Le Monde, 19 juillet 1996, par Nicole Zand, Une anthologie irlandaise livre de chevet
Yeats, Shaw, Wilde, Joyce, Beckett, Seamus Heaney... C’est comme une litanie qu’on égrène, convaincu de bon gré, même sans les avoir lus, que l’Irlande est la terre de prédilection des poètes. Et, alors que s’achèvent les manifestations imposantes, omniprésentes ce printemps, de « L’imaginaire irlandais », un important volume vient laisser sa trace : une anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle, un choix d’une centaine de poètes traduits par une trentaine de traducteurs, qui constitue un ensemble impressionnant que les éditeurs ont tenu à dédier à la mémoire de François-Xavier Jaujard, l’irremplaçable connaisseur des poètes, mort au printemps. Une anthologie trilingue – anglais, gaélique, français – qui aborde cette spécificité d’une poésie qui a connu au XXe siècle, avec l’essor des mouvements nationalistes face à l’anglais imposé par des siècles de colonisation, une véritable résurrection permettant aux anglophones, même si comme Yeats ou Synge ils ne savaient pas le gaélique, de découvrir les grands textes celtiques. Et de s’affirmer différents. Comment montrer l’identité poétique de l’Irlande ? Comment expliquer la spécificité de l’écriture anglo-irlandaise ? Jean-Yves Masson, le jeune maître d’œuvre de cette méga-entreprise – trente-quatre ans, responsable de la collection de littérature allemande aux éditions Verdier, traducteur d’anglais et d’italien, de Yeats et de Hofmannsthal – a certainement lu tout ce qui a été publié, quelque trente mille poèmes dit-il, pour déceler les constantes d’un destin collectif ancré dans ces lieux chargés d’exactions et de culture, et faire le point à l’intention de lecteurs d’aujourd’hui. Étrangers de surcroît. D’abord, l’anthologie est comme encadrée par les voix féminines, dans ce pays où elles ont finalement plus de droit à la poésie qu’à toute autre chose : d’Emily Lawless (1845-1913), personnage excentrique considéré comme l’un des précurseurs de la Renaissance irlandaise, à Lady Gregory (1852-1932), la fondatrice avec Yeats de l’Abbey Theatre et avec Douglas Hyde de la Ligue gaélique, en passant par Nuala Ni Dhomhnaill (née en 1952), l’un des poètes gaéliques les plus importants d’aujourd’hui, et jusqu’à Mary O’Malley, remarquée en 1990 avec son premier recueil de poèmes, A Consideration of the Silk. Quant au plus jeune poète du volume, Sean Dunne, mort en 1995 à moins de quarante ans, il est représenté par des poèmes brefs dont les lignes déjà se brisent (« Œil bleu de mer fixé/sur l’Irlande qui s’éloigne. Il ne regardera plus jamais/Les femmes d’Irlande, ni ses hommes »). À la première place, parce que créateur d’une forme et d’un langage modernes, tout en restant proche de la tradition et des spéculations ésotériques, William Butler Yeats (1865-1939), dont l’exceptionnelle musicalité peut s’entendre dans l’une ou l’autre langue, invoquant Cuchulain le guerrier, la révélation de l’avènement second, le rêve du pays des fées ou bien l’extrême simplicité de l’amour (« Elle marchait le long des saules, ses petits pieds blancs comme la neige./Elle m’a prié de prendre l’amour comme il vient, ainsi que les feuilles poussent sur l’arbre. Mais j’étais jeune et insensé, je n’y aurais pas consenti. ») À la dernière place, dans la chronologie des grandes consécrations le récent Nobel, Seamus Heaney, qui jouissait déjà avant Stockholm, en Irlande et dans le monde anglo-saxon, d’une popularité immense comparable à celle des poètes