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  Un plus grand espoir

  Ilse Aichinger

  Traduit de l'allemand (Autriche) par Uta Müller et Denis Denjean

  288 pages
20 €
ISBN : 978-2-86432-499-7

Résumé

Au plus fort de la Deuxième Guerre mondiale, dans une ville qui ressemble à Vienne, Ellen, une petite fille d’une douzaine d’années, tente d’obtenir un visa pour rejoindre sa mère réfugiée aux États-Unis. Autour d’elle, pour survivre, un groupe d’enfants juifs, ses amis, opposent à leur sort tragique un espoir « plus fort que la mort ». Un pied dans chaque monde (sa mère et sa grand-mère sont juives, mais son père ne l’est pas), Ellen tente de faire vivre cet espoir des deux côtés, accompagnant ses amis dans leurs jeux et leurs rêves. Vue par les yeux des enfants, la persécution nazie apparaît dans toute son insondable cruauté ; mais Ellen est aussi celle qui, inlassablement, interroge le monde qui l’entoure, et qui, en plein naufrage, réveille les adultes endormis avec ses questions insistantes, jusqu’aux dernières pages du livre où un « plus grand espoir » lui sera révélé.
Son voyage halluciné dans l’hiver et la nuit apparaît alors comme une parabole sur la force des faibles et l’impuissance des forts.
Avec ce livre paru en 1948, Ilse Aichinger, née en 1921 à Vienne, a donné à la langue allemande, longtemps avant Le Tambour de Günter Grass, la première fiction qui parlait du scandale des années de guerre. Nourri d’autobiographie savamment distanciée, Un plus grand espoir a rapidement fait figure de classique en Autriche et en Allemagne. Il a valu à son auteur une très grande célébrité, confirmée ensuite par des nouvelles dont la traduction complète paraît simultanément sous le titre Eliza Eliza.


Extrait du texte

   « Il était, balbutia la grand-mère, il était une fois…
   — C’est ça », s’exclama Ellen excitée, jetant le pain et se penchant davantage pour entendre ce qui venait de loin. « Continue, grand-mère, continue ! » Mais à nouveau son balbutiement se tarit. Ce n’était pas si simple de raconter des histoires. Elles exigeaient des mains ouvertes avec entre les doigts des interstices pour les laisser couler. Et elles exigeaient des yeux ouverts.
   Plusieurs fois encore, la vieille femme répéta ces quatre mots, mais il n’y en eut pas d’autres. Les histoires étaient bien dans l’air, mais elles dormaient et dès qu’elles se réveillaient, elles se mettaient à la narguer, descendaient jusqu’au bord de ses lèvres et s’enfuyaient aussitôt. « Le poison », dit-elle distinctement un moment après. Ellen fit non de la tête. La grand-mère l’implora de ses mains levées, chuchota un dernier « il était une fois », puis toutes ses forces douloureuses l’abandonnèrent et elle s’endormit.
   « Mais non », dit Ellen désemparée. Elle alluma la veilleuse et sursauta. Le corps posé là était si étranger, si lointain, si emmuré en lui-même qu’il n’avait plus rien de sa grand-mère. Le corps posé là respirait avec tant de difficulté, haletait tant qu’il n’avait plus rien de l’aisance tranquille d’une paisible citoyenne.
   « Grand-mère ! » dit Ellen d’une voix hésitante, et elle mit son visage chaud contre le visage froid dans les coussins. Le halètement se calma peu à peu, la respiration devint plus facile. Mais tout restait si loin.
   « Bon, dit Ellen décidée, je vais donc raconter l’histoire moi-même ! » Elle ne savait pas pourquoi elle commençait par le petit chaperon rouge, et elle ne savait pas non plus à qui s’adressait ce conte, à la nuit, au mois de mars ou au froid humide qui s’insinuait par les fentes des fenêtres. Car la grand-mère dormait et seules ses paupières frémissaient de temps en temps dans la faible lueur.



Revue de presse

Presse écrite (extraits)

   La revue des livres pour enfants, n°240, avril 2008
   par Françoise Le Bouar

   « Donne‑moi ton manteau, Martin,
   mais d’abord, descends de ton cheval
   et laisse là ton épée,
   donne-le moi tout entier. »


