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  Platon et l’Europe

  Jan Patocka

  Traduit du tchèque par Erika Abrams

  320 pages
19 €
ISBN : 2-86432-024-X

Résumé

     Dans cet ouvrage, Jan Patocka nous propose un cheminement, une « tentative d’introduction aux questions générales d’orientation dans la situation présente du monde ».
     Remontant aux fondements spirituels de l’Europe et aux racines mêmes de la métaphysique chez Platon, il met le thème platonicien du soin de l’âme en parallèle avec la méthode de la phénoménologie de Husserl et le questionnement renouvelé par la pensée de Heidegger. Il s’interroge à la fois sur notre héritage et sur notre avenir.
     La fin de la philosophie est-elle possible ?
     La philosophie – non pas celle qui s’est rendue tributaire de la science ou de la praxis révolutionnaire, mais celle des « hommes pris à la gorge par la nécessité vitale de s’expliquer avec la détresse fondamentale de la vie », l’aspiration vers la « vie bonne » dont l’Europe est issue – n’est-elle pas à même de nous fournir, aujourd’hui encore, un appui et une arme contre le déclin ? N’y-a-t-il pas un autre « engagement » que celui qui, se cantonnant dans le domaine du quotidien, s’égare fatalement, victime de prophètes antithétiques ?
     S’interroger sur le sens et les possibilités de la philosophie, c’est s’interroger sur le rôle qui pourra encore revenir à l’Europe dans l’histoire. Le message de Patocka est fait de lucidité et d’espoir.



Extraits de presse

     Libération, 31 mai 1983
     par Paul Veyne

     Si on lisait le livre de Jan Patocka, Plaron et l’Europe sans savoir d’où il sort, on se dirait : c’est une mise en rapport, originale ou bien rhétorique, du platonisrne et de la phénoménologie. Intéressant, en tout cas. Très bon exposé, souvent profond, des grandes philosophies de jadis ou d’hier. À recommander chaudement aux étudiants philosophes et professeurs philosophes. Très clair, et même faisant un effort de casseur de caillou pour ouvrir les cervelles et faire comprendre ; il est rare qu’un penseur à coup sur personnel ait si peu de morgue hermétique ou pédantesque.
     Seulement voilà : ce n’est pas un traité de philo, mais un livre engagé. Jan Patocka veut vraiment sauver le monde et les âmes en leur enseignant Platon. Aristote et l’européocentrisme candide de Husserl (et de Max Weber), quand le reste du monde était les Barbares, puisque l’Europe était le centre du monde gr✠à sa civilisation et ses canonnières ; l’histoire est l’histoire de l’Europe. Il n’y en a pas d’autre : qu’est-ce donc qui est à la source de l’histoire européenne ? L’idée du « soin de l’âme » c’est-à-dire l’idée « de la liberté humaine, de la résistance, de la lutte contre la chute ».
     Ce qui change tout est que ce très bon livre, mais qu’on croirait écrit en 1910 et auprès duquel Habermas serait postmoderne, ne sort pas de la vieille Sorbonne ou d’un Club pour l’arrêt des Horloges, mais de la Prague de 1973, où il a paru en samizdat dans la nuit soviétique. Alors, le cœur serré, on pense en le lisant, à ce qu’en 1943 René Char écrivait de la Madeleine à la veilleuse peinte par Georges de la Tour : « La femme explique, l’emmuré écoute. Merci à Georges de la Tour, qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres humains. » Ce livre a pour but de rappeler, à un peuple emmuré, qu’en dépit du marxisme d’État les hommes « ne sont pas des robots » et que, par souci de leur âme, il leur faut penser la liberté contre les dogmes, car tout n’existe pas « objectivement ».

