Charlie hebdo, mercredi 2 janvier 2013
L’inceste pour tous par Valérie Manteau
Prenons deux topiques des récits d’enfance : le vert paradis des amours enfantines, connotées joie et bonheur, naturel et spontanéité ; et le monstre incestueux, gros dégueu, égarement destructeur et violeur. Faisons-les se rencontrer. Dans
Petite table, sois mise !, un conte d’Anne Serre, la narratrice défend l’orgie familiale de son enfance avec les accents de la bonne foi et de l’innocence, en toute simplicité. Oui, petite fille, elle voyait son père sortir de la maison familiale habillé en femme. Oui, à l’intérieur du cocon, la mère, nue toute la journée, réclamait ses petites auprès d’elle pour lui procurer les caresses dont elle ne se privait que pour se faire prendre sur la table par les habitués de la maison, professeur, docteur, bonne amie. Oui, les enfants participaient à cette débauche de sensualité mais avec gourmandise, passant d’un adulte à l’autre sans jalousie et sans peine. Le monde des Bisounours, en somme, jusqu’à l’irruption de la marâtre, la vilaine assis tante sociale.
On se croirait dans un
Peau d’âne décomplexé ; où le père convoquerait sa fille sans passer par la case je-t’offrirai-de-belles-robes, où la fille refuserait de suivre les conseils de sa marraine la fée, fuir et trouver son prince ailleurs. La narratrice s’en défend : elle n’est pas plus traumatisée que n’importe quel adulte qui regrette son âge œdipien. Dans la fable, tout est permis, même le récit enchanté du plus gros tabou de ce 21e siècle. Si Christine Angot a heurté en témoignant avec profusion de détails de son inceste, nul doute qu’Anne Serre ne laisse pas insensible avec son conte enchanté et enchanteur, pour qui veut s’en laisser conter.
Libération, jeudi 8 novembre 2012
Ô joie, orgie ! par Anne Diatkine
Loin d’Outreau-Angot et de l’autofiction, cette auteure livre un conte érotique sur fond d’inceste… enchanté. Comme l’héroïne de son récit,
Petite table, sois mise !
Anne Serre vit dans une maison de fiction où la littérature est la
seule réalité possible. Elle se tient à sa fenêtre, elle regarde le
fleuve, l’eau invite à l’oubli de soi, jusqu’à ce qu’elle charrie
quelques brindilles. Changement d’état : il s’agit alors de substituer
la passivité à l’extrême rapidité, pour s’en saisir et observer la
prise. Est-ce que les mots déroulés contiennent la matrice d’une
histoire ? Est-ce que ça vit ou est-ce que c’est toc ? Est-ce que ça dit
quelque chose ? Mauvaise pioche, Anne Serre rejette les mots dans
l’eau, ils se dissolvent, disparaissent de la mémoire, s’emboîtent
autrement, parviennent peut-être à d’autres écrivains, qui eux aussi
font le guet. Il est tout aussi exténuant d’être écrivain qu’orpailleur
ou pêcheur. Autant de temps pour si peu de mots. Est-ce qu’on pêche avec
des enfants qui sautent dans les flaques, s’éclaboussent et avertissent
les proies ?
Non. Anne Serre n’a pas d’enfant. C’est une décision
qu’elle a prise très jeune et qui a trait à l’écriture, avant même
qu’elle ait conçu le moindre texte. « Je ne peux pas me permettre d’être
distraite de cette vigilance. » Et aussi : « Je me demande comment les
femmes écrivains font. Comment Nathalie Sarraute faisait par exemple,
qui a eu trois filles ? » Pas d’enfant, donc, mais aussi, et pour les
mêmes raisons, pas de conjugalité. Il est hors de question d’écrire en
partageant le même espace. En entendant des pas, ou une voix au
téléphone, en sentant une odeur de grille-pain. Quelle horreur ! Elle
n’a jamais vécu avec personne. « Ce qui n’empêche pas les amours, bien
au contraire. » Pas d’animaux, bien sûr. Des plantes vertes ? Elle rit. «
Je ne suis pas si austère ! » Effectivement, elle ne l’est pas. Un
jour, donc, le fleuve a charrié cette phrase : « La première fois que je
vis mon père vêtu en fille, j’avais 7 ans. » Anne Serre l’a gardée. «
Elle m’a semblée si extravagante que ça en devenait intéressant. »
S’ensuit un récit joyeux, sur une enfance enchantée où les parents, les
amis, les enfants couchent ensemble, dans une orgie formidable et
heureuse. Mais la jeune fille grandit. Elle doit s’arracher à ce paradis
constitué de tout ce qui est interdit. Le corps s’anesthésie avec l’âge
adulte. Comment exploser « le coffre-fort de l’enfance » ?
