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  Les Petites Terres

  Michèle Desbordes

  128 pages
11,50 €
ISBN : 978-2-86432-524-6

Résumé

« Il y aura ce que nous avons été pour les autres, des bribes, des fragments de nous que parfois ils crurent entrevoir. Il y aura ces rêves de nous qu’ils nourrirent, et nous n’étions jamais les mêmes, nous étions chaque fois ces inconnus magnifiques qu’ils inventaient, ces idées de nous telles des ombres fragiles dans de vieux miroirs oubliés au fond des chambres, et qui ajoutées à nos propres rêves, nos propres et inlassables tentatives de nous-mêmes, composeront durant quelques années encore de la vie sur cette terre cette étrange et brillante, et croirait-on inoubliable mosaïque, où rien ni personne ne permettra de dire vraiment qui nous fûmes. »
Les Petites Terres est un récit d’un seul tenant, tout entier livré à l’évocation d’un amour dont la secrète permanence – au-delà des déchirements, de l’exil et de l’ultime séparation – est la part lumineuse du dernier livre de Michèle Desbordes.


Extrait de texte

   Il était là parmi ces vieilles où je le trouvais encore parfois, parlant encore avec elles, ayant avec elles encore cette sorte de conversation courtoise et semblait-il enjouée, avec sa mèche sur le front et le même très suave, incomparable sourire, sachant que j’allais venir et m’attendant là tranquillement pour que nous allions faire un tour dans la rue où déjà il ne pouvait sortir seul sans s’égarer ou bien (et alors il se perdait tout autant et ne pouvait plus revenir) marcher et marcher en direction de son ancien quartier, sans le savoir, sans se le dire bien sûr, comme poussé par on ne sait quel instinct, quelle irrésistible habitude remonter la rue d’Alésia jusqu’à la place et de là continuer en direction de la Seine, connaissant, ayant connu pour y avoir à trois reprises vécu ce quartier mieux que tout autre, revenant sur ses pas, revenant sur sa vie comme l’animal chassé de son gîte par la mort d’un maître et qui parcourt dit-on des distances qu’on n’imagine pas pour aller le retrouver là où il repose, rester là des heures entières à gémir près de la tombe, comment donc était-ce possible, traversant la place dans l’emmêlement de voitures de piétons et de motos, ayant moins peur sans doute des voitures et des motos que de se trouver enfermé seul dans la chambre à regarder par la fenêtre, et peut-être étant venu à bout de la traversée s’installait-il là à la terrasse d’une brasserie devant l’église où il regardait les gens passer, oubliant alors peu à peu où il allait de ce pas et renonçant à son périple, à cette avancée hasardeuse et pleine de périls dans la ville soudain hostile, à moins qu’ayant bu le thé et mangé les gâteaux qu’il avait commandés il n’ait continué vers la rue des Plantes puis le métro Plaisance, passant la banque et le marchand de journaux d’autrefois et franchissant à un moment ou un autre sans doute la rue Didot et avec la rue Didot un pan entier de vie, revenant, rôdant là autour du bonheur enfoui, oublié, et peut-être était-ce un de ces jours qu’au 18 ou au 20 de la rue d’Alésia on s’étonnait de ne pas le voir réapparaître pour le dîner et qu’on commençait à le chercher, à se renseigner dans les rues du quartier et donner un premier coup de téléphone au commissariat, ils disaient qu’un matin à l’aube ils avaient trouvé sur le bord du périphérique une petite vieille en combinaison ou chemise de nuit, elle n’était pas de leur maison, non pas de leur maison, mais c’était des choses qui arrivaient il fallait bien le comprendre, aussi proposaient-ils une étiquette, un badge avec le nom et l’adresse à porter épinglé sur la veste ou le manteau de sorte qu’il n’y ait pas, qu’il n’y ait plus d’incidents de ce genre fâcheux pour tout le monde, et alors l’étiquette, le badge bientôt tu les portais bravement, comprenant bien que par ce signe on te distinguait des autres, de ceux qui n’en portaient pas, comprenant chaque jour un peu plus que quelque chose n’allait pas.


