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  Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle

 

  Sous la direction de Jean-Yves Masson
Auteurs gaéliques choisis et présentés par Pierre-Yves Lambert
Édition bilingue, mars 1996

  784 pages
38 €
ISBN : 2-86432-228-5

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Préfaces à l’Anthologie

Sur la harpe d’Orphée

     La poésie, en Irlande, est une affaire sérieuse. Rendre compte de la diversité d’une telle création poétique, tout au long du XXe siècle, depuis le « Renouveau celtique » jusqu’à l’extrême richesse de la production contemporaine : tel a été le but de ceux qui ont conçu et réalisé cette anthologie. Ils espèrent ainsi répondre à une curiosité qui a déjà suscité, dans le monde anglo-saxon, de nombreux ouvrages similaires. Car, si l’on peut parler aujourd’hui (en particulier aux États-Unis) d’une véritable « vogue » des poètes irlandais, il manquait en Europe un ouvrage d’envergure susceptible de montrer en quoi un tel engouement peut être justifié. Voici en effet, pour la première fois hors d’Irlande, une anthologie trilingue qui permettra de mesurer, à travers un vaste ensemble de traductions, la vitalité de la poésie irlandaise en ses deux langues – autant dire : sous sa double identité anglophone et gaélique, Eire et Ulster confondues.
     Un tel projet s’expose à bien des critiques. La première concerne, à l’évidence, la part d’arbitraire que comporte la décision de se limiter au XXe siècle. On peut répondre à cette objection en soulignant que ce siècle est précisément celui où l’Irlande a trouvé ses plus grands poètes ; où, fût-ce à l’occasion de crises aux conséquences visibles encore, elle s’est façonné une identité distincte et revendiquée comme telle ; où elle a su interroger cette identité à travers ses deux langues et son héritage celtique.
     Affirmer, avec la plupart des Irlandais (non tous), une identité poétique de l’Irlande, peut exposer à une seconde critique : est-il légitime de parler de poésie irlandaise et de détacher ce pays, pour sa poésie anglophone, de l’ensemble du monde anglo-saxon ? Deux raisons incitent à le croire. D’abord, face à l’anglais imposé par des siècles de colonisation, le gaélique « originel » a connu, au XXe siècle, une véritable résurrection dont Pierre-Yves Lambert présente ici brièvement les conditions, les difficultés et les résultats. Cette renaissance a permis aux anglophones de découvrir les grands textes celtiques, selon un mouvement qui dépasse de beaucoup la simple succession des modes. Yeats lui-même ne savait qu’à peine le gaélique, et n’a pas eu besoin de l’apprendre parfaitement pour revendiquer son héritage – tout en étant par ailleurs, dans ses vers, l’un des plus extraordinaires magiciens de la langue anglaise, lu comme tel dans tout le monde anglo-saxon et au-delà.
     Mais c’est précisément au nom de cette coexistence, aujourd’hui relayée par un effort éducatif qui relève d’une volonté politique, que nous n’avons pas trouvé concevable de perpétuer la ségrégation entre les deux langues : dans une proportion jusqu’ici rarement atteinte (sauf dans la récente Field Day Anthology of Irish Writing), nous avons au contraire choisi de les confronter. Car, si les poètes irlandais anglophones font partie du trésor de la poésie anglaise, si les sources où ils boivent et la langue qu’ils parlent doivent parfois bien plus à l’Angleterre (ou aux États-Unis) qu’à l’Irlande, il n’en existe pas moins une véritable identité anglo-irlandaise. Thomas Kinsella parle d’une « tradition duelle », qui tiendrait à la conscience d’appartenir à une nation dont la langue majoritaire n’est devenue l’anglais qu’à la suite des injustices de l’histoire. Si les jacobites soutenus par Louis XIV avaient vaincu les orangistes à la bataille de la Boyne, il en irait peut-être autrement. Mais on ne refait pas l’histoire, et l’on est en droit d’affirmer que les poètes irlandais, même lorsqu’ils écrivent en anglais, sont irlandais autant qu’ils sont poètes. De leur naissance périphérique, de leur ancrage dans un pays rural aux paysages modestes ou éblouissants, des multiples références au passé gaélique, des problèmes religieux ou politiques qui semblent avoir élu domicile dans leur pays, enfin de la persistance, dans leur langue, de tournures particulières et de mots bien à eux, de tout cela les poètes d’Irlande tirent une richesse qui ne permet pas de les confondre tout à fait avec les poètes anglais ou américains. « Les thèmes de la perte et du déplacement, de la division et de l’altérité » qu’évoque Adolphe Haberer, dans une présentation récente des poètes de l’Ulster (1), sont sans doute des thèmes communs à tout itinéraire poétique moderne ; mais ils prennent en Irlande – au sud comme au nord – une résonance particulière, du fait de leur ancrage dans une histoire mouvementée, dont les composantes donnent forme à un « imaginaire irlandais » qui est l’expression d’un destin collectif vécu comme singulier.