de l’époque romantique ou des Russes de l’époque Khrouchtchev. Heaney, poète du Nord, de la tourbe, des hirondelles de mer, parti à Delphes lire l’oracle (« Retourner à l’autel dans quelque aube à venir/où la mer répandra vers le sud sa lointaine moisson de soleil,/à nouveau apporter l’offrande du matin : délivrez-moi des miasmes de ce sang répandu,/laissez-moi gouverner la langue, craindre l’hybris et le dieu/avant qu’il parle par ma bouche, sans entrave »). Entre eux, dans un dialogue franco-anglais ininterrompu, Samuel Beckett, qui se traduit lui-même : « Je voudrais que mon amour meure/qu’il pleuve sur le cimetière/et les ruelles où je vais/pleurant celle qui crut m’aimer » ; « I would like my love to die/and the rain to be raining in the graveyard/and on me walking the streets/mourning her who thought she loved me. » Une telle anthologie, c’est un cheminement parmi les découvertes : ainsi, La Grande Famine, le très impressionnant poème de Patrick Kavanagh (1904-1967), fermier autodidacte devenu dans les années cinquante un critique littéraire redouté, traduit intégralement en français pour la première fois (« Glaise est le verbe et glaise est la chair »), monologue intérieur de Patrick Maguire, le pauvre paysan qui parle tout seul à la porte d’une étable, « un paysan ignare, les pieds dans le fumier ». Ou bien Thomas Kinsella (né en 1928) l’auteur de Finistère (1972), marqué par Pound, Auden, Eliot, en lutte contre le matérialisme, soucieux avant tout de combattre une tendance au régionalisme qui risquerait de replier la littérature irlandaise sur elle-même (« Qui/est le mot capable une fois prononcé/de faire jaillir la lance/et de répandre à flots la terreur/de faire jaillir l’étincelle/et d’enflammer les cerveaux ? »). Ou John Montague (né en 1929), qui a longtemps vécu aux États-Unis, poète de la mémoire et du rêve, l’auteur du remarquable recueil La Langue greffée (en français chez Belin). Ou encore les amis que Beckett contribua à faire connaître : Denis Devlin (1908-1959) et Brian Coffey (1905-1995), l’incantatoire, qui fut proche de Jacques Maritain et de Paul Claudel, puis militant antinucléaire dans les années quatre-vingt. Sans oublier l’étonnant AE (1867-1935), pseudonyme de George William Russell, l’une des grandes figures de la Renaissance, qui avait d’abord choisi de signer Aeon, référence grecque à l’âge d’or... Enfin, on ne saurait oublier Oscar Wilde, dont un extrait d’un des poèmes les plus connus de la langue anglaise (« Je ne sais pas si les lois sont justes,/Ou si les lois se trompent,Tout ce que nous savons, qui gisons dans la geôle ;/C’est que le mur est solide ; et que chaque jour est comme un an »). Ou encore Le Saint Office, le poème satirique contre les artistes du « crépuscule celtique » que James Joyce écrivit avant de quitter Dublin, en 1904 : « Je me donnerai à moi-même/Ce nom : Catharsis-Purgatif./Moi qui délaissai ma bohème/pour la grammaire des poètes,/portant de taverne en bordel/l’esprit du subtil Aristote. » (1) Une anthologie, c’est un plaisir qui ne s’épuise pas. Des choix infinis qui s’offrent au lecteur. Qu’il peut critiquer. Comparer les traductions possibles. Un livre de chevet. Et, pourquoi pas, le blockbuster de l’été ?... (1) Pour les passionnés d’Ulysse, signalons les Promenades dans la Dublin de Joyce, un voyage dans les différents quartiers de la ville en huit itinéraires, avec plans et photos, par Robert Nicholson, conservateur du Musée James Joyce à la tour Martello de Sandycove (Anatolia, 240 p ; 129 F).
