était qu’une manière de considérer l’essence. Pour Mollâ, « c’est la quiddité qui est le prédicat de l’existence puisque c’est en existant qu’un être est ce qu’il est, son existence consistant précisément à être cette quiddité » (p. 67). La conception sadrienne du statut de l’existence s’accompagne d’une vision philosophique très différente de notre métaphysique occidentale. Le fait prophétique est là au centre de toute théorie de la connaissance : Corbin se plaît à souligner le caractère a-historique, éloigné de toute idée d’incarnation, de cette prophétologie. Il n’y a plus rationalisation philosophique ni même théologie, mais hikmat ilâhiya « sagesse divine » – Corbin propose de traduire theo-sophia. L’imâm, dans ce système gnostique, est à la fois le moyen de la Connaissance et son objet même. Corbin écrit (p. 75) : « La présence de l’Imâm comme témoin de Dieu est présence de Dieu à Dieu. »
     Ce texte dense n’est sans doute pas représentatif de la pensée islamique classique, mais atteste la vitalité de la pensée philosophique dans le chi’isme iranien depuis le XVIIe siècle. Mollâ Sadrâ méritait d’être connu en dehors d’Iran. Ce livre ne dévoile qu’un premier aspect de sa pensée et ne fait qu’annoncer et préparer le thème qui rendit le philosophe célèbre : sa théorie du « mouvement intrasubstantiel » (harakat jowhariya) en filigrane dans les Pénétrations.