Revue de presse

Presse écrite

   L’Humanité, jeudi 15 mai 2008
   L’unique récit d’elle-même
   par Jean-Claude Lebrun

   Michèle Desbordes, disparue en janvier 2006, avait laissé trois livres à paraître post mortem. Ce furent d’abord, dans les semaines qui suivirent sa mort, L’Emprise, chez Verdier, et Artemisia et autres proses, chez Laurence Teper. C’est aujourd’hui Les Petites Terres, en même temps récit conclusif et point final d’une œuvre entamée seulement en 1996, dont on peut gager déjà qu’elle fera durablement trace. Dix volumes de format plutôt modeste donnent à lire une écriture d’apparence lente, obstinément attachée à ne rien manquer du mûrissement intérieur d’une femme modeste (La Demande), à suivre les épisodes de la grande équipée pédestre et intellectuelle de Hölderlin en France (Dans le temps qu’il marchait), à évoquer les trente dernières années de mutisme et de réclusion de Camille Claudel (La Robe bleue), ou encore à observer au côté de William Faulkner l’univers sudiste déclinant, pour assister à sa métamorphose littéraire (Un été de glycine)… S’affrontant donc chaque fois à de grands sujets et haussant toujours la langue à leur altitude. Dans son dernier récit, Michèle Desbordes a choisi de tourner son regard vers elle‑même. Non pour céder tardivement à la vogue déclinante de l’autobiographie et de l’autofiction, mais pour transmuer en une prose bouleversante l’histoire de sa relation tumultueuse, durant quatre décennies, avec un homme de vingt-cinq ans son aîné, lui-même écrivain. Elle y laisse pressentir comment cet amour infusa dans son œuvre. Comment la servante et Camille Claudel, Hölderlin et Faulkner étaient entrés par nécessité dans son univers narratif.
   En même temps qu’elle déroule cette aventure de sa vie, elle dévoile une part essentielle de son chemin d’écriture. Elle s’adresse ici à l’écrivain récemment mort (« Toi dont je parle, dont je n’ai jamais parlé »), seul dans une chambre de l’hôpital parisien du Val‑de‑Grâce, l’esprit depuis longtemps éloigné. Il ne savait plus les titres des livres qu’il avait écrits, ni même son nom. II ne se rappelait évidemment pas davantage que c’était Raymond Guérin qui l’avait fait connaître et lui avait ouvert l’accès à la notoriété. Dans le train qui la transportait, à la mi-novembre 1999, d’Orléans vers la capitale où elle arriverait trop tard, elle avait opéré une manière de remontée proustienne du temps. Elle avait ainsi circulé dans ces années. Tantôt d’accord et de fusion, tantôt de déchirements, de séparations et d’éloignements. Sa servante, qui osait faire enfin sa demande amoureuse au grand peintre de la Renaissance sur les bords de Loire, son Hölderlin qui s’en était allé à pied pour Bordeaux puis s’en était retourné à Tübingen parce qu’il savait une femme l’y attendre, sa Camille Claudel décrite transie d’un amour silencieux pour le frère qui ne la visitait presque jamais dans son asile près d’Avignon : dans presque chacun des récits qu’elle écrivit se laisse pressentir la substance de cette histoire fondatrice. Les souvenirs, les lettres conservées, les cartes postales, tout cela devenu aujourd’hui « du temps à l’état pur ». Comme ces noms des rues des différents logements partagés, à Paris-14e, à Saint‑Mandé, Maisons‑Alfort, Andrésy. Et cette maison de l’interminable exil solitaire à la Guadeloupe, là où elle lirait et relirait Au‑dessous du volcan. Et ce livre de 1982, Suicide mode d’emploi, plus tard interdit, que l’un et l’autre de son côté tenait en recours possible. Pour ne pas avoir à connaître la même mort lente que Camille, condamnée à l’inactivité et au dessèchement, les mains désormais inertes ? Avec Les Petites Terres, c’est un fil caché qui soudain se tend et relie entre eux les différents textes, les noue à la vie. Impossible de s’y tromper, ce grand récit de l’intime offre une vue imprenable sur le travail de métamorphose du processus créatif. Quand vivre consiste, selon Rilke cité en épigraphe, à « tout voir et trembler sans rien interpréter », écrire relève pour Michèle Desbordes d’une semblable démarche : non pas démontrer mais montrer ; et vibrer ; et laisser le sens se construire. Cet ultime volume, c’est la superbe dernière leçon déposée en legs par cet écrivain remarquable que fut Michèle Desbordes.



   Notes bibliographiques, avril 2008

  De lui et d’elle (« la petite », comme il la nomme), en dehors du peu de choses mêlées qui affleurent au cours du récit, l’on sait seulement qu’ils se sont aimés, puis quittés, sans jamais se perdre de vue. Autrefois écrivain brillant, il est maintenant dans une maison de retraite, la mémoire perdue. Quant à elle, l’auteure et narratrice, d’abord exilée dans une île des Antilles avant de revenir dans son pays de Loire, elle va et vient, d’un endroit à l’autre, pour le revoir…
  Après L’Emprise, texte-confidence sur l’enfance, ce livre est le plus intime de tous ceux qu’a écrits Michèle Desbordes. Tantôt adresse à l’homme aimé, tantôt remémoration ou compte rendu de l’instant, c’est une œuvre où tous les fragments dispersés du temps sont réunifiés grâce à une écriture polyphonique très maîtrisée et à l’ampleur insistante du phrasé. Magnifique.