La Quinzaine littéraire, 16 au 30 juin 1996, par Pascal Aquien, La harpe d’Orphée
« Qui peut connaître ce qui est connaissable ? » se demande Paul Muldoon. Les éditions Verdier proposent, avec cette superbe anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle, les réponses de nombreux artistes, issus d’un pays où la poésie, omniprésente, a bien plus qu’ailleurs droit de cité. L’Irlande est décidément à l’honneur. Après le deuxième tome des œuvres de Joyce paru dans la collection de la Pléiade, les traductions récentes de nombreux auteurs contemporains, qu’ils soient romanciers (John Mc Gahern, Patrick Mc Ginley, Flann O’Brien), dramaturges (Sean O’Casey dont le dernier volume des Autobiographies vient de paraître (1)) ou poètes (ceux d’Irlande du Nord aux Presses Universitaires de Caen ou Seamus Heaney, prix Nobel en 1995, chez d’autres éditeurs) et juste en même temps que la publication de l’œuvre d’Oscar Wilde toujours dans la Pléiade, les éditions Verdier proposent, sous la direction de Jean-Yves Masson, traducteur et préfacier de Yeats, une anthologie très maîtrisée et remarquablement présentée : non seulement le volume est élégant mais encore les deux préfaces, l’une consacrée à la poésie rédigée en langue anglaise, l’autre à la poésie gaélique, fourmillent d’informations tout en offrant une véritable réflexion, historique et littéraire, sur la spécificité de l’écriture poétique irlandaise sous toutes ses formes. Cette anthologie a par ailleurs le mérite de prendre en compte, non pas seulement quelques poètes connus comme l’avait fait Paul Muldoon en 1986 dans son Faber Book of Contemporary Irish Poetry (dix poètes seulement, au nombre desquels lui-même ne figure pas), mais un très grand nombre d’auteurs (une centaine environ, et quelque quatre cents poèmes dont une bonne partie sont traduits pour la première fois) présentés par ordre chronologique (le plus jeune, Sean Dunne, est né en 1956) et recensés, avec force détails biographiques et bibliographiques, en fin de volume. Si cela n’empêche pas de grands aînés comme Yeats de se tailler la part du lion – une cinquantaine de pages lui sont consacrées –, si des noms très connus comme ceux de Heaney, Kavanagh, Kinsella, MacNeice ou Montague sont largement représentés, d’autres apparaissent, moins célèbres, dont la qualité est patente : citons Padraic Fallon, très apprécié de Montague, ou Mairtin O’Direain. Ajoutons à cela une bibliographie indicative très utile et soulignons non seulement la beauté des traductions mais encore un amour de la lettre qui transparaît jusque dans la qualité de la typographie et dans le clin d’œil final qui associe joliment poésie et sacré : l’impression de l’ouvrage, apprend-on, s’est terminée le jour de la saint Patrick ! Évidemment, plusieurs questions se posent dès la lecture du titre même du recueil : qu’est-ce que la poésie irlandaise ? Ce qui se compose en Irlande est-il radicalement différent de ce qui s’écrit en Angleterre ? Quelle est la place du gaélique au sein d’une production très majoritairement anglophone ? En un mot, quelle est la part d’arbitraire dans la constitution d’une telle anthologie ? À cela, les maîtres d’œuvre du volume répondent en évoquant l’ancrage de ces poètes dans leur terre, la constitution d’un véritable « imaginaire irlandais » nourri de l’histoire de l’île et de ses relations douloureuses avec l’Angleterre, ou encore l’originalité de son passé gaélique. On ajoutera la nécessité permanente de trouver une voie ou une voix, ce qui explique que nombre de poèmes ont la forme d’une chanson, que certains poètes, comme Ciaran Carson, né en 1948, se sont intéressés à la musique irlandaise traditionnelle, et que le lyrisme, d’une manière générale, est l’une des caractéristiques principales d’un bon nombre de ces œuvres. Cette voix (dont la fantaisie se fait également entendre, comme dans les poèmes de Paul Durcan, pour ne rien dire de l’humour souvent sarcastique d’un Patrick Kavanagh qui aimait à dire qu’« il n’existe qu’une seule muse, la muse comique » et que « tous les vrais poètes sont joyeux et drôles jusqu’à l’excentricité ») permet aussi de dire la cruauté des conflits traversés et des choix, ou des partages, qu’ils ont suscités. « Mad Ireland hurt you into poetry » (« L’Irlande, dans sa démence, t’a abîmé au sein de la poésie »), a écrit W. H. Auden dans sa célèbre élégie consacrée à Yeats à l’occasion de la mort du poète en 1939, pour mieux souligner, avec la préposition « into », le mystère transitionnel de la sublimation, de la douleur, ou l’arrachement, qui lui sont associés hors de toute conjoncture