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  La Pluie jaune
(La Lluvia amarilla)

  Julio Llamazares

  Roman
Traduit de l’espagnol par Michèle Planel

  144 pages
9 €
ISBN : 978-2-86432-583-3

Résumé

     Au seuil de la mort, un homme achève l’expérience extrême de l’abandon. Pour conjurer la peur, il parle. Il raconte avec une grande pudeur et une douceur infinie, sa cruelle traversée. Il réveille dans ce village oublié des Pyrénées aragonaises, les visages disparus que la maladie, la vieillesse, la guerre mais surtout l’exode ont emportés jusqu’au dernier – lui. Il évoque sa résistance obstinée contre les forces de la nature, contre les mensonges de la mémoire, les illusions du réel ou les exaltations de la folie.
     Ce chant âpre et fascinant – écrit dans une langue simple mais imagée, sensible, enveloppante, volontiers itérative au point de susciter ce sentiment étrange de déjà vécu – emporte celui qui écoute vers un point de vertige où s’évanouissent ensemble, dans la chute lente des feuilles de l’automne, l’éphémère et l’éternel.



Extrait du texte

     Dans la rue, le brouillard s’accrochait aux murs et l’humidité glacée du givre rendait invisible toute empreinte récente. Un silence immense occupait le village entier, il introduisait sa grande langue sale dans la pénombre des maisons, fourrageant dans la rouille de l’oubli et la poussière accumulée par les ans. Je fermai sans bruit la porte derrière moi. Je cherchai dans la poche de mon pantalon le contact familier du couteau et, contrôlant ma respiration et les battements de mon cœur pour que de loin ils ne puissent pas me trahir, je me mis à marcher sur le chemin que Sabina suivait chaque nuit en solitaire. Lentement, mes sens se portant au-delà du brouillard et m’enfonçant dans la neige à chaque pas, je parcourus peu à peu tout le village sans trouver trace de son passage. Je regardai sous chaque porche, au détour de chaque rue, derrière chaque mur. Je fouillai Ainielle partout, rue après rue et maison après maison. En vain. On aurait dit que la neige et le silence l’avaient ensevelie, que sa figure émaciée s’était diluée à jamais dans le brouillard. Je jetai encore, malgré tout, un dernier coup d’œil aux ruines de l’église et j’étais sur le point de rentrer quand brusquement je me rendis compte qu’il y avait encore un endroit où je ne l’avais pas cherchée.

     De loin, ombre parmi les ombres que dessinait le brouillard, j’aperçus d’abord la chienne couchée sur le chemin. Lovée dans la neige, sous la protection douteuse des peupliers sans feuilles, elle ressemblait à un animal noyé et abandonné là par la fureur de la rivière. Je traversai le pont et pressai le pas, je l’appelai à voix basse en m’approchant. Mais, quand elle me vit, au lieu de courir vers moi comme d’habitude, elle se releva sur place et recula lentement vers la porte du moulin sans cesser de me regarder un seul instant. Je me demandai si, par là, elle essayait de me guider ou si, au contraire, elle voulait me barrer le passage. Mais à ses yeux – et à l’étrange attitude menaçante que d’emblée elle avait adoptée (et qui me rappela sa solitude remplie de crainte tandis qu’elle surveillait le sanglier dans la nuit et la neige) – , je compris immédiatement ce qui m’attendait derrière elle et derrière la porte du moulin. Sans réfléchir un instant, je courus l’ouvrir d’un coup de pied : Sabina était là, elle se balançait, pendue comme un sac dans la vieille machinerie, les yeux immensément ouverts, et le cou brisé par la corde avec laquelle, quelques nuits auparavant, j’avais pendu le sanglier sous le porche de la maison.



Extraits de presse

   La Quinzaine littéraire, 15-31 octobre 2009
   par Hugo Pradelle

   Dans une vallée reculée des Pyrénées aragonaises sur les flancs de laquelle périclitent quelques maisons, semble dormir un village abandonné, manière de désert sur lequel tombe « la pluie jaune de l’oubli », un regroupement de vieilles maisons sur lesquelles, lentement, la Nature reprend ses droits : Ainielle. Seuls le vent verni de France et quelques bruits d’oiseaux ou le cri d’une chienne viennent troubler le silence éperdu de la combe qui semble ensommeillée d’ombres et de silence. La pluie qui peu à peu baigne tout d’une lueur jaune s’apparente au leitmotiv d’une ruine progressive, au grignotement de l’oubli, à la nostalgie qui s’empare des êtres, à la suspension du temps, à la terreur de se perdre. Un couple n’a pourtant pas délaissé ces lieux abandonnés et s’obstine à maintenir un semblant de vie alors que tous les habitants s’en sont allés, rendant aux solitudes montagnardes ce hameau minuscule. Et lorsque Sabina, l’épouse taiseuse, se pend dans la grange, à la corde même qui avait servi à suspendre un sanglier, l’univers familier du narrateur, homme vieilli et atrocement seul, s’écroule. Il se laisse glisser alors dans le néant, disant, comme dans un murmure : « Dès lors, j’ai vécu en me tournant le dos. »


