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  Petite table, sois mise !

  Anne Serre

  Parution : août 2012

  64 pages
6,80 €
ISBN : 978-2-86432-688-5

Epub disponible : 5,80 €. Isbn : 978-2-86432-697-7

Résumé

Dans une série de scènes érotiques où la joie le dispute à l’énormité des situations et des propos tenus, Anne Serre se livre à un jeu de débordements qui, loin de déconcerter le lecteur, lui offrent un véritable enchantement.
Dans une scène originelle, «  la table au disque luisant  » fonctionne comme objet érotique mais aussi comme objet de divination, objet fascinant chargé de messages que la narratrice sera plus tard amenée à décrypter lorsqu’elle aura quitté l’enfance.
Elle rencontre aussi sur son chemin nombre de personnages qui seront pour elle autant de signes qui participeront secrètement à la construction de soi.
Au terme d’une errance à la fois dramatique et confiante, elle pourra enfin énoncer la formule magique du conte de Grimm : Petite table, sois mise  !
Jane Austen disait que «  les narrateurs doivent raconter un mystère  ». C’est bien un parcours énigmatique que trace ce récit qui a le charme et la résonance profonde d’un conte.


Extrait de texte

   Je ne voudrais pas, en brossant à grands traits notre vie de famille – peut-être saurai-je être plus fine en avançant dans mon récit, au fur et à mesure que les souvenirs remonteront et affleureront pour moi sur le disque luisant de notre grande table –, je ne voudrais pas donner une image fausse de notre mère, car, je le vois bien, je cherche à circonscrire sa forme. Il semble que malgré les ans – qui n’ont pas recouvert tout cela d’une « fine pellicule de poussière » comme dit la chanson, mais déplacé ces impressions et émotions qu’il me faut seulement réunir – notre père nous soit toujours resté énigmatique. Il l’était au début ; il l’est resté. Alors que notre mère dont je scrute les regards où que je me trouve – en regardant les visages des actrices dans les films, en observant ceux de toutes les femmes partout ailleurs –, notre mère dont j’examine les positions érotiques afin de la voir en son centre, en son émoi qui révèle tout, ne me fut pas énigmatique. Ou alors tant et tant, que je vais dans un pays noir et inconnu lorsque j’approche sa forme aveuglante.
   Mais comment la nommer sinon par son sexe, elle qui fut si oisive qu’il est impossible de rattacher sa forme à une activité en dehors de la maison, en dehors de nous ? Elle ne nous quittait jamais. Jusqu’à mes quinze ans, âge auquel je partis de la maison, elle ne nous quitta pas un instant. C’est nous qui allions et venions, sortions et rentrions, rapportant des nouvelles du dehors, n’en donnant jamais, sinon de fausses, du dedans. Elle restait à la maison dont nous savons maintenant la « charge érotique » (cela, Sade ne le dit pas), allant de sa chambre à la salle à manger où elle interrogeait le disque de la table, de la salle à manger à sa chambre. Où serait-elle allée ? Le bureau de papa lui était interdit ; elle n’entrait dans la cuisine que distraite, ne passait jamais de longues heures à la salle de bains. Elle cousait. Mal. Elle recevait Marjorie ou Bénédicte qui ne participa jamais à notre vie de famille. Il arrivait qu’elle sorte pour faire une course, mais c’était rare. C’était nous qui rapportions des provisions pour les repas ; papa ou Marjorie qui se chargeaient des autres emplettes.
   Elle n’était pas emprisonnée par notre père qui jamais ne l’empêcha de sortir. C’était de son plein gré qu’elle restait là, contre la fenêtre, ne considérant même pas le jardin. Ses robes ? Elle sortait pour acheter des vêtements, mais pas plus de deux ou trois fois l’an. Des lectures ? Elle ne lisait pas. « J’ai en moi le démon de l’amour », disait-elle. Car elle parlait bien, souvent comme un oracle, et j’ai pensé parfois qu’en mettant bout à bout chacune de ses paroles, je formerais un livre. Mais il me faut l’appuyer, elle, contre le disque glacé de la grande table tantôt ronde tantôt carrée, toujours veloutée, toujours sombre, de la salle à manger, pour retrouver ces mots qu’elle nous disait. C’est une expérience assez extraordinaire, peut-être terrible, au cours de laquelle on est parfois contraint de mettre de la légèreté, de la folie douce. Il n’est pas facile d’attraper les poissons fuyants du réel ; il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli.



Revue de presse

Presse écrite

   Charlie hebdo, mercredi 2 janvier 2013
   L’inceste pour tous
   par Valérie Manteau

   Prenons deux topiques des récits d’enfance : le vert paradis des amours enfantines, connotées joie et bonheur, naturel et spontanéité ; et le monstre incestueux, gros dégueu, égarement destructeur et violeur. Faisons-les se rencontrer. Dans Petite table, sois mise !, un conte d’Anne Serre, la narratrice défend l’orgie familiale de son enfance avec les accents de la bonne foi et de l’innocence, en toute simplicité. Oui, petite fille, elle voyait son père sortir de la maison familiale habillé en femme. Oui, à l’intérieur du cocon, la mère, nue toute la journée, réclamait ses petites auprès d’elle pour lui procurer les caresses dont elle ne se privait que pour se faire prendre sur la table par les habitués de la maison, professeur, docteur, bonne amie. Oui, les enfants participaient à cette débauche de sensualité mais avec gourmandise, passant d’un adulte à l’autre sans jalousie et sans peine. Le monde des Bisounours, en somme, jusqu’à l’irruption de la marâtre, la vilaine assis tante sociale.
   On se croirait dans un Peau d’âne décomplexé ; où le père convoquerait sa fille sans passer par la case je-t’offrirai-de-belles-robes, où la fille refuserait de suivre les conseils de sa marraine la fée, fuir et trouver son prince ailleurs. La narratrice s’en défend : elle n’est pas plus traumatisée que n’importe quel adulte qui regrette son âge œdipien. Dans la fable, tout est permis, même le récit enchanté du plus gros tabou de ce 21e siècle. Si Christine Angot a heurté en témoignant avec profusion de détails de son inceste, nul doute qu’Anne Serre ne laisse pas insensible avec son conte enchanté et enchanteur, pour qui veut s’en laisser conter.



   Libération, jeudi 8 novembre 2012
   Ô joie, orgie !
   par Anne Diatkine

   Loin d’Outreau-Angot et de l’autofiction, cette auteure livre un conte érotique sur fond d’inceste… enchanté.