   La Liberté, samedi 1er mars 2008
   Explorer les terres du nevermore
   par Alain Favarger

   Décédée en 2006 dans sa maison des bords de la Loire, la romancière nous revient avec un poignant récit posthume. Pavane pour un amour perdu.

   Née en 1940 dans un village de Sologne, Michèle Desbordes faisait partie de cette petite cohorte des écrivains intimistes et essentiels qui touchent un cercle de « happy few ». Loin du tintamarre médiatique et de l’écume des réputations surfaites. Lire ses livres, à peine dix dont trois posthumes, c’est être convié à un plaisir rare. Celui d’une écriture venue du fond de l’être, parfaitement ciselée, sans aucune affectation.
   On peut s’en rendre compte une nouvelle fois en se plongeant dans le dernier inédit de l’auteure. Un livre qui ne se lâche pas pour autant qu’on y pénètre et accepte de se laisser prendre par la voix singulière qui le porte de bout en bout. Car ici tout vient du dedans, de l’expérience intérieure, source d’une parole épousant le ton de la confidence. Michèle Desbordes se garde de donner au lecteur toutes les clés, sollicitant au contraire son imagination comme son empathie et ses capacités à démêler les fils du récit. Le lecteur comme créateur de sens et inventeur de sa propre lecture, tel est bien le pari de ce livre attachant.
   Autobiographie sublimée, Les Petites Terres raconte pour l’essentiel la relation amoureuse qui a uni l’auteure à un homme plus âgé qu’elle. Écrivain lui aussi, mais atteint par la maladie d’Alzheimer, mort en 1999 après avoir oublié son nom et jusqu’au souvenir des livres qu’il avait écrits. En fait, tout le texte, sorte de pavane à la mémoire des amours défuntes, découle de sa première phrase : « Il me semble que ç’a dû commencer par cet oiseau presque immobile dans le bas du ciel…, il survolait le fleuve d’un trait, d’un seul coup d’aile en direction de la mer puis il revenait ». Et c’est comme si à partir de là, de cet oiseau porteur de nostalgie tout le récit allait se dérouler lui aussi d’un seul trait. Et qu’on pourrait le lire d’un seul tenant, le souffle retenu, suspendu à l’émotion qui le fonde.
   D’emblée ce qui séduit dans ces pages, c’est que la narratrice ouvre un espace propice à l’expression de la voix profonde qui est en elle. Pour dire et entremêler, voire laisser se télescoper les moments phares d’une vie. À nous lecteurs de trouver notre chemin, de naviguer entre les images du passé, celles du présent et de l’inéluctable deuil à faire de l’homme aimé. Comme si à partir de l’élan de la première phrase le récit pouvait se donner libre cours, contenir dans la même respiration toute la ferveur d’une âme passionnée.
   Dans ce grand kaléidoscope on retrouve les lieux fétiches de la narratrice, Cayenne, Haïti, ces morceaux d’Amérique où elle a vécu un temps. Tropiques de terre chaude, de feuillages si hauts, si épais. Terres torrides où le bleu incomparable de l’océan est comme une consolation. Mais il y a aussi l’Italie, les falaises de Rügen, les landes du Mecklembourg, le sel des plages d’Angleterre et bien sûr la Loire, la terre d’origine, là où Michèle Desbordes a écrit presque tous ses livres, dirigeant en parallèle une bibliothèque à Orléans. Tout en rêvant souvent au fleuve, au bleu du ciel d’après la pluie, lavé par le vent.
   Entre ces ligues portées d’un imaginaire très poétique s’insinue la musique des émois de l’être. Et cet amour étrange, complexe, tourmenté mais si vif pour un homme plus âgé, de quatre ans seulement plus jeune que le père. Cet écrivain dont jusqu’au bout la narratrice préserve la part de mystère. Qu’elle nous montre assis dans un fauteuil, près d’un acacia, tournant indéfiniment les pages d’un livre, peut‑être l’un des siens, qu’il ne reconnaissait pas, aussi étranger que les autres sur les rayons de la bibliothèque. Et si on ne l’avait pas su, on n’aurait pas eu l’idée que « cet homme-là qui avait lu tous les livres et en parlait si brillamment les avait tous oubliés, enfouis, perdus comme sa vie, ses passions, le besoin d’écrire, dans de gigantesques, infrangibles décombres ».
   Si poétique soit‑elle, la prose de Michèle Desbordes n’escamote pas le réel. Au contraire, elle le restitue jusque dans sa morne banalité, jusqu’à la chambre froide du Val‑de‑Grâce où est gardé le défunt, jusqu’à l’urne conservée d’abord parmi les livres de la bibliothèque, puis sous un arbre dans le jardin de la maison du bord de la Loire avant de la ramener au Père‑Lachaise. Et c’est comme s’il avait fallu dire ça aussi pour atténuer le chagrin, apprivoiser la cruauté de la condition humaine. Poser enfin les ultimes questions, peut‑être sans réponse : « Qu’aurons-nous donc été et pour qui ?… Et qui jamais comprendra ? »