 

     Le Nouvel Observateur, 24 juin 1983
     par Olivier Mongin

     Face à l’hydre totalitaire, au gel politique des sociétés de l’Est, ce qu’il nous reste de l’Europe occidentale et des vertus de la démocratie tend à se replier sur soi, à se prostrer, au risque d’instituer un blocus idéologique entre l’Est et l’Ouest, entre le « mauvais » totalitarisme et la « bonne » démocratie ; comme si l’Est ne pouvait plus être capté que par l’onde de l’événement, perçu uniquement selon les chocs successifs de l’histoire, comme s’il ne pouvait plus rien s’y passer autrement. De la pensée, de la réflexion on imagine mal qu’elles puissent être passionnées, inventives ; on les conçoit plutôt « à sec », « à vide », nauséeuses, victimes de la censure et de la mainmise du pouvoir.
     Qui se souvient encore du rôle de la Charte 77 en Tchécoslovaquie aura peut-être oublié jusqu’au nom de Jan Patocka, l’un de ses principaux porte-parole et inspirateurs, qui devait mourir le 13 mars 1977 à la suite d’interrogatoires prolongés de la police. Grâce à la publication rapprochée de deux ouvrages du philosophe pragois, nous pouvons enfin saisir la vigueur et la cohérence de sa pensée. Loin d’être seulement un brillant phénoménologue, l’un des disciples favoris de Husserl, Patocka a su briser le carcan hermétique de la doctrine husserlienne, déplacer des questions ultimes et figurer mieux que personne les drames de ce siècle en se confrontant tout aussi bien à l’histoire de la philosophie qu’à celle de la Tchécoslovaquie. Comment le concept ne viendrait-il pas se fissurer puis se fracasser au contact d’une histoire discordante et rocailleuse ?
     Terré dans une cave de Prague où il tenait des séminaires, qu’il rédigeait ensuite, avant qu’ils ne soient diffusés sous la forme de samizdats, Jan Patocka a vécu dramatiquement l’expérience de la ligne de front qu’il décrit dans un chapitre central des Essais hérétiques. Pourquoi le XX e siècle répète-t-il inlassablement depuis 1914 cette expérience de la tranchée devenue dans la mémoire collective le symbole douloureux de la Grande Guerre ? Que d’absurdité dans cette attente interminable qui précède le moment fatidique où son ennemi et moi-même allons nous déchirer mutuellement, nous entretuer – au nom d’une Histoire à venir... c’est-à-dire pour la même chose ? Pour accomplir la justice et favoriser la paix entre les hommes, pour justifier une fin de l’Histoire (la Raison, le Progrès), ne dois-je pas me livrer aux violences les plus injustes, me déguiser en guerrier, en barbare ? Patocka ne s’arrête pas à ce paradoxe, il nous souffle que l’ennemi invisible qui subit la même histoire que moi est mon frère, l’autre homme dont le visage risque de me demeurer à jamais inconnu. « L’ennemi n’est plus un adversaire absolu sur le chemin de la volonté de paix, il n’est plus ce qui n’est là que pour être supprimé. L’ennemi participe à la même situation que nous. [...] Il est celui avec qui on peut arriver à un accord sur la contradiction, notre complice dans l’ébranlement du jour, de la paix et de la vie dépourvue de ce sommet » (Essais hérétiques).
     
Une magistrale description phénoménologique de la tranchée fait ainsi écho à la grande tradition éthique du XX e siècle qui apparaît indissociable de l’expérience de la guerre (de Franz Rosenzweig à Emmanuel Lévinas).
     Les vertus de Polemos
     