   Comme l’héroïne de son récit, Petite table, sois mise ! Anne Serre vit dans une maison de fiction où la littérature est la seule réalité possible. Elle se tient à sa fenêtre, elle regarde le fleuve, l’eau invite à l’oubli de soi, jusqu’à ce qu’elle charrie quelques brindilles. Changement d’état : il s’agit alors de substituer la passivité à l’extrême rapidité, pour s’en saisir et observer la prise. Est-ce que les mots déroulés contiennent la matrice d’une histoire ? Est-ce que ça vit ou est-ce que c’est toc ? Est-ce que ça dit quelque chose ? Mauvaise pioche, Anne Serre rejette les mots dans l’eau, ils se dissolvent, disparaissent de la mémoire, s’emboîtent autrement, parviennent peut-être à d’autres écrivains, qui eux aussi font le guet. Il est tout aussi exténuant d’être écrivain qu’orpailleur ou pêcheur. Autant de temps pour si peu de mots. Est-ce qu’on pêche avec des enfants qui sautent dans les flaques, s’éclaboussent et avertissent les proies ?
   Non. Anne Serre n’a pas d’enfant. C’est une décision qu’elle a prise très jeune et qui a trait à l’écriture, avant même qu’elle ait conçu le moindre texte. « Je ne peux pas me permettre d’être distraite de cette vigilance. » Et aussi : « Je me demande comment les femmes écrivains font. Comment Nathalie Sarraute faisait par exemple, qui a eu trois filles ? » Pas d’enfant, donc, mais aussi, et pour les mêmes raisons, pas de conjugalité. Il est hors de question d’écrire en partageant le même espace. En entendant des pas, ou une voix au téléphone, en sentant une odeur de grille-pain. Quelle horreur ! Elle n’a jamais vécu avec personne. « Ce qui n’empêche pas les amours, bien au contraire. » Pas d’animaux, bien sûr. Des plantes vertes ? Elle rit. « Je ne suis pas si austère ! » Effectivement, elle ne l’est pas. Un jour, donc, le fleuve a charrié cette phrase : « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais 7 ans. » Anne Serre l’a gardée. «  Elle m’a semblée si extravagante que ça en devenait intéressant. » S’ensuit un récit joyeux, sur une enfance enchantée où les parents, les amis, les enfants couchent ensemble, dans une orgie formidable et heureuse. Mais la jeune fille grandit. Elle doit s’arracher à ce paradis constitué de tout ce qui est interdit. Le corps s’anesthésie avec l’âge adulte. Comment exploser « le coffre-fort de l’enfance » ? Petite table, sois mise ! est un récit qu’on lit comme une belle au bois dormant à l’envers. Aucun prince ne vaut ici, ils sont tous hors propos. C’est d’ailleurs une femme qui finit par provoquer un séisme salvateur. On agite le bref récit, et on pressent, qu’à rebours de toute provocation, il condense l’énigme d’une vie. Anne Serre : « Oui, mais laquelle ? Je l’ignore moi-même. Si c’est un autoportrait, je n’en vois pas l’image. » Elle semble étonnée lorsqu’on lui fait remarquer que son héroïne a le même âge qu’elle. « Elle a dix ans de moins que moi ! » Elles ont cependant la même année de naissance. Anne Serre : « J’ai bien eu l’impression d’écrire une espèce d’énormité, mais j’ai été très surprise lorsque l’éditeur m’a parlé de conte érotique. »
   Autre expérience inattendue : devoir répéter que non, elle ne prône pas l’inceste, et que oui, Outreau est une abomination. Ou encore, qu’elle n’a pas eu l’enfance déréglée et folle qu’elle décrit. Est-ce que l’imagination est suspecte ? Anne Serre : « Les récits d’autofiction peuvent être beaux et émouvants. Mais ils sont sur un seul plan. J’aime que les textes nous échappent. On sait qu’on lit quelque chose d’essentiel, qui nous nourrit, nous inquiète et nous apaise mais qu’on serait bien en peine de définir. Le Tour d’écrou, de Henry James. Les fictions de Peter Handke. » Et encore : « J’étais une petite fille normale. » Des énormités, Anne Serre en disait dans l’enfance, et elle était toujours crue. Ça en était inquiétant. « J’ai beaucoup aimé mentir. Je revenais de l’école en disant : "J’ai une amie qui a un vaporisateur pour faire disparaître momentanément une partie de soi. Elle a perdu son bras, elle ne pouvait plus écrire." » Cela suscitait l’intérêt et la surprise, mais pas la mise en cause. À la manière de ses lecteurs d’aujourd’hui, les adultes lui accordaient exactement le crédit qu’elle attendait. Son père enseigne la littérature et il la place au-dessus de tout. « Une famille bourgeoise, provinciale, croyante. J’ai beaucoup aimé être élevée dans la religion chrétienne, un monde merveilleux, qui me plaisait et me convenait. » C’est sans doute exact, mais pourquoi pense-t-on qu’il manque une petite pièce dans sa description ? Chez elle, on remarque d’abord les livres, bien rangés et lus. Puis les quelques tableaux d’amis peintres. Elle habite un vieux quartier de Paris, à la fois un peu mort et intellectuel. « Mais je n’ai pas besoin de vivre dans une rue à la mode ! Il y a des librairies. Ça me va. » Elle-même paraît intemporelle, sans que cela semble provenir d’une volonté ou d’un artifice, mais plutôt comme si elle avait gardé son corps d’étudiante.
   À 17 ans, elle part à Paris entreprendre des études de lettres. Très vite, elle décide de ne pas enseigner et publie des nouvelles dans des revues. De quoi vit-on lorsqu’on voue sa vie à la littérature ? « Sous un autre nom, j’étais pigiste dans un mensuel. Je faisais mon travail vite et bien, il ne m’entamait pas. » C’est une précarité solide, tenue par sa vocation. Il y a aussi des ateliers d’écriture, en prison, à la fac ou dans des classes de troisième. Là encore, sans se disperser en passions inutiles qui mordraient sur l’écriture. « Je suis très vite envahie, je mets des barrières. » En 2003, elle publie une tribune pleine d’humour et de colère contre l’augmentation du prix de la cigarette, dans les pages Rebonds de Libération. « Sous prétexte d’éviter aux gens de mourir (de quoi se mêle-t-on ?), le prix des cigarettes, déjà très élevé, va encore être augmenté… Où fume-t-on le plus ? Où la cigarette est-elle le dernier plaisir, la dernière marque de socialisation quand tout le reste s’est effondré ? Dans les prisons et les hôpitaux psychiatriques. » Pasionaria de la cigarette non réservée aux riches, on pourrait croire que les questions de société la captivent. Elle rit. « Malentendu complet ! Je ne sais pas ce qui m’a pris. » Aujourd’hui, il lui arrive d’acheter un journal. «  Avant, je me tenais le plus loin possible de l’actualité. »
   Elle est donc au-dessus du fleuve, par-delà le bien et le mal. Il ne lui est jamais rien arrivé, à l’exception de l’écriture. Elle dit : « Ma mère est morte quand j’avais 10 ans. Ça a été un charivari tel que je n’ai plus aucun souvenir de ces dix premières années. Aucune image d’elle, aucun son, aucune odeur. Ce sont dix ans de ma vie qui m’ont été soustraits, au point que je suis née à partir de sa mort. J’ai le développement psychique, physiologique, d’une femme qui a dix ans de moins que moi. » Elle a prévenu son père qu’elle allait publier un texte un peu « scandaleux ». Il lui a dit : « Ne te fais pas de souci, ma fille. Il n’y a que la littérature qui compte. »