   Tageblatt, mars 2008
   Une errance en ligne droite
   par Corina Ciocârlie

   Les Petites Terres – dernier récit de Michèle Desbordes, décédée en 2006 – est une belle histoire de deuil et de fidélité, doublement posthume car aucun des personnages qui l’habitent n’est plus de ce monde.

   Un livre sur le déchirement et la fin des choses, imprégné, de la première à la dernière page, de « l’odeur incomparable de ce qui s’achève ».
   L’homme à qui Michèle Desbordes dit tu, de vingt‑cinq ans son aîné, a été aimé, longtemps, souvent douloureusement, au‑delà des ruptures, de l’exil et de l’ultime séparation.
   Les Petites Terres est avant tout un champ de ruines ou de bataille où gît, parmi tant d’autres, la frêle silhouette de Virginia Woolf – dont l’ultime révérence ne cesse d’interpeller, par‑delà les années, les candidats au suicide : « comment cela se passe‑t‑il quand on veut mourir et qu’on met, opiniâtre, résolue, des pierres, des cailloux dans les poches de ses habits ? » Quand on ne sait pas dire adieu à ce qui a toujours été là, chéri puis abandonné, la suprême élégance est de s’en aller pour ne pas assister à la fin, pour que la fin n’existe pas. Entre le besoin de dire et la réticence qui revient par grandes bouffées, Michèle Desbordes cède à la tentation – humaine, trop humaine – de « ne pas voir partir, ne pas voir mourir », tout en sécrétant, au fil des mots, une de ces bulles trompeuses où « l’on croit pouvoir tenir ».
   Cette ouate épaisse et douce qui enveloppe les corps et les projette, le temps du récit, quelque part en dehors du monde surgit de nulle part, comme un patchwork d’éternité fait de lambeaux de temps permettant d’imaginer « qu’on n’en verra pas la fin de sitôt ».
   À l’instar de ces peintures en couches successives que l’on peut observer se chevauchant les unes les autres quand on démolit les façades, les souvenirs les plus disparates finissent par fabriquer « un seul et même tissu, un seul et même magma où tout se retrouve se presse et conflue, n’ayant à vrai dire jamais été séparé, les morceaux, les fragments (bribes, parcelles) unis, indissociables, les bouts de soi, les bouts d’écriture ». Rythmé par le temps qui se fait et se défait, le paysage accidenté des Petites Terres est parsemé de motifs récurrents : rues de Paris, maisons de campagne en bord de Seine, canaux de Venise, trains longeant le Baïkal ou traversant la Cordillère des Andes, bateaux en partance pour les Tropiques, 19e parallèle – là‑bas Au‑dessous du volcan où retentit encore cette phrase déchirante qu’Yvonne écrivit au Consul, « Chéri pourquoi suis‑je parti pourquoi m’as‑tu laissée partir ? » D’ailleurs, la Soufrière, au pied de laquelle Michèle Desbordes vécut sept longues années, est là pour rappeler les huit mille kilomètres et tout l’éloignement nécessaires à la souffrance comme à l’écriture : « le lointain qui se travaille telle une pâte, une argile », jusqu’à trouver la bonne distance, l’endroit où se situer pour que l’image, la voix vous parviennent avec « cette qualité de pénombre, de tremblante et fragile lumière » qui lui sont indispensables.
   Écouter le battement d’aile des fantômes, c’est fabriquer non pas une histoire mais une absence d’histoire, pareille au vol paradoxal de l’oiseau qui ne cesse de produire et de reproduire, dans une sorte d’intense et vertigineuse immobilité, « cette errance en droite ligne s’il est possible ». En mettant ses pas dans ceux d’un vagabond qui, suivi de son chien, chaque jour vers le milieu de la matinée monte au volcan pour en redescendre le soir, la narratrice continue elle aussi à marcher de cette marche régulière qu’on dirait sans but : une entreprise farouche et obstinée, faisant écho à celle de Hölderlin qui, après avoir appris la mort d’une femme aimée, partait à pied de Bordeaux pour rentrer chez lui en Allemagne.
   Michèle Desbordes sait comme nulle autre célébrer la beauté poignante de ce qui s’en va, jour après jour, pénétrant dans l’oubli avec une souveraine lenteur – qui est aussi celle du récit. Malgré les trahisons, les défections, les redditions, malgré toutes ces photos qu’on ne regardera plus et ces lettres empaquetées, enrubannées – « morceaux de vies, morceaux de rêves bradés à l’étal des brocantes » –, quelque chose est là, d’une ancienne, d’une indéfectible présence vers quoi il y a lieu de revenir : je serai là au milieu des phrases, au milieu des mots tout près de moi, au plus près que je pourrai être…


 
   La Quinzaine littéraire, 1er-15 mars 2008, n°964
   Le Parachèvement
   par Hugo Pradelle

   Le récit posthume de Michèle Desbordes est l’ultime trace d’une langue magnifique, l’aveu discret d’un amour profond, le retour, la demande sereine devant la disparition.