Mais comment saisir tout à la fois une critique radicale des guerres du XX e siècle, de toutes ces philosophies de l’histoire et du progrès qui n’ont d’autre issue que la guerre, pour arriver à leur fin, et cette analyse selon laquelle l’Autre se révèle dans la tranchée, au pire de l’expérience guerrière ? Tel est le nœud de la pensée de Patocka : c’est dans la plus insupportable des situations, dans la guerre de tranchée, que prend forme la cité.
     « L’esprit de la polis est un esprit d’unité dans la discorde, dans la lutte. Être citoyen n’est possible que dans l’association des uns contre les autres. [...] Le commun en tout c’est Polemos. Polemos qui unit les parties rivales, non seulement en tant qu’il se tient au-dessus d’elles, mais parce qu’elles forment en lui un tout » (E.H.).
     Afin d’éviter le double échec de la guerre réelle (l’éloge du conflit) et de ces concordismes et pacifismes qui sont autant d’aveuglements face au conflit, il faut réinventer les vertus de Polemos. L’homme du front qui a fait l’expérience de la vanité de l’histoire est l’homme « problématique » par excellence, l’homme du XX e siècle qui a compris qu’il fallait éviter de chavirer, de se laisser happer par la fascination du sens (du mythe à la philosophie de l’histoire) ou le nihilisme du non-sens. Seuls ceux qui se sont laissé « ébranler » en font l’expérience.
     De même que Polemos fait écho à Héraclite et que l’homme du front nous ramène à l’éclosion de la pensée grecque, Patocka conduit en parallèle une réflexion sur l’histoire de la philosophie. Pourquoi l’Europe, dont l’histoire n’est pas étrangère au logos philosophique, a-t-elle retourné le projet universel de la raison puis de la science contre elle-même ? Pourquoi s’effondre-t-elle dans la tranchée ? Dans le droit-fil de la Krisis de Husserl, Patocka s’interroge sur « la crise de l’humanité européenne », sur l’échec retentissant de son projet, sur la perte des valeurs affectant nos démocraties, qui ont oublié jusqu’au sens de la justice, de la vérité, de la beauté. Mais, plutôt que d’intenter un procès spectaculaire à telle ou telle pensée, plutôt que de soupçonner radicalement le discours philosophique et l’histoire de l’Europe, Patocka invite à relire Platon, Aristote, Démocrite, afin de défendre l’Europe contre elle-même, de ressaisir la force spirituelle de la philosophie et le souci de l’âme sans lesquels l’Europe n’est plus qu’une zone géographique parmi d’autres. « À la différence de toutes les autres civilisations fondées sur la tradition, l’Europe a pris pour fondement la vision, l’intuition au sens du regard dans ce qui est. [...] Le regard dans ce qui est demeure le trait le plus caractéristique de la civilisation européenne, ce qui rend possible sa généralisation, rend possibles ses conséquences telles que la technologie, la technique, etc., ce qui signifie un mode spécifique de pénétration au-delà de la sphère d’origine, ainsi que la continuité de certains problèmes » (Platon et l’Europe).
     La solution de l’errance
     
À la différence de nos modes de penser les plus lucides, à l’encontre d’un retour de la pensée politique, Patocka ne distingue pas le totalitarisme de la démocratie. « La question propre de l’individu ne se pose donc pas comme un choix entre le libéralisme et le socialisme, entre la démocratie et le totalitarisme, qui, malgré leurs nombreuses différences profondes, se rejoignent dans une indifférence commune à l’égard de tout ce qui n’est pas objectif, de tout ce qui n’est pas un rôle. La solution du conflit qui les oppose ne peut apporter la solution de la question qui consiste à mettre l’homme à sa place, la solution de son errance hors de lui-même et de la place qui lui appartient » (E.H.).
     L’Europe de l’Ouest ne saurait prétendre à des vertus particulières ; elle est embarquée dans cette aventure européenne dont le totalitarisme est l’avatar le plus monstrueux. Dans une tradition de pensée propre à l’Europe centrale, Patocka met l’accent sur la figure philosophique de l’Europe avant même de réfléchir aux clivages politiques qui l’affectent.
     Cette pensée pragoise pourra surprendre, elle mettra mal à l’aise tous ceux qui défendent à raison la démocratie, car elle renvoie dos à dos l’Est et l’Ouest. Pour Patocka, la démocratie est en effet indissociable de ces philosophies de l’histoire qu’il dénonce sans désemparer. Dans le cas de Masaryk, fondateur de la République des Tchèques et des Slovaques, en 1918, il montre que sa conception de la démocratie participe d’une vision de l’histoire dont elle représente la fin, l’apothéose, le stade ultime. Un pareil décalage entre la perception de la démocratie à l’Est et à l’Ouest n’est pas sans expliquer le sentiment d’étrangeté que nous pouvons éprouver à la lecture de certaines pensées en provenance de l’Est. Mais dans l’immédiat, la réflexion protéiforme de Patocka a l’immense mérite de rappeler que l’Europe ne se fera pas à l’Est ou à l’Ouest mais dans un chassé-croisé sans lequel l’Europe ne sera plus qu’un mot vide. Qui pourrait prétendre que les débats les plus actuels de nos sociéés n’ont aucun lien avec les pensées venues de l’Est, de Soljénitsyne à Patocka ? À moins que la Pologne ne soit qu’un spectacle grandiose de l’ère médiatique.