   Le Soir, vendredi 2 novembre 2012
   La formule magique d’un conte de Grimm
   par Lucie Cauwe

   Jamais deux sans trois, dit la maxime bien connue. Mais il arrive que la lecture du « trois » rattrape celle du « un » et du « deux ». Heureusement. Plus clairement dit, lire Petite table, sois mise !, d’Anne Serre, rachète ou efface, ou les deux, les mauvaises expériences faites, chacune pour sa raison, avec Christine Angot (Une semaine de vacances) et E.L. James (Cinquante nuances de Grey).
   Pourtant, Anne Serre ne fait pas dans la dentelle. Tout est amoral ou immoral dans quasiment l’intégralité de son bref roman. On le sait, on le sent mais elle tient son histoire d’une façon tellement sûre que le lecteur la suit, et sourit même parfois malgré l’énormité des scènes.
   En résumé, le père aime s’habiller en femme quand il ne saute pas, assez brutalement sa compagne et/ou ses trois filles. « Le sexe de papa faisait nos délices », note la narratrice, la fille du milieu. La mère adore se promener nue devant tout ce qui passe, brosser sa toison, se faire sauter devant ses enfants par ses nombreux amants, dont le médecin de famille et l’agent d’assurances, partager ses descendantes avec ses partenaires… « Ils [les parents] faisaient avec nous des choses qu’il est absolument interdit de faire avec les enfants », poursuit la narratrice.
   Les propos comme les situations sont énormes. Mais ces dernières sont souvent joyeuses. Au point de dissuader les institutions averties par l’une ou l’autre bonne âme d’encore revenir chez eux. Un dysfonctionnement dans la famille ? Comment imaginer cela ? Les cas de conscience des trois filles ne surgissent que quand leurs père et mère les réclament au même moment en des lieux différents.
   Cette folie extrême n’empêche toutefois pas les enfants de grandir, conscientes de leur différence, et de voir dans la table de la salle à manger celle, magique, du conte de Grimm sur laquelle agit la formule du titre. Petite table, sois mise ! dit une construction de soi étrange, entre drame et confiance, un parcours énigmatique qu’on suit avec attention.



   L’Écho, samedi 27 octobre 2012
   Conte pour adultes pas sages
   par Sophie Creuz

   Petite table, sois mise ! d’Anne Serre, en lice pour le Prix Femina, ouvre joyeusement les portes des ténèbres.

   Alors que le gris s’étale en nuances toutes relatives et tristement convenues dans 52 nuances de Grey, le livre érotique qui n’affole que les ventes, voilà qu’un petit livre jaune éclatant comme un bouton-d’or culbute la morale cul par-dessus tête, entraînant le lecteur dans un conte pour adulte, enchanteur et horrifique, à l’image des contes de Grimm. Un livre d’une liberté et d’une audace inouïes, qui se joue des fantasmes et des interdits pour les passer au chaudron bouillant de l’écriture. Il faut, pour une telle alchimie, tout le talent d’Anne Serre, auteur de romans qui habitent la fiction – donc le mensonge – avec une vérité ensorcelante.
   Petite table, sois mise ! (éd. Verdier) fait entrer le lecteur dans la maison de Boucles d’or, insatiable Marianne, mère peu orthodoxe qui ne sort jamais mais déambule nue chez elle, tandis que papa, lui, s’habille en femme. Les trois petites filles n’en sont plus tout à fait, et l’assureur et le médecin de famille, s’ils étaient d’Outreau, n’en mèneraient pas large. Arrêtons là, car le sordide n’a pas droit de cité ici. A-t-il eu lieu ? Nous ne le saurons pas tant semblent joyeux ces débordements illicites.
   Nous entrons sidérés dans le château de l’ogre et de la bougresse d’où fusent les rires, dans un désordre effarant. La candeur tient la chandelle avec naturel dans le bureau paternel de velours tendu ou autour de la table familiale noire comme un lac de montagne. On y mange moins qu’on ne s’y penche pour s’y mirer et qu’y voit-on ? Le diable vous faire un clin d’œil, à moins que ce ne soient les ténèbres s’ouvrir sans pudeur.