purement historique. Certes, les poètes irlandais n’ont pas toujours choisi la voie la plus pure pour entreprendre leur voyage au pays d’eux-mêmes. Puisque l’Irlande « vit la poésie comme la forme la plus évidente de son identité », puisque « la poésie en Irlande est devenue le mode d’expression privilégié d’un imaginaire collectif où se reflètent tous les enjeux de la création » et que l’histoire de ce pays a été (est encore) douloureuse et torturée, cette poésie n’a pas su toujours éviter les pièges de la littérature militante ou plus simplement offensive, comme est l’œuvre d’Austin Clarke. Les plus grands écrivains, toutefois, préfèrent s’interroger sur le non-dit ou sur la retenue (« Quoi que vous disiez, ne dites rien », écrit Heaney), plus proches du secret et du silence, objets privilégiés du questionnement poétique, que ne le sont les certitudes militantes et les discours provocateurs ou iconoclastes que celles-ci véhiculent. D’autres questions, aussi fondamentales, surgissent à tout instant, parmi lesquelles celle de l’exil (au sein de son être, au creux de sa langue, et d’abord quelle langue ?) n’est pas la moins importante. Certains poètes, comme Muldoon qui vit aux États-Unis, ont quitté effectivement la terre-mère ; Heaney, lui-même partagé entre Oxford et Harvard, considère en outre que le poète est un « émigré de l’intérieur » ; Derek Mahon, de son côté, ignore « ce que patrie veut dire » ; Sean Dunne, enfin, le plus jeune des écrivains représentés, et aussi le plus tôt disparu, donne le titre d’« Exil » à un bref poème. Celui-ci, remarquable en ce qu’il est à la fois représentatif de l’attachement à la tradition et soucieux de faire entendre une parole nouvelle, est traversé par le mythe de Tristan (« Œil bleu de mer fixé/Sur l’Irlande qui s’éloigne ») et ancré (encré ?) dans la modernité. Et Dunne de s’interroger sur ce que le statut du poète, regard littoral posé sur le mystère du réel, a de périphérique, « à l’orée du monde,/ L’orée qui s’incurve là où l’aube filtre », jusqu’à ce que se confondent dans le dernier vers de son texte les feuilles d’automne (« the last leaves »), celles du poète aussi, et, avec le jeu polysémique sur « leaves », l’annonce de son départ pour le hors-monde ou l’im-monde de la mort, dont la présence traverse le volume : « Approche, ô mort,/ nous sommes de vieux amis », observe par exemple Derry O’Sullivan. Cette poésie n’est pourtant pas une écriture du désespoir : à tout instant point le bonheur d’écrire, bonheur des mots (les noms propres sont légion) qui recouvrent non seulement la surface de la page mais encore celle du sol absolu de la terre originelle, bonheur des formes en particulier de la strophe, omniprésente et sûre comme un pas qui avance impavide, bonheur non pas d’une expérience qui se voudrait insolente (ni la syntaxe ni la grammaire ne sont malmenées), mais plutôt d’une avancée irrésistible dans le dédale pourtant inquiétant du langage : « savoir que les mots composent le plus étrange des labyrinthes,/ avec des passages circulaires et des minotaures tapis derrière les lignes [« lines » en anglais, à la fois « lignes » et « vers »] les plus innocentes », écrit Thomas MacCarthy. Mais c’est à un autre auteur qu’on laissera ici la parole, Mary O’Malley, toute à la certitude de poursuivre son chemin, à l’instar d’une poésie qui l’a portée et dont la fécondité est immense : « Je trace ma route et reste à flot. » Nous serons nombreux à la suivre sur cette voie. 1. Sur les écrivains d’Irlande, voir les articles de Nicole Casanova dans La Quinzaine littéraire n° 691, du 16 au 30 avril 1996.
Libération, 13 juin 1996, par Antoine de Gaudemar, Vers du pays vert
Pour clore un printemps décidément irlandais, rien de tel que cette volumineuse anthologie d’un siècle de poésie irlandaise, présentée ici « sous sa double identité anglophone et gaélique, Eire et Ulster confondus », et qui permet au profane de pénétrer les arcanes de l’imaginaire insulaire. Choisissant de confronter les deux langues au nom d’une « tradition duelle » à peu près admise par tous les poètes, cette anthologie trilingue montre aussi combien la poésie continue de jouer, en Irlande – où on dit qu’il y a autant de poètes que de pubs –, un rôle qu’elle a perdu dans le reste de l’Europe : partagée entre la tentation de l’engagement, celle du silence ou l’exaltation de la société paysanne, elle demeure le principal vecteur identitaire. Encadrés par les deux figures tutélaires nobelisées (Yeats en 1923, Seamus Heaney en 1995), une centaine d’auteurs nés entre 1845 et 1956 sont ici présentés à travers quatre cents poèmes (et une précieuse notice bio-bibliographique). On y trouvera aussi bien des poèmes de Wilde, Synge, Joyce et Beckett que les grandes voix comme George William Russell (alias AE), Patrick Kavanagh, Thomas Kinsella, John Montague, Louis MacNeice ou Thomas MacDonagh, ou que les hérauts de la nouvelle génération tels Paula Meehan ou Sean Dunne, mort prématurément en 1995 : « Œil bleu de mer fixé/Sur l’Irlande s’éloigne/Il ne regardera plus jamais/Les femmes d’Irlande, ni ses hommes. »