    Le Monde, 18 mai 1990
    par Patrick Kéchichian

    Les chants les plus beaux, dit-on, sont souvent les plus tristes... Et sans doute la beauté touche-t-elle davantage l’âme du lecteur – ou de l’auditeur – lorsqu’elle emprunte les chemins de la mélancolie ou d’une inapaisable nostalgie. La P1uie jaune confirme l’adage, le porte même à un rare degré d’intensité.
     La Pluie jaune est une élégie funèbre, le chant d’accompagnement d’une lente procession mortuaire. Procession qu’un seul homme suivrait : à la fois officiant, unique voix d’un chœur absent, dernier motif vivant enfin, de la cérémonie qui se tient. Avant que le silence, l’oubli et les mauvaises herbes ne recouvrent tout...
     Cet homme, le narrateur, est le dernier habitant d’un village isolé des Pyrénées, Ainielle, près de Huesca, en Aragon. Village déserté, mort déjà ; ultime respiration humaine qui, elle aussi, va bientôt s’éteindre. À la faible lumière de ses derniers moments, il se remémore l’agonie du village déserté, qui se confond avec sa propre agonie, son propre abandon. Il se souvient de la disparition ou de la mort de ses proches : celle de sa femme d’abord, Sabina, dernière compagne humaine de sa solitude, qui s’est pendue. Puis il remonte le temps : le départ d’Andrés, le deuxième fils ; la mort du premier, Camilo, jamais revenu de la guerre, et celle de Sara, sa fille, en « ce jour lointain où sa respiration fébrile et douloureuse s’arrêta pour toujours ».
     Pour l’homme qui achève ici son périple immobile, tout souvenir est de mort et d’abandon, toute mémoire de désolation : « Je suis en train de mourir et dans ma poitrine se consument toutes les voix mortes de ma vie. » Les maisons du village n’opposent pas leur pérennité au temps qui s’épuise. Cet épuisement, les pierres en épousent le mouvement, jusqu’à la ruine dont personne ne peut les prémunir. Le temps est d’ailleurs le principal personnage du roman de Julio Llamazares. Au sens climatique d’abord. Temps rude de la montagne, temps de neige et de vent qui n’accorde au narrateur que la conscience et la mesure de son impuissance, qui redouble son isolement. Temps dont cette « pluie patiente et jaune qui éteint doucement les feux les plus violents », qui décompose les couleurs et les ombres, qui « rouille » enfin la mémoire et le paysage, est l’obsédant symbole.
     Temps aussi que ne féconde plus que « la sève de la mort », durée qui n’est qu’un « long et interminable adieu » peuplé de fantômes, comme celui de la mère « veillant près d’un feu inexistant la mémoire d’une maison dont personne ne se souvenait plus ». Dans ce temps que le cœur va cesser de rythmer « les mots » eux-mêmes « se défaisaient comme du sable », « les souvenirs laissaient presque toujours place à d’immenses étendues d’ombre et de silence ».
     Llamazares a soin de préciser qu’« Ainielle existe » et que, si les personnages sont fictifs, le village fut effectivement abandonné en 1970. Le roman lui-même comporte des dates qui semblent s’accorder à cette réalité. Cela ne fait pas pour autant basculer le livre dans la catégorie du récit rural ou écologique.
     Construit exclusivement autour de la conscience et de la voix d’un seul personnage, La Pluie jaune est d’abord le roman de la solitude, du délaissement humain. Solitude et délaissement dont les causes, d’ailleurs, ne sont nullement mystérieuses, sont même repérables, historiquement et géographiquement.
     À cette vie inscrite dans son cadre naturel et ancestral, à cet équilibre dans lequel l’homme a son séjour, ont succédé la désolation, le déséquilibre, l’effacement de l’humain dans un site devenu inhabitable. Enregistrant les étapes de cet effacement, Julio Llamazares a composé ce beau livre de deuil et de mémoire, cette sobre et sombre élégie dédiée à une terre qui meurt.

    

      Impressions du Sud, été 1991
      par Robert Amutio

     Du suicide de sa femme Sabina à sa propre mort, du combat contre les saisons, ce qui aurait pu n’être qu’une chronique mélancolique de l’effacement d’un lieu et d’un être – et que le roman est aussi – s’infléchit lentement vers un autre espace, dévoilant dans la profondeur des demeures la présence humaine, révélant l’existence double, fantastique et plus que réelle du village, de sa mémoire ; ce qui meurt en appelle une dernière fois aux spectres, dans la peur et l’amour.