   Vivre un songe libératoire
   Petite table, sois mise ! est au récit ce qu’était Le Château de Cène de Bernard Noël, qui fit scandale en 1969 – année pourtant érotique. L’un et l’autre sont une épreuve du feu, une quête hallucinée, une tentative initiatique de « retourner la langue contre elle-même », de penser l’impensable, de vivre un songe libératoire. Cette écriture tout sauf narcissique, plonge ses racines dans le magma du mythe, l’interdit brûlant du corps et de la psyché. Démarche à rebours de l’ostentation et du voyeurisme, de l’étalage malsain et pervers. Nous sommes loin de Christine Angot. L’impudeur se pare ici de sept voiles pour laisser entrevoir la part cachée, psychique, symbolique du rêve érotique.
   À l’instar du conte, ici chacun s’entre-dévore, se retrouve à la fois au four et au moulin, appât et repas, toutes dents dehors. En donnant la parole au délit, à la violence des interdits, Anne Serre caresse la salamandre noire qui se cache dessous, ose affronter l’effroi, le désir et la mort qui font obstacles… à l’amour. Car l’amour et le lien sont absents de cette débauche des sens, comme si la bouche vorace et matricielle engloutissait ses petits une fois sevrés. Cette souffrance n’est pas dite, elle est dans le silence de l’âge adulte, la distance prise avec soi et les autres, elle est dans l’errance atone et l’abstinence de la narratrice qui redessine pour elle seule les contours de sa Rome en ruines, ou celui d’un corps qui n’émet plus aucun signe.
   Seul l’échappatoire imaginaire nourrit cette existence amputée du réel, impartageable, blessée. Licorne, table ronde des chevaliers, grands escaliers, robes de bal, affolent le souvenir, révèlent le secret, s’en approchent sans le dire. C’est que, comme l’écrit encore Bernard Noël, grand artificier du silence des corps, « le monde tel qu’il va s’arrête un moment au bord de ce qu’il cache ».
   C’est là aussi que va Anne Serre, retrouvant la fraîcheur sous l’abomination. Formidable hommage à la littérature et à la vie que ce petit livre sans ambiguïté. L’indicible enchanté fait la fête au malheur, avec une frénésie, une force d’invention qui fait un croc-en-jambe au loup du bois, tire la barbichette aux satyres, culbute la mort de l’âme, venge l’innocence. Dans le dos du monstre, le ciel est bleu, et dans le ciel, les tours d’une église tracent un dessin où accrocher des lampions pour danser par-dessus le volcan.



   L’Humanité, jeudi 25 octobre 2012
   L’étrange « vie familiale » de la rue Alban-Berg
   par Alain Nicolas

   Empruntant les attributs du conte, Anne Serre donne le récit énigmatique et profondément troublant d’une enfance dont le scandaleux est plus facile à dire que le vrai.

   Chez les frères Grimm Petite table, sois mise ! est le titre d’un conte, évoquant l’abondance, l’harmonie familiale retrouvée après des mensonges et des malentendus. Est-ce ainsi qu’il faut lire le bref et mystérieux récit qu’Anne Serre publie, sous ce titre ? La mise à distance sous l’étiquette « conte » est-elle une protection contre les effets toxiques d’un texte dangereux ? Est-ce au contraire une revendication de la féerie qui habitait le monde perdu de son enfance ?
   La table, dans le livre, est ronde et immense, de bois ciré sombre. On n’y mange guère, elle est le lieu d’autres plaisirs. La narratrice et ses deux sœurs habitent dans cette grande maison de la rue Alban-Berg, ainsi que leurs parents qui font avec elles « des choses qu’il est interdit de faire avec des enfants ». D’autres adultes, parfois, participent. Décrivant « ce qu’il faut bien appeler une vie de famille », la narratrice évoque plutôt des « délices » qu’une servitude. Une passion réciproque, certes, une folie peut-être, une possession qui fait dire à la mère : « J’ai en moi le démon de l’amour », et dont la frénésie se communique à tous, les rendant, de surcroît, habiles quel que soit leur âge, à déjouer les questions des travailleurs sociaux. Comment parler de cela, demande la narratrice, qui avoue : «  J’ai pensé parfois qu’en mettant bout à bout chacune de ses paroles je formerais un livre. » Ce n’est évidemment pas si simple. La lecture de ces pages solaires ne débouche pas sur un manifeste comme on pouvait les lire au lendemain de Mai 68, mais sur la constatation d’une impossibilité à dire. « Il n’est pas facile d’attraper les poissons fuyants du réel : il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli. » Et enfin, une coupure.
   À quinze ans, la narratrice quitte sa maison. Est-elle traumatisée, malheureuse ? Rien n’est dit. « Je ne me sentais pas perdue pour autant », écrit-elle. Une seule indication : « Longtemps, j’ai été privée de sentiments. » Elle ne sent « rien sinon (s)a force ». Il faudra tout son « appétit de langage », enfin la superposition d’une autre image à celle de sa mère, pour qu’elle prenne conscience de ce qui a eu lieu. «  Comme si cette table, au lieu d’avoir été celle de la joie et de l’excitation maniaque de mes émotions, avait été celle d’un sacrifice, comme si on m’y avait torturée, démembrée, alors que moi, en ce temps-là, je songeais. »
   Au moment où se commercialisent à l’envi des scandales de pacotille, Anne Serre, avec ce texte dur et énigmatique, troublant, réaffirme hautement les droits de la littérature.



   L’Impossible, n°8, octobre 2012
   par Michel Butel

   Naissance, enfance et renaissance.
   Ce qui a lieu est une fête de famille, au sens religieux du terme, c’est-à-dire la joie, la cruauté, les figures monstrueuses que dessine le sexe dans le délire des jours, l’innocence terrible des appétits et des dépenses érotiques toujours recommencées.
   À bas bruit, au même instant, la violence du temps qui lasse les ardeurs les plus indécentes et puis les sentiments conformes qui se frayent un chemin comme ailleurs, comme toujours.
   Parfois affleure la question du dehors, le regard, la société des autres mais c’est trop tôt, la police des mœurs ne peut pas intervenir puisqu’il y a là une famille unie dans l’infracassable secret de la folie.
   La musique de ces années pourrait être composée par Jean-Sébastien Bach.
   C’est-à-dire une cantate hors des limites de la foi, une répétition illimitée.
   Mais ce qui a lieu est aussi une tragique tentative de tromper le temps, une tentative de nier le temps, une tentative de clore l’histoire de famille sur cette inimaginable dépense sexuelle.
   Or les enfants deviennent des adolescents, les jeunes filles muent en jeunes femmes, les sœurs inséparables se dispersent, les parents, qu’a foudroyé sans doute l’air qui passe par la porte ouverte, meurent et de cette brève histoire de formation surgit une écriture, un destin, la chance de l’héroïne narratrice, son fugitif mais éternel désespoir : tous ces actes de vie et de mort pour que naissent un texte, des phrases, des mots, cette grâce inadmissible à jamais perdue pour que vive un écrivain, les rires enfantins du défi devenus les larmes du style et une histoire, la table mise pour dîner ou baiser avec le Commandeur devenue un écritoire.



   Le Matricule des anges, octobre 2012
   Nu, sous la langue
   par Richard Blin

   Dans un récit aussi limpide qu’envoûtant, Anne Serre explore le mystère de la façon dont s’entrelacent le désir, les mots et nos raisons de vivre.