Petite table, sois mise ! est
un récit qu’on lit comme une belle au bois dormant à l’envers. Aucun
prince ne vaut ici, ils sont tous hors propos. C’est d’ailleurs une
femme qui finit par provoquer un séisme salvateur. On agite le bref
récit, et on pressent, qu’à rebours de toute provocation, il condense
l’énigme d’une vie. Anne Serre : « Oui, mais laquelle ? Je l’ignore
moi-même. Si c’est un autoportrait, je n’en vois pas l’image. » Elle
semble étonnée lorsqu’on lui fait remarquer que son héroïne a le même
âge qu’elle. « Elle a dix ans de moins que moi ! » Elles ont cependant
la même année de naissance. Anne Serre : « J’ai bien eu l’impression
d’écrire une espèce d’énormité, mais j’ai été très surprise lorsque
l’éditeur m’a parlé de conte érotique. »
Autre expérience
inattendue : devoir répéter que non, elle ne prône pas l’inceste, et que
oui, Outreau est une abomination. Ou encore, qu’elle n’a pas eu
l’enfance déréglée et folle qu’elle décrit. Est-ce que l’imagination est
suspecte ? Anne Serre : « Les récits d’autofiction peuvent être beaux
et émouvants. Mais ils sont sur un seul plan. J’aime que les textes nous
échappent. On sait qu’on lit quelque chose d’essentiel, qui nous
nourrit, nous inquiète et nous apaise mais qu’on serait bien en peine de
définir.
Le Tour d’écrou, de Henry James. Les fictions de Peter
Handke. » Et encore : « J’étais une petite fille normale. » Des
énormités, Anne Serre en disait dans l’enfance, et elle était toujours
crue. Ça en était inquiétant. « J’ai beaucoup aimé mentir. Je revenais
de l’école en disant : "J’ai une amie qui a un vaporisateur pour faire
disparaître momentanément une partie de soi. Elle a perdu son bras, elle
ne pouvait plus écrire." » Cela suscitait l’intérêt et la surprise,
mais pas la mise en cause. À la manière de ses lecteurs d’aujourd’hui,
les adultes lui accordaient exactement le crédit qu’elle attendait. Son
père enseigne la littérature et il la place au-dessus de tout. « Une
famille bourgeoise, provinciale, croyante. J’ai beaucoup aimé être
élevée dans la religion chrétienne, un monde merveilleux, qui me
plaisait et me convenait. » C’est sans doute exact, mais pourquoi
pense-t-on qu’il manque une petite pièce dans sa description ? Chez
elle, on remarque d’abord les livres, bien rangés et lus. Puis les
quelques tableaux d’amis peintres. Elle habite un vieux quartier de
Paris, à la fois un peu mort et intellectuel. « Mais je n’ai pas besoin
de vivre dans une rue à la mode ! Il y a des librairies. Ça me va. »
Elle-même paraît intemporelle, sans que cela semble provenir d’une
volonté ou d’un artifice, mais plutôt comme si elle avait gardé son
corps d’étudiante.
À 17 ans, elle part à Paris entreprendre des
études de lettres. Très vite, elle décide de ne pas enseigner et publie
des nouvelles dans des revues. De quoi vit-on lorsqu’on voue sa vie à la
littérature ? « Sous un autre nom, j’étais pigiste dans un mensuel. Je
faisais mon travail vite et bien, il ne m’entamait pas. » C’est une
précarité solide, tenue par sa vocation. Il y a aussi des ateliers
d’écriture, en prison, à la fac ou dans des classes de troisième. Là
encore, sans se disperser en passions inutiles qui mordraient sur
l’écriture. « Je suis très vite envahie, je mets des barrières. » En
2003, elle publie une tribune pleine d’humour et de colère contre
l’augmentation du prix de la cigarette, dans les pages Rebonds de
Libération.
« Sous prétexte d’éviter aux gens de mourir (de quoi se mêle-t-on ?),
le prix des cigarettes, déjà très élevé, va encore être augmenté… Où
fume-t-on le plus ? Où la cigarette est-elle le dernier plaisir, la
dernière marque de socialisation quand tout le reste s’est effondré ?