     Bien des constantes se dégagent de la confrontation des poètes irlandais : sans nous livrer à une exégèse, en tête d’un ouvrage dont le parti pris est de faire la plus grande place aux textes, nous voudrions ici en souligner quelques-unes.
     L’histoire de l’Irlande, les conflits de ce siècle, les rapports tendus entre l’Irlande et l’Angleterre, ne sont certes pas des thèmes traités par la totalité des poètes ici publiés ; si fréquente qu’elle soit dans ces pages, l’évocation des villes et des villages irlandais, des tourbières, des prairies détrempées ou de certains lieux précis chargés d’histoire et de légende, ne suffirait peut-être pas à imprimer sur ces poèmes un sceau irlandais reconnaissable, et ne définit pas à elle seule une essence irlandaise. L’Irlande, et c’est heureux, fait partie intégrante de la culture européenne. Mais on doit savoir que la poésie joue en Irlande, dans la vie quotidienne, un rôle qu’elle a perdu dans la plupart des pays d’Europe. Il y a, dit-on, autant de poètes en Irlande que de pubs ; de fait, ce pays est probablement celui où l’on imprime aujourd’hui le plus grand nombre de recueils, où un festival de littérature peut déplacer des foules, où les quotidiens accueillent des poèmes sans risque d’effaroucher leurs lecteurs mais au contraire pour les attirer, où des chanteurs de rock mettent en musique des poèmes sans paraître élitistes, où l’improvisation poétique a sa part dans les réunions du dimanche, sans prétendre atteindre les sommets de l’inspiration, mais témoignant de la persistance du prestige de la fonction du poète. L’Irlande elle-même vit la poésie comme la forme la plus évidente de son identité.
     Autant dire que ce pays, sans vouloir réveiller les fantasmes sur on ne sait quelle pureté primitive de l’inspiration ou du langage (que certains poètes du Renouveau, il est vrai, ont laissé entretenir), mérite plus qu’un autre le nom de « terre de poésie ». Écrire de la poésie, en Irlande, n’est pas chose honteuse ou clandestine comme c’est aujourd’hui plus ou moins le cas en France. Les poètes n’y apparaissent pas comme des énergumènes rattachés à un passé révolu. Mais toute médaille a son revers : investis d’un véritable rôle, bénéficiant d’un public que leurs confrères européens peuvent leur envier, les poètes d’Irlande sont toujours confrontés au risque de céder à la facilité, sous la double forme de la tentation prophétique et de l’engagement politique – ce qui peut donner, en termes d’art, le pire comme le meilleur. Du militantisme nationaliste propre au début du siècle à l’engagement politique contemporain des poètes de l’Ulster, ou aux prises de position antinucléaires de Brian Coffey dans les années quatre-vingt, il y a sans doute un abîme : le souci d’un engagement du poète dans la cité persiste pourtant, qui n’aurait pas cette constance sans une audience déjà constituée. Aussi n’est-il pas de poète authentique qui n’ait une vive conscience des limites d’un engagement politique direct, et du piège qu’il peut représenter pour la poésie : n’y faut-il pas distance, perspective, mise à l’écart, travail de la forme, maîtrise des moyens ?