   Le dernier livre de Michèle Desbordes, comme un archipel, éparpillé, semble lumineux et doux, étrangement serein, pris dans une récapitulation très maîtrisée en même temps que spontanée. Ce récit, d’une traite, comme un souffle hébété, rassemble l’œuvre de Desbordes, fait s’en rallier les points – les terres – et les cartographie avec une ferveur communicative en même temps qu’élégiaque, profonde.
   Sur un chemin au bord du fleuve, une femme regarde un oiseau aller et venir aux bases d’un ciel très gris. Autour de cette brève promenade, s’organisent toutes les parcelles de ce livre éblouissant – le centre des petites terres. Michèle Desbordes raconte un secret, celui d’un amour, entrecoupé d’une séparation difficile (dans le temps et l’espace), pour un écrivain plus âgé qu’elle, de sa disparition. Elle s’attache à la complexité de leur vie au travers des trajets qu’elle fit vers lui – des visites –, et de l’ultime voyage vers Paris au moment où il meurt. Un voyage vers lui. Comme le voyage d’Hölderlin en 1802 qu’elle écrivit, comme celui d’Herzog, au travers des glaces, qu’elle admira. « Toi dont je parle, dont je n’ai jamais parlé, un de ces jours qui venaient tu allais mourir. Insensément. Ta mort allait s’immiscer, s’introduire là dans ma vie, de façon fulgurante l’infléchir, la bouleverser. J’avais eu le temps d’y penser, de l’imaginer comme on imagine ce qu’on redoute (…) ignorant alors que le moment viendrait où il me faudrait vraiment parler de tout ça, comment le croire, te mettre dans un livre toi et le déchirement des choses comme si c’était une histoire, n’importe quelle histoire que j’écrirais, une histoire pourtant où j’aurais à dire les choses comme elles viennent, c’est‑à-dire rompre l’unité et laisser parler toutes les voix qui ont à parler, car c’est cela et rien d’autre je crois qu’il me faut faire maintenant (…) » Elle évoque les différentes périodes de son existence, leurs voyages, sa vie sous les tropiques, la mer omniprésente, leurs rencontres, les lettres, l’amour, le désamour, le manque, le retour, elle évoque les bouts du bout du monde, la Loire, son enfance, la guerre, les livres enfin, toujours.
   Ce livre, l’ultime et douce profération d’un grand écrivain, prend une autre valeur, étonnante, lumineuse. Elle écrit l’aveu, dévoile avec une pudeur admirable des clefs insoupçonnées de son œuvre, réfléchit sur son travail, explique sa démarche. Les Petites Terres constituent un retour, pour mieux dire, pour mieux saisir ce dernier récit, celui d’un amour, de la mort de l’autre, font advenir les enjeux, les font se rapprocher, passant de l’intime circonspect de la confession qui torture à la douceur du dialogue qui fait tout se justifier. Les bribes du récit, les fragments du discours : « (…) ces éléments dans l’ordre et à point nommé dirait‑on, tout cela n’étant faut‑il croire qu’un seul et même tissu, un seul même magma où tout se retrouve se presse et conflue, n’ayant à vrai dire jamais été séparé, les morceaux, les fragments (bribes, parcelles) unis, indissociables, les bouts de soi, les bouts d’écriture, (…) le sens de cette écriture présente, morcelée, jonchée de morceaux, bribes, parcelles… »
   La forme neuve, l’éclat, l’éparpillement virtuose, permettent à Desbordes, dans le silence désormais, d’aborder à la fois une histoire intime et de faire mieux comprendre, les reprenant, ses livres précédents – L’Habituée, Le Commandement, La Demande, L’Emprise – et ses poèmes narratifs, ses obsessions et ses hantises. Il y a quelque chose d’un bilan dans ce livre, dans sa force même, dans son caractère d’ellipse et de dépliement, dans la tension presque magique entre ce qui doit être dit et ce qui le sera.
   Les Petites Terres sont les recommencements illimités, les bribes impalpables d’un bonheur qui disparaît lentement, des traces merveilleuses, comme du sel après le retrait de l’écume, ou des restes de brumes qui s’accrochent au paysage, la mort, le saisissement tendre par la langue qui se reprend sans cesse, la langue elle‑même mise à nu, comme un corps, comme la langue qui se replie dans la bouche, apeurée et brave, provocatrice et patiente. Le dernier récit de Michèle Desbordes demeure indissociable de son style, du travail profond qu’elle exerça sur la langue, puissamment, de l’intérieur. « (…) cet emportement, cette façon de ne plus pouvoir s’arrêter une fois la phrase commencée car il semble bien qu’alors ce soit la seule façon de dire, le temps qui n’en finit pas, le temps immobile et tout ce qui sans cesse recommence. » Au cœur de ce rythme particulier, évident, Les Petites Terres réfléchissent le dernier livre, la possibilité de la fin.
   Dans ce court récit, magistral, d’une lenteur plaisante, presque fluviale, Desbordes nous confronte aux angoisses de la souffrance, de la perte et de la création, avec une belle modestie, comme en sourdine, sans emphase. Elle dévoile un secret, fait apparaître une fêlure. Mais au lieu de se complaire dans l’indignité d’un intime exhibé, elle construit la nécessité de le dire, fait correspondre la biographie et l’œuvre, et surtout nous plonge – et quelle aventure superbe dans la généalogie d’un style, dans le déploiement des tenants et des aboutissants des choix d’une vie de littérature, nous berce dans le rythme serein d’une langue inimitable. « Je suis, j’écris dans la maison sur la falaise, sur le coteau où poussaient autrefois la vigne et le safran, où se bâtissaient les belles demeures de pierre blonde. C’est là que j’ai écrit la plupart de mes livres, jusqu’à celui‑ci dont je me dis qu’il pourrait être le dernier. » La langue de Michèle Desbordes est celle d’un apaisement, celui de la fin peut-être, de ce qui a disparu, déjà.