Dans les prisons et les hôpitaux psychiatriques. » Pasionaria de la
cigarette non réservée aux riches, on pourrait croire que les questions
de société la captivent. Elle rit. « Malentendu complet ! Je ne sais pas
ce qui m’a pris. » Aujourd’hui, il lui arrive d’acheter un journal. «
Avant, je me tenais le plus loin possible de l’actualité. »
Elle
est donc au-dessus du fleuve, par-delà le bien et le mal. Il ne lui est
jamais rien arrivé, à l’exception de l’écriture. Elle dit : « Ma mère
est morte quand j’avais 10 ans. Ça a été un charivari tel que je n’ai
plus aucun souvenir de ces dix premières années. Aucune image d’elle,
aucun son, aucune odeur. Ce sont dix ans de ma vie qui m’ont été
soustraits, au point que je suis née à partir de sa mort. J’ai le
développement psychique, physiologique, d’une femme qui a dix ans de
moins que moi. » Elle a prévenu son père qu’elle allait publier un texte
un peu « scandaleux ». Il lui a dit : « Ne te fais pas de souci, ma
fille. Il n’y a que la littérature qui compte. »
Le Soir, vendredi 2 novembre 2012
La formule magique d’un conte de Grimm par Lucie Cauwe
Jamais deux sans trois, dit la maxime bien connue. Mais il arrive que
la lecture du « trois » rattrape celle du « un » et du « deux ».
Heureusement. Plus clairement dit, lire
Petite table, sois mise !, d’Anne Serre, rachète ou efface, ou les deux, les mauvaises expériences faites, chacune pour sa raison, avec Christine Angot
(Une semaine de vacances) et E.L. James
(Cinquante nuances de Grey).
Pourtant, Anne Serre ne fait pas dans la dentelle. Tout est amoral ou
immoral dans quasiment l’intégralité de son bref roman. On le sait, on
le sent mais elle tient son histoire d’une façon tellement sûre que le
lecteur la suit, et sourit même parfois malgré l’énormité des scènes.
En résumé, le père aime s’habiller en femme quand il ne saute pas,
assez brutalement sa compagne et/ou ses trois filles. « Le sexe de papa
faisait nos délices », note la narratrice, la fille du milieu. La mère
adore se promener nue devant tout ce qui passe, brosser sa toison, se faire
sauter devant ses enfants par ses nombreux amants, dont le médecin de
famille et l’agent d’assurances, partager ses descendantes avec ses
partenaires… « Ils [les parents] faisaient avec nous des choses qu’il
est absolument interdit de faire avec les enfants », poursuit la
narratrice.
Les propos comme les situations sont énormes. Mais ces
dernières sont souvent joyeuses. Au point de dissuader les institutions
averties par l’une ou l’autre bonne âme d’encore revenir chez eux. Un
dysfonctionnement dans la famille ? Comment imaginer cela ? Les cas de
conscience des trois filles ne surgissent que quand leurs père et mère
les réclament au même moment en des lieux différents.
Cette folie
extrême n’empêche toutefois pas les enfants de grandir, conscientes de
leur différence, et de voir dans la table de la salle à manger celle,
magique, du conte de Grimm sur laquelle agit la formule du titre.
Petite table, sois mise ! dit une construction de soi étrange, entre drame et confiance, un parcours énigmatique qu’on suit avec attention.
L’Écho, samedi 27 octobre 2012
Conte pour adultes pas sages par Sophie Creuz
Petite table, sois mise !
d’Anne Serre, en lice pour le Prix Femina, ouvre joyeusement les portes des ténèbres. Alors que le gris s’étale en nuances toutes relatives et tristement convenues dans
52 nuances de Grey,
le livre érotique qui n’affole que les ventes, voilà qu’un petit livre
jaune éclatant comme un bouton-d’or culbute la morale cul par-dessus
tête, entraînant le lecteur dans un conte pour adulte, enchanteur et
horrifique, à l’image des contes de Grimm. Un livre d’une liberté et
d’une audace inouïes, qui se joue des fantasmes et des interdits pour
les passer au chaudron bouillant de l’écriture. Il faut, pour une telle
alchimie, tout le talent d’Anne Serre, auteur de romans qui habitent la
fiction – donc le mensonge – avec une vérité ensorcelante.
Petite table, sois mise !