     Ainsi s’explique, sans doute, l’attrait du silence et du retrait qu’ont ressenti, depuis Yeats, la plupart des grands poètes irlandais. Conduits parfois à un exil temporaire, conçu comme une période de salutaire retour sur eux-mêmes, certains furent de grands voyageurs, ou de grands traducteurs (ce qui, pour un poète, revient peut-être au même). Yeats, à la fin de sa vie, résidant presque toujours hors d’Irlande, affirma dans ses derniers poèmes – après tant de combats publics, tant de pamphlets, de luttes et d’engagements concrets – le primat du silence : nécessité du retrait, veille dans la « tour solitaire » de l’esprit. Cette tentation s’accentue peut-être encore quand on arrive aux contemporains : « Quoi que vous disiez, ne dites rien », conseille Seamus Heaney dans North (1975). L’expérience de la résidence en terre étrangère ou du voyage lointain marque durablement des poètes comme John Montague, Derek Mahon, Seamus Heaney, Desmond O’Grady, Pearse Hutchinson, et plus récemment Harry Clifton ou Paul Muldoon.
     Avec Samuel Beckett, que l’on retrouvera dans ces pages mais que sa situation linguistique franco-irlandaise place nécessairement aux marges de notre travail (quel auteur, pourtant, a mieux que lui posé la question du silence ?), Yeats et Heaney sont les poètes que le prix Nobel, à juste titre, a fait émerger de la masse des poètes de leur pays. Son génie et sa stature donnent à Yeats la première place dans ses pages. Longtemps il a été perçu hors d’Irlande comme un cas isolé, à cause de ses convictions ésotériques très particulières et de l’architecture complexe de sa pensée ; il est aisé de voir, pourtant, qu’il projette son ombre sur tous les poètes de cette anthologie. Or, le mouvement poétique foisonnant qu’il imprima ne se limite pas à l’Irlande, si bien que nous avons choisi de l’entourer de certains de ses amis anglais comme Lionel Johnson, profondément lié au Renouveau Irlandais ; ce mouvement a façonné durablement l’image que les poètes irlandais d’aujourd’hui ont de leur pays. AE, mais aussi Padraic Pearse, le héros de 1916 qui est aussi un grand poète malgré une œuvre restreinte, Padraic Colum, James Stephens, Gogarty, Higgins ou Campbell sont autant de poètes dont on verra qu’ils méritent la lecture, et sur lesquels nous avons saisi l’occasion d’attirer l’attention. Yeats, bien sûr, les domine, de sa personnalité royale et souvent injuste ; toujours soucieux de questionner l’essence même de l’acte poétique, il cherche à désigner son lieu d’origine, déchiré qu’il est entre l’ici-bas, l’amour des choses mortelles, et le souci du destin des âmes.
     L’Irlande de Yeats est une terre d’hommes passionnés, de rêveurs chimériques, mais aussi de poètes attentifs aux singularités de la nature, aux cycles des saisons, à la condition des plus pauvres. Après Yeats, la plupart des poètes irlandais ont été contraints de se définir par référence à son œuvre : soit pour s’en réclamer, comme Louis MacNeice (bien représenté dans ces pages, du fait même de son lien problématique avec l’Irlande), soit pour s’y opposer comme ce fut le cas de Patrick Kavanagh. C’est à lui, avec Yeats, que revient dans ces pages la plus grande place – s’il est vrai qu’une anthologie ne peut faire autrement que traduire par la quantité (le nombre de vers publiés) un jugement qualitatif. Pour avoir pris le contre-pied du cérémonial que Yeats identifiait à la poésie, pour avoir critiqué son goût du tragique (mais une juste lecture de Yeats oblige à reconnaître, au moins dans son ultime période, un maniement de l’ironie sans lequel Kavanagh lui-même ne se concevrait peut-être pas), pour avoir, surtout, traduit en termes poétiques d’une intensité rare son ancrage dans le comté de Monaghan, et pour avoir donné de la vie rurale une vision tout à la fois mythique et sans complaisance, Kavanagh nous a paru le poète le plus important de ceux qui viennent après Yeats ; on trouvera ici, intégralement traduit, son poème le plus long et qui eut le plus grand retentissement, The Great Hunger. Venu juste avant lui, et souvent considéré comme le poète le plus important de la génération qui suivit Yeats, Austin Clarke aurait sans doute mérité de se voir ménager une place plus importante. C’est le cas de bien d’autres poètes que nous avons placés en position intermédiaire, commettant ainsi une injustice pour en éviter une autre : exclure des poètes d’importance moindre qui n’avaient jamais fait l’objet d’aucune traduction. Poète politique, dramaturge, catholique non conformiste, Clarke a lui aussi connu la double tentation de l’engagement public éclatant (celui qui expose la personne même aux agressions de toutes sortes) et du retrait, de la concentration sur lui-même.
