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  La Piste mongole

  Christian Garcin

  320 pages
18 €
ISBN : 978-2-86432-571-0

Résumé

Où l’on part à la recherche d’Eugenio Tramonti, le protagoniste du Vol du pigeon voyageur et de La Jubilation des hasards, disparu quelque part en Mongolie. Pour le retrouver il faudra traverser des états de réalité peu ordinaires et accepter de se laisser guider par quelques personnages emblématiques : un Chinois qui présente la particularité de maîtriser ses rêves ; une chamane mongole qui s’absente parfois quelques jours pour voyager dans d’autres mondes dont elle ne se souvient pas ; une Sibérienne qui fréquente assidûment les choses invisibles ; un jeune garçon, apprenti chaman, qui vient interférer dans les rêves du Chinois ; une vieille femme aux identités mouvantes ; une divinité lacustre aux faux airs de renard ; des juments, un aigle et un loup ; sans compter quelques narrateurs, anonymes ou pas, disséminés entre Oulan Bator et Pékin, le lac Baïkal et les hauts sommets de l’ouest de la Mongolie. Les mondes se chevauchent, les histoires se répondent les unes aux autres, les fenêtres de l’imaginaire sont grandes ouvertes, les narrateurs se superposent, et le principe de réalité tremble sur ses bases, à la fois labile, humoristique et fuyant. Et ce faisant c’est une autre réalité qui se trouve posée là – ou tout un réseau de réalités qui s’entrecroisent, car l’instabilité est féconde, et la littérature s’accommode bien de ce flou des frontières.



Extrait de texte

   Nous étions debout à l’entrée de la yourte, silencieux, à regarder la jeune femme environnée de fumée qui parlait vite, les yeux fermés, d’une voix monocorde, tandis que la vieille au long nez, assise face à elle et penchée en avant, l’écoutait avec attention, ne l’interrompant qu’à une ou deux reprises, et à tout cela je n’entendais évidemment rien. Amgaalan m’avait proposé de traverser la ruelle afin d’écouter et voir, vous allez peut-être assister à quelque chose d’intéressant, m’avait-il dit, la vieille est un peu sorcière, une chamane assez connue ici, et cette histoire d’opéras chinois m’intrigue un peu. Quelle histoire d’opéras, avais-je demandé, et il m’avait dit que la vieille femme, qui était entrée chez lui en faisant mine de ne pas même m’avoir remarqué bien qu’elle fût assise à quelques mètres de moi, venait de lui demander de passer une cassette d’opéra pour sa cousine qui en réclamait. Je trouve ça vraiment bizarre, m’avait-il dit, d’autant qu’elle-même (il montra la vieille d’un mouvement du menton) déteste ça, je le sais, mais nous pouvons aller voir ce qu’il en est si vous le souhaitez, elle est d’accord, nous reprendrons notre conversation après. Je ne voyais pour ma part aucun inconvénient à suspendre cette conversation courtoise mais qui ne menait à rien, pour traverser la ruelle défoncée, enjamber ruisselets d’eau grise, chiens endormis et porcelets indifférents, et me rendre dans la yourte d’à côté, aussi misérable que celle d’Amgaalan, dans laquelle la vieille qui nous avait précédés frappait un petit tambour, assise face à une grosse jeune femme qui semblait saoule, dodelinait de la tête les yeux fermés, en marmonnant je ne sais quoi entre ses lèvres épaisses et à peine desserrées. Je pense que ce n’est pas vraiment sa cousine, me chuchota Amgaalan : à chaque fois que quelqu’un vient chez elle, elle dit qu’il s’agit de cousins ou cousines. Qui est-ce, alors, avais-je demandé par politesse, car cela m’indifférait totalement. Une chamane comme elle, je suppose, ou une apprentie chamane, regardez, elle est en transes, il me semblait bien que cette histoire d’opéras chinois était un peu bizarre. Et on entendit à ce moment-là les premiers passages de récitatifs, péniblement aigus, retentir dans la yourte d’Amgaalan. La grosse jeune femme se mit alors à parler, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, toujours les yeux fermés, tandis qu’Amgaalan et moi étions debout à côté de l’entrée de la yourte.



Revue de presse

Presse écrite

   Blog Terres de femmes, mardi 16 mars 2010
   Cette magie-là, primitive et primordiale
   par Angèle Paoli