   De même qu’elle exige de Saint Martin le don total, c’est une écoute pleine et attentive, des deux oreilles et plus, que demande la poétesse autrichienne à son lecteur, s’il veut bien entendre l’appel qui lui est adressé. Paru en 1948, Un plus grand espoir est le premier roman de Ilse Aichinger (il restera unique, son œuvre se composant de nouvelles, de poèmes et de pièces radiophoniques) et le premier texte publié qui parle des années de guerre ; il aura, pour cela et pour ses qualités intrinsèques, un immense retentissement en Allemagne et en Autriche. Mettant en scène des enfants qui vivent au jour le jour les persécutions nazies, l’injustice absurde et la peur, ce texte qui s’achève sur la mort brutale de l’héroïne est pourtant placé tout entier, comme l’indique son titre, sous le signe de l’espoir.
   Ellen, qui a dix ou onze ans peut‑être (l’auteur, elle, a vingt ans pendant la guerre), porte le prénom d’une camarade de classe de l’écrivain, déportée ; tout comme Ilse Aichinger, elle est « mischling », juive par sa mère, « aryenne » par son père. Elle a donc le droit, par exemple, de s’asseoir sur les bancs publics, mais ne rêve que de se mêler aux jeux d’une petite bande de sept enfants juifs menée par le fier Georg, se montrant une fois pour toutes du côté de ceux qui n’ont plus aucune place (« — si à droite quelqu’un rit et à gauche quelqu’un pleure, vers qui iras‑tu ? — vers celui qui pleure, dit Ellen). Tout espoir d’obtenir un visa pour les États‑Unis afin de rejoindre sa mère se voit anéanti et pour elle, plus rien ne compte que de vivre ce que vivent ses amis jusqu’au bout.
   Petits et courageux, légers, intrépides, les enfants vivent à leur manière les événements, ils savent. Ils ont compris mais, livrés à eux‑mêmes, perçoivent autrement la réalité d’un monde qui a soudain perdu ses assises. Leurs jeux, sérieux, renvoient à nos façons de faire, nos règlements, nos lois, tout en les détournant : le visa fabriqué par Ellen est un faux papier maladroit et poignant orné de fleurs, d’oiseaux et d’étoiles, chacune des lettres de sa grande signature verticale est tendue vers l’avenir. Leur capacité à transfigurer le réel, leur imagination, leur invention permanente, mais aussi leur clairvoyance, c’est tout cela que souligne l’écrivain. « Jouer. C’était la seule possibilité qui leur restait, tenir devant l’insaisissable ». Parce que l’accès au parc leur est interdit, le cimetière est devenu leur terrain de jeux, et les voilà qui courent parmi les tombes jusqu’à l’heure de la fermeture, qui se cachent et se perdent ; « il y avait de petits édicules aux pierres gravées de lettres étranges, et des bancs pour se laisser aller à la tristesse ; cependant, tout au long de l’été il y avait aussi du jasmin et des papillons, et sur chaque tombe d’énormes quantités de choses tues et d’arbustes. Jouer ici était douloureux et tous les cris impulsifs et insouciants se changeaient aussitôt en une insondable nostalgie. Les enfants se laissaient volontiers prendre par les bras blancs des chemins, par les mains ouvertes des ronds‑points. « Où aller ? »
   La fête d’anniversaire, la répétition théâtrale ou la leçon d’anglais, organisées vaille que vaille, se voient sans cesse interrompues par des coups frappés à la porte, et le récit avance inexorablement vers sa fin, en dix chapitres qui sont autant de stations sur un chemin de croix. De grandes figures bibliques hantent ce roman à la croisée des genres : David, petit prédicateur venu d’ailleurs, aperçu avec sa fronde sur une place de village, Noé, professeur en robe de chambre, enseignant l’anglais dans une soupente. Si l’étau se resserre, l’espoir semble briller avec plus de force encore, et ce n’est pas le moindre des paradoxes d’un texte qui les accumule, tant il est vrai que les étoiles ne resplendissent que la nuit on ne trouvera refuge qu’auprès des fugitifs, on ne garde que ce que l’on donne, « ce qui pourrait nous rassasier nous déchire, ce qui ne nous déchire pas nous laisse sur notre faim ». C’est Ellen qui, se mettant à courir derrière le policier qui la poursuit, fait s’inverser toute chose. Porte‑parole de l’auteur, elle est l’espoir fou : « l’étoile sur son manteau lui donnait des ailes », et c’est « couchée entre le Cap de Bonne‑Espérance et la Statue de la Liberté » que le consul la trouve endormie sur la grande carte du monde. Quand elle est interrogée au poste de garde, elle n’ouvre pas la bouche, mais à la question « — Née ? », elle répond « Oui » et se voit giflée. On lui reproche de parler une langue codée, de poser des questions « déplacées » : elle les déplace en effet jusqu’à leur limite existentielle, les prend au pied de la lettre, dans leur sens le plus profond. Car cette petite voix inimitable, rebelle et fraîche, entend redonner du sens là où il fait désormais cruellement défaut. « Au milieu de la rue, sur les pavés gris gisait un cahier ouvert, un carnet de vocabulaire anglais. Un enfant avait dû le perdre, la tempête le feuilletait. La première goutte qui tomba, tomba sur le trait rouge. Et le trait rouge sortit de son lit. Épouvanté, le sens quitta les mots, appela un passeur : fais‑moi passer ! fais‑moi passer ! […] Les mots rigides et privés de sens restaient de part et d’autre de la rivière rouge. Il pleuvait à verse, et le sens continuait d’appeler et d’errer sur les rives. » Ilse Aichinger voudrait être ce passeur. « Elle fait signifier à chaque mot son objet et, cependant, lui fait susciter de grandes zones de transcendance. » (Wolfgang Hildesheimer). Son roman au ton si singulier, qui ne manquera pas d’irriter, ne peut être pris pour une parabole qui édifie deux mondes en parallèle à jamais séparés : le va­-et-vient entre les phénomènes et leur portée est si serré que celui qui croirait les démêler n’aurait dans les mains, au bout du compte, que deux pans du réel devenus inertes. C’est que le sens excède les objets et les fait rayonner, telle cette étoile qui conduit Ellen dans les rues humides et sombres, « dans une direction contraire à toutes les directions ». « Il y a tant de gens qui, à l’idée de récit, associent la notion d’agrément, se représentent un doux feu auquel ils se réchauffent les mains, un fleuve aux rives aimables qui les emporte doucement », s’étonnait Ilse Aichinger ; c’est qu’ici, au contraire, le feu brûle, le fleuve déborde et nous devrons faire un effort si nous voulons rejoindre la fillette partie courir derrière l’étoile, « et elle courait vite, poussée une dernière fois par l’ardeur et le souffle de l’enfance ».



   La Liberté
, samedi 2 juin 2007
   La barbarie vue par des enfants
   par Alain Favarger

   Paru en 1948, Un plus grand espoir est le roman unique d’Ilse Aichinger. Un texte puissant sur la « peste brune » vue par des yeux d’enfants dans une ville qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Vienne. La ville natale d’Ilse Aichinger qui publiait ainsi à vingt‑sept ans, bien avant Le Tambour de Günter Grass, la première grande fiction sur le scandale du nazisme. Traduit une première fois en 1953, ce texte nous revient dans une nouvelle version et avec une postface qui en situe l’importance dans la littérature allemande. Livre phare en effet, centré sur la figure d’Ellen, une fille de douze ans qui dans une ville soumise au poison de l’antisémitisme se démène pour obtenir un visa qui lui permettrait de rejoindre sa mère en Amérique. Le livre déploie une succession de scènes où une ribambelle d’enfants juifs, les amis d’Ellen, opposent leur espoir, leurs jeux et leurs facéties à la barbarie ambiante. D’où une sorte de voyage halluciné, porté par une écriture poétique, pour dire la puissance des faibles dans un monde sans pitié.
   En parallèle, les éditions Verdier publient un recueil de nouvelles de la romancière sous le titre Eliza, Eliza. Une suite de récits sombres, imprégnés par le sens de l’absurde d’un Kafka, où l’oppression et l’asphyxie sont toutefois contrecarrées par l’inattendu, la logique des rêves et les trésors de l’enfance.