     C’est également le cas de Seamus Heaney ; le poète le plus écouté du monde anglo-saxon (son audience et sa popularité atteignent aux États-Unis comme en Angleterre – et, faut-il le dire, en Irlande – un degré qu’un Français ne saurait concevoir) ménage toujours dans ses poèmes une place (une plage) au silence : silence du travail, de l’amour, de la réflexion. C’est à la faveur de ce silence-là, quand cesse le vacarme de l’histoire, lorsque finissent par s’assourdir son bruit et sa fureur, qu’il est donné de percevoir la voix ancestrale du lieu. « Étymologiste des racines et des greffes », Seamus Heaney ne prétend pas à autre chose qu’à explorer la langue, comme le scientifique explore la nature : pour lui dérober savamment ses secrets. Theo Dorgan, dans sa postface à la traduction française des Errances de Sweeney (2), a souligné l’importance, dans la tradition irlandaise, du dinnsheanchas, la tradition du lieu : le poète irlandais répond à la demande archaïque de nommer les lieux, à la fois « pour entendre leurs noms comme le fit Lilith, et pour leur conférer des noms, comme le fit Adam ». Dépositaire de sens, le lieu est toujours susceptible d’avoir également un sens par lui-même. Le lieu géographique devient lieu écrit : la tour de Yeats se transfigure en lieu mythique, en thème poétique susceptible de variations infinies. Dans le creuset du poème, la réalité extérieure se fait réalité intérieure : les lieux deviennent des espaces de l’esprit.
     Ainsi ces lieux, chargés de culture, peuvent-ils être interrogés pour le mythe sous-jacent qu’ils recèlent et que la poésie a pour fonction de mettre au jour. John Montague se détache ainsi des vastes paysages du comté de Tyrone pour tenter de saisir le principe mythique qui se trouve à leur source, s’engageant dans une lecture de l’Irlande comme palimpseste. Traducteur magistral de l’épopée de La Tain, Thomas Kinsella se fraye en terre d’Irlande un chemin qui retrouve les grandes références de la poésie gaélique, en intégrant aussi bien les réminiscences dantesques (comme dans Downstream) que la pensée orientale, pour tisser au-dessus du pays réel la toile d’une terre mythique, une épopée fragmentaire des fondations dont le véritable principe est la pure imagination créatrice. Cette sensibilité extrême au lieu caractérise aussi un poète comme Denis Devlin, lui aussi grand voyageur et grand exilé, qui donne à ses meilleurs poèmes des noms topographiques (d’Angkor au Lough Derg, en passant par Chartres) – alors même que le poème qui leur correspond n’est en aucun cas une description, mais, dans un esprit proche du surréalisme qui le lie à son ami Brian Coffey, une avalanche d’images incantatoires placées sous le signe de la puissance mythique du nom.
     Derek Mahon, peut-être avec Heaney le plus important poète de la génération qui suit immédiatement celle de Kinsella et Montague, traducteur des poètes français (Nerval, Jaccottet) est capable d’intégrer à sa propre création des adaptations poétiques d’auteurs étrangers : c’est que l’exil est sa condition, et que cette appropriation représente un mouvement inverse de celui de sa propre biographie. Il a quitté l’Irlande après 1969 : était-ce pour manifester son désir « d’en finir avec l’histoire » (voir ici Le dernier des rois de feu) ? Le silence, luxe des exilés ; luxe du désespoir, que menace toujours d’entamer la « tristesse gutturale des réfugiés » dont parle Louis MacNeice dans Salle de lecture au British Museum. Mais cette distance autorise justement la distanciation dont nous parlions plus haut, la mise en perspective qui permet au poète de porter un regard vrai sur la réalité dont il veut rendre compte. L’œuvre n’est pas moins irlandaise pour avoir été composée, en Angleterre, en anglais. Derek Mahon fait parler Ovide exilé, Seamus Heaney écrit ses Tristia (3). Ainsi évite-t-on les compromis, ainsi peut-on refuser d’être contraint par l’histoire de parler pour l’histoire : comme au Stephen Dedalus de Joyce, l’histoire de l’Irlande peut parfois apparaître à ses poètes comme un cauchemar dont ils voudraient se réveiller. On lira ici comment Derek Mahon dans Vies futures, à son retour à Belfast, déclare ne pas comprendre « ce que patrie veut dire ». Si écouté qu’il soit, le poète demeure en Irlande, pour reprendre la douloureuse formule de