 

     Le Figaro, 12 juin 1983
     par Claude Jannoud

     Il ne faut pas se laisser égarer par la consonance inactuelle du titre de ce livre. C’est bien du destin de l’Europe d’aujourd’hui et de son aventure dont l’auteur nous parle, même si pour le faire, il remonte aux origines. Et dans quel contexte ! Jan Patocka appartient à la race des philosophes maudits. Ce brillant disciple de Husserl fut contraint d’enseigner, pendant les trois quarts de sa carrière, dans la clandestinité. Banni par le régime communiste comme il l’avait été sous l’occupation nazie, Patocka fut le principal porte-parole de la Charte 77, mouvement des intellectuels contestataires, après l’invasion des forces du Pacte de Varsovie. Âgé et malade, il devait succomber à la suite des longs et nombreux interrogatoires policiers qu’il dut endurer.
     On ne saurait isoler de ce tragique contexte le séminaire sur Platon et l’Europe que Patocka tint en 1972 dans une cave de Prague pour le bénéfice de quelques fidèles. Il ne s’agit pas en l’occurrence d’un de ces exercices de virtuose qui sont monnaie courante chez nous, mais d’une méditation dont le but est ce « soin de l’âme », qui est peut-être l’apport le plus décisif de Platon à la pensée européenne. En cela, Patocka renoue avec la pensée de ses maîtres grecs qui, souligne-t-il, n’étaient pas des professeurs au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais des hommes dont le souci était de vivre dans la vérité. Retour indispensable pour surmonter les perversions du présent.
     Ce sont en effet les Grecs qui ont fondé la pensée européenne en ce qu’elle a d’unique. Ce sont eux qui ont inventé la liberté humaine et sa responsabilité face à l’univers. De là est issue la capacité infinie d’innovation qui caractérise l’esprit occidental.
     Dans cette perspective, comme Heidegger l’a souligné, l’histoire européenne est la fille de la métaphysique grecque.
     Mais elle en est aussi la perversion, dans ses derniers aboutissements. Dans ses admirables Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, Patocka a analysé le long chemin qui a conduit à la dérive de l’âge technique. Les Grecs étaient seulement des philosophes et non pas des savants, y compris Platon, Aristote et Démocrite. Quand ils s’intéressaient à la science, c’était dans une perspective philophique. Ce qui leur importait avant tout, c’était le problème de l’être et de ses manifestations et le rôle de l’homme dans l’univers. La dignité de l’âme résidait dans le respect de la vérité de l’être. L’essentiel n’était pas d’asservir la nature mais d’approcher l’énigme de son apparition. C’est ce retour aux sources que Patocka n’a cessé de prôner. Il y voyait la condition de notre survie. C’est pourquoi son enseignement n’a rien à voir avec les dissertations habituelles, même s’il est empreint de la plus riche tradition philosophique. Avec lui, la méditation redevient un acte salvateur.

 