   Notes bibliographiques, juin 2007

   Dans une ville sans nom, la chasse aux Juifs bat son plein, des trains partent régulièrement vers une destination inconnue. Abandonnés, des enfants errent dans les rues, fuyant les contrôles. Exclus des écoles et des jardins publics, le cimetière est devenu leur cour de récréation. Ils squattent des appartements désertés, organisent des jeux de rôles en guettant les coups à la porte. Ils sont lucides, sachant que tôt ou tard leur tour viendra…
   À mi‑chemin entre Alice au pays des merveilles et le Journal d’Anne Frank, les chapitres de ce livre sont autant de courtes nouvelles. Ellen, merveilleuse petite fille au cœur débordant d’amour, en est le personnage central. Dans un univers apocalyptique, une atmosphère terrifiante, l’innocence de l’enfance parvient à préserver de fragiles espaces de rêve, des rêves auxquels on ne croit pas mais qui permettent de survivre. Très différent de ce qu’on a déjà pu lire sur l’Holocauste, cet ouvrage d’un grand écrivain à la mémoire des enfants exterminés sublime et transfigure l’horreur absolue du massacre des innocents.



   Le Soir, vendredi 1er juin 2007
   Réentendre la voix d’Ilse Aichinger
   par Jacques de Decker

   Personnalité majeure des lettres allemandes d’après‑guerre, l’auteur d’Un plus grand espoir est à redécouvrir.

   Soixante ans après sa parution initiale, il nous est donné de prendre la juste mesure d’un livre qui, lorsqu’il vit le jour, fit immédiatement sensation dans son pays et y acquit une dimension légendaire. Le roman Die grössere Hoffnung d’Ilse Aichinger eut un peu le même destin dans l’Allemagne de l’immédiat après‑guerre que cette pièce de Wolfgang Borchert, Draussen vor der Tür, qui fut perçue outre‑Rhin comme la première œuvre dramatique rendant compte de la sortie du cauchemar. Leur retentissement à l’étranger fut plus relatif, comme si ces textes avaient d’abord une fonction quasi thérapeutique dans leur communauté même. Certes, vu son retentissement, le livre d’Aichinger avait été traduit chez Gallimard dès les années cinquante, mais sans obtenir un impact comparable, pas plus que la pièce de Borchert d’ailleurs.
   Cela ne signifie pas qu’Aichinger n’eut pas de défenseurs en francophonie, et plus particulièrement en Belgique. Rose‑Marie François publia ses poésies complètes à la Différence en 1992, Henri Plard, le grand germaniste de l’ULB et fameux traducteur de Jünger, avait traduit bon nombre de ses textes brefs et commenté son œuvre dans des revues. Le nouveau recueil des nouvelles d’Aichinger que Verdier sort en parallèle avec le roman Un plus grand espoir contient d’ailleurs ces magnifiques transpositions.
   Ce sont des textes frémissants que rassemble Eliza Eliza, souvent proches de la poésie, d’un surréalisme subtil et d’une intense sensibilité, auxquels Aichinger, née en 1921 à Vienne, se consacra après son roman, qui demeura unique, et dont elle donna des versions successives. On y voit l’écrivain évoluer vers une forme de plus en plus resserrée, voire laconique, dont elle confirma la conception dans son grand âge, lorsqu’elle confia au Zeit, à l’occasion de ses 75 ans, que si elle s’était remise à écrire à ce moment, elle se serait limitée à « observer des petites choses, des détails. Des points. L’écriture devrait être plus pointilliste ».
   Dans le même entretien, elle avait eu cet aveu étrange, soulignant combien la guerre avait importé pour elle : « Ce que j’ai pu observer à ce moment‑là fut pour moi ce qu’il y a de plus important dans ma vie. On savait très bien où étaient les amis et où ils n’étaient pas, ce qu’à Vienne aujourd’hui on ne sait plus. La guerre a clarifié les choses. »
   C’est l’impression que laisse aujourd’hui Un plus grand espoir, que Jean‑Yves Masson réédite et accompagne d’une postface très éclairante. Cette histoire d’une fillette qui veut à tout prix fuir sa ville martyrisée, contée sous forme de nouvelles emboîtées, est, comme il le dit, « un texte qui fait l’épreuve du mal jusque dans la pire douleur et réaffirme, au cœur de cette épreuve, la dignité humaine et la dimension verticale de l’existence ». Cette exhumation, en effet, s’imposait d’évidence.



   Le Magazine littéraire, mai 2007
   Aux Pays des désastres
   par Claude Michel Cluny

   Ilse Aichinger publia son unique roman, Un plus grand espoir, en 1948. Elle fut l’une des premières à aborder la question des persécutions nazies dans une fiction, d’inspiration autobiographique.