   Entreprendre La Piste mongole, se risquer, à la suite de Christian Garcin et de Rosario Traunberg – l’un de ses doubles – au décryptage des pistes – narratives, géographiques, oniriques – qui surgissent au hasard des rencontres dans la lecture de ce roman aux entrées multiples, emprunter jusqu’au fin fond des steppes russes les routes cahoteuses qui mènent de Pékin à Ulaan-Baatar et de Ulaan-Baatar à la « grotte-utérus » du monastère de Tovkhon ou aux rives mystérieuses du lac Baïkal, c’est accepter de se risquer dans un périple labyrinthique complexe tout à la fois déstabilisant et exaltant. C’est s’aventurer sur des zones frontières mouvantes où le réel, illimité, se démultiplie à l’infini. Car, selon Geirg, le jeune bouriate rencontré sur les bords du lac Baïkal, « la réalité est un amalgame d’expériences qui interagissent selon des lois souvent imprévisibles. On ne la décrypte qu’à peine, et toujours selon une grille de lecture extrêmement réduite… ». Et pour s’en saisir tant soit peu, il faut ouvrir les yeux et l’esprit, comme cela advient durant les rêves.
   Conçus comme un langage à part entière, un pont vers le « monde-autre », c’est-à-dire le monde des esprits, les rêves servent de fil conducteur aux intrigues qui se tissent de Mongolie à Pékin et de Pékin à la Mongolie. Abolissant les frontières du temps et de l’espace, du « je » narratif et du personnage, et au-delà, de la naissance et de la mort, les rêves permettent aux esprits initiés de transmigrer et de s’incarner dans d’autres personnes. Ainsi l’on peut suivre La Piste mongole en se fondant dans l’univers truculent de la grosse Pagmajav dont les « fumées divinatoires » conduisent à la vieille « Sürgündü jambes d’os » ; de la vedma redoutée de tous qui « parle aux esprits et chevauche Barük, le grand loup gris des steppes » à la non moins redoutable et puissante tante Gü, de la lignée de Baba-Yaga, de Shoshana la gardienne, de Baubô « la grande ancêtre ». Ou, côté homme, de Shamalyan le passeur et de Chen Wanglin, apprenti chaman et apprenti écrivain.
   Il s’agit au départ, pour le français Rosario Traunberg, de remonter la piste mongole afin de retrouver un ami français disparu. Eugenio Tramonti était lui-même parti sur les traces d’un ami russe ou peut-être ukrainien, Evgueni Smoliensko, disparu, lui aussi, quelque part en Mongolie. Tramonti n’a laissé de son passage qu’un papier sur lequel sont inscrits trois noms : celui de l’ukrainien Smolienko, celui de l’anglaise Shoshana Stevens et celui d’Amgaalan Otgonbayat, « grand jeune homme aux traits fins,... qui avait vécu un temps en Chine, mais aussi en France et en Russie, et parlait cinq langues. » Amgaalan à qui Rosario rend visite dans sa yourte, pour tenter d’en obtenir quelque renseignement. Confronté en direct à une scène de chamanisme imprévue, Rosario pénètre alors dans un univers inconnu dont les clés ne cessent de lui échapper. « Je n’y comprends plus rien », répète Rosario, qui, tant pour poser lui-même sa pensée que pour orienter le lecteur dérouté, perdu dans la forêt foisonnante du roman, se livre régulièrement à des récapitulatifs :
   « Écoutez, fis-je à Amgaalan,... Nous ne nous connaissons pas, je viens à vous parce que sur un bout de papier oublié sur une table était indiqué votre nom, associé à celui d’un Russe que vous avez croisé une fois, d’une Anglaise que vous ne connaissez pas, tout cela écrit par mon ami, que vous ne connaissez pas non plus. Bon. Ensuite vous me faites assister à une transe chamanique au cours de laquelle est prononcé le nom de mon ami, celui que vous ne connaissez pas, bien que son nom et le vôtre soient inscrits côte à côte sur ce papier dont je dispose. Une vieille femme dit qu’elle a croisé cet ami disparu, votre cousin arrive et prétend avoir rêvé de la personne dans la yourte d’à côté, ainsi que du jeune garçon que je dois rencontrer pour retrouver peut-être la trace de mon ami. Honnêtement, je suis un peu perplexe. Pour ne pas dire complètement perdu. » (page 131)
   Et plus loin :
   « Récapitulons : un gamin nomade doit me renseigner sur ce qu’il est advenu d’Eugenio. Il a donc dû le rencontrer, ou rencontrer quelqu’un qui l’a rencontré : c’est l’homme qui a vu l’ours qui a vu l’ours... » (page 139)
   Et le lecteur de La Piste mongole, pareil au lecteur des contes de l’enfance – qui prend appui sur de menus indices récurrents semés au fil des pages – de rassembler dans sa besace de multiples cailloux qui jalonnent son chemin de lecture et l’aident à la traversée : le scarabée qui agonise à la surface d’une bassine d’eau claire, devant la yourte ; les objets magiques nécessaires au rituel chamanique de Pagmajav : le miroir, le bonnet, le manteau, le plumeau, le tambour, le tabac ; le bout de papier sur lequel ont été gribouillés trois noms ; et les animaux : Barük, le loup « avaleur-des-steppes »; le yak de l’oncle Omsum-le-septième ; Dianda, l’hermaphrodite « esprit du lac », « à la fois chien mâle et renard femelle » ; et Lelio Lodoli, l’aigle du Baïkal.
   Foisonnant de légendes, le lac Baïkal est « un des endroits de la terre où la distance entre le monde des hommes et celui des esprits est la plus faible ». Et les forêts qui le bordent, peuplées « de frôlements obscurs et de souffles inquiétants ». Un lieu unique en son genre, « un lieu privilégié ».
   Étonnant roman à tiroirs construit comme un jeu d’emboitement de récits gigognes, interrompus puis repris, mais reliés les uns aux autres par de mystérieuses imbrications, correspondances et coïncidences, apparitions et disparitions, La Piste mongole, qui étend ses ramifications en Chine en la personne de Chen Wanglin, travaille à rassembler, par cercles concentriques, les « réseaux souterrains » qui sillonnent l’espace, « rhizomes narratifs » sans lesquels se perdre est inévitable. Seuls le cousin chinois d’Amgaalan, Chen Wanglin, doué du pouvoir de « pénétrer les rêves d’autrui », et le chauffeur mongol Dokhbaar échappent à la peur de se perdre. Tous deux, en effet, ne possèdent-ils pas le don de déchiffrer les pistes ?
   « Nous sommes dans la journée un quatuor muet, deux d’entre nous tout entiers concentrés sur les pistes, géographiques ou narratives, qu’ils arpentent à grande vitesse en prenant garde d’éviter impasses et embûches, accidents de parcours et erreurs de trajectoire, les corrigeant au besoin, les assimilant dans d’autres cas, continuant ainsi d’aller de l’avant, et les deux autres plongés, l’un dans le paysage grandiose qui défile sous ses yeux, l’autre dans celui, peut-être non moins grandiose, de l’espace intérieur qu’il parcourt en dormant. »
   Passionné d’écriture et auteur en herbe de plusieurs récits en cours d’élaboration, Chen Wanglin passe pour un fou : un « barge » qui mêle les histoires et les rêves à la façon de l’auteur de La Piste mongole. Destiné, d’ailleurs, tout comme ses propres personnages ou comme les personnages imaginés par le Chinois à disparaître à son tour dans l’un des récits de Chen Wanglin.
   « C’était comme si, à travers la planète, une épidémie d’enfouissements dans des terriers mortuaires avait contaminé des dizaines d’êtres humains... Alaistair Springfield dans le désert de l’Utah, Shéridan Schann en Écosse du côté de Stirling, Edward Chen en Sibérie orientale, Christian Garcin dans les Alpes françaises… ».
   Ce clin d’œil malicieux de l’auteur à lui-même fait sourire, comme font sourire aussi, sous le regard de Chen Wanglin se regardant dans la glace, les similitudes inattendues qu’il se trouve avec certains acteurs américains :
   « Je me sentis soudain autoritaire et viril. À ce moment précis, je ressemblais sans doute un peu à Bogart dans Casablanca, en plus grand, bien sûr. »
   Ou encore :
   « Je restai impassible et sérieux, ressemblant ainsi quelque peu à cet instant précis, quoique de manière assez furtive, à Clint Eastwood dans Pale Rider. »
   Humoristique et drôle, à la fois épique et réaliste, La Piste mongole est un roman inépuisable : magnifique de beauté, de mystère et de poésie. Une fois refermé le livre, l’esprit des steppes flotte encore, les eaux profondes du Baïkal agissent sur les rêves. Le chamanisme rôde, porteur d’images troubles et envoûtantes. Les momies continuent de vivre leur léthargie fœtale dans les grottes. Et le lecteur, abasourdi de se trouver soudain délesté de la magie de cet univers, n’a qu’un désir : replonger dans la « fiction mongole », retourner aux odeurs âpres de la yourte, se laisser bercer encore aux psalmodies incantatoires de Pagmajav, retrouver Irina et la cabane sous le lac, se fondre à nouveau dans la « forêt obscure », écouter le vent chanter dans les rémiges de Lelio Lodoli. Renouer avec cette magie-là, primitive et primordiale.



   Blog Les Cahiers de l’actualité, mercredi 20 janvier 2010
   Jeu de pistes du Baïkal au Gobi
   par Marie-Lucile Kubacki

   Où Christian Garcin nous emmène en Mongolie sur les traces de son héros récurrent, Eugenio Tramonti, dans un voyage initiatique des plus troublants.