(éd. Verdier) fait entrer le lecteur dans la maison de Boucles d’or,
insatiable Marianne, mère peu orthodoxe qui ne sort jamais mais déambule
nue chez elle, tandis que papa, lui, s’habille en femme. Les trois
petites filles n’en sont plus tout à fait, et l’assureur et le médecin
de famille, s’ils étaient d’Outreau, n’en mèneraient pas large. Arrêtons
là, car le sordide n’a pas droit de cité ici. A-t-il eu lieu ? Nous ne
le saurons pas tant semblent joyeux ces débordements illicites.
Nous entrons sidérés dans le château de l’ogre et de la bougresse d’où
fusent les rires, dans un désordre effarant. La candeur tient la
chandelle avec naturel dans le bureau paternel de velours tendu ou
autour de la table familiale noire comme un lac de montagne. On y mange
moins qu’on ne s’y penche pour s’y mirer et qu’y voit-on ? Le diable
vous faire un clin d’œil, à moins que ce ne soient les ténèbres s’ouvrir
sans pudeur.
Vivre un songe libératoire Petite table, sois mise ! est au récit ce qu’était
Le Château de Cène
de Bernard Noël, qui fit scandale en 1969 – année pourtant érotique.
L’un et l’autre sont une épreuve du feu, une quête hallucinée, une
tentative initiatique de « retourner la langue contre elle-même », de
penser l’impensable, de vivre un songe libératoire. Cette écriture tout
sauf narcissique, plonge ses racines dans le magma du mythe, l’interdit
brûlant du corps et de la psyché. Démarche à rebours de l’ostentation et
du voyeurisme, de l’étalage malsain et pervers. Nous sommes loin de
Christine Angot. L’impudeur se pare ici de sept voiles pour laisser
entrevoir la part cachée, psychique, symbolique du rêve érotique.
À
l’instar du conte, ici chacun s’entre-dévore, se retrouve à la fois au
four et au moulin, appât et repas, toutes dents dehors. En donnant la
parole au délit, à la violence des interdits, Anne Serre caresse la
salamandre noire qui se cache dessous, ose affronter l’effroi, le désir
et la mort qui font obstacles… à l’amour. Car l’amour et le lien sont
absents de cette débauche des sens, comme si la bouche vorace et
matricielle engloutissait ses petits une fois sevrés. Cette souffrance
n’est pas dite, elle est dans le silence de l’âge adulte, la distance
prise avec soi et les autres, elle est dans l’errance atone et
l’abstinence de la narratrice qui redessine pour elle seule les contours
de sa Rome en ruines, ou celui d’un corps qui n’émet plus aucun signe.
Seul l’échappatoire imaginaire nourrit cette existence amputée du réel,
impartageable, blessée. Licorne, table ronde des chevaliers, grands
escaliers, robes de bal, affolent le souvenir, révèlent le secret, s’en
approchent sans le dire. C’est que, comme l’écrit encore Bernard Noël,
grand artificier du silence des corps, « le monde tel qu’il va s’arrête
un moment au bord de ce qu’il cache ».
C’est là aussi que va Anne
Serre, retrouvant la fraîcheur sous l’abomination. Formidable hommage à
la littérature et à la vie que ce petit livre sans ambiguïté.
L’indicible enchanté fait la fête au malheur, avec une frénésie, une
force d’invention qui fait un croc-en-jambe au loup du bois, tire la
barbichette aux satyres, culbute la mort de l’âme, venge l’innocence.
Dans le dos du monstre, le ciel est bleu, et dans le ciel, les tours
d’une église tracent un dessin où accrocher des lampions pour danser
par-dessus le volcan.
L’Humanité, jeudi 25 octobre 2012
L’étrange « vie familiale » de la rue Alban-Berg par Alain Nicolas
Empruntant les attributs du conte, Anne Serre donne le récit
énigmatique et profondément troublant d’une enfance dont le scandaleux
est plus facile à dire que le vrai. Chez les frères Grimm
Petite table, sois mise !
est le titre d’un conte, évoquant l’abondance, l’harmonie familiale
retrouvée après des mensonges et des malentendus. Est-ce ainsi qu’il
faut lire le bref et mystérieux récit qu’Anne Serre publie, sous ce
titre ? La mise à distance sous l’étiquette « conte » est-elle une
protection contre les effets toxiques d’un texte dangereux ? Est-ce au
contraire une revendication de la féerie qui habitait le monde perdu de
son enfance ?