   Le Nouvel Observateur, jeudi 28 février 2008
   Mourir d’aimer
   par Jérôme Garcin

   Michèle Desbordes, l’auteur de L’Habituée et de La Robe bleue, est morte en janvier 2006, près de Beaugency, sur les bords de la Loire où elle était née, où elle avait vécu et où ses cendres furent dispersées. Dans une prose lente, ample et longue comme son fleuve, elle avait célébré Hölderlin, Vinci, Camille Claudel, Faulkner, et, se fût‑elle glissée derrière chacun de ses personnages, s’était bien appliquée à ne jamais parler d’elle. Il aura fallu qu’elle disparaisse pour apparaître, à la première personne, dans deux livres posthumes : L’Emprise, ce retour sur l’enfance blessée, et Les Petites Terres, où, malgré sa répugnance devant la confidence, elle revient vers l’homme qu’elle a aimé, comme Hölderlin, brisé, fit le voyage de Bordeaux à Nürtingen. Cet homme qui appelait Michèle Desbordes « ma petite » était écrivain et son aîné de 25 ans. Elle l’avait un jour quitté pour vivre, en Guadeloupe, un nouvel amour, mais ne l’avait jamais abandonné. C’est un récit plein de remords, d’être partie, d’avoir été « cruelle », de l’avoir vu pleurer en silence, d’être arrivée trop tard au Val‑de‑Grâce, et de n’avoir, avant de mourir elle-même, que cet ultime texte rhapsodique pour le sauver de l’oubli, où l’amnésie l’avait plongé. « Nous sommes là tous les deux encore un bout de temps. » À peine 120 pages. Une éternité.



   Le Magazine littéraire, mars 2008, n°473
   Le songe d’une vie rêvée
   par Jean-Baptiste Harang

   Le dernier livre de Michèle Desbordes, disparue en 2006, est un témoignage magnifique sur la fragilité de l’amour et de la vie. « Qu’aurons-nous donc été et pour qui ? », telle est la question.