   Christian Garcin aime les objets littéraires non identifiés, les labyrinthes de Borges, l’Asie, les terriers, les énigmes, les voyages, les films en noir en blanc, les hasards, les choses invisibles et les métamorphoses. La Piste mongole est tout cela à la fois.
   À l’origine, une disparition. Celle d’Eugenio Tramonti, journaliste-écrivain, personnage et narrateur de deux précédents romans : Le Vol du pigeon voyageur et La Jubilation des hasards. Dans le troisième opus, Rosario Traunberg part en quête de son ami disparu quelque part en Mongolie, aidé par des compagnons de route attachants, imprévisibles et parfois inquiétants.
   Il y a Pagmajav, la chamane obèse un peu simplette, toujours en route vers d’improbables ailleurs comme la cabane à pattes de poule de la sorcière Sügündü-jambes-d’os alias Baba Yaga alias Soshana Stevens – protagoniste de La Jubilation des hasards. Chen Wanglin, dit Chen-le-maigre ou encore Chen-face-de-rat, l’inénarrable adolescent capable de maîtriser ses rêves, des rêves où il fait l’amour à la grosse Pagmajav au bord du lac Baïkal. Sa sœur, la très belle et très froide Chen Xuechen, mathématicienne lectrice d’Emily Brontë. Shamlayan, garnement intrépide qui s’incruste volontiers dans les rêves de Pagmajav et de Chen-le-maigre. L’oncle Onsum, sodomite de yaks. Irina, petite-fille lunaire de Soshana Stevens, « jeune sibérienne au sourire triste » située au carrefour des mondes et du temps, supérieurement lucide. Dianda, divinité lacustre au corps de renard indomptable. Geirg, l’otaku à l’écart du monde qui parle comme un sage : « Rien n’est simple, Wanglin. La réalité est un amalgame d’expériences qui interagissent selon des lois souvent imprévisibles. On ne la décrypte qu’à peine, et toujours selon une grille de lecture extrêmement réduite. Ouvre tes yeux et ton esprit, comme lorsque tu rêves ».
   Les personnages se croisent et se répondent, se moquent et s’étonnent dans une polyphonie narrative où les voix ont des accents cyniques, naïfs, impertinents, sibyllins, tendres, cassants ou directs. Le traitement du temps relève de la virtuosité : retours en arrière, flash-forwards, ellipses, relectures d’un même événement par différents narrateurs, renvois à d’autres œuvres jalonnent le texte comme autant d’indices semés par l’auteur.
   Vers la fin du roman, La Remontée des fleuves, un livre, déposé par un personnage déjà présent dans La Jubilation des hasards (qui, à l’origine, devait s’intituler La Remontée des fleuves), est retrouvé dans une cabane invisible au commun des mortels. Dans les pages d’une histoire imaginée par Chen Wanglin, on croise Zu Wenguang, zorro chinois sauveur de jeunes femmes mariées contre leur gré et héros du prochain livre de Garcin, Zorro, sous-titré « Un récit policier de Chen Wanglin », à paraître chez Verdier.
   Dans ce labyrinthe de références internes à l’œuvre passée, présente et à venir, le lecteur, pris de vertige, en arrive à se demander s’il n’est pas le personnage qui s’ignore d’une fiction à la Borges.
   L’écrivain ne s’épargne pas. Il sourit de lui-même et de sa manie à mélanger les identités à travers Chen Wanglin, l’un de ses avatars : « Tu veux ma photo ? Vas-y, photographie-moi, mais je risque d’être flou. Car vois-tu, je suis multiple. […] – Oui, Chen Wanglin, je suis aussi toi, vois-tu, je connais même ton nom, et je sais qui tu es, puisque je suis qui tu voudras. Or ce que tu voudras c’est ce que je voudrai. Car tu croyais écrire mon histoire quand c’est moi qui écrivais la tienne, et celle de tous les autres, y compris la mienne. »
   Mieux vaut prendre le temps de lire La Piste mongole. C’est un livre-renard qui ne s’apprivoise pas facilement. Un récit-odyssée qui nous ramène à des émotions complexes et cachées : angoisse de l’inquiétante étrangeté, ensevelissement dans l’écriture et jubilation.



   Le Soir, vendredi 22 mai 2009
   La Mongolie et les rêves
   par Pierre Maury

   Sur la piste d’un personnage déjà rencontré dans un ouvrage précédent, Christian Garcin nous entraîne dans un voyage initiatique.

   Christian Garcin pousse sa littérature vagabonde en direction de l’Asie, chaque fois un peu plus loin. Il prend la liberté de citer son nom, parmi une longue liste de personnages « un jour retrouvés recroquevillés dans un terrier, un sous-sol ou au fond d’une grotte, à l’intérieur d’une niche qu’ils avaient eux-mêmes creusée, comme de petits animaux trouvés mort-nés dans l’utérus maternel ». Cette image de corps repliés comme des fœtus court tout au long de La Piste mongole et engendre, en passant par le filtre des rêves, d’étranges filiations, aux antipodes de la raison. Dès la première page, on rencontre une chamane aux pouvoirs mystérieux. C’est le moment de décider d’entreprendre ou non le voyage…
   Voyage initiatique dans lequel Rosario Traunberg s’est lancé sans préparation. Il ne connaît que son but : retrouver Eugenio Tramonti, probablement perdu dans l’immensité de la Mongolie. Les lecteurs fidèles de Christian Garcin le connaissent : il était le personnage principal du Vol du pigeon voyageur et de La Jubilation des hasards, deux livres qui apparaissent sous d’autres titres. Les lecteurs moins fidèles ne doivent pas s’inquiéter : ils feront sa connaissance en creux, puisqu’il est absent du roman – sinon pour des retrouvailles, tout à la fin.
   L’anecdote, secondaire, est surtout le point de départ d’une quête qui s’oriente très vite vers une lecture différente du monde. Dès que Rosario décide de se laisser aller aux événements sans plus s’étonner, il entre dans une autre dimension. Où l’on accepte que « la réalité est un amalgame d’expériences qui interagissent selon des lois souvent imprévisibles. On ne la décrypte qu’à peine, et toujours selon une grille de lecture extrêmement réduite. »
   Pour nous faire percevoir la complexité du réel, le romancier multiplie les niveaux de fiction. Un des personnages écrit quatre récits à la fois, imbriqués les uns dans les autres et influencés par ce qu’il vit, éveillé ou endormi. La part du sensible gagne du terrain sur les limites des sensations, l’imaginaire se transforme en faits irréfutables. Le lecteur accomplit un voyage initiatique à travers une Mongolie qui lui parle de choses inconnues et pourtant familières.



   Tageblatt, mai 2009
   Christian Garcin : la fonction charnanique de l’écrivain – Interférences
   par Laurent Bonzon

   Qui cherche qui… finira bien par le trouver ! Tout au long de La Piste mongole, Christian Garcin poursuit son errance romanesque à travers les mondes réels ou imaginaires. Là où les esprits se parlent alors que les corps se fuient, là où les frontières aident à se perdre pour mieux se trouver. Un itinéraire multiple et singulier.

   Dans l’immensité de la Mongolie plus qu’ailleurs peut-être, la réalité se confond avec ce en quoi l’on croit et les récits que l’on en donne. Dans quel monde exactement se trouve ainsi une chamane en transe ? Le nôtre ? Le sien ? Le sien est-il le nôtre ? Correspondent-ils l’un avec l’autre ? Peut-on les réunir ? Ou tout au moins les inventer ?
   Oui, répond Christian Garcin, revenu peut-être de ces lointaines contrées avec l’assurance renouvelée que ses pérégrinations littéraires entre rêve et réalité et réalité des rêves possédaient une profondeur et une vérité auxquelles la réalité, après tout, n’avait qu’à se plier. La Piste mongole, tracée à l’imaginaire mais parfaitement balisée, est cette nouvelle dérive romanesque au travers des mondes.
   Bien sûr, il y a ce personnage parti à la recherche d’Eugenio Tramonti, lui-même protagoniste du Vol du pigeon voyageur et de La Jubilation des hasards, disparu en Mongolie. Mais dans quelle faille – du temps, de l’espace, de la terre – précisément ?
   Bien sûr, il y a Pagmajav, cette grosse chamane gloutonne et simplette, qui voyage dans les ailleurs et ne se souvient jamais de rien sauf du goût merveilleux de la marmotte ; il y a Sürgündü, vieille Baba-Yaga qui parle aux esprits et joue la gardienne à l’entrée dans le monde des morts ; il y a Shamalyan, ce jeune impertinent qui sent en lui poindre le don de faire le lien entre le monde des hommes et celui des esprits ; il y a aussi, bien loin de la steppe ou d’Ulaan Baatar, un jeune Chinois qui sait parler de son rêve tout en le vivant, mais qui, depuis peu, y rencontre d’étranges interférences… Car l’imaginaire a ses raisons que la raison, justement, ignore… Et l’écrivain est là pour faire circuler le sens et le non-sens d’un rêve à l’autre, d’une réalité à l’autre, pour faire correspondre entre eux les rêves, pour activer un flux romanesque qui charrie son lot de fantaisies et de fantasmes, d’esprits retors et facétieux. Mais il se permet aussi de creuser ça et là des puits de fiction où se perdre, où s’oublier, où tout nous échappe.
   Pour nous perdre sur La Piste mongole, tout en nous tenant doucement la main, Christian Garcin multiplie les narrateurs, les dissimule l’un derrière l’autre, tout comme il enchâsse les récits, dédouble (« détriple », « déquadruple », etc.) les situations, multiplie les masques, les chausse-trappes et les faux-semblants. Mais il le fait avec la maîtrise parfaite qui empêche le lecteur de se perdre. Et l’on se pique au jeu, l’on se laisse aspirer par un vide chaud et paradoxalement habité qui, en fait, doit être – ni plus ni moins – le véritable terrain de la littérature.
   Attention, ne nous méprenons pas sur ces espaces que seul l’écrivain – ou le chaman, mais c’est parfois un peu la même chose… – connaît et n’imaginons pas un imaginaire idyllique et rutilant, un beau terrain bien dégagé où l’on aimerait venir, éventuellement même en rêve. Non, cela ressemble plutôt à un labyrinthe, où les portes communiquent les unes avec les autres, les cloisons pivotent et les miroirs réfléchissent ce qu’ils veulent ou presque. « Une espèce d’irrationnel quotidien »… Ici, les chamanes se goinfrent, pètent, se jouent de mauvais tours, interviennent dans les rêves des autres, parfois contre leur volonté, sont constamment jetés dans le noir, et l’intérieur des rêves est souvent « sombre et vaste comme un utérus de truie […], comme le terrier d’un renard, comme le tronc d’un vieux bambou, comme une carapace de tortue, comme l’intérieur d’un buffle, comme une tombe abandonnée, comme l’estomac de Pagmajav […] »
   Et puis, ce monde-là dérape encore plus facilement que l’autre, qui n’est déjà pas si mal dans son genre. Il arrive même que ceux qui croient les maîtriser perdent un peu le fil. C’est en quelque sorte tout le charme d’un roman. Toute sa puissance aussi. Car « il est indéniable que les rêves modifient la réalité, c’est même un phénomène assez fréquent… » Finalement, La Piste mongole en est une belle illustration. Christian Garcin s’y montre particulièrement à son aise, en manipulateur de destinées, qu’elles soient « réelles » ou « imaginaires », « vécues » ou « rêvées », en calculateur de probabilités et d’improbabilités existentielles. C’est toute la force de son œuvre, qui sait nous arracher au parcours tranquille de la fiction pour nous forcer à fréquenter les replis du monde – du sien, du nôtre –, où nous nous laissons faire, heureux enfin de dériver.