   En soixante pages à peine, voici un texte qui brise les Tables de la Loi. Placé sous les auspices d’une autre table – celle « de la joie et du sacrifice », celle dont le cercle brillant comme un lac gelé préside aux ébats érotiques d’une famille où les liens du sang sont devenus de véritables liens charnels –, ce récit tient autant du conte que du plaisir de tout mettre à découvert. À l’image de la mère de la narratrice, vivant nue, désirante jusqu’à l’impudeur. Une table qui, pour n’être pas celle de ce conte de Grimm dans lequel elle se couvre, à la demande, d’un beau et bon repas, n’en est pas moins un peu magique puisque c’est autour d’elle, comme en un miroir, que resurgissent images et scènes marquantes d’une enfance « extraordinaire ».
   C’est dans l’évocation de cette dernière qu’est le défi et la beauté grave de ce livre tout en hardiesse calme. Il donne à voir la vie à nu dans la brutalité de son énigme. Ici, personne ne cède sur son désir, ni le père travesti, ni la mère nymphomane, ni la narratrice, ni ses deux sœurs, ni les amis de la famille. Les corps jouissent sans honte, transgressant tous les tabous dans une sorte d’en deçà du bien et du mal, sous les yeux des enfants et avec leur participation. « Nous étions de petits fauves, cherchant une main à lécher, un sexe à dévorer, un peu de pitance. » Une inconvenance majeure, une façon de vivre à contretemps, dont la narratrice se souvient sans état d’âme. « On pourrait penser qu’en vivant dans ce que d’autres auraient appelé un tel "désordre" de morues, nous étions très troublées. Eh bien, non. » ; « Nul ne me convaincra de m’arracher les cheveux, de couvrir ma tête de cendres, de pleurer, puisqu’au fond de moi nul ne pleure, mais au contraire, rit et demande à danser. » Avidité, volupté, gourmandise érotique, c’est le luxe scandaleux de leur « sans pourquoi » qui illumine ce récit d’une lumière d’effraction belle comme la perversion de l’innocence. Tout dire, aller à la rencontre des ombres de certaines réalités, c’est ainsi faire de l’écriture un acte érotique, c’est assimiler le langage à l’Éros, c’est rappeler que l’on écrit avec son corps plus qu’avec son intelligence. Elle est là l’énigme, dans la nudité resplendissante de cette « évidence » ténébreuse où semble veiller la chance de l’éclat.
   « Il n’est pas facile d’attraper les poissons fuyants du réel ; il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli. » C’est sur ces mots que se termine la première partie, et que la narratrice quitte, à 15 ans, le domicile familial pour mettre de l’ordre dans sa maison intérieure. Pour se désaxer aussi, pour sortir d’une sorte de rêve, réinventer le monde ou plutôt l’envie de monde. Début d’une vie d’errance et d’abstinence, entre rêve et révolte, mais qu’adoucira « la fantaisie » d’écrire des histoires. « J’avais le sens du langage. Les mots résonnaient pour moi ; ils avaient une présence, une profonde épaisseur, ils étaient presque vivants. » Une source de joie donc, sinon de jouissance, où blessure et volupté le disputent à cette part d’indemne qui est au cœur même de l’écriture d’Anne Serre. «  Et je trouvai que tout était bien, que le monde traçait en riant des boucles, des volutes, qu’il suffisait – comme je l’avais toujours su, toujours cru – d’être extrêmement attentif pour que vivre vous procure une joie terrible, pour que se fabrique une œuvre d’art grâce à votre corps, à vos mains, à vos yeux, à votre pauvre cœur brisé. » Ce qui est une façon de ramener l’art à sa plus simple expression, celle qui conjugue la plus haute tension poétique au mystère de ce qui fait être.



   L’Express, mardi 25 septembre 2012
   Petite table, sois mise !, un choc littéraire
   par Marianne Payot



   Tageblatt, septembre-octobre 2012
   Les forces de vie
   par Laurent Bonzon

   Petite table, sois mise ! ou l’impasse de la perversion. Dernière livraison d’Anne Serre, écrivain précieux et délicat, ce conte pour adultes, qui multiplie les références à Grimm et à d’autres auteurs délicieusement cruels, est une histoire d’enfants souillés dans la joie et la belle humeur.

   Trois jeunes filles livrées membres et corps aux plaisirs multiples et constants de leur père, mère, voisins, voisines, médecin de famille, etc. Une longue orgie de coïts apparemment consentis et physiquement désirés, comme une vie entière en miniature, faite de sensations et de débordements échappant à toute pudeur et à toute morale. De cette étrange contrée, où chaque chose et chaque sentiment nous semblent à l’envers, mais où ses habitants n’ont jamais connu d’autres coutumes que celle des liens charnels, on ne s’enfuit pas pour autant sans emporter un lourd bagage.
   C’est l’expérience que fait la narratrice, qui fuit à quinze ans ce royaume fantastique des outrages partagés. Sa vie n’est qu’une longue errance, à la fois douce, à la fois amère, guidée par le mensonge, la dissimulation, l’invention, une forme de légèreté qui confine au vide. Il faudra du temps à cette héroïne de conte pour comprendre que son silence pourrait trouver une voix dans l’écriture…
   « Longtemps, j’ai été privée de sentiments. Maintenant que j’approche de la quarantaine et qu’il m’est arrivé, grâce à Dieu, d’éprouver ici ou là de la tendresse, de l’affection, je considère cet âge où je ne sentais rien sinon ma force avec curiosité. » Cette force, c’est celle qui perdure en deçà des silences contraints, des violences passées et de l’amour qui reste à découvrir. Une personnalité, « un assemblage dont la caractéristique première était d’être vivant, de tendre vers la vie, de l’assurer, la maintenir. » Un étrange alliage plus fort que tout.