     La Nouvelle Revue Française, septembre 1983
     par Francis Wybrands

     « Que les plus grands ébranlements ne datent pas d’hier, ne sont pas dans ces danses agitées autour des tabous démasqués. Que la vérité vient de loin et que c’est voir de travers que de la voir seulement comme l’œuvre de l’homme, bien qu’elle ait son site justement dans l’homme », telle serait l’une des leçons que l’on pourrait, selon Patocka, retirer de la pensée de Heidegger et qu’à la lecture de son séminaire privé de 1973 sur Platon et l’Europe on pourrait dégager de sa propre méditation.
     Le philosophe de Prague qui, nouveau Socrate, connut ’à l’humiliation et la mort ce qu’il peut en coûter de ne pas déserter le champ des interrogations et des exigences propres à la pensée philosophique inaugurée précisément par la mort de Socrate, nous rappelle cela, que le bruit du temps nous empêche d’entendre, à savoir que le destin de l’Europe, jusqu’à son déclin et son effondrement, est aussi celui de la philosophie. Répéter le geste platonicien ce n’est donc pas faire œuvre d’antiquaire de l’histoire, c’est remonter jusqu’aux fondements de ce qui est en train de disparaître sous nos yeux, c’est, par-delà les débats idéologiques sur la place et le rôle de l’Europe dans le monde, questionner en vue de cette ouverture pour le vrai, qui est aussi responsabilité pour ce qui est, qui s’inaugura lors de l’ébranlement que Socrate fit subir à la pensée mythique.
     L’Europe si elle a bien un lieu et une date de naissance ne peut en rien être réduite aux conditions empiriques de son apparition. Tout comme pour Husserl, philosophe dont Patocka fut le disciple, l’Europe marque l’irruption d’une « attitude d’un nouveau genre à l’égard du monde ambiant », « d’une espèce complètement nouvelle de formes spirituelles » que les Grecs appelèrent « la philosophie ». À ces motifs husserliens, Patocka apportera certaines précisions et inflexions : « L’Europe en tant qu’Europe est née du thème du soin de l’âme. Elle a péri pour l’avoir laissé de nouveau se voiler dans l’oubli. » On pourrait dire aussi que l’Europe naît lorsque l’humanité passe du mythe à la réflexion ou lorsque l’homme rompt avec le mythe comme sol ferme qui assure la continuité du passé et convertit son regard vers ce qui se donne au présent, dans la totalité d’une présence offerte à l’investigation théorique. Que le monde se montre, qu’il se manifeste dans son originalité, « en chair et en os », ne veut pas dire qu’il se montre sous un seul visage mais en une multiplicité changeante de guises, de phénomènes, dont tout le travail de la pensée consistera à chercher l’unité, la phénoménalité. C’est seulement avec Platon que, passés les premiers étonnements des « présocratiques » (dont Démocrite, auquel l’auteur consacre de longs développements), la philosophie apparaît comme tâche, « projet de vie » qui a en vue « le phénomène en tant que tel ». Voir ce qui est (projet phénoménologique qui est le geste propre de la philosophie), c’est passer des choses qui sont, de leur multiplicité, à la donation même des choses qui n’est rien de réel, d’étant et qui exige donc une transformation de tous nos modes d’être au monde. C’est là le thème du « soin de. l’âme » : « Le souci de l’âme découle en son fond de cette proximité de l’homme à l’apparaître, au phénomène en tant que tel, à cette manifestation du monde en tant que totalité qui se produit en l’homme, avec l’homme. » Ce souci ou soin de l’âme se déploie selon trois dimensions : une doctrine proprement philosophique qui « rapporte l’âme à la structure de l’être », une doctrine qui cherche à établir les conditions qui rendraient possible une vie libérée de toute préoccupation extérieure et donc libre « pour ce qui est », enfin une « élucidation de ce qu’est l’âme en elle-même ». C’est l’enchevêtrement de ces trois motifs – ontologique, politique et existentiel – qui marque l’originalité irréductible et proprement exceptionnelle de l’Europe. C’est cette « nécessité vitale de s’expliquer avec la détresse fondamentale de la vie » qui est la source et le but de l’interrogation philosophique qui, de Platon à Husserl, fit la spécificité de l’idée européenne et l’universalité de son histoire.
     C’est à la fin de cette tradition que nous sommes. C’est elle qu’il nous faut répéter. Cet héritage « n’est-il pas encore à même aujourd’hui de nous interpeller, nous qui avons besoin de trouver un appui au milieu de la faiblesse générale et de l’acquiescement au déclin ? » se demande Patocka dont on pourrait dire que l’œuvre et la vie sont la preuve d’une telle interrogation et de sa légitimité.
     L’Europe qui prit naissance avec la philosophie et le « soin de l’âme » n’aura-t-elle laissé en partage au monde devenu entre-temps planète que des sciences et des techniques qui ne savent plus que l’exploiter jusqu’à la ruine ?
     Tout comme les Essais hérétiques, ces leçons sur Platon et l’Europe ne sont pas un simple exposé d’histoire de la philosophie mais nous livrent une « certaine philosophie de l’histoire ». À ce titre il serait possible de se demander s’il suffit d’opposer à l’acceptation de « défaitisme », dont Heidegger se serait rendu coupable, l’héroïsme de qui résiste pour, par-delà la fin, renouer avec ce qui fut notre essence. N’y aurait-il pas un « autre commencement » (Heidegger) qui par-delà le fondement platonicien de l’Europe nous obligerait à remonter vers un « originaire » que l’origine recouvre ? Parallèlement, « l’élément juif », dont l’auteur tend à nier l’importance ou l’effectivité, s’il était pris en considération (à l’instar de Rosenzweig ou plus près de nous de Lévinas), ne nous permettrait-il pas de penser une autre Europe, une « autre histoire » et ce sans rien nier de l’apport décisif de Platon que ces leçons nous restituent avec passion ?