   Michèle Desbordes est morte le 24 janvier 2006 et, quoi qu’elle fasse, quelle que soit la goujaterie de celui qui prétendra raconter sa mort, tous ses livres posthumes auront été écrits de son vivant. L’Emprise, paru l’année même, et aujourd’hui Les Petites Terres qui devrait être le dernier, le dernier qu’elle remit à son éditeur avec « la demande » de ne le publier qu’après sa mort. Elle en avait décidé ainsi, comme elle avait décidé de mourir dans la lucidité et la lumière choisies puisqu’elle savait qu’elle ne guérirait pas. Et s’il devait en paraître d’autres, ils seraient aussi suspects que les mains molles qui ont vidé sa maison chérie des bords de Loire.
   Jusqu’à ces deux textes ultimes, Michèle Desbordes avait presque réussi à faire croire qu’elle ne parlait pas d’elle dans ses livres, à en bannir le « je », avec le détachement élégant de ne produire que des chefs‑d’œuvre à la gloire de la modestie et de l’abnégation des autres : L’Habituée, La Demande, Le Commandement, La Robe bleue. L’Emprise porte encore sur la liste le qualificatif de « roman », mais ne l’était déjà plus, elle y écrivait : « J’ignore ce que ça veut dire de faire un livre pareil, j’ignore quand et de quelle manière je l’ai commencé, je n’ai pas le moindre souvenir de m’être dit un jour que je commençais et cela étant, comment dans le doute et l’hésitation, et cette réticence à me livrer, j’ai pu poursuivre. Je me suis toujours, et jusque dans l’écriture, mieux trouvé de ce qui se tait et se cache que du contraire », et plus loin : « Il faudrait des adieux, des dernières paroles pour dire à quel point nous avons existé, nous nous sommes tenus là dans le monde avec notre nom, notre voix, notre visage et ça suffirait. » Le dernier livre, Les Petites Terres, ne prétend pas être un roman et porte en sous‑titre « Bribes, fragments, parcelles », curieuse précaution pour un texte présenté d’une seule haleine, sans chapitre, aux paragraphes d’une douzaine de pages et aux phrases poussées devant soi vers l’ultime dans l’expiration maximale et ordonnée du souffle repris à chaque point.
   Tous les écrivains savent qu’ils vont mourir et tous les grands livres sont des testaments. Mais tous ne savent pas quand ils vont mourir, Michèle Desbordes le savait et écrit ici délivrée non pas de la pudeur, mais de la réticence à se livrer, débarrassée de toute cette liturgie que l’on croit devoir respecter pour se mesurer à la prétention d’écrire : une construction, des personnages, un ton, une mesure, du métier. Et c’est en jetant ces précautions par‑dessus les moulins qu’une autre lumière jaillit, limpide, forte, généreuse. Nue. Et ce qu’il reste de la vie lorsque l’urgence sereine vous conduit au plus près du cœur des choses est la nostalgie d’un amour malmené. Et cet aveu à rebours : « Combien de fois me suis‑je dit que j’aurais dû vivre comme j’écrivais, à mots couverts, à mots prudents, étouffant la voix, étouffant la violence. » Mais non, la vie fut passion, et grands éclats de rire, dont aucun jusqu’ici n’avait éclaboussé la page au point que cette femme drôle passa toute sa vie pour l’ombre triste de ses livres.
   Un amour malmené puisqu’elle le quitta un jour pour un autre, et pour ces Petites Terres lointaines, accrochées au tropique. Un homme présent dans tout le livre, un homme qu’elle ne nomme pas et qui lui donna son nom. Un écrivain auprès duquel elle ne pouvait écrire, son grand aîné à la tête perdue loin de son propre regard, et qui reste à la toute fin le seul au souvenir de qui s’adresser. Lui dire tout le reste, les voyages, les regrets, les livres lus, les livres écrits, la nature, la mer, la Loire retrouvée sous le vol immobile d’un oiseau observé. Les lettres qu’il avait écrites, relues, citées, et ces phrases trop longues pour qu’on ose les recopier qui disent un art d’écrire quand l’art est dépassé, jusqu’aux trois dernières pages, séparées des autres comme à la fin de l’envoi on touche : « Je ne me vois pas finir ce livre, ni aujourd’hui ni plus tard. Je ne me vois pas non plus le continuer, aller plus avant […] » Marcher encore le long du fleuve : « C’est là que j’ai écrit la plupart de mes livres jusqu’à celui‑ci dont je me dis qu’il pourrait être le dernier. Il y aura ce que nous avons été pour les autres, des bribes, des fragments de nous que parfois ils crurent entrevoir. Il y aura ces rêves de nous qu’ils nourrirent, et nous n’étions jamais les mêmes, nous étions chaque fois ces inconnus magnifiques qu’ils inventaient, ces idées de nous telles des ombres fragiles dans de vieux miroirs oubliés au fond des chambres, et qui, ajoutées à nos propres rêves, nos propres et inlassables tentatives de nous‑mêmes, composeront durant quelques années encore de la vie sur cette terre étrange et brillante, et croirait‑on inoubliable mosaïque, où rien ni personne ne permettra de dire vraiment qui nous fûmes, et le jour viendra où disparaîtra jusqu’au dernier de ces souvenirs et de ces rêves, de ces idées de vie, et il n’y aura plus nulle part, pas même dans les livres que parfois nous écrivîmes, où chercher ce que nous fûmes. Qu’aurons-nous donc été et pour qui? »