   Le Canard enchaîné, jeudi 11 octobre 2012
   par André Rollin

   C’est une maison, rue Alban-Berg, où la vie d’une famille se déroule d’une manière extrêmement libre. Nous sommes juste avant 1968, et les mœurs – plutôt les habitudes – du père, de la mère et des trois filles sont peu compatibles avec la morale habituelle. Et c’est écrit avec une telle verve, une telle joie que les pires situations se transforment en événements cocasses et surréalistes.
   D’abord, il y a le père, homme sévère et rectiligne, qui s’amuse à se déguiser en femme…, à la plus grande joie de sa fille aînée, qui le suit dans la rue. « Les gens se retournaient sur son passage et il adorait cela. Une fois où il me vit, il reprit sa voix d’homme pour me dire : “File immédiatement.” » A la maison, ce n’est pas mieux : la mère vit toute la journée nue et passe son temps à « se brosser la toison devant la glace du vestibule ». Et le père de déclarer : « Tu n’as pas de pudeur. »
   Dans la maisonnée, c’est partout la folie. Érotique, bien sûr ! « On pourrait penser qu’en vivant dans ce que d’autres auraient appelé un tel “désordre” de mœurs nous étions très troublés. » Ce n’est pas le cas. Le haut lieu des débats est une « immense table toujours cirée et brillante comme un lac gelé. C’est là, je l’ai dit, que nous avions nos habitudes ».
   Le temps passe, tout le monde se sépare, il y a des morts. L’héroïne – la narratrice – se retrouve, chez une amie, devant «  une table noire et miroitante ». L’enfance surgit comme un éclair « Et ce que je sentis alors, à ma plus grande surprise, fut un désespoir si violent qu’on aurait dit un séisme. »
   Celui que nous propose Anne Serre est plein d’allégresse et d’émotion.



   Libération Next, samedi 6 octobre 2012
   Formule magique
   par Xavier Houssin

   On a beau supporter tout un lot de guerres, de violences, d’injustices, de déceptions, de mensonges et de tartufferies, il est des moments où ça ne passe plus. On a la nausée. Puis un massacre en chasse un autre, un fait-divers sordide balaye le précédent, une petite phrase méprisante recouvre un propos puant. Et nos consciences révoltées continuent d’avaler des anacondas. Je pense souvent aux Idées noires de Franquin, ces planches vraiment désespérées dont Fluide Glacial a publié l’intégrale, il y a quelques années. Dans l’une d’elles, les armes de toute la terre se transforment en un gros tas de merde. On peut rêver… Mon analyste appelle ça de la pensée magique. À mon âge, ce serait plutôt signe d’immaturité. N’empêche, je ne peux pas m’empêcher d’espérer que tout puisse se régler ainsi. Je me promène toujours du côté des Grimm. Imaginant que, comme le cordonnier épuisé, des elfes vont terminer mon travail pendant que je dors et persuadé qu’à l’heure de dîner, il suffit de dire simplement « Petite table, sois mise ! ». C’est sûrement parce que cette formule (magique) fait le titre du dernier livre d’Anne Serre chez Verdier que je me suis précipité à l’ouvrir. Les histoires des frères Grimm remuent en nous, parfois, une intimité étrange. Ce court texte d’enfance, raconté à la première personne par une femme restée si proche de la fillette qu’elle a été, oscille en permanence entre un conte merveilleux un rien cruel et une fresque érotique incestueuse très inconvenante à la Pierre Louys. Petite table, sois mise ! est un livre de l’initiation et du grandir, des secrets, du sacré, de l’aptitude au bonheur et des mille façons douces d’avoir le cœur brisé. Un vrai petit miracle dans la lourde rentrée. Il suffisait d’y croire. On peut continuer à s’émerveiller.



   Elle, vendredi 5 octobre 2012
   Services compris !
   par Héléna Villovitch

   Avec Petite table, sois mise !, Anne Serre intrigue, déconcerte, mais aussi séduit. Émerveillement, naïveté et absence de jugement moral dessinent autour de la narration un halo halluciné. Comme si la petite fille, actrice des ébats érotiques évoqués précisément, mais sans ostentation, évoluait dans un univers parallèle, où les termes « inceste » et « abus sexuel » n’auraient pas cours. Début des années 70, le récit – stupéfiant – s’ouvre sur ces mots  : « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais 7 ans. » Puis viennent les descriptions affectueuses (l’amour filial est présent tout au long du livre) d’une mère aux mœurs sexuelles débridées qui partage généreusement le corps de ses filles avec les invités de la maison. Dans quel registre est-on ? Lit-on un ouvrage pornographique (qui, d’ailleurs, fait référence à Sade sans ambiguïté) ? La piste autobiographique s’ouvre largement sous nos yeux, mais la dénonciation du traumatisme et la résilience sont-elles le sujet ? Non, car la narratrice, à travers des ellipses vertigineuses, retrace un parcours non dénué de logique où s’enchaînent une enfance bizarroïde et une vocation d’écrivaine. Même le livre refermé, un étrange enchantement continue de nous accompagner.



   Siné mensuel, octobre 2012
   Nos très chers prix
   par Martine Laval

   Résistons au rouleau compresseur de la rentrée littéraire.

   La rentrée littéraire est un phénomène franco-français, fabriqué pour faire vendre. Autrement dit, c’est une opération marketing. Comme depuis quelques années les chiffres de vente ont tendance à dégringoler (on n’a plus de sous, on s’est fait trop échauder par la critique…), « on » en a fabriqué une deuxième, dite de janvier. Ainsi les éditeurs occupent les médias, c’est de la pub quasi gratuite. Qui dit rentrée de septembre dit aussi prix littéraires qui tombent pour les plus glorieux (hic !) en novembre. C’est la fête des morts, de tous ces livres ou auteurs à peine nés et dare-dare enterrés. Les pôvres. La rentrée littéraire, les prix littéraires sont un beau marronnier, comme le sont nos coups de gueule. Rien ne change ? Si, c’est de plus en plus horripilant, insupportable. Que faire ? Comme dirait Lénine. Se méfier des 10 bouquins sur les 650 qui débarquent et que la presse, grande prêtresse de la paresse et de la mollesse, encense Résistance ! Et préférer au « chef-d’œuvre » de la reine Christine (dite Angot) un roman autrement plus effarant : Petite table, sois mise ! d’Anne Serre (éd. Verdier). Où il est question du sexe et des dérapages en famille, en toute innocence… Une banalisation du mal qui prend à la gorge, Le tout servi par une écriture extralucide. Bon remue-méninges !



   Psychologies, lundi 1er octobre 2012
   par Christilla Pellé-Douël

   « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais 7 ans. » Tout est là, dans la première phrase de ce court et choquant roman. Par la grâce d’une écriture classique, soulignant par contraste l’enfance pervertie de la narratrice, Anne Serre a l’incroyable talent de nous entraîner dans le monde d’une enfant abusée par les adultes, qui en éprouve aussi de l’excitation, et pense qu’il s’agit là d’amour. Car tel est l’empoisonnement maléfique de l’inceste.