Le Mensuel littéraire et poétique, n° 241, juin 1996, par Patrick Casson, Poésie irlandaise
Hormis un francophone angliciste, il est peu probable qu’un amateur de poésie soit capable de citer le nom de dix poètes irlandais (disons même cinq) ; bien sûr il nommera William Butler Yeats, James Joyce dont l’œuvre romanesque est tout de même d’une autre importance que la poignée de poèmes qu’il publia, hésitera sur Samuel Beckett (Irlandais ? Français ? Franco-Irlandais et surtout plus connu pour son théâtre et ses romans), sur Synge peut-être et se souviendra que Seamus Heaney reçut le prix Nobel de littérature en 1995... après on entre dans le flou, the mist pour tout dire. Rien qu’à ce titre, l’Anthologie de la poésie irlandaise du XX e siècle publiée par les éditions Verdier sous la direction de Jean-Yves Masson (dont il faut saluer l’admirable travail de traducteur entrepris depuis quelques années) permettra de faire de nombreuses découvertes et de combler bien des lacunes. Une somme Ce volume de presque 800 pages, bilingue, trilingue même puisqu’il intègre d’importantes contributions en gaélique, ne recense pas moins de 99 poètes : certains ne sont représentés que par un poème, les plus importants par une vingtaine (on peut penser que c’est encore trop peu pour se faire une idée précise de la valeur d’un auteur) ; les deux préfaces sont brèves mais d’une clarté et d’une précision remarquables, les notices bio-bibliographiques concises vont à l’essentiel, de toute évidence la volonté de faire la part belle aux textes a prioritairement importé. Malgré son fort volume, le livre se lit avec facilité, les notes réduites au minimum sont placées à la fin de chaque poème, évitant ainsi des manipulations que son poids rendraient pénibles. Il va de soi que s’agissant d’une anthologie, elle peut prêter le flanc à critiques. Trop peu savant pour contester tel choix, la place trop importante ou trop réduite accordée à tel auteur, il me semble que l’équipe éditoriale ainsi que les nombreux traducteurs de grande qualité avec lesquels elle a travaillé sont le garant d’un sérieux indubitable qu’il mérite de saluer. Que ce travail suscite le désir d’aller y voir de plus près et de publier des recueils complets ou des choix plus importants de tel ou tel poète qui paraît tout spécialement intéressant. Surtout, il faut souhaiter que cette entreprise ait des retombées qui ne se limitent pas à « l’année de l’imaginaire irlandais », vite oubliée puisque la manie du changement touche tous les domaines, y compris arts et littérature. Singularités Sans doute est-il bon de signaler d’emblée des données importantes pour éviter les risques de déceptions, d’incompréhensions voire de rejets d’une tradition totalement différente de la nôtre dans ses formes, ses thèmes, ses options fondamentales. Il nous faut d’abord mettre entre parenthèses la conception que nous nous faisons de la poésie à partir de la modernité française telle que l’inaugurèrent Baudelaire et Mallarmé et dont la double influence infléchit celle-ci y inscrivant, malgré la diversité des pratiques, des marques déterminantes qui demeurent toujours actives aujourd’hui : d’abord la prééminence de l’écrit sur la voix, l’intellectualité, le fait qu’elle soit devenue le champ privilégié des recherches d’avant-garde, avec pour conséquence, et c’est la plus dommageable, la faible audience de la poésie contemporaine. La situation irlandaise est radicalement différente pour des raisons évidentes et d’autres qui le sont moins. Il y a d’abord, est-il besoin de le rappeler, les siècles d’oppression britannique ; et bien sûr que l’anglais avec des inflexions et des tournures spécifiques est la langue majoritaire alors que le gaélique, langue officielle de la République d’Irlande, est, malgré les efforts entrepris depuis 1922, réellement maîtrisée par une part croissante mais encore réduite de la population. Révélatrice est l’attitude de Michael Hartnett qui publie A Faroweil to English en 1975, écrit en gaélique à partir de 1978 pendant dix ans (tout en se traduisant lui-même en anglais) pour revenir aujourd’hui