Presse écrite (suite)

   Lire, mai 2009
   Étranges disparitions en Mongolie
   par Baptiste Liger

   Une quête onirique signée Christian Garcin, entre chamanisme et mondes parallèles.

   A priori, la Mongolie n’est pas la plus évidente des destinations touristiques. Et il n’est pas sûr que le dernier roman de Christian Garcin, La Piste mongole, soit le meilleur tract pour l’office du tourisme local. Encore que… Allez savoir pourquoi, des disparitions inexpliquées se multiplient là-bas. Eugenio Tramonti (le héros du Vol du pigeon voyageur et de La Jubilation des hasards, précé-dents ouvrages (le Garcin) était en effet parti dans cette contrée asiatique afin d’y retrouver la trace d’un de ses amis géologue, le Russe Evgueni Smolienko. Étrange coïncidence ou répétition de l’Histoire, c’est au tour de ce journaliste marseillais de ne plus donner de nouvelles. Rosario Traunberg part alors au pays des yourtes pour tenter de mettre la main sur Eugenio. Sou odyssée entre la Chine, le lac Baïkal et Oulan-Bator lui fera rencontrer des individus atypiques, tout droit sortis d’un songe exotique sous substance hallucinogène. Dans cette Piste mongole, on croise entre autres un Chinois qui semble maîtriser ses rêves – même si un jeune garçon aime s’y incruster –, une chamane qui se projette dans les mondes parallèles et de nombreuses créatures oniriques, dont un bien curieux loup (des steppes ?). Bref, nous sommes « très loin en tout cas d’un quelconque folklore à touristes […]. Il y a comme une solidité de l’atmosphère, une gravité des écoutes, des attitudes de chacun, qui confèrent a tout cela une dignité antique, lourde de mystères et chargée de significations. » L’imaginaire est roi dans l’univers bigarré de Christian Garcin, qui cherche à explorer (exploser ?) toutes les frontières, pas seulement géographiques. L’écrivain s’amuse ainsi dans La Piste mongole avec l’opposition corps-esprit, propose des disjonctions entre réalité concrète (voire politique) et mysticisme, fait se côtoyer les vivants et les morts, mélange allègrement le stade conscient ou l’inconscient… Le lecteur pourrait se sentir perdu, mais la singularité de ton et l’originalité de l’écriture fascinent immédiatement. Mélange détonnant entre Antoine Volodine, Hermann Hesse et le cinéma de Miyazaki, ce grand labyrinthe narratif semble traversé par des forces mystiques, qui, sans cesse, nous projettent dans d’autres dimensions. Dépaysement garanti. Et ce, dans tous les sens du terme…



   Le Mensuel littéraire et poétique, n°365, mai 2009
   Des multiples manières d’habiter les mondes
   par Richard Blin

   C’est à un drôle de voyage qu’il faut vous préparer en abordant, en compagnie de Christian Garcin, la piste mongole. À un long périple mêlant la quête à l’enquête, et prenant la forme d’un roman développant non pas une histoire mais des histoires qui, finalement, n’en forment peut-être qu’une. Un roman fuyant la linéarité, multipliant les lignes narratives et les points de vue, et postulant une réalité multiforme, un univers où le réel – ou ce que nous appelons tel – se dérobe souvent, se montre illusoire, obligeant à s’enfoncer dans des dédales plus ou moins chimériques, ce qui donne aussi à l’ensemble des allures d’aventure mentale à connotations métaphysiques.
   S’inscrivant dans la lignée de Vol d’un pigeon voyageur (Folio) et de La Jubilation des hasards (Gallimard, 2005), La Piste mongole est celle que suit Rosario Traunberg, à la recherche de son ami Eugénio Tramonti – le protagoniste des deux premiers titres –, lui-même parti en quête d’un ami russe disparu. Avec comme seul indice un bout de papier sur lequel étaient inscrits trois noms, Rosario débarque donc en Mongolie, à Ulaan Baatar, sans se douter que pour retrouver Tramonti, il lui faudra traverser des états de réalité pas ordinaires et accepter de se laisser guider par quelques personnages hauts en couleurs et pour le moins singuliers. Comme un Chinois graphomane, qui a la faculté de maîtriser ses rêves et de les commander, persuadé qu’il est qu’ils modifient la réalité, manipulent nos émotions comme nos réactions et sont un pont vers le « monde-autre », celui des esprits auxquels les chamans accèdent par d’autres moyens – miroir, plumeau servant de fouet, os de chouette et de renard, manteau, tambour, tabac et chant…

   L’usage des autres mondes
   Et des chamans, Rosario va en rencontrer deux : l’un sous l’apparence d’une femme énorme, qui n’a de visions et de révélations que le ventre plein, qui s’absente beaucoup pour voyager dans d’autres mondes dont elle ne se souvient jamais, et qui finira par devenir reine « des-mondes-obscurs-et-des-lisières-ombrées », l’autre sous la forme d’un jeune garçon encore ignorant de sa vocation, mais dont les rêves interfèrent dans le déroulement de ceux du Chinois. C’est donc dans un univers aux frontières mouvantes que mène la piste mongole. Un monde qui contredit notre conception de la causalité, qui bouleverse les données du « réel » tel qu’on le perçoit communément. Car tous ceux qui vont mettre Rosario sur la bonne piste, sont des révélateurs de l’insoupçonné du monde. Des êtres capables de nous faire aborder ces contrées inconcrètes où des mondes se chevauchent, où chaque événement semble le produit de tous les autres, avec lesquels d’ailleurs, il va bientôt se combiner à son tour pour donner naissance au suivant. Monde où le temps et l’espace sont sujets à d’étranges variations, où le rêve et la réalité ne sont pas aussi distincts qu’on l’imagine, où l’on peut dire des choses qu’on ne savait pas avant de les avoir dites, où certains ne sont pas encore ce qu’ils sont, où d’autres se creusent un terrier ou se choisissent une grotte pour s’y abriter avant d’y mourir.
   C’est à partir de cette part obscure du monde – là où tout est relié, où tout circule, où tout coexiste –, à partir aussi de la face cachée du langage telle qu’elle apparaît dans les rêves, et les visions, qu’écrit Christian Garcin. Pour lui « toute écriture est labyrinthique, et consiste à frôler l’innommable », à s’approcher de cet autre monde qui se laisse parfois fugitivement entrevoir et auquel il a déjà consacré de très belles pages. Pour ce faire, il est passé maître dans l’art de modifier l’angle habituel de vision, de choisir des perspectives inédites, de s’appuyer sur une pensée migrante et une forme de transculture aussi babélique qu’excentrique, c’est-à-dire à centres multiples. Maître aussi dans l’art de créer de véritables réseaux souterrains, des rhizomes narratifs qui finissent par dessiner un labyrinthe de correspondances et de signes, propres à rapprocher ces états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité.