La table, dans le livre, est ronde et immense, de
bois ciré sombre. On n’y mange guère, elle est le lieu d’autres
plaisirs. La narratrice et ses deux sœurs habitent dans cette grande
maison de la rue Alban-Berg, ainsi que leurs parents qui font avec elles
« des choses qu’il est interdit de faire avec des enfants ». D’autres
adultes, parfois, participent. Décrivant « ce qu’il faut bien appeler
une vie de famille », la narratrice évoque plutôt des « délices » qu’une
servitude. Une passion réciproque, certes, une folie peut-être, une
possession qui fait dire à la mère : « J’ai en moi le démon de l’amour
», et dont la frénésie se communique à tous, les rendant, de surcroît,
habiles quel que soit leur âge, à déjouer les questions des travailleurs
sociaux. Comment parler de cela, demande la narratrice, qui avoue : «
J’ai pensé parfois qu’en mettant bout à bout chacune de ses paroles je
formerais un livre. » Ce n’est évidemment pas si simple. La lecture de
ces pages solaires ne débouche pas sur un manifeste comme on pouvait les
lire au lendemain de Mai 68, mais sur la constatation d’une
impossibilité à dire. « Il n’est pas facile d’attraper les poissons
fuyants du réel : il arrive que pour les saisir, on ait à mimer
l’inconséquence, ou l’oubli. » Et enfin, une coupure.
À quinze
ans, la narratrice quitte sa maison. Est-elle traumatisée, malheureuse ?
Rien n’est dit. « Je ne me sentais pas perdue pour autant »,
écrit-elle. Une seule indication : « Longtemps, j’ai été privée de
sentiments. » Elle ne sent « rien sinon (s)a force ». Il faudra tout son
« appétit de langage », enfin la superposition d’une autre image à
celle de sa mère, pour qu’elle prenne conscience de ce qui a eu lieu. «
Comme si cette table, au lieu d’avoir été celle de la joie et de
l’excitation maniaque de mes émotions, avait été celle d’un sacrifice,
comme si on m’y avait torturée, démembrée, alors que moi, en ce
temps-là, je songeais. »
Au moment où se commercialisent à l’envi
des scandales de pacotille, Anne Serre, avec ce texte dur et
énigmatique, troublant, réaffirme hautement les droits de la
littérature.
L’Impossible, n°8, octobre 2012
par Michel Butel
Naissance, enfance et renaissance.
Ce qui a lieu est une fête de famille, au sens religieux du terme,
c’est-à-dire la joie, la cruauté, les figures monstrueuses que dessine
le sexe dans le délire des jours, l’innocence terrible des appétits et
des dépenses érotiques toujours recommencées.
À bas bruit, au même
instant, la violence du temps qui lasse les ardeurs les plus indécentes
et puis les sentiments conformes qui se frayent un chemin comme
ailleurs, comme toujours.
Parfois affleure la question du dehors,
le regard, la société des autres mais c’est trop tôt, la police des
mœurs ne peut pas intervenir puisqu’il y a là une famille unie dans
l’infracassable secret de la folie.
La musique de ces années pourrait être composée par Jean-Sébastien Bach.
C’est-à-dire une cantate hors des limites de la foi, une répétition illimitée.
Mais ce qui a lieu est aussi une tragique tentative de tromper le
temps, une tentative de nier le
temps, une tentative de clore l’histoire de famille sur cette
inimaginable dépense sexuelle.
Or les enfants deviennent des
adolescents, les jeunes filles muent en jeunes femmes, les sœurs
inséparables se dispersent, les parents, qu’a foudroyé sans doute l’air
qui passe par la porte ouverte, meurent et de cette brève histoire de
formation surgit une écriture, un destin, la chance de l’héroïne
narratrice, son fugitif mais éternel désespoir : tous ces actes de vie
et de mort pour que naissent un texte, des phrases, des mots, cette
grâce inadmissible à jamais perdue pour que vive un écrivain, les rires
enfantins du défi devenus les larmes du style et une histoire, la table
mise pour dîner ou baiser avec le Commandeur devenue un écritoire.
Le Matricule des anges, octobre 2012
Nu, sous la langue par Richard Blin
Dans un récit aussi limpide qu’envoûtant, Anne Serre explore le mystère
de la façon dont s’entrelacent le désir, les mots et nos raisons de
vivre. En soixante pages à peine, voici un texte qui brise
les Tables de la Loi. Placé sous les auspices d’une autre table – celle
« de la joie et du sacrifice », celle dont le cercle brillant comme un
lac gelé préside aux ébats érotiques d’une famille où les liens du sang
sont devenus de véritables liens charnels –, ce récit tient autant du
conte que du plaisir de tout mettre à découvert. À l’image de la mère de
la narratrice, vivant nue, désirante jusqu’à l’impudeur. Une table qui,
pour n’être pas celle de ce conte de Grimm dans lequel elle se couvre, à
la demande, d’un beau et bon repas, n’en est pas moins un peu magique
puisque c’est autour d’elle, comme en un miroir, que resurgissent images
et scènes marquantes d’une enfance « extraordinaire ».