Seamus Heaney, un « émigré de l’intérieur » : et c’est cette condition, paradoxalement, qui fait toute la modernité, dans la poésie européenne, d’un pays réputé périphérique, en marge de l’Europe depuis qu’il est demeuré à l’écart de la Deuxième Guerre mondiale. Comment ne pas comprendre que c’est tout aussi bien à l’intérieur de sa propre langue que le poète se sent un émigré, même s’il ne va pas jusqu’à adopter la solution radicale d’un Beckett ? Thomas Kinsella rappelle depuis vingt-cinq ans, dans ses articles consacrés à l’identité de la poésie irlandaise (4), qu’« un poète irlandais peut avoir accès à l’héritage poétique anglais par l’usage qu’il fait de la langue anglaise » mais qu’« il n’est guère probable qu’il s’y sente chez lui. (5) »
     Ainsi s’explique, diversement, la tentation du gaélique pour les anglophones : Austin Clarke l’avait appris, s’efforçant de transposer dans la langue anglaise les modes poétiques propres au gaélique – sans se contenter des mots, rythmes, tournures rapportées que Yeats avait employés de façon tout anglo-saxonne ; Michael Hartnett, après avoir fait sensation en publiant un recueil intitulé Adieu à l’anglais, a fait profession pendant dix ans de ne plus écrire qu’en gaélique, avant de revenir à la langue anglaise dans laquelle, de toute manière, il s’était déjà traduit.
     Le questionnement incessant de l’histoire et de la géographie relève donc ici d’une recherche d’identité, et non d’une vaine et redondante affirmation d’appartenance. Le mythe, interrogé au regard du présent, fonde une histoire nouvelle. La série des bog poems de Seamus Heaney (voir ici Reine en tourbe), où resurgissent les victimes de sacrifices anciens, retrouvées intactes dans les tourbières du Nord, renvoie dos à dos les rites barbares d’autrefois et les guerres d’aujourd’hui. La tourbe a conservé le corps mais aussi la conscience des hommes. L’odyssée d’Éiléan Ní Chuilleanáin (l’une des voix les plus originales de l’Irlande contemporaine), les lumineux anachronismes de Derek Mahon, la condensation des lieux dans l’expérience du voyage chez Harry Clifton, le somnambulisme prophétique de Thomas Kinsella, participent de cette même appropriation du présent par le mythe, dont Joyce – symboliquement présent au cœur de ces pages – a été le grand initiateur. L’histoire, ainsi, se fait mythe ; la géographie, histoire.
     Il est impossible d’évoquer, dans l’espace réduit d’une préface, le grand nombre des poètes ici présentés. Un ultime reproche auquel s’expose toute anthologie est celui de l’injustice dans l’exclusion de tel ou tel auteur, ou dans l’insuffisante illustration de l’œuvre de certains d’entre eux. Le lecteur doit être prévenu que le nombre de poèmes affecté à chaque auteur a fait l’objet d’une estimation globale, mais non d’un calcul mathématique de notre part ; le hasard des lectures, la découverte d’une traduction dans une revue, l’offre d’un collaborateur extérieur à l’équipe de base, sont venus modifier peu à peu un plan initial que nous n’avons à aucun moment conçu comme un jugement définitif porté sur les auteurs : chacun, dans sa singularité, mérite l’attention. Toute notre ambition serait que la consultation des notices placées en fin de volume éveille des curiosités, des envies de lecture, et que cette anthologie soit le point de départ de volumes ultérieurs entièrement consacrés à certains des poètes que nous avons rencontrés sur notre chemin.
     Il faut enfin souligner qu’une anthologie est nécessairement datée. Pour ce qui concerne les vivants, qui sont fort heureusement nombreux ici, elle ne peut espérer anticiper sur les jugements de l’avenir. Elle ne tient pas lieu, par avance, de panthéon. Quel intérêt, d’ailleurs, aurait une anthologie trop prudente, ou trop limitée ? Elle peut avoir, dans le pays même, valeur de manifeste : ainsi, dans son injustice affichée, l’anthologie parue en 1986 chez Faber & Faber ; elle ne retient comme « contemporains », parmi les auteurs disparus, que les seuls noms de MacNeice et de Kavanagh, ignorant Clarke, Devlin ou Hewitt, et se limite pratiquement aux grands poètes vivants de l’Ulster, excluant Kinsella, Kennelly et tant d’autres. Son auteur, Paul Muldoon, l’un des plus brillants poètes de sa génération, s’en est exclu lui-même ; il la transforme ainsi en manifeste personnel.