   Mondes qui se frôlent et perspectives perverties
   Surréalité, aurait dit André Breton, où tout est en gigantesque interaction – le visible et l’invisible, le su et l’insu, l’envers et l’endroit, le dehors et le dedans, ce qui s’écrit et ce qui a déjà été écrit. D’où le sentiment d’avoir affaire, avec ce roman, à une sorte d’objet littéraire ressemblant à une bande de Moebius. Un univers singulier où la fonction narrative peut être déléguée à des hétéronymes, puisque l’autre est le même, et que l’auteur ne se sent pas propriétaire de son texte puisqu’il est tous ceux dont il raconte, a déjà raconté ou racontera l’histoire. Un univers donc, qui n’aurait ni intérieur ni extérieur, où l’invisible influerait sur le visible, où l’ubiquité, la simultanéité, les permutations et les substitutions sont la règle, et où règne l’intertextualité.
   Car, chez Christian Garcin, livres, histoires et personnages sont au cœur de symétries jouant autour d’un centre inconnu, sont partie prenante d’un système d’assemblage relevant de la poupée-gigogne, d’imbrications vertigineuses et de mises en abyme qui font du texte un lieu où l’illusion devient volupté et où les différents mondes communiquent. Espace jubilatoire et révélant – il faudrait pouvoir écrire rêvélant – qui fait penser à la marqueterie borgésienne et aux histoires de métempsychose se doublant de longs voyages intérieurs.
   Un livre qui tient du miroir magique et d’une conception du monde où la vie résulterait du remodelage permanent de forces contradictoires, où, par exemple, les morts et les non--encore-nés seraient comme les deux faces d’une même médaille. Un roman dont il aurait fallu souligner aussi la dimension ludique et l’humour, mais qui vaut avant tout pour la façon dont il célèbre l’inconnu et l’incommunicable propres à toute vie.



   Technikart, mai 2009
  
   On l’avait (aussi) raté à sa sortie en janvier. Pourtant, La Piste mongole, investigation fantastico-chamanique, est un délicieux délire à la Volodine. Retenez le nom de ce Garcin-là – qui n’a rien à voir avec Jérôme.



   Zibeline, n°18, du 16 avril au 15 mai 2009
   À l’intérieur des lacs
   par Aude Fanlo

   « Quelque chose d’inconnu saisit Wanglin, une sensation d’immensité qu’il n’avait jamais éprouvée auparavant, dont il lui sembla qu’elle ne concernait pas uniquement l’étendue horizontale du lac, mais avait aussi à voir avec la profondeur, et le temps. Un vertige le saisit. »
   Le Baïkal, le plus limpide des lacs, mais dont la profondeur ouvre sur des abîmes insondables, est un miroir du dernier roman de Christian Garcin. Le français Rosario Traunberg est sur la piste d’Eugenio Tramonti, lui-même en quête d’un ami russe, l’un et l’autre mystérieusement disparus. À partir de cette trame apparemment simple et linéaire, la construction narrative, polyphonique et virtuose, fait proliférer intrigues et personnages au gré des bifurcations et de coïncidences concertées, redistribuant les rôles d’un chapitre à l’autre, démultipliant joyeusement les virtualités de la fiction romanesque.
   Si l’itinéraire géographique suivi par les héros parcourt des étendues de plus en plus vastes, de la France à Pékin, du lac Baïkal à la Mongolie septentrionale, le récit progresse en fait par cercles concentriques, en se resserrant vers un épicentre, la yourte d’une famille nomade où vivent une mère radieuse, une chamane loufoque et obèse, un morveux facétieux qui en est le disciple, et où se cache le mystère d’un enfant à naître. Commence alors un voyage immobile d’une tout autre nature : dons d’ubiquité de cette saugrenue, interférences oniriques et communications télépathiques entre deux adolescents, cycles des morts et des naissances où se devinent des configurations généalogiques variables, échos de la mémoire orale des récits légendaires… Autant de voyages intérieurs, d’expériences singulières du temps et de l’espace : le rêve, l’écriture ou le transport mystique estompent la ligne de partage entre ce qui est et ce qui n’est pas, le récit propose des incursions dans l’« autre monde » – non pas le domaine éculé du surnaturel, plutôt celui des possibles et des équivoques, à la fragile, la féconde, la fascinante inconsistance. C’est sans doute pour cette raison que Shamlayan, l’apprenti chaman et Wanglin, l’apprenti écrivain, découvrent en même temps, et l’un par l’autre, leurs vocations respectives : chacun à leur manière, ils s’exercent aux pouvoirs troublants et ironiques des vérités sans fondement et des nécessités arbitraires de la fiction.
   À chacun de s’abandonner à cette expérience de lecture, à la fois grave et drolatique, en plongeant à son tour dans ce très beau livre, vertigineux, clair et sans fond comme le Baïkal.



   Le Monde des livres, vendredi 10 avril 2009
   La Mongolie onirique de Christian Garcin
   par Monique Pétillon

   Embarquement immédiat ! Les lecteurs intrépides qui, suivant les traces de Christian Garcin, s’engageront sur La Piste mongole, se souviendront du périple. Traversée de la steppe, de « lits de rivière desséchés », dans le 4 X 4 conduit hardiment par Dokhbaar, le chauffeur mongol, mais aussi transports chamaniques dans le monde parallèle des esprits et des morts.
   Le voyage, que Garcin considère comme un « déclencheur d’écriture », a été en partie suscité par un rêve : « C’est, dit-il, un rêve cartographique que j’ai fait moi-même, et que j’ai intégré dans un de mes romans. »
   On l’aura compris, La Piste mongole, ample roman polyphonique, n’est pas le simple récit de ce voyage - qui a réellement eu lieu en 2006 et dont rend compte un « carnet de route », Du Baïkal au Gobi (L’Escampette, 2008). Il s’agissait, explique l’auteur, « de s’imprégner des lieux où se déroulerait le roman à venir ».
   Sur le chemin de la Mongolie, l’attrait puissant du lac Baïkal lui inspire un épisode : le voyage initiatique d’un des personnages, Chen. « C’est le lac le plus vieux et le plus profond du monde, cela influe sur notre perception, commente Christian Garcin. Selon les Bouriates, il y aurait, sur une île de ce lac, un point de passage privilégié entre monde visible et invisible. »
   L’Orient « aimante » depuis longtemps cet écrivain, qui vit à Marseille, où il est né en 1959. « J’ai essayé d’expliquer cette attirance dans Itinéraire chinois (une énigme) (L’Escampette, 2001). Deux de mes arrière-grands-pères étaient commandants dans la marine marchande, et ma grand-mère me répétait que j’irais en Chine. »
   C’est en Chine que le romancier a d’abord envoyé Eugenio Tramonti, journaliste et écrivain, dans Le Vol du pigeon voyageur (Gallimard, 2000) : un personnage que l’on retrouvait à New York dans La Jubilation des hasards (2005). La Piste mongole est le troisième volet du triptyque : « Triptyque plutôt que trilogie, précise Garcin : on n’est pas tenu d’avoir lu les volumes précédents. »
   Dans La Piste mongole, on recherche Eugenio Tramonti, qui, naguère en quête d’absents, a, à son tour, disparu en Mongolie, alors qu’il tentait de retrouver un géographe sibérien, Evgueni Smolienko. Son ami, Rosario Traunberg, un Franco-Argentin de Marseille, part pour élucider ces disparitions en cascade, en ne disposant, pour tout indice, que de trois noms inscrits sur un papier. Mais la piste géographique se double de pistes narratives : époustouflant jeu de fictions-gigognes, graves ou burlesques, où plusieurs narrateurs font alterner leurs voix - une jeune chamane, Pagmajav et un galopin, Shamlayan, qui intervient dans les rêves d’un Chinois, Chen Wanglin.