C’est dans
l’évocation de cette dernière qu’est le défi et la beauté grave de ce
livre tout en hardiesse calme. Il donne à voir la vie à nu dans la
brutalité de son énigme. Ici, personne ne cède sur son désir, ni le père
travesti, ni la mère nymphomane, ni la narratrice, ni ses deux sœurs,
ni les amis de la famille. Les corps jouissent sans honte, transgressant
tous les tabous dans une sorte d’en deçà du bien et du mal, sous les
yeux des enfants et avec leur participation. « Nous étions de petits
fauves, cherchant une main à lécher, un sexe à dévorer, un peu de
pitance. » Une inconvenance majeure, une façon de vivre à contretemps,
dont la narratrice se souvient sans état d’âme. « On pourrait penser
qu’en vivant dans ce que d’autres auraient appelé un tel "désordre" de
morues, nous étions très troublées. Eh bien, non. » ; « Nul ne me
convaincra de m’arracher les cheveux, de couvrir ma tête de cendres, de
pleurer, puisqu’au fond de moi nul ne pleure, mais au contraire, rit et
demande à danser. » Avidité, volupté, gourmandise érotique, c’est le
luxe scandaleux de leur « sans pourquoi » qui illumine ce récit d’une
lumière d’effraction belle comme la perversion de l’innocence. Tout
dire, aller à la rencontre des ombres de certaines réalités, c’est ainsi
faire de l’écriture un acte érotique, c’est assimiler le langage à
l’Éros, c’est rappeler que l’on écrit avec son corps plus qu’avec son
intelligence. Elle est là l’énigme, dans la nudité resplendissante de
cette « évidence » ténébreuse où semble veiller la chance de l’éclat.
« Il n’est pas facile d’attraper les poissons fuyants du réel ; il
arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli. »
C’est sur ces mots que se termine la première partie, et que la
narratrice quitte, à 15 ans, le domicile familial pour mettre de l’ordre
dans sa maison intérieure. Pour se désaxer aussi, pour sortir d’une
sorte de rêve, réinventer le monde ou plutôt l’envie de monde. Début
d’une vie d’errance et d’abstinence, entre rêve et révolte, mais
qu’adoucira « la fantaisie » d’écrire des histoires. « J’avais le sens
du langage. Les mots résonnaient pour moi ; ils avaient une présence,
une profonde épaisseur, ils étaient presque vivants. » Une source de
joie donc, sinon de jouissance, où blessure et volupté le disputent à
cette part d’indemne qui est au cœur même de l’écriture d’Anne Serre. «
Et je trouvai que tout était bien, que le monde traçait en riant des
boucles, des volutes, qu’il suffisait – comme je l’avais toujours su,
toujours cru – d’être extrêmement attentif pour que vivre vous procure
une joie terrible, pour que se fabrique une œuvre d’art grâce à votre
corps, à vos mains, à vos yeux, à votre pauvre cœur brisé. » Ce qui est
une façon de ramener l’art à sa plus simple expression, celle qui
conjugue la plus haute tension poétique au mystère de ce qui fait être.
L’Express, mardi 25 septembre 2012
Petite table, sois mise !, un choc littéraire par Marianne Payot
Tageblatt, septembre-octobre 2012
Les forces de vie par Laurent Bonzon
Petite table, sois mise !
ou
l’impasse de la perversion. Dernière livraison d’Anne Serre, écrivain
précieux et délicat, ce conte pour adultes, qui multiplie les références
à Grimm et à d’autres auteurs délicieusement cruels, est une histoire
d’enfants souillés dans la joie et la belle humeur. Trois
jeunes filles livrées membres et corps aux plaisirs multiples et
constants de leur père, mère, voisins, voisines, médecin de famille,
etc. Une longue orgie de coïts apparemment consentis et physiquement
désirés, comme une vie entière en miniature, faite de sensations et de
débordements échappant à toute pudeur et à toute morale. De cette
étrange contrée, où chaque chose et chaque sentiment nous semblent à
l’envers, mais où ses habitants n’ont jamais connu d’autres coutumes que
celle des liens charnels, on ne s’enfuit pas pour autant sans emporter
un lourd bagage.