   Lecteur, qui entre dans le monde d’Ilse Aichinger, abandonne sur le seuil l’inutile bagage de la logique. Ou retrouve celle de ton enfance, que tout dans ces pages, roman, impressions et nouvelles, t’invite à réinventer. Réapprendre les pouvoirs de la langue capable de dire les rêves et d’approcher ce cauchemar qu’est alors la réalité, c’est la leçon de l’Autrichienne demi-juive qui eut 15 ans au moment de l’Anschluss. Leçon admirable et demeurée sans équivalence dans la littérature germanique qui survécut au nazisme. L’héroïne d’Un plus grand espoir est plus jeune que son auteur lorsqu’elle tente de rejoindre sa mère en Amérique, d’échapper à la haine puis à la guerre déchaînées. Il s’ensuit que le regard porté sur les choses, les gens et les heures n’est ni tout à fait d’une enfant, ni d’une adolescente avertie.
   Dans sa postface, Jean‑Yves Masson note que « nous avons donc affaire à une autobiographie transposée, mais aussi fragmentaire » ; paradoxalement, cette anomalie romanesque tient son efficace et son originalité de se composer « de nouvelles reliées par des fils thématiques extrêmement forts ». Thèmes dont certains vont réapparaître dans les textes étranges de deux recueils, « L’Homme ligoté », puis « Discours sous le gibet », regroupés ici sous le titre Eliza Eliza. Tout déconcerte dans l’œuvre d’Aichinger. À commencer par le premier petit poème en apparence anodin du Jour aux trousses1 : « Car que ferai‑je/s’il n’y avait les chasseurs, /mes rêves/qui redescendent le matin/l’autre versant de/la montagne, dans l’ombre. » L’interrogation constante, l’ombre et le jour, la pente à gravir ou redescendre, l’autre face, ou l’autre rive des choses jalonnent, parmi les obsessions essentielles d’Aichinger, les scènes du roman ou ponctuent les récits et nouvelles.
   Oui, tout déconcerte, et d’abord l’approche des choses. Par cette distance de « l’enfance » à la réalité, par la singularité des comportements, la présence d’un bestiaire moins héraldique que débonnaire, par l’invention surprenante des situations et des sujets. Les textes de longueur inégale, de la short story au poème en prose, sont souvent des merveilles inclassables. L’Homme ligoté, qui, après Un plus grand espoir, renouvela l’intérêt critique sur Aichinger – notamment celui du Groupe 47, auquel elle allait se rallier –, n’est pas sans parenté avec Kafka. Bien des récits brefs ont des accents, ou traduisent des comportements proches de ceux d’Alice, tombée ici au pays des désastres. Pourtant, mais on ne le lit plus, on a grand tort, comment ne pas évoquer l’écriture et l’invention, une touche aussi d’humour grinçant – rapprochement inattendu, j’en conviens –, de Cingria ? Voyez « Hérode », ou « Nouvelles du jour », et « Souvenirs pour Samuel Greenberg »…
   Le vieil Hérode en robe de chambre verte gravissant la colline, avec sa femme et son lion, a le charme incongru, irréaliste, mais concret d’une toile de Chagall. Ilse Aichinger possède le don de faire rêver sans nécessairement quitter le sol comme il plaît aux violoneux du peintre. Ce qui reste indécis est le sens de la route, le chemin des ponts sur la liberté, la voie de l’étoile. « Mais il était facile, chemin faisant, en montant et en descendant les collines, de continuer à tisser cette toile d’or de leurs mots qui ne devenait pas plus serrée, mais dont le moment venu elle perdait le fil, si bien qu’elle ne pouvait tout reprendre au début. » Un infini désir de reprendre au commencement – au premier jour du monde ? D’échapper à l’enfermement, au naufrage, à la peur de la peur…
   Une des scènes les plus longues et les plus tragiques du roman met en scène le suicide de la grand‑mère. Cela est écrit sans une ombre de pathos, sans la moindre trace de compassion, ce sentiment qu’inventent les coupables, ou du moins ceux qui se jugent tels. La mort peut être sordide et misérable. L’enfance la voit sans les décors du théâtre. Sans comprendre vraiment qu’elle peut suppléer l’espoir. Un plus grand espoir reste sans doute, avec le Journal d’Anne Frank, si dissemblables soient‑elles ! l’œuvre la plus singulière et la plus belle des témoins de l’horreur nazie.

   1. Le jour aux trousses, poésies complètes. Traduction par Rose-Marie François, éd. «Orphée» / La Différence, 1992.



   La Quinzaine littéraire, 15-31 mai 2007
   Empêcher la mort d’arriver
   par Jean-Luc Tiesset

   La publication de deux ouvrages de Ilse Aichinger va permettre au public français de découvrir un écrivain contemporain de langue allemande de tout premier plan1. Seuls jusqu’ici les élèves germanistes avaient pu faire la connaissance d’Ellen, cette jeune Autrichienne menacée par les nazis qui, pour trouver l’argent destiné à fuir en Amérique, essaie de vendre une bibliothèque, mais en utilisant des arguments propres à dissuader l’acheteur… Et celui-­ci « s’en alla sans jamais revenir chercher l’armoire. Il avait acheté l’odeur de pommes et le pâle visage d’Hélène ».

« Qu’il soit le dais ou le feu qui le consume,
j’engrangerai le ciel qui m’est promis »2