   « Rhizomes narratifs »
   « Les personnages viennent de l’imaginaire des contes et légendes de cette partie du monde, explique Christian Garcin : un syncrétisme russo-sino-mongol (la sorcière Surgündü est une sorte de Baba Yaga). J’ai mêlé tout cela, sans plan préétabli, en veillant à la cohérence du récit. » On circule allégrement dans ce labyrinthe, sans jamais perdre le fil : « Il y a, ajoute-t-il, un niveau de narration horizontal tout simple un personnage qui en cherche un autre. Et des puits fictionnels, qui sont à la fois les voyages intérieurs, les rêves et les histoires que raconte Chen. » Des réseaux souterrains, « des rhizomes narratifs » relient ce roman à la plupart des 24 livres précédents de Christian Garcin poèmes, essais, nouvelles, biographies fictives – qui, depuis Vidas (1993), constituent une œuvre déjà considérable. « C’est, dit-il, un système d’échos, de passerelles ». Notamment avec le thème obsédant du terrier, de la grotte où des solitaires s’enfouissent jusqu’à la mort. Comme ce personnage d’un magnifique roman, Sortilège (Champ Vallon, 2002), Ezra Bembo, qui réapparaît dans La Piste mongole.
   « Il faut que je vous raconte une très belle coïncidence : trois semaines avant de partir pour le Japon, cet été, j’ai découvert que les ascètes de l’ancienne secte Yamabushi, intégrée au IXe siècle dans le bouddhisme shingon, laissaient leur corps se dessécher avant de s’enterrer dans un terrier. Moi qui venais d’achever ce roman, où plusieurs personnages finissent ainsi, j’ai été remué quand j’ai lu cela… Même les histoires les plus invraisemblables reflètent une vérité. Je ne crois pas à la sincérité en littérature. Je tiens des journaux, des carnets à la première personne que je publie dans des revues. Il n’y a pas là plus de moi que dans les fictions que j’écris. »



   La Montagne (édition Clermont-Ferrand), dimanche 29 mars 2009
   Christian Garcin : La force des rêves
   par Daniel Martin

   C’est, en début de printemps, le plus beau livre dont on peut rêver : voyageur, ludique, ancré dans le réel.

   Auteur d’une œuvre remarquable et très diverse, Christian Garcin s’est essayé à tous les genres poésie, nouvelles, essais ; a travaillé sur la peinture, le paysage, la fiction. Et se plaît à mêler le tout dans des romans qui lui ont valu de beaux succès. En particulier Le Vol du pigeon voyageur (Folio), où apparaît le personnage d’Eugenio Tramonti, journaliste marseillais qui n’aimant ni écrire, ni voyager faisait pourtant les deux, jusqu’en Chine. Au deuxième épisode de ses aventures, il devait connaître La jubilation des hasards.
   Il revient enfin dans La Piste mongole, enfin… si l’on veut…, puisqu’il a disparu, en recherchant un ami, lui aussi disparu en Mongolie. Rosario Traunberg, chargé de retrouver l’un et l’autre, tient la chronique. À peine esquissé, déjà captivant, le road-movie cède la place à des légendes que l’on croit d’abord ethno-new-age, alors qu’elles sont d’autres fictions, écrites par un Chinois sympathique. Les deux, Rosario et lui ayant en commun de se demander : qu’est-ce que le réel et comment l’appréhender ? Vont-ils se croiser, et leurs histoires faire de même ?
   Compliqué ? Jamais. Jubilatoire. Inventif. Toujours surprenant, souvent drôle, parfois très concret. Trivial quand il s’agit de dire la réalité des villes mongoles ou de la politique chinoise.
   Un livre à aborder comme un pur moment de détente, en acceptant de lâcher ses repères, pour découvrir ce que la littérature offre de meilleur, aujourd’hui, et après.



   Aubagne au jour le jour, n°662, vendredi 27 mars 2009
   L’invitation au voyage

   Le 30 mai, Christian Garcin sera à Saint-Malo. En cette 20e édition du festival « Étonnants voyageurs », l’écrivain aubagnais pourrait être doublement récompensé. La Piste Mongole, paru récemment aux Éditions Verdier [...], est sur la liste des deux principaux prix : le Prix Nicolas Bouvier, parrain avec L’Usage du monde des écrivains voyageurs, et sur celle du Prix Ouest France, décerné par un jury de jeunes lecteurs. D’ici là. on peut le croiser place Joseph-Rau, devant l’étal du primeur ou du poisson-nier, plus loin, rue de la Liberté, chez le bouquiniste, en haut du boulevard Jean-Jaurès, discutant avec l’épicier de la prochaine fête d’El Kelaâ Mgouna, qui annonce en mai l’arrivée des roses dans les vallées marocaines du Dadès et du Mgoun.
   À la manière dont Christian Garcin évoque « ces gens charmants » qu’il côtoie à Aubagne, sa ville depuis vingt ans, on se dit qu’il en faudrait peu pour qu’ils rejoignent, par les miracles du rêve ou quelque voyage chamanique, la yourte d’Amgaalan, à Oulan Bator, lieu de convergence des personnages de La Piste mongole : le Français Rosario Traunberg, à la recherche son ami disparu ; Chen, le jeune écrivain Pékinois en route vers le lac Baïkal ; Shamlayan, l’apprenti-chamane qui court après sa voisine Pagmajav… Car chez Christian Garcin, et comme le précise la quatrième de couverture, « les mondes se chevauchent, les histoires se répondent les unes les autres, les fenêtres de l’imaginaire sont grandes ouvertes ».
   C’est aussi que l’auteur voyage beaucoup, avec un goût prononcé pour l’Asie. De son séjour en Mongolie motivé par son projet de roman, Christian Garcin a tiré un récit de voyage, Du Baïkal au Gobi (L’Escampette). On peut ainsi y cheminer en parallèle de La Piste mongole, avant de prendre la route vers Le Vol du pigeon voyageur ou La Jubilation des hasards (2002, 2005, Folio Gallimard), deux autres panneaux d’un ensemble romanesque en forme de triptyque.