     Une anthologie réalisée d’un point de vue étranger, à moins de se limiter à une région, à une période restreinte, ou encore à l’un des deux pays (l’Irlande du Nord a fait ainsi l’objet d’une belle anthologie due à Colin Meir et Jacqueline Genet), ne saurait être d’une pareille sévérité. Les anthologies de Brendan Kennelly, de Thomas Kinsella, de John Montague, de Seamus Deane, de Derek Mahon et Peter Fallon, dont on trouvera les références dans notre bibliographie, nous ont servi de modèles à plus d’un titre ; elles nous ont incités à explorer la richesse de l’Irlande, en manifestant seulement nos choix par l’abondance relative des textes retenus pour chaque auteur.
     Malgré le nombre des traductions ici proposées, nul doute qu’il manque encore des noms. La consultation des anthologies anciennes de la poésie française, avec leurs injustices criantes, leurs surévaluations qui prêtent à sourire au bout d’une trentaine d’années, quand ce n’est pas moins, suffit à inciter à la modestie quand on aborde un pays étranger. Ce n’est pas une raison suffisante, toutefois, pour écarter définitivement ce genre d’entreprise, ni renoncer à l’améliorer au gré des rééditions. Déjà une génération nouvelle s’annonce, des noms sont murmurés d’auteurs de moins de trente ans que nous avons choisi de ne pas retenir dans l’immédiat : le plus jeune des poètes de cette anthologie, Seán Dunne, est malheureusement aussi l’un de ses morts les plus récents ; or, il est né en 1956. Il est possible que le poète le plus important de la génération de 1950 n’ait encore rien publié, ou qu’aucun des traducteurs qui ont collaboré à cet ouvrage n’ait eu l’occasion de le lire ; il se peut aussi qu’il soit appelé à donner le meilleur de lui-même plus tard : l’avenir le dira.
     Une anthologie est un instantané, et celui-ci a été pris de France, avec des critères de mise au point et de cadrage qui ne sont pas forcément – et qui n’ont pas à être – identiques à ceux de la critique irlandaise, ni même anglo-saxonne. C’est un hommage rendu à un pays dont nous sommes tout au moins persuadés que la contribution à la poésie européenne est capitale : puisse le lecteur, après avoir parcouru ce volume, en être convaincu lui aussi, et poursuivre avec nous le voyage.

     Patrick Hersant et Jean-Yves Masson.

     Le XXe siècle n’étant pas achevé, la décision a été prise de publier des textes écrits et publiés (à l’exception de quelques inédits récents) entre 1890 et 1990.
     Les auteurs sont présentés par ordre chronologique de leur naissance, de 1845 à 1956. À l’intérieur de chaque section, les poèmes sont, autant que possible, proposés à la lecture dans l’ordre de leur composition, dans la mesure où celui-ci nous est connu. Dans le cas de poètes ayant eux-mêmes édité un volume d’œuvres, complètes ou choisies, et conçu celui-ci comme un recueil, c’est l’ordre du recueil qui a été privilégié.
     Les notes ont été rédigées par les traducteurs excepté celles qui sont signalées comme appartenant à l’auteur ou à l’éditeur.

1. Dans La Poésie britannique 1970-1984, Paris, Didier, 1986, p. 196.
2. Traduction de Bernard Hœpffner, Le Passeur, Nantes, 1994.
3. Derek Mahon dans Ovid in Tomis, in The Hunt by Night, Oxford University Press, 1982 ; Seamus Heany dans Exposure in North, Faber & Faber, 1975.
4. De l’essai The Divided Mind (écrit en 1973 pour l’anthologie de Séan Lucy Irish Poets in English) à The Dual Tradition (1995, voir notre bibliographie).
5. Cité par Delan Kiberd dans The Field Day Anthology of Irish Writing, t.3, p. 1313.