   Ellen est une jeune « Mischling » (métis, selon les lois raciales de Nuremberg), qui a la chance, si l’on peut dire, de n’avoir que deux « mauvais » grands‑parents, ce qui n’empêche pas les brimades et les persécutions, mais éloigne au moins temporairement le pire… En attendant l’hypothétique visa pour traverser le « grand océan », elle évolue dans la grande ville (Vienne) entre sa grand-mère qui tente de la protéger et un groupe d’enfants qui ont, eux, trop de « mauvais grands-parents » et dont le destin est déjà scellé.
   C’est bien sûr un des mérites du roman Un plus grand espoir que de dénoncer le nazisme et, plus généralement, les systèmes qui oppriment, tuent et s’en prennent aux enfants. D’autant qu’Ilse Aichinger l’a fait dès 1948, et qu’elle avait déjà publié en 1945 La quatrième porte (Das vierte Tor) qui fut le premier texte peut‑être à parler de la déportation. Mais là n’est sans doute pas l’essentiel. Comme pour Paul Celan, Nelly Sachs ou Günter Eich (qu’elle épousa en 1953), ce qui compte pour elle, c’est la langue, cette langue allemande dénaturée par les nazis et qu’il faut littéralement recréer pour lui rendre la possibilité même d’une utilisation. C’est ce qui la relie à ses amis du groupe 47 (dont elle reçut le prix en 1952 pour Spiegelgeschichte, Une histoire de miroir). On voit ainsi les enfants du roman Un plus grand espoir essayant en vain de « désapprendre » l’allemand au profit de l’anglais, la langue du pays dont ils espèrent un moment leur salut : « C’est déjà notre douzième leçon aujourd’hui, et nous n’avons pas encore désappris un seul mot ».
   Si Ilse Aichinger adopte la perspective des enfants (née en 1921, elle était en fait un peu plus âgée que son héroïne Ellen au moment de la guerre), ce n’est pas pour créer un décalage comme le fait par exemple Günter Grass dans Le Tambour avec Oskar Matzerath. L’enfant ne triche pas, il prend les choses comme il les voit et les entend, au pied de la lettre, et donne ainsi aux mots leur véritable sens. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : non pas comme l’ont fait certains d’utiliser l’horreur pour la transcender en œuvre d’art, la rendre en quelque sorte présentable, mais de faire entrer dans le récit souffrance et mort jusqu’alors inédites pour qu’elles en deviennent, non l’objet, mais la trame même, la matière, sous le contrôle des fantômes d’Auschwitz.
   « Au milieu de la rue, sur les pavés gris gisait un cahier ouvert, un carnet de vocabulaire anglais. Un enfant avait dû le perdre, la tempête le feuilletait. La première goutte qui tomba, tomba sur le trait rouge. Et le trait rouge au milieu de la feuille sortit de son lit. Epouvanté, le sens quitta les mots de part et d’autre et appela un passeur : fais‑moi passer, fais‑moi passer !
   Mais le trait rouge gonflait, gonflait et il devint évident qu’il avait la couleur du sang. Le sens avait toujours été en péril, mais à présent il risquait de se noyer ; et les mots, rigides et privés de sens, restaient de part et d’autre de la rivière rouge comme des maisonnettes abandonnées. »
   Comme son amie Ingeborg Bachmann, Ilse Aichinger estime également, au plus tard depuis la session de 1958 du Groupe 47, que les mots doivent aussi être débarrassés de la charge que leur imposent les hommes lorsqu’ils les emploient à la place des femmes. Le chapitre intitulé La mort de la grand‑mère en fournit une sorte d’illustration : deux femmes, la petite‑fille et la grand‑mère, sont seules dans une pièce, et, comme dans Les Mille et une nuits, la seule puissance du verbe doit empêcher la mort d’arriver. Mais que peut la magie des mots quand la fiole de poison est déjà ouverte et qu’on entend les pas des policiers dans l’escalier ?
   On dit souvent, à juste titre, qu’il vaut mieux lire les auteurs que ce qu’on écrit sur eux, mais dans le cas d’Ilse Aichinger, c’est l’évidence. Le roman Un plus grand espoir est constitué de chapitres organisés de manière cohérente, mais qui se suffisent à eux-mêmes. Ilse Aichinger privilégie volontiers les formes courtes, et c’est une heureuse idée que d’avoir publié simultanément sous le titre Eliza Eliza les textes qui ont contribué à sa célébrité.
   Rien pour Ilse Aichinger ne peut plus être continu, linéaire, elle rejette la narration chronologique : le cours du récit peut toujours être comparé au cours d’un fleuve, mais il faut alors « penser à des fleuves au cours plus violent, aux rives plus abruptes et plus rocailleuses, et vers lesquelles, une fois qu’on a sauté le pas, on ne retourne pas aussi aisément » (Eliza Eliza, Annexe). La naissance et la mort ne se succèdent pas, ne sont ni en perspective, ni en opposition, mais plutôt en interférence. Nous pouvons alors, dit‑elle, « entreprendre de raconter depuis la fin et jusqu’à la fin, et c’est de nouveau pour nous l’aube du monde ». Ainsi le pendu de « Discours sous le gibet » peut‑il haranguer les hommes : « Où donc seriez-vous si vous n’aviez pas de fin ? Où ? Vous ne seriez nulle part, car c’est votre propre fin qui vous a créés, comme m’a créé la corde autour de mon cou » (Eliza Eliza).
   Il y a donc bien dans ce monde noir, sulfureux, une lumière, un « plus grand espoir », plus fort que la mort, plus fort que le désir de survivre, plus fort que la peur, que la peur de la peur.

   1. Il y a avait déjà eu quelques traductions, notamment de Die grössere Hoffnung par Gallimard dans les années cinquante, ou « L’affiche » (Les Lettres nouvelles, n°51, juillet 1957).
   2. « Discours sous le gibet », Eliza Eliza, p. 101.



   L’Humanité, jeudi 10 mai 2007
   Une gamine de Vienne
   par Christine Lecerf

   Un écrivain capital de la génération de l’après-guerre enfin disponible en français.