   Télérama, n°3089, mercredi 25 mars 2009
   par Martine Laval

   Qui parle ? Chen-le-maigre ? Surgündü-jambes-d’os ? Le loup Barük, l’avaleur des steppes ? Shamlayan-le-morveux ? Tous, et un seul : Christian Garcin, toujours plus fougueux à imaginer des personnages extravagants, plus que jamais enclin à se balader dans les labyrinthes de la littérature et à poursuivre une sorte d’autobiographie fictive. La Piste mongole annonce les retrouvailles avec quelques-unes des obsessions, toutes prédilections littéraires qui sont la marque de l’écrivain, son univers, son bon plaisir : la frontière – mouvante, invisible, fantasmée – entre le réel et le mensonge ; les souvenirs, rien qu’un capharnaüm fertile d’histoires ; et, plus insidieux, tenaces, des sentiments diffus comme l’absence, la fuite, la solitude. Christian Garcin a construit son nouveau roman de récits éclatés, superposition de feuilletons troussés à l’humour, comme autant de cailloux semés pour la bonne aventure, comme autant de fausses pistes peuplées de bizarreries et de pensées poético-chamaniques : « La mort n’est pas la vie, murmura-t-elle ensuite en me fixant de ses petits yeux noirs, ni non plus l’envers de la vie. L’envers, c’est le regard des bêtes. » L’écrivain, épaulé par ses multiples personnages – hommes, femmes, tous magiciens ou affabulateurs abonnés aux chemins de traverse – s’en va à la recherche (improbable…) de son héros Eugenio Tramonti, celui-là même que nous avions rencontré dans deux précédents ouvrages (Le Vol du pigeon voyageur et La Jubilation des hasards, éd. Gallimard) et qui, depuis, est resté perdu quelque part en Mongolie… Quête insensée que de vouloir débusquer un héros de fiction, à moins que ce ne soit là que prétexte pour défier et le temps et la littérature. Portés par un phrasé sinueux – sensuel et facétieux –, les récits se chevauchent, font perdre la boussole et la tête à l’intrépide lecteur. Car ici commence le voyage, quelque part en Mongolie, quelque part au pays des chimères.



   Le Livraire, dimanche 22 mars 2009



   Télérama.fr, samedi 7 mars 2009
   Christian Garcin passe de la Mongolie à Bron
   par Martine Laval



   Le Matricule des anges, n°101, mars 2009
   Rêver peut-être
   par Thierry Guichard

   Suivons Christian Garcin sur La Piste mongole. Au seuil des yourtes, l’Occidental abandonne toute certitude et laisse la fiction le transporter.

   La narration du nouveau roman de Christian Garcin se déploie comme un labyrinthe à trois dimensions. Polyphonique, elle accompagne la quête de Rosario Traunberg à travers l’immense territoire mongol. L’homme est parti à la recherche d’Eugenio Tramonti, le héros du Vol du pigeon voyageur et de La Jubilation des hasards, précédents romans de l’auteur. Ce trajet, horizontal, se double donc de voyages étranges qui transportent bon nombre de personnages de La Piste mongole de notre monde vers celui des morts, des esprits, des forces mystérieuses. Ces voyages chamaniques, à l’intérieur desquels plusieurs voix viennent tisser un réseau souterrain d’histoires, trouvent leur écho dans les rêves qu’un jeune Chinois parvient plus ou moins à diriger. Ces rêves, à leur tour, se prolongent dans les fictions prémonitoires que ce Chinois écrit comme il peut dans le 4x4, où en compagnie de Traunberg et de deux Mongols, il est bringuebalé à la recherche d’un mort et d’un survivant… Au final, l’ensemble créera une nouvelle forme de personnage dans le roman français : le héros démiurge, absent et objet d’une quête, qui n’est peut-être lui-même que le fruit de son imagination… Étourdissant, non ?
   « Nous étions debout à l’entrée de la yourte, silencieux, à regarder la jeune femme environnée de fumée qui parlait vite, les yeux fermés, d’une voix monocorde, tandis que la vieille au long nez, assise face à elle et penchée en avant, l’écoutait avec attention, ne l’interrompant qu’à une ou deux reprises, et à tout cela je n’entendais évidemment rien. » Attrapé dès la première phrase du livre, le lecteur est amené à vivre, presque de façon hallucinatoire, le périple initiatique de Rosario le Français et de Chen Wanglin le Chinois. Propulsé illico au cour d’un monde où la rationalité serait le comble de l’exotisme, Rosario, comme nous, doit se défaire de ses certitudes, des valeurs du monde occidental, pour, tel un fétu, se laisser prendre dans les courants narratifs des chamans. Rosario, très vite, cesse de vouloir maîtriser ce qu’il vit.
   Cet abandon à la fiction, Christian Garcin nous l’autorise par d’ingénieuses bornes qu’il sème au fil de la lecture : des détails du décor qui signalent qu’on est bien dans le même lieu page 125 que page 13, par exemple ; des procédés qui permettent de nommer le narrateur (changeant au cour d’une même scène) ; des répétitions onomastiques qui ancrent la mémoire comme le fait L’Iliade. Si l’on se perd, c’est donc sans perdre le fil de l’histoire à quoi d’ailleurs on n’a plus qu’à se raccrocher pour se laisser mener au terme du voyage. Ce n’est pas la moindre force de ce roman : nous rendre, dans sa lecture, le jouet même de ce qu’on lit… « Ici comme ailleurs, constate Rosario, la réalité n’est pas ce qui est (sait-on jamais ce qui est ?), mais ce que l’on croit qui est. »
   Ce troisième volet des aventures d’Eugenio Tramonti est aussi l’entreprise la plus ambitieuse de Christian Garcin. On avait suivi Eugenio en Chine (Le Vol du pigeon voyageur, 2000) puis aux États-Unis (La Jubilation des hasards, 2005) où une médium, Shoshana Stevens, l’avait envoyé reconnaître à travers un nourrisson l’âme de son père. Comme un rhizome souterrain, les aventures d’Eugenio prenaient de l’ampleur, rejoignaient dans leurs thématiques des éléments obsessionnels trouvés ailleurs dans l’œuvre de l’écrivain (voir le dossier qu’on lui a consacré dans Le Matricule des anges n°60). La Piste mongole pousse cette croissance jusqu’à convoquer en elle des personnages venus d’autres œuvres, une Solange Brillat disparue dans deux livres d’Éric Faye, un Samuel Richard et un Khrili Gompo issus des univers romanesques de Thierry Hesse et Antoine Volodine… Le monde littéraire serait-il alors pour nous, ce que le monde des esprits est pour les chamans ?
   Le livre s’ouvre donc par une séance de chamanisme à laquelle assiste Rosario et où une obèse jeune fille, Pagmajav, évoque Eugenio Tramonti et Evgueni Smolienko, le Russe qu’Eugenio avait rencontré dans La Jubilation des hasards et à la recherche duquel il s’est lancé en Mongolie avant de disparaître à son tour. Pagmajav, la chamane, vient de loin : des rives du Baïkal, le lac le plus profond du monde. Elle y a laissé l’un de ses neveux, enfant doué qui dialogue avec elle par la pensée et détourne les rêves de Chen pour l’amener, lui aussi, sur la piste mongole où il rencontrera Rosario. On croisera d’étranges êtres : un loup dont la voracité n’est qu’une porte pour passer d’un monde à l’autre, une adolescente qui sait voir l’invisible, un chien-renard qui parle à travers le corps d’un gamin muet. Tel Murakami qu’il apprécie, l’auteur marie parfaitement ces éléments irrationnels aux paysages traversés par nos héros. De la Mongolie où il s’est rendu quelques semaines, Christian Garcin a ramené un roman qui est plus qu’un livre : une sorte de labyrinthe métaphysique et enchanteur, un hymne à la fiction quand celle-ci parvient à nous libérer de nous-mêmes. Un délice.



   L’Humanité, jeudi 26 février 2009
   Le terrier des rêves
   par Alain Nicolas

   Quête – où il est question de partir à la recherche d’un disparu lui-même à la recherche d’un disparu. Une fiction aux limites de l’onirisme.