   Le Figaro Madame, samedi 23 février 2008
   par Alexandre Fillon

   Romancière et essayiste dont on a aimé La Demande ou Un été de glycine, superbe évocation de Faulkner et de son monde, Michèle Desbordes s’est éteinte en janvier 2006 dans sa maison du bord de Loire. Son dernier livre, le posthume Les Petites Terres, vient aujourd’hui tisser ensemble bribes, fragments et parcelles pour un ultime rendez‑vous avec elle. Dès l’entame, on retrouve la langue incroyablement musicale et souple de l’auteur du Commandement. Dans ce récit commencé à l’aube, au lit tandis que le jour se lève, celle‑ci évoque un oiseau presque immobile dans le bas du ciel, les images du plus beau film de Jim Jarmusch, un homme aimé sur le point de mourir. De vingt-cinq ans son aîné, l’homme en question est un écrivain, découvert par Raymond Guérin et célébré pour sa manière de rendre la « politesse du désespoir », que la maladie achève de terrasser. Pour tenir, il faut se souvenir des jours plus heureux et lumineux, entre Paris et Andrésy, de ces vacances en Italie où tous deux lisaient l’exemplaire à la couverture jaune d’Au‑dessous du volcan, l’histoire tragique du Consul et d’Yvonne. Composées au fil de la plume, d’un seul tenant, Les Petites Terres sont un douloureux et déchirant chant d’amour.



   Livres Hebdo, vendredi 1er février 2008
   Rives
   par Véronique Rossignol

   Sur les traces d’un homme aimé et disparu, l’émouvant dernier récit posthume de Michèle Desbordes.

   Michèle Desbordes qui se sentait en fraternité avec Hölderlin et ses Poèmes fluviaux avait écrit sur lui, sur cette histoire de deuil et de fidélité, lorsque, après avoir appris la mort d’une femme aimée, il part à pied de Bordeaux pour rentrer chez lui en Allemagne (Dans le temps qu’il marchait chez Laurence Teper). Comment ne pas voir et entendre dans Les petites terres, où livre en train de s’écrire et vie qui s’achève entrent en résonance, l’écho de la voix du poète. « Bribes, fragments, parcelles » est le sous-titre de ce dernier récit de l’écrivaine décédée en 2006, le dernier, avec L’Emprise (2006), des textes posthumes publiés par Verdier qui fut son principal éditeur. Les petites terres rassemble de fait les morceaux d’un amour en pièces détachées. Dès les premières pages, la romancière s’adresse directement au lecteur dont elle redoute qu’il ne la reconnaisse pas dans ce livre si personnel où elle se tient moins à distance : « Vous allez penser que je vous fausse compagnie. » Et prévient : « Je serai là au milieu des phrases, au milieu des mots tout près de moi, au plus près que je pourrai être. »
   Les petites terres est un livre émouvant à plus d’un titre : ceux qui l’habitent ont tous définitivement déserté. L’homme à qui Michèle Desbordes dit tu, comme dans une ultime adresse où le lecteur est pris à témoin, a été aimé, longtemps, souvent douloureusement, au-­delà des séparations et des distances. Il était romancier, avait 25 ans de plus qu’elle. Pendant trente-six ans, même quand, avant de mourir, il a commencé à s’absenter, elle est restée pour lui « la petite ». C’est peut‑être avant tout un récit de remords, d’avoir quitté, d’avoir manqué. Un livre d’aveux et d’expiations, hanté par le fantôme de la trahison. « Dois-je vraiment continuer ? te livrer ainsi aux regards, aux commentaires ? »
   En surimpression, Michèle Desbordes dans sa vie d’écrivaine : achevant son texte sur Hölderlin, voyageant pour aller signer des livres un peu partout, prenant des trains. La voici écrivant ses romans, L’Habituée ou l’histoire de la servante de La Demande. La vie pendant sept ans au pied de la Soufrière dans une maison avec la vue sur la mer. Le retour près de la Loire familière.
   Avec toujours sa manière ample et méandreuse : « Cette façon de ne plus pouvoir s’arrêter une fois la phrase commencée car il semble bien qu’alors ce soit la seule façon de dire, le temps qui n’en finit pas, le temps immobile et tout ce qui sans cesse recommence. » L’écriture de Michèle Desbordes a le flux des fleuves, leur puissance, leurs remous, leurs tourbillons. Dans la douceur trompeuse de ses flots coulent les regrets. Dans cette tension presque tranquille qui annonce ici, plus que dans tous ses autres livres, l’étreinte de la fin. « Combien de fois me suis‑je dit que j’aurais dû vivre comme j’écrivais, à mots couverts, à mots prudents, étouffant la voix, étouffant la violence. »

Radio et télévision

« Jeux d’épreuves », par Joseph Macé-Scaron, France Culture, samedi 8 mars 2008 à 17h


Articles parus en revue