   Elle n’a jamais voulu devenir écrivain. Elle aurait dit non à la vie si on le lui avait demandé. Elle aurait voulu n’écrire qu’une seule phrase. Elle a été le premier écrivain autrichien à inscrire le mot « camp de concentration » dans un récit après Auschwitz Elle finit ses jours à Vienne ‑ dans un hospice pour vieux.
   Ilse Aichinger est née à Vienne en 1921 où elle n’aura jamais connu le sentiment d’être chez elle. Enfant, elle avait toujours su sans le savoir que la fin était en vue. Naître lui avait donné d’emblée ce dont il lui faudrait apprendre à se séparer : une sœur jumelle, Helga, un père et une mère d’origine juive qui, sept ans plus tard, vont divorcer. Mais c’est « à proximité immédiate de la fin », pendant la guerre et l’extermination de sa grand-mère et de toutes ses tantes sous le nazisme, que Vienne cessera définitivement pour elle d’être une ville réelle pour devenir un paysage suspendu aux yeux de l’enfance, un point limite entre ciel et terre, entre vie et mort, rêve et réalité. Un plus grand espoir, unique roman rédigé en 1945, à l’âge de vingt-quatre ans, est l’histoire merveilleuse de la petite Ellen, pourchassée par le nazisme, en quête d’un visa pour l’étranger. Eliza, Eliza, recueil de petites proses publiées entre 1949 et 1965, ressemble à ces jeux d’enfant qui commencent toujours avec des « et si on disait que ». Et si on disait qu’il y aurait des bancs où l’on n’aurait plus le droit de s’asseoir. Et si on disait que ma maison, c’était la cave. Le cimetière, mon jardin public. Et si on disait que ma grand‑mère ne partirait pas dans les camps si je lui demandais de me raconter une histoire. Et si on disait qu’une étoile peut briller en plein jour. Des histoires scandaleusement authentiques comme seuls savent ne pas les raconter les enfants, et certains poètes ou philosophes : Kafka, Celan, Wittgenstein. Une façon de taire ce dont il faut ne pas parler, ce qui doit rester inconcevable, sans nom : la douleur, la mort, l’absence, l’abandon. Une forme de récit à l’image de ce petit âne vert de l’une des nouvelles qui traverse tous les jours le pont pour venir nous voir, dont on en apprend un peu moins à chaque page, pour supporter le moment où il ne viendra plus. Dont on se dit que, même mort, il ne le sera jamais, il fera juste semblant de dormir.
   Faire la gamine est tout sauf facile, avait déjà prévenu l’écrivain Robert Walser. C’est, écrit-il, avoir « une conscience si légère, si petite, qu’on la sent à peine ». Ilse Aichinger n’invente rien : « Je décris ce que je vois. » Elle est comme l’était Kafka « ein Augenmensch », quelqu’un de visuel qui voit tout en paysage et en mouvement : voyage immobile sur une boule qui tourne absurdement ou traversée des apparences de l’autre côté d’un miroir terni : « Tout est dans le miroir. Et derrière tout ce que vous faites, la mer est là, verte. Le miroir terni avec ses chiures de mouche te fait demander ce que pas une n’a encore demandé. » Aichinger appartient à cette grande famille d’écrivains qui, traversant une rue ou regardant par une fenêtre, créent un monde où tout peut arriver grâce à une écriture qui oscille entre illusion et démystification. Très tôt distinguée au sein du Groupe 47 aux côtés de Celan et de Bachmann, elle appartient aussi à cette famille plus réduite d’écrivains autrichiens qui ont fait de la littérature après Auschwitz une utopie, un non‑lieu, un art du silence, « Ne pas écrire est ce que je préfère, non pas au sens où l’on serait occupé à autre chose, mais au sens où l’écriture consiste justement, même pas à attendre, à ne rien dire. Écrire et ne rien dire. » Du roman à la petite prose jusqu’au poème, la gamine s’est avancée jusqu’à la frontière ultime du monde qui est la frontière du langage : « La forme n’est jamais née d’une sensation de sécurité, mais au contraire toujours quand la fin est en vue.
   Tant que Vienne était restée un paysage d’enfance, ce lieu où elle n’avait jamais été chez elle qu’en rêve, Ilse Aichinger a continué d’écrire, avec toujours moins de mots, d’unité et de cohérence et toujours plus de lumière. Depuis la mort de sa mère, en 1988, suivie peu après de celle de son fils, Ilse Aichinger était « rentrée » chez elle. Vienne était redevenue cette ville où la fin était arrivée. À son ami, Richard Reichensperger, décédé depuis, elle avait dit qu’elle était trop près », qu’elle ne voyait rien, qu’elle ne pouvait pas écrire. Il lui avait alors proposé d’aller au cinéma et d’écrire des chroniques régulières pour le journal Der Standard, voyages intérieurs, topographies de la mémoire qui ont paru en Autriche en 2004. Comme Robert Walser et « son territoire du crayon », Ilse Aichinger était alors redevenue pour un temps la gamine de Vienne. Tous les jours, elle arpentait son petit monde, de son appartement de la Herrengasse jusqu’au Café Demel en poussant un peu plus loin, jusqu’à l’Hôtel Imperial. Elle voyait à nouveau que rien n’avait changé. La maison (spoliée) de sa grand‑mère était toujours là, toujours habitée (par d’autres), avec sa cuisine qui donne toujours directement sur les rails et la rue Kleist juste à côté. Tous les jeudis, elle venait remettre son « papier », écrit le plus souvent sur ce qu’elle avait trouvé : des cartes de menu, des sacs en papier, des feuilles de mots croisés. Comme Ellen, dans Un plus grand espoir, elle prenait soin de rédiger elle‑même son passeport pour l’au‑delà. De la cage où elle vit aujourd’hui, perdue et délaissée, son silence parle toujours plus fort : « Reste une panthère, reste comme tu es, mouillée et en colère, reste comme tu es, reste affamée de nous. »



   Les Inrockuptibles, mardi 24 avril 2007
   Une langue contaminée
   par Raphaëlle Leyris

   Réédition après un demi-siècle du roman ahurissant d’Ilse Aichinger, grande figure trop méconnue de la littérature autrichienne.

   En 1947, Ilse Aichinger avait 26 ans, et un impressionnant courage d’écrivain. Alors que son pays, l’Autriche, en était à panser ses plaies et à élaborer son discours de victimisation, cette jeune femme, née d’un père non-juif et d’une mère juive, fut l’une des premières à s’emparer de l’horreur et du scandale, à refuser de les laisser se tasser dans le magma des malheurs partagés de la guerre, pour les rendre dans leur plus exacte vérité par le biais de la fiction. Cela donna Un plus grand espoir, son unique roman à ce jour, traduit en France en 1953.
   Cinquante-quatre ans plus tard, les éditions Verdier offrent à ce texte ahurissant une nouvelle traduction. Dans le même mouvement, en publiant également une grande partie de ses nouvelles avec Eliza Eliza, elles mettent fin à une injustice : la méconnaissance totale dans laquelle est tenue en France cette grande figure de la littérature autrichienne.
   Un plus grand espoir, c’est la description à la fois minutieuse et onirique, tendance cauchemar, dans une ville qui ressemble farouchement à Vienne, pendant la guerre, du quotidien d’enfants, juifs ou moitié juifs – comme Ellen, l’héroïne. Par leurs yeux, par les fantasmes terribles qui les agitent, par leurs peurs, Ilse Aichinger réussit à dire toute l’absurde monstruosité des persécutions, mais aussi le combat, minuscule et permanent, pour la dignité, et l’impossibilité de voir dans l’allemand une langue innocente.
   Toute sa vie, les nouvelles d’Eliza Eliza en témoignent, Ilse Aichinger se battra contre sa langue maternelle, mais aussi avec elle. Exactement comme les enfants d’Un plus grand espoir tentent de désapprendre l’allemand contaminé par le poison du troisième Reich, avant de le réapprendre. Dans ses nouvelles, l’écrivaine s’impose de revenir au sens premier des mots, de les prendre à la lettre.
   Et c’est, entre autres, de là que ses courts textes tirent leurs airs de contes, noirs ou absurdes. Quels que soient leurs thèmes, ces nouvelles semblent avoir pour mission de nous ouvrir les yeux sur l’inquiétante étrangeté du monde. Dans un texte-manifeste inséré dans Eliza Eliza, Ilse Aichinger écrit ainsi : « Tous ceux qui ont fait sous une forme ou sous une autre l’expérience de la proximité de la mort (...) peuvent prendre leur expérience comme point de départ, afin de découvrir la vie à nouveau, pour eux-mêmes et pour d’autres. »



   Transfuge, n°15, mars-avril 2007
   Le courage de l’espoir
   par Myriam Anissimov

   Marquée par une enfance sous domination nazie, Ilse Aichinger est aujourd’hui l’une des plumes les plus célébrées d’Autriche. Un roman et des nouvelles permettent de se plonger dans ses histoires rêveuses et cruelles.