C’est l’expérience que fait la narratrice, qui
fuit à quinze ans ce royaume fantastique des outrages partagés. Sa vie
n’est qu’une longue errance, à la fois douce, à la fois amère, guidée
par le mensonge, la dissimulation, l’invention, une forme de légèreté
qui confine au vide. Il faudra du temps à cette héroïne de conte pour
comprendre que son silence pourrait trouver une voix dans l’écriture…
« Longtemps, j’ai été privée de sentiments. Maintenant que j’approche
de la quarantaine et qu’il m’est arrivé, grâce à Dieu, d’éprouver ici ou
là de la tendresse, de l’affection, je considère cet âge où je ne
sentais rien sinon ma force avec curiosité. » Cette force, c’est celle
qui perdure en deçà des silences contraints, des violences passées et de
l’amour qui reste à découvrir. Une personnalité, « un assemblage dont
la caractéristique première était d’être vivant, de tendre vers la vie,
de l’assurer, la maintenir. » Un étrange alliage plus fort que tout.
Le Canard enchaîné, jeudi 11 octobre 2012
par André Rollin
C’est une maison, rue Alban-Berg, où la vie d’une famille se déroule
d’une manière extrêmement libre. Nous sommes juste avant 1968, et les
mœurs – plutôt les habitudes – du père, de la mère et des trois filles
sont peu compatibles avec la morale habituelle. Et c’est écrit avec une
telle verve, une telle joie que les pires situations se transforment en
événements cocasses et surréalistes.
D’abord, il y a le père,
homme sévère et rectiligne, qui s’amuse à se déguiser en femme…, à la
plus grande joie de sa fille aînée, qui le suit dans la rue. « Les gens
se retournaient sur son passage et il adorait cela. Une fois où il me
vit, il reprit sa voix d’homme pour me dire : “File immédiatement.” » A
la maison, ce n’est pas mieux : la mère vit toute la journée nue et
passe son temps à « se brosser la toison devant la glace du vestibule ».
Et le père de déclarer : « Tu n’as pas de pudeur. »
Dans la
maisonnée, c’est partout la folie. Érotique, bien sûr ! « On pourrait
penser qu’en vivant dans ce que d’autres auraient appelé un tel
“désordre” de mœurs nous étions très troublés. » Ce n’est pas le cas. Le
haut lieu des débats est une « immense table toujours cirée et
brillante comme un lac gelé. C’est là, je l’ai dit, que nous avions nos
habitudes ».
Le temps passe, tout le monde se sépare, il y a des
morts. L’héroïne – la narratrice – se retrouve, chez une amie, devant «
une table noire et miroitante ». L’enfance surgit comme un éclair « Et
ce que je sentis alors, à ma plus grande surprise, fut un désespoir si
violent qu’on aurait dit un séisme. »
Celui que nous propose Anne Serre est plein d’allégresse et d’émotion.
Libération Next, samedi 6 octobre 2012
Formule magique par Xavier Houssin
On a beau supporter tout un lot de guerres, de violences, d’injustices,
de déceptions, de mensonges et de tartufferies, il est des moments où
ça ne passe plus. On a la nausée. Puis un massacre en chasse un autre,
un fait-divers sordide balaye le précédent, une petite phrase méprisante
recouvre un propos puant. Et nos consciences révoltées continuent
d’avaler des anacondas. Je pense souvent aux
Idées noires de Franquin, ces planches vraiment désespérées dont
Fluide Glacial
a publié l’intégrale, il y a quelques années. Dans l’une d’elles, les
armes de toute la terre se transforment en un gros tas de merde. On peut
rêver… Mon analyste appelle ça de la pensée magique. À mon âge, ce
serait plutôt signe d’immaturité. N’empêche, je ne peux pas m’empêcher
d’espérer que tout puisse se régler ainsi. Je me promène toujours du
côté des Grimm. Imaginant que, comme le cordonnier épuisé, des elfes
vont terminer mon travail pendant que je dors et persuadé qu’à l’heure
de dîner, il suffit de dire simplement « Petite table, sois mise ! ».
C’est sûrement parce que cette formule (magique) fait le titre du
dernier livre d’Anne Serre chez Verdier que je me suis précipité à
l’ouvrir. Les histoires des frères Grimm remuent en nous, parfois, une
intimité étrange. Ce court texte d’enfance, raconté à la première
personne par une femme restée si proche de la fillette qu’elle a été,
oscille en permanence entre un conte merveilleux un rien cruel et une
fresque érotique incestueuse très inconvenante à la Pierre Louys.