à l’anglais. Exemple peut-être extrême mais symptomatique de la difficulté des poètes irlandais à se poser dans une langue et une culture, ou plutôt à ne pas se sentir écartelés entre deux langues et deux cultures. Formés dans la culture anglaise, leur poésie a avec celle-là des traits communs qui sont devenus étrangers à notre manière de concevoir un poème : poèmes longs syntaxiquement très articulés, volontiers descriptifs et même narratifs. Une poésie lyrique voire élégiaque qui voue à la terre irlandaise des sentiments ambigus oscillant entre adoration et exécration. Enfin, au-delà du dogmatisme catholique toujours pesant, fréquemment une dimension métaphysique dans la droite ligne des poètes métaphysiques anglais, de Donne à Hopkins. Il est vrai, si l’on excepte T. S. Eliot, qu’on peut se demander quel poète anglais important aurait pu apporter un sang neuf. Il est plus étonnant de constater, alors que l’émigration fut constante vers les États-Unis, mais aussi les allers et venues de nombre d’écrivains irlandais ayant enseigné dans des universités américaines, qu’on trouve, m’a-t-il semblé, très peu d’influence des grands poètes américains (Cummings, les objectivistes, W. Carlos Williams, W. Stevens ou plus près de nous Frank O’Hara ou John Ashberry). Ceci dit, le paysage est tout de même fort contrasté, ce qui tient aux antagonismes qui partagent et déchirent toujours l’Irlande. Traversée rapide Une « traversée rapide » en Irlande relève du non-sens, routes et chemins ne cessent de tourner, et il y a toujours une bonne raison de flâner ! Immense, William Butler Yeats domine plus que la première moitié du siècle. Il est et reste le grand poète engagé dans la lutte pour la renaissance celtique. Si les disciples furent nombreux, l’homme était trop complexe, ses conceptions si personnelles pour ne pas susciter des réactions contradictoires ; très intéressants me paraissent les deux poèmes polémiques de Monk Gibbon ; et le déroutant long poème de Patrick Kavanagh, La Grande Famine, qui prend ouvertement le contre-pied de l’exaltation yeatsienne de la terre irlandaise. Non l’Irlande des légendes et des mythes, mais un pays rural arriéré qui souffre d’une grande famine du cœur. Le problème le plus douloureux est cependant celui de la partition de l’île pourtant rarement traité de front. Le plus souvent l’allusion prévaut. Cependant quelles que soient les nuances dans les prises de position (à moins qu’un choix délibéré des éditeurs n’ait écarté les poèmes explicitement politiques qui sont toujours, même avec les meilleures intentions, mauvais, parce que propagande et non plus poésie), il y a perpétuelle hésitation entre engagement au vif du débat et de la lutte et refus de l’engagement pour permettre à la parole poétique de prendre la hauteur nécessaire afin de répondre véritablement, profondément au drame quotidien. Il semble qu’on puisse généraliser la genèse du poème De la frontière de l’écriture telle que la formulait Seamus Heaney et la lecture qu’en faisait Maurice Harmon dans Seamus Heaney et la Création poétique (p. u. de Caen). Mais affleure souvent le souvenir de la formule joycienne d’en finir avec l’histoire. Ou la sombre sagesse de Seamus Heaney dont la formule Quoi que vous disiez, ne dites rien, appelle au retrait, à la réserve, au silence, à la part de silence qui travaille la langue de poésie. Les deux figures qui marquent le milieu du siècle sont Kinsella et Montague, (plus cosmopolite, il a longuement vécu en France), que suivront Derek Mahon et Seamus Heaney, connu dans tous les pays de langue anglaise avant d’être révélé par le prix Nobel. Nombreuses, et beaucoup plus variées que durant la première moitié du siècle, émergent des voix plus jeunes, plus proches dans leur attaque de la langue poétique de notre modernité mais sur lesquelles il est prématuré de se prononcer. Il faudrait encore évoquer les poètes gaéliques, héritiers d’une autre histoire, méconnue, d’autres traditions : incapable de lire cette langue, comment savoir comment elle chante, comment elle chantait et ce qui demeure malgré les siècles d’occultation de cette voix mythique dans ce qui aujourd’hui s’écrit en gaélique. Routes et chemins appellent – et des bifurcations, la nécessaire reprise de certaines pages qu’une première lecture valorise insuffisamment, une approche plus fine de la singularité des voix, de leur multiplicité. Comme excuse à ce qui ne reste qu’un survol, il faudrait ici citer l’acide et pourtant amicale Élégie pour les poètes mineurs de Louis Mac Nelce, comme excuse et salut à tous ceux qui ne sont pas nommés. |