   Célèbre et adulée en Autriche, son pays natal, Ilse Aichinger, romancière, nouvelliste et poète, est encore méconnue en France. Proche de Paul Celan et d’Ingeborg Bachmann, elle a consacré son œuvre, très singulière, à son enfance sous le nazisme et à la contamination de la langue allemande par le venin du national-socialisme, métamorphosée en ce que Victor Klemperer a désigné comme lingua tertii imperii, la langue du IIIe Reich. La prose d’Aichinger n’entretient cependant aucune parenté avec la véhémence de Thomas Bernhard ou d’Elfriede Jelinek. Sa manière consiste à raconter des histoires cruelles, à la limite du réalisme et de l’irréalité. C’est pourquoi, en lisant ses contes qui semblent au premier abord destinés à des enfants, on sent parfois ses cheveux se dresser sur la tête. Ce n’est pas Alice au pays des merveilles, mais Ilse dans le monde inépuisable de l’horreur, du sadisme, de la déréliction. « De l’autre côté du miroir », pas de lièvre porteur d’un gilet et d’une montre à gousset, pas de gâteau qui vous fait tour à tour grandir et rapetisser. Nous sommes certes dans le domaine de l’étrangeté, mais il s’agit là d’un merveilleux nocturne aux frontières duquel il n’y a que la douleur et la mort. Ilse Aichinger n’a-t-elle pas affirmé qu’« écrire c’est seulement apprendre à mourir », et que chaque instant, chaque jour doit être considéré comme le premier et le dernier ?
   L’atmosphère onirique de ses récits entretient une sorte d’intimité avec ceux de Franz Kafka, de Bruno Schulz et de Marcel Blecher. Ce pessimisme et ce don de transfigurer le réel en réalité étrange sont propres aux écrivains de la Mittel Europa, au miracle culturel de l’Empire austro-hongrois pourtant au bord de l’abîme.
   La noirceur de son inspiration a été dictée à Ilse Aichinger par ce qu’elle a vécu dans l’Autriche nazie, alors qu’elle et sa sœur jumelle Helga n’étaient encore que deux petites filles qui devaient se cacher pour survivre. Elles étaient nées le 1er novembre 1921 à Vienne. Leur mère, qui exerçait la profession de médecin, était juive, leur père, professeur, ne l’était pas. Après leur divorce, Ilse, Helga et leur mère Berta s’installèrent avec leur grand-mère maternelle d’abord à Linz, puis de nouveau à Vienne.
   En 1938, les Autrichiens manifestent leur enthousiasme pour l’Anschluss, c’est-à-dire l’annexion de leur pays au territoire du Reich. Aussitôt, les Juifs assujettis aux lois de Nuremberg – promulguées en 1934 en Allemagne – subissent les violences, les arrestations, les humiliations, la spoliation de leurs biens et, bientôt, la déportation et l’extermination.
   Les enfants issus de couples mixtes sont considérés comme des Mischlinge au regard des lois raciales. Leur sort dépend du nombre de leurs grands-parents juifs.
   Soit ils vont vivre comme des parias, soit ils vont mourir. De même, les conjoints juifs d’un aryen peuvent éventuellement survivre en parias. C’est le cas de Berta, la mère d’Ilse, qui perd son emploi, et dont toute la famille sera exterminée. La grand-mère maternelle, déportée en 1942, est assassinée à Minsk. Ilse Aichinger, qui ne peut s’inscrire à l’Université, est incorporée de force dans l’armée. Sa sœur Helga est évacuée dans le dernier convoi de juifs autorisés à quitter l’Autriche pour l’Angleterre.
   L’avènement du nazisme, la tentative désespérée d’enfants Mishlinge et juifs de fuir hors des frontières du Reich forment précisément le noyau du roman intitulé Un plus grand espoir, qui paraît aujourd’hui aux Éditions Verdier, avec un recueil de nouvelles, Eliza Eliza. Les enfants qui se cachent dans un cimetière, dans les combles d’immeubles en ruine, n’échapperont pas à la déportation dans un camp d’extermination, tandis qu’Ellen, l’héroïne, dont la grand-mère avale une fiole de poison au moment où la Gestapo vient l’arrêter, sera déchiquetée par l’explosion d’une grenade dans les dernières heures de la guerre.
   En 1945, Aichinger publie un roman, Das Vierte Tor (Le quatrième but). C’est le premier récit de fiction publié en Autriche sur les camps d’extermination. Un an plus tard, un essai intitulé Aufruf zum Misstrauen (Appel à la méfiance) – « de notre propre sincérité nous devons nous méfier » – fait sensation en Autriche.
   Un plus grand espoir, écrit en 1947, après qu’Ilse Aichinger eut abandonné ses études de médecine pour se consacrer totalement à sa vocation d’écrivain, lui vaut une certaine notoriété. Ce livre est une évocation à la fois réaliste et onirique de ses années d’enfance et d’adolescence lugubres à Vienne pendant la guerre, durant lesquelles elle a rejoint un groupe de jeunes en danger, malgré les bombes et la Gestapo.
   L’héroïne du roman, Ellen, une petite fille juive par sa mère – et dont le père ne l’est pas –, rêve d’obtenir un visa pour quitter l’Autriche et trouver refuge aux États-Unis. Autour d’elle, un groupe d’enfants juifs oppose à son sort tragique « un espoir plus fort que la mort ». Elle les accompagne dans leurs jeux cruels et leurs rêves. Mais à la vérité, on ne raconte pas un tel roman, car sa substance est surtout l’évocation surréaliste des fantasmes de ces enfants juifs qui luttent pour leur survie au sein d’un monde qui a programmé leur mort.
   Puis Ilse Aichinger rompt momentanément avec l’écriture pour devenir lectrice dans une maison d’édition. Au début des années 50, elle travaille comme assistante à la Hochschule für Gestaltung, une école d’art et de design proche de l’esthétique du Bauhaus.
   C’est également au début des années 50 qu’Ilse fréquente le Groupe 47, fondé par Hans Werner Richter, où elle rencontre Ingeborg Bachmann, Heinrich Böll, Paul Celan et surtout le poète Günter Eich, qu’elle épouse en 1953. Leur fils Clemens naît un an plus tard, et une fille Mirjam, en 1957.
   Le Groupe 47 lui décerne son prix en 1954 pour Histoire de miroir, une nouvelle incluse dans son recueil Rede unter dem Galgen (Discours sous la potence), qui sera réédité sous le titre Der Gefesselte quelques mois plus tard.
   Aichinger va s’essayer à plusieurs genres dont la poésie et aussi le théâtre, avec l’écriture de pièces radiophoniques comme Knöpfe, en 1953. Elle jouit d’une grande estime dans la sphère germanique : la ville de Düsseldorf lui décerne le prix Immermann en 1955, l’année suivante elle entre à la Berliner Akademie der Künste (Académie berlinoise des arts).
   Progressivement, Aichinger s’éloigne de l’irréalité pour se lancer dans la mise en cause violente de la langue allemande. Schlechte Wörter influencera sa cadette, Elfriede Jelinek. Sa fécondité, sa créativité s’épuise, croit-elle, dans sa lutte qu’elle estime inégale avec la langue allemande. Elle se passionne aussi pour le cinéma, et reçoit encore d’innombrables prix parmi les plus prestigieux du monde germanique, dont le prix Nelly Sachs en 1971, le prix Franz Kafka en 1983, le prix Manès Sperber en 1990. En 1987, elle avait reçu le prix Europa de l’Union européenne et elle était revenue un an plus tard s’installer à Vienne, où elle avait tant souffert. À cette occasion elle dira :
   « Je ne puis me représenter aucun endroit au monde dont je puisse dire : je suis vraiment chez moi. »
   Pour son soixante-dixième anniversaire, ses œuvres complètes ont été éditées en huit volumes, et elle a reçu le grand prix d’État autrichien de littérature. Elle vit depuis l’année 2001 à Francfort-sur-le-Main dans le souvenir de son fils Clemens, mort lors d’un accident en 1998.