   Grazia, vendredi 14 septembre 2012
   Un conte d’amour pervers
   par Marguerite Baux

   « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais 7 ans. » Il était une fois une petite fille élevée par de gentils pervers – mère nymphomane, sœurs sodomites, père travesti. Elle ignorait que sa famille ne tournait pas rond. Un jour pourtant, il faut partir et apprendre à aimer d’autres gens… D’une beauté cristalline, un extraordinaire petit roman sur les liens de famille, mystérieux et perturbant comme un conte de Perrault.



   Le Monde des livres, vendredi 7 septembre 2012
   Les goûters de la fille de l’ogre
   par Éric Chevillard

   Sans barguigner, j’enfonçais ma lance d’airain dans sa grotte cramoisie… Car la préciosité métaphorique est en effet l’un des écueils sur lesquels, trop souvent, vient s’empaler la littérature érotique. Ce n’est pas le seul. Nous nous trouvons là devant un insoluble problème de lexique. S’ils ne donnent pas dans cette mièvrerie stylistique vaguement orientalisante, l’écrivain libertin et le pornographe n’ont guère le choix qu’entre le langage clinique de la gynécologie et l’argot le plus dessalé, deux manières encore d’être mal léché. C’est un cas de désespoir lyrique. Non que les mots manquent, ils sont même excessivement nombreux, mais ils apparaissent tous négativement connotés, qu’ils relèvent de l’euphémisme, de la science anatomique ou de la grossièreté, comment voulez-vous écrire avec ces poids aux poignets sans y perdre inévitablement toute votre subtilité ?
   L’écrivain y laisse encore d’autres plumes. L’humour et l’ironie sont à peu près aussi malvenus dans cette littérature que dans les textes sacrés, à moins d’y introduire une dimension parodique qui en ruine toute l’efficacité. Pour les mêmes raisons, elle se prête assez mal aux inventions formelles et aux recherches stylistiques les plus audacieuses. La libido n’est certes pas dépourvue d’imagination mais elle confie plus volontiers à celle-ci le soin de scénariser ses fantasmes (petits récits souvent bien académiques) que de révolutionner le genre romanesque. La réflexion n’est pas non plus très encouragée dans ces pages qui préfèrent explorer d’autres profondeurs, et l’émotion même s’en retire en rougissant (mais cela en raison de son côté sainte-nitouche qui peut agacer aussi). L’ennui, en revanche, s’y rencontre souvent, comme au spectacle du patinage artistique, tant les mêmes figures y sont répétées inlassablement – n’y a-t-il pas bien longtemps que tous les angles et les arrondis de cette géométrie ont été répertoriés ?
   Anne Serre mérite donc toute notre reconnaissance pour avoir su écrire un récit érotique qui se joue de toutes nos préventions. En vérité, Petite table, sois mise !, qui emprunte son titre à un conte de Grimm relève plutôt du conte lui aussi, un conte pour adultes avertis, c’est-à-dire bien sûr pervertis, quoique tout enrobé d’innocence comme le veut le genre. Jamais les mots « inceste » ou « pédophilie » ne sont utilisés par la narratrice, fillette devenue adulte qui raconte son enfance à la première personne. Et c’est là l’audace principale d’Anne Serre que de braver le vieil interdit, ravivé dans nos consciences modernes par de sordides et récurrents faits divers Or justement nous ne sommes pas là dans le fait divers, mais bien dans l’espace littéraire du conte où tous les excès sont permis, et même souhaitables, puisque le corps et l’esprit du lecteur s’y trouvent ainsi mis à l’épreuve et ébranlés, confrontés soudain à cette effrayante liberté en deçà du bien et du mal qui précède les lois morales et politiques.
   « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais sept ans. » Ainsi s’ouvre le livre et, quelques lignes plus bas, nous lisons : « Maman était nue la plupart du temps [...]. Elle brossait sa toison devant la glace du vestibule, à grands coups, aussi sérieusement qu’elle se lavait les dents le soir. » L’écriture d’Anne Serre se présente elle aussi dans le plus simple appareil. Il y a un contraste, parfois comique, parfois glaçant, entre la bonne humeur de la narratrice et ce qu’elle raconte si sobrement – car tout semble pour elle aller de soi –, cette relation minutieuse de ce qui est peut-être pour nous le crime le plus monstrueux puisque le père et la mère se livrent du matin au soir a des jeux érotiques avec leurs trois filles. On voudrait dire qu’ils abusent d’elles ignominieusement, mais elles y consentent avec autant d’ingénuité que d’appétit : « Le sexe de papa faisait nos délices. Nous n’étions jamais rassasiées de sa vue, de son toucher. »
   Ces parents dévoyés, ogre et ogresse dévorant leur propre chair, mais qui jamais n’apparaissent tels aux yeux de leurs filles ni jamais peut-être aux leurs mêmes, s’abandonnent aussi sans se cacher aucunement à des visiteurs de passage, invitant les petites à se mêler à leurs ébats. La narratrice a tout de même conscience que ces comportements sont, disons, atypiques : « Je ne voudrais pas, ici, sembler faire l’apologie ses liens sexuels en famille [...]. Mais [...] nul ne me convaincra de m’arracher les cheveux, de couvrir ma tête de cendres, de pleurer, puisqu’au fond de moi nul ne pleure, mais au contraire, rit et demande à danser. » Le magnétisme sexuel de la famille est tel que même les enquêteurs de l’assistance publique, alertés par des rumeurs, se laissent entraîner dans ces bacchanales domestiques.
   Dans une deuxième partie plus elliptique, où la tension retombe un peu, la narratrice a quitté la maison. Elle apprend sans s’en émouvoir la mort de ses parents. Elle se dit alors « privée de sentiments » et préfère enfouir en elle son passé, non comme un secret honteux pourtant, plutôt comme une extravagance, un songe d’enfance difficile à démêler – impressions qui sont aussi celles que le lecteur garde de ce conte cruel et naïf, étrangement envoûtant.



   Le Nouvel Observateur, n°2496, jeudi 6 septembre 2012
   par Jacques Drillon

   Aux massifs romans d’initiation germaniques, Anne Serre oppose l’insolente brièveté d’une nouvelle à peine allongée. Une entrée au monde délirante, où « tout le monde couche avec tout le monde », comme disait Truffaut, parents, voisins, sans distinction d’âge ni de sexe ; puis une crise errante et chercheuse ; et une résolution sage et désenchantée. Tout cela acide, intelligent, vagabond, fantasque, et libre. Les musiciens reconnaîtront au passage le compositeur Giacinto Scelsi, à peine grimé.