Petite table, sois mise !
est un livre de l’initiation et du grandir, des secrets, du sacré, de
l’aptitude au bonheur et des mille façons douces d’avoir le cœur brisé.
Un vrai petit miracle dans la lourde rentrée. Il suffisait d’y croire.
On peut continuer à s’émerveiller.
Elle, vendredi 5 octobre 2012
Services compris ! par Héléna Villovitch
Avec
Petite table, sois mise !,
Anne Serre intrigue, déconcerte, mais aussi séduit. Émerveillement,
naïveté et absence de jugement moral dessinent autour de la narration un
halo halluciné. Comme si la petite fille, actrice des ébats érotiques
évoqués précisément, mais sans ostentation, évoluait dans un univers
parallèle, où les termes « inceste » et « abus sexuel » n’auraient pas
cours. Début des années 70, le récit – stupéfiant – s’ouvre sur ces mots
: « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais 7 ans. »
Puis viennent les descriptions affectueuses (l’amour filial est présent
tout au long du livre) d’une mère aux mœurs sexuelles débridées qui
partage généreusement le corps de ses filles avec les invités de la
maison. Dans quel registre est-on ? Lit-on un ouvrage pornographique
(qui, d’ailleurs, fait référence à Sade sans ambiguïté) ? La piste
autobiographique s’ouvre largement sous nos yeux, mais la dénonciation
du traumatisme et la résilience sont-elles le sujet ? Non, car la
narratrice, à travers des ellipses vertigineuses, retrace un parcours
non dénué de logique où s’enchaînent une enfance bizarroïde et une
vocation d’écrivaine. Même le livre refermé, un étrange enchantement
continue de nous accompagner.
Siné mensuel, octobre 2012
Nos très chers prix par Martine Laval
Résistons au rouleau compresseur de la rentrée littéraire.
La rentrée littéraire est un phénomène franco-français, fabriqué pour
faire vendre. Autrement dit, c’est une opération marketing. Comme depuis
quelques années les chiffres de vente ont tendance à dégringoler (on
n’a plus de sous, on s’est fait trop échauder par la critique…), « on »
en a fabriqué une deuxième, dite de janvier. Ainsi les éditeurs occupent
les médias, c’est de la pub quasi gratuite. Qui dit rentrée de
septembre dit aussi prix littéraires qui tombent pour les plus glorieux
(hic !) en novembre. C’est la fête des morts, de tous ces livres ou
auteurs à peine nés et dare-dare enterrés. Les pôvres. La rentrée
littéraire, les prix littéraires sont un beau marronnier, comme le sont
nos coups de gueule. Rien ne change ? Si, c’est de plus en plus
horripilant, insupportable. Que faire ? Comme dirait Lénine. Se méfier
des 10 bouquins sur les 650 qui débarquent et que la presse, grande
prêtresse de la paresse et de la mollesse, encense Résistance ! Et
préférer au « chef-d’œuvre » de la reine Christine (dite Angot) un roman
autrement plus effarant :
Petite table, sois mise ! d’Anne Serre
(éd. Verdier). Où il est question du sexe et des dérapages en famille,
en toute innocence… Une banalisation du mal qui prend à la gorge, Le
tout servi par une écriture extralucide. Bon remue-méninges !
Psychologies, lundi 1
er octobre 2012
par Christilla Pellé-Douël
« La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais 7 ans. »
Tout est là, dans la première phrase de ce court et choquant roman. Par
la grâce d’une écriture classique, soulignant par contraste l’enfance
pervertie de la narratrice, Anne Serre a l’incroyable talent de nous
entraîner dans le monde d’une enfant abusée par les adultes, qui en
éprouve aussi de l’excitation, et pense qu’il s’agit là d’amour. Car tel
est l’empoisonnement maléfique de l’inceste.
Grazia, vendredi 14 septembre 2012
Un conte d’amour pervers par Marguerite Baux
« La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais 7 ans. »
Il était une fois une petite fille élevée par de gentils pervers – mère
nymphomane, sœurs sodomites, père travesti. Elle ignorait que sa famille
ne tournait pas rond. Un jour pourtant, il faut partir et apprendre à
aimer d’autres gens… D’une beauté cristalline, un extraordinaire petit
roman sur les liens de famille, mystérieux et perturbant comme un conte
de Perrault.
Le Monde des livres, vendredi 7 septembre 2012