   Livres Hebdo, vendredi 16 mars 2007
   Le gibet féerique d’Ilse
   par Jean-Maurice de Montremy

   Figure majeure de la littérature autrichienne, Ilse Aichinger reste à découvrir en France. Verdier présente son unique roman ainsi qu’un éblouissant recueil de nouvelles.

   Ces enfants n’ont plus le droit de jouer dans toutes les rues, ni dans les squares. Ils choisissent un cimetière à l’abandon, aux stèles blanches et sans croix – là où ne s’arrête pas le tramway. Ils suivent l’école quelque part dans les greniers. Ils ne portent pas d’uniformes contrairement à leurs ex-camarades, ceux dont les cours se passent aux étages nobles. Pour Noël, ils jouent Marie, Joseph et les Rois mages dans une chambre misérable, bredouillant de peur, car les soldats d’Hérode et la police secrète peuvent à tout moment sonner. Ils essayent d’apprendre l’anglais qu’on parle sur l’autre rive, très lointaine. Mais, pour passer là-bas, traversée fabuleuse, il faut le coup de tampon magique qu’attribue le « consul de la grande mer, du vent et des requins ».
   Les enfants se présentent les uns aux autres avec leurs propres codes. « Elle, c’est Bibi. Quatre grands-parents mauvais et un rouge à lèvres clair. » Lui, c’est Kurt, gardien de but, « trois grands-parents mauvais ». Mais pour Ellen, comment les rejoindre ? Elle n’a que « deux grands-parents mauvais, match nul ». Elle n’a pas le droit de porter, comme eux, l’étoile – mais pas non plus le pouvoir d’obtenir du consul le fameux tampon sur le visa. Ce visa, elle en a pourtant dessiné le formulaire, bien plus beau que celui des administrations. Les autres enfants admettent pourtant Ellen à jouer et même à réapprendre l’allemand qu’ils ont tenté de désapprendre en faisant de l’anglais. Cet allemand réappris est lui aussi trop irréel, merveilleux. Un allemand d’avenir. Il déplaît à la police secrète car il donnerait à tous le « grand certificat » salvateur.
   On reconnaît dans les souffrances d’Ellen Ilse Aichinger, née en 1921 à Vienne d’une mère juive médecin et d’un père professeur, non juif. Les parents divorcèrent, mais l’ex-mari se débrouilla pour que la mère et la fille échappent à la déportation qui faucha une partie de la famille. Dès 1948, la jeune femme publia Un plus grand espoir, roman des jeux et rêves d’une Ellen qui pourrait être Alice. Ilse Aichinger l’a construit comme une suite de contes fabuleux sur fond noir. On y voit, par exemple, les enfants s’en aller vers la Terre sainte au fond de la nuit dans un corbillard-carrosse. David joue pour eux de la lyre, tandis que les chevaux caracolent, et que le « cher Augustin » (héros d’un chant populaire) sonne de sa cornemuse. En bien d’autres passages, des figures sortiront des comptines, des cantiques ou des lieder pour se mêler à la désolante réalité. À défaut de porter l’étoile de tissu, Ellen fixe les hauteurs où ne sont ni visas, ni tampons, mais l’étoile du berger, là « où personne ne pleure plus, où tout le monde attend. Où le vent se fait plus silencieux, comme quelqu’un qui tend l’oreille. Où le ciel, par-dessus est comme un visage ».
   Ce roman imposa Ilse Aichinger auprès du Groupe 47, dans le sillage de Günter Grass, Heinrich Böll, Ingeborg Bachmann et bien d’autres. Un plus grand espoir fut traduit une première fois en 1953 chez Gallimard, mais sous un titre erroné, recevant assez bon accueil. Malheureusement (pour son succès français), heureusement (pour la littérature), Ilse Aichinger se consacra ensuite aux formes brèves, signant une série de merveilles. On retrouve dans ces textes brefs sa logique des enfants et du « märchen », style de conte alliant dans chaque mot poésie et musique. » Tout son qui ne renferme pas le silence est vain », écrira-t-elle.
   Verdier offre non seulement une traduction nouvelle d’Un plus grand espoir mais aussi un recueil de récits Eliza Eliza qui inclut un ensemble plus ancien : L’homme ligoté. Ilse Aichinger y explique en préface pourquoi elle définit son style de narration comme un « discours sous le gibet », féerique à force d’angoisse : « Nous pouvons retourner ce qui semble tourné contre nous ; nous pouvons précisément entreprendre de raconter depuis la fin et jusqu’à la fin et c’est de nouveau pour nous l’aube du monde. Alors quand nous nous mettons à parler sous le gibet, c’est de la vie même que nous parlons. »

Radio et télévision

« Littérature », par Dominique Jeuvrey, Radio Campus, mercredi 6 juin 2007 à 19h