   Télérama,
mercredi 5 septembre 2012
   10 romans français

   Dans cette aimante famille bourgeoise provinciale, c’est avec allégresse qu’on pratique l’inceste… De ce point de départ, Anne Serre bâtit un roman en forme de conte élégant et inquiétant, subtilement scandaleux, ambigu et séduisant comme un tableau de Balthus.



   Transfuge,
septembre 2012
   La fête à la maison
   par Vincent Roy

   « Le sexe de papa faisait nos délices. Nous n’étions jamais rassasiées de sa vue, de son toucher. Sa forme exemplaire se dressait avec une telle autorité, les plaisirs qu’il nous dispensait étaient si vifs, que je me souviens du tapis à grosses fleurs de son bureau comme d’un jardin bien supérieur à ceux de Le Nôtre » : c’est la fête à la maison ! Il était une fois l’histoire d’une drôle de vie de famille. Trois filles (Chloé, Ingrid et la narratrice), ainsi que leurs parents s’envoient en l’air. Un par un, deux par deux, trois par trois, les cinq ensemble, ils « s’entre-saillissent ». Avec les amis en sus. Le père se déguise en femme ; la mère, qui a « le démon de l’amour », se promène nue toute la journée en se brossant la toison devant la glace ; les filles (préadolescentes) s’explorent « la motte » et se font tâter leur poitrine naissante – elles ne sont pas sans profiter, dès l’âge de raison, « l’assurance d’un agent d’assurances », du vit d’un docteur en médecine, des gamahuchages frénétiques d’une copine délurée de leur maman (cette liste n’est pas, tant s’en faut, exhaustive). Bref, on l’aura compris, dans cette tribu qui fait corps, on communique en se chatouillant, en se frottant, en se mordillant, en se pinçant, en se léchant.
   Petite table, sois mise ! est un conte érotique brillant dans lequel Anne Serre exacerbe les désirs. Dans quel but ? Par un jeu de débordements – et c’est bien là tout son art –, elle veut poser l’énigme de la construction de soi. Son héroïne quitte à 15 ans son foyer torride. Elle décide de faire « exploser le coffre-fort » de son enfance « si visitée ». Elle se retrouve désormais, loin de chez elle, « privée de corps » et de sentiments. Son errance est une renaissance. Comment faire pour donner une forme à la vie ? Il s’agit de sortir d’un rêve.



   Télérama, du 25 au 31 août 2012
   par Fabienne Pascaud

   «  La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais sept ans.  » Telle est la première phrase, lapidaire, de l’exceptionnel et hallucinant roman d’Anne Serre. Sur la même page, deux paragraphes après : «  Maman était nue la plupart du temps.  » «  Tu n’as pas de pudeur, disait papa.  » Où donc est‑on ? Chez une aimante famille bourgeoise provinciale qui pratique avec allégresse l’inceste. Son époux indifférent lui préfère ses trois fillettes ? Qu’à cela ne tienne : la génitrice dénudée et littéraire qui avoue brûler constamment du «  démon de l’amour  » (et déteste quitter son logis) se console elle aussi dans les bras des trois petites sœurs. Apparemment ravies. Mais partageant volontiers leurs parents avec les habitués du pavillon, ce drôle d’endroit à la fois ordinaire et magique de la rue Alban-Berg… où la narratrice pourrait bien figurer l’animale Lulu qui inspira tant le compositeur.
   Par‑delà bien et mal, ce conte noir réussit avec une délicatesse enchantée à éviter vulgarité et voyeurisme. Mais, s’il multiplie les clins d’œil – à Racine, à Sade, aux frères Grimm, à Wedekind ou à la Bible – il évoque forcément l’affaire d’Outreau. En paraît même le scandaleux démenti, puisque les plaisirs interdits s’y révèlent sans conséquences. La romancière Anne Serre est plus subtile. Bien des énigmes tissent sa parabole, aussi inquiétante que drôle. Des désastres intimes de sa narratrice‑héroïne, fuyant sa famille à 15 ans, quasi amnésique et incapable d’aimer, on saura peu. Pas davantage des abîmes où l’ont conduite des années de mensonges. Le désir d’être au monde mystérieusement lui demeure. Et la joie terrible de vivre, malgré les illusions de l’amour‑fusion poussé jusqu’à l’absurde.
   C’est que la petite fille incestueuse d’antan a trouvé la jouissance de l’écriture pour faire art de sa souffrance. Pour vaincre le réel, mieux vaut le réinventer.



   La Bauge littéraire, jeudi 17 janvier 2013
   Anne Serre, Petite table, sois mise ! – la plaie au cœur de l’écriture
   par Thomas Galley



   Les Lettres de la Magdelaine, mercredi 28 novembre 2012
   Contre-paroles
   par Ronald Klapka



   Des livres et des gens, jeudi 15 novembre 2012
   par Dominique Conil



   Le Littéraire.com, mercredi 14 novembre 2012
   Pornographie du récit : Anne Serre et l’impossible
   par Jean-Paul Gavard-Perret



   La République des livres, samedi 10 novembre 2012
   La ligne jaune de Verdier
   par Pierre Assouline



   La Vénus littéraire, octobre 2012
   par Anne Bert



   Blog À chacun sa lettre, dimanche 7 octobre 2012
   Vous prendrez bien un dessert ?
   par Cathia Engelbach



   Encres vagabondes, lundi 1er octobre 2012
   par Serge Cabrol



   France Inter.fr, lundi 27 août 2012
   La rentrée littéraire



   ActuaLitté, lundi 13 août 2012
   par Julien Pessot

Radio et télévision

« L’attrape-livres », par Colombe Schneck, France Inter, mardi 19 mars 2013 à 5h44
« Le Tire lire », par Arthur Dreyfus, France Inter, samedi 9 mars 2013 à 5h40
« Le Rendez-vous », par Laurent Goumarre, France Culture, jeudi 20 décembre 2012 de 19h à 20h
Sur Paperblog.fr : interview d’Anne Serre, jeudi 5 décembre 2012
« Le carrefour de la culture », par Vincent Josse, France Inter, vendredi 30 novembre 2012 à partir de 6h46
« D@ns le texte », par Judith Bernard, @rrêt sur images, jeudi 18 octobre 2012
« L’attrape-livres », par Colombe Schneck, France Inter, lundi 1er octobre 2012 à 5h44
« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, mardi 18 septembre 2012 de minuit à 0h35
« Mauvais genre », par François Angelier, France Culture, samedi 8 septembre 2012 de 22h à 0h