   Elle passe par la Mongolie, forcément. La terre des chamans, le pays sans mer, l’impasse du monde dont on ne peut sortir que par le rêve. La Mongolie qu’on appelle si paradoxalement « extérieure » ne serait-elle pas l’ailleurs dont la littérature, souterrainement, a fait son horizon ? On serait tenté de le croire, à suivre Christian Garcin dans ce livre étrange, prolongement plutôt que suite au Vol du pigeon voyageur et à la Jubilation des hasards. On y retrouve Eugenio Tramonti, journaliste marseillais à la Voix du Sud, personnage des deux romans précédents, qui poursuit sa longue dérive vers l’est. Retrouver, une façon de parler : Tramonti, cette fois, a bel et bien disparu, en Mongolie. Il y était parti à la recherche de son ami le géologue russe Evgueni Smolienko, dont il était sans nouvelles. Et c’est Rosario Traunberg, un Franco-Argentin de Marseille, qui va, lui aussi, suivre cette double piste. À la recherche d’un disparu lui-même à la recherche d’un disparu le vertige saisit le lecteur, au moment où il commence à prendre conscience du piège narratif dans lequel il est tombé. Où va-t-on s’arrêter ? Combien de disparitions vont ainsi s’enchâsser les unes dans les autres ?
   Le dispositif conçu par Christian Garcin est à la fois plus simple et plus compliqué. Il ne va pas jusqu’au bout de la logique brutale des récits inclus à l’infini dans les récits. Mais il installe entre eux, et d’autres qu’il suscite chemin faisant, des passages autrement plus subtils. Entre steppe mongole et cités chinoises, entre les villages de yourtes autour d’Oulan-Bator et les rives du lac Baïkal, dans cet espace qui s’étend du Tibet à la Sibérie, chamanisme et bouddhisme lamaïque pétrissent la matière humaine en des états modifiés de conscience. Dédoublements, dissociation âme-corps, communications avec des esprits et des animaux, réincarnation, autant de postures génératrices d’histoires qui, à tout prendre, ne se distinguent pas tant que cela de ce que fait la littérature.
   Ainsi, autour du « pisteur » principal s’agrège un étrange Chinois qui dirige ses rêves et élabore des fictions écrites, clairement littéraires. Il est flanqué d’une sœur lectrice fanatique de Jane Austen, Thomas Hardy, Charles Dickens et de la littérature classique anglaise en général, et qui lui suggère de la prendre pour modèle. Peu à peu, une équivalence s’établit entre héros romanesque et personnages totémiques d’épopées animalières, tel ce « loup des steppes » dont les apparitions rythment le récit. Le roman de Christian Garcin glisse avec aisance d’un niveau à l’autre, emprunte au passage des personnages à d’autres auteurs (Antoine Volodine, Éric Faye, Thierry Hesse) et, si l’exposé de sa composition peut apparaître complexe, il ne rend pas compte de la fluidité de la lecture, surprenante sur un matériau en apparence aussi hétérogène. Malgré excursions et digressions, la narration progresse vers un but final clair et les repères nécessaires au lecteur sont là, qui le recalent quand la « piste » de lecture se fait moins nette.
   Et le thème du terrier, récurrent depuis les romans précédents, creuse dans « la piste mongole » des galeries qui mettent en communication tous les éléments du récit, et ceux-ci avec la littérature et toute la mémoire archaïque de l’humanité. On trouve sous terre un grand-père mort et réincarné, un géologue enseveli, une étrange momie. Rappels kafkaïens, le Terrier et la Métamorphose constituent en effet les figures unifiant le roman. Elles peuvent même être considérées comme centrales dans l’œuvre de Christian Garcin, cet écrivain trop discret qui peu à peu se taille avec son originalité une vraie place au sein de la littérature française.



   La Liberté, samedi 14 février 2009
   L’instabilité est littérairement féconde
   par Jacques Sterchi

   Chamans, identités flottantes, divinité lacustre et loups apprivoisés : le nouveau roman de Christian Garcin est lui aussi habité par cette instabilité des choses littérairement si féconde. Nous sommes en Mongolie, sur les traces d’Eugenio Tramonti – qui n’est autre qu’un personnage fictif d’un précédent livre de Garcin. Le narrateur qui débarque à Oulan-Bator va être mêlé à un réseau hallucinant de chamans, d’un Chinois qui sait expliquer ses rêves, le tout baignant dans la fréquentation de l’invisible. Mais l’habileté de ce roman, La Piste mongole, réside dans le croisement de tous ces personnages improbables pour donner sens à la quête du narrateur. Peu à peu, par le surajout romanesque, le personnage se dépouille de ses peaux mortes, trouve quasiment une seconde identité. Et ne considère en tout cas pas le réel comme preuve suffisante de quoi que ce soit. Un livre très maîtrisé qui débute comme un récit de voyage farfelu et se termine sur le ton de la fable mystique merveilleusement rythmée.



   Centre National du Livre, 5 février 2009
   Note de lecture
   par Anne Sinha et Anne Princen

   Après avoir sillonné la Chine dans Le Vol du pigeon voyageur, traversé New York en quête de son père, dans La Jubilation des hasards, Eugénio Tramonti, lancé sur les traces d’un géographe sibérien mystérieusement disparu, s’est à son tour évanoui « sur la piste mongole ». Dans le volet oriental de ce triptyque, Christian Garcin entraîne le lecteur à sa recherche en mettant ses pas dans ceux du Franco-Argentin Rosario Traunberg, ami d’Eugénio. Sur le chemin, ce dernier qui, pour tout indice, dispose de quelques patronymes inscrits sur un bout de papier, rencontre une vieille chamane qui a vu son ami vivant lors d’une transe.
   Construit comme un jeu de piste, ce roman se complique très vite d’une dimension onirique qui fausse les repères spatiaux et temporels. D’autres récits et d’autres niveaux de réalité recouvrent et démultiplient l’intrigue principale fondée sur le motif de la quête. Plusieurs voix se mêlent, qui sont autant d’invitations à visiter les mondes intérieurs des protagonistes. Outre le héros français, incrédule face au chamanisme, on trouve ainsi un chinois qui a le pouvoir de maîtriser ses rêves et rédige plusieurs romans dont les thématiques font écho au récit principal, un jeune garçon bouleversé de découvrir son don chamanique, une chamane mongole qui ne se souvient plus de ses transes, une vieille chamane accomplie, une jeune fille qui séjourne parfois dans une cabane invisible située sur une île du lac Baïkal, et même une divinité mi-femme mi-renard. Tous ces personnages, confrontés à leur propre énigme, finissent par se croiser dans la réalité ou dans leurs rêves et à remonter ainsi la piste mongole. Foisonnant et ésotérique, ce roman explore, grâce aux multiples voies narratives qu’il emprunte, l’expérience d’un tumulte de réalités, comme le ferait sans doute une transe. Hommage à la Mongolie, dont il retranscrit la rudesse et la beauté en se nourrissant d’une véritable expérience de voyage, et animé d’un souffle romanesque puissant, il est également un livre qui contient tous les autres. Comme un chaman capable de revêtir toutes les identités, Christian Garcin écrit tout à la fois un récit de voyage, un roman de formation, un roman policier, un conte, truffé de transcriptions de rêves et de transes, et bien d’autres textes encore. Par son thème qui lie si étroitement la découverte de soi à la quête de l’autre, par sa beauté envoûtante et complexe, La Piste mongole rappelle étrangement le Nocturne indien d’Antonio Tabucchi. Empreint des charmes de l’Orient, il invite à se laisser emporter, promener dans ses récits multiples, qui s’entrecroisent et se répondent, pour un voyage physique autant que mental, qui laisse son lecteur émerveillé et désorienté, comme au sortir d’une transe ou d’une hypnose.



   Le Magazine littéraire, n°483, février 2009
   par Bernard Fauconnier

   […] Autres sensations, autres histoires prodigieuses, celles que Christian Garcin s’en va chercher du côté de La Piste mongole, sur les traces d’Eugenio Tramonti, héros de deux de ses précédents livres, Le Vol du pigeon voyageur et La Jubilation des hasards. Ici, et c’est la grande qualité du roman, l’espace géographique teinté de merveilleux se fait aussi espace intérieur, véritable voyage initiatique où l’on croise des personnages extraordinaires, tels ce Chinois capable de maîtriser ses rêves, cette chamane qui s’échappe de la réalité, ou cette Sibérienne en dialogue avec l’invisible. […]

Radio et télévision

« Tout arrive », par Arnaud Laporte, France Culture, lundi 23 mars 2009 à 12h
« Le Choix des livres », par Céline Geoffroy, France Culture, mercredi 25 février 2009 à 21h