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  Le Poing dans la bouche

  Georges-Arthur Goldschmidt

  112 pages
13 €
ISBN : 2-86432-404-0

Résumé

    Il s’agit dans ce petit livre de retracer la découverte de l’existence entre et par deux langues.
L’allemand maternel bien aimé, la langue des émerveillements et des étonnements premiers, fut aussi la langue interdite, la langue à jamais défigurée par l’horreur nazie, recouverte et sauvée par la langue d’accueil, ouverte et libératrice, le français.
    D’une langue à l’autre, les assises du soi se fondent et se constituent à travers les aventures littéraires, des contes de Grimm et du Struwwelpeter à Pascal et La Bruyère et d’Eichendorff à Kafka, c’est par les deux langues que passe l’édification de cette certitude vide et indémontrable qu’aucune langue n’épuise et qui survit à toutes.



Extrait du texte

     Or, tout arriva en même temps, ce même jour d’octobre 1943 fut celui aussi d’un double accès à l’écriture. Au lieu de me donner, comme de coutume, à copier deux cents fois : « Je dois apprendre à ne pas bavarder en classe » ou « Je vais recevoir la fessée parce que je suis un paresseux », on se mit en tête de me faire copier « Le distrait » extrait des Caractères de La Bruyère. C’était la première fois que j’écrivais du français de cette façon-là. J’eus l’impression de planer au-dessus du texte, je n’avais jamais encore remarqué le bizarre et pittoresque agencement de toutes ces lettres qu’on n’entendait pas, pour la plupart, quand on lisait à haute voix et qui semblaient orner la page ; leur succession me surprenait, cela virevoltait élégamment. Dans la détresse quotidienne, cette langue que je recopiais ainsi faisait un surprenant et merveilleux refuge.
     Tout y était différent de mon allemand maternel. Tout s’y passait autrement. Sous les phrases parfaites de La Bruyère se profilait, malgré moi, cette langue allemande. Elle était là, bloc d’effroi et de terreur, comme si on avait supplié jusqu’aux arbres de prendre votre place ; jusqu’aux clôtures de jardin qu’on enviait de ne pas être vous. Les uniformes brun-jaune avec le baudrier oblique du parti nazi, le NSDAP : l’épicier, le marchand de charbon, l’instituteur, tous ces gens qu’on connaissait et redoutait, raides, bottés, en rangs, qui défilaient dans les rues du village en brandissant le drapeau à croix gammée.



Extraits de presse

     La Croix, jeudi 5 février 2004
     L’homme et la langue, une intime conciliation
     Par Nathalie Crom

     La vie de Georges-Arthur Goldschmidt, essayiste et traducteur – de Nietszche, de Goethe, de Kafka, de Handke… –, a déjà nourri, sous sa plume, plusieurs récits fictionnels, ainsi qu’une très intense, douloureuse autobiographie. C’était, il y a trois ans, La Traversée des fleuves (Seuil, coll. « Fiction et Cie »), ou l’histoire d’un enfant né à la fin des années 1920 du côté de Hambourg, dans une famille de la grande bourgeoisie allemande à laquelle le nazisme allait dramatiquement rappeler son origine juive qu’elle avait oubliée depuis plusieurs générations. On retrouvait, dans les années 1940, l’adolescent exilé dans un pensionnat de Savoie, faisant l’apprentissage de la perversité des relations humaines, de la brutalité et du désir de domination, cherchant entre sensualité masochiste et mysticisme exalté sa propre vérité, finissant par en trouver chez Rousseau l’amorce, et avec elle un certain soulagement de la honte, du sentiment d’isolement.
     De cette bouleversante Traversée des fleuves, Le Poing dans la bouche qui paraît aujourd’hui n’est pas vraiment la suite, pas non plus un prolongement digressif, mais plutôt une sorte d’approfondissement – un regard porté sur ces mêmes années d’apprentissage, mais considérées cette fois sous l’angle du langage, de la façon dont, inconsciemment, l’individu s’y fonde, y habite et y construit son rapport au monde, aux autres, à lui-même.
     Deux langues se disputent, en l’adolescent des années 1940, la prééminence. Il y a d’abord l’allemand, la langue maternelle, celle des contes dits le soir par la voix maternelle, celle des chants de Noël et des premiers émerveillements face au monde, mais à présent « voilée de tristesse et d’ombre que rien, jamais plus, ne disperserait », comme porteuse d’« un ineffaçable remords », dès lors qu’elle est « liée au crime absolu », qu’elle s’est offerte aux bourreaux, s’est laissée dénaturer et pervertir. Et il y a le français, « une langue aérée, une langue de grand large qu’on pouvait emporter au loin », une langue qui lui apporte, un jour d’octobre 1943 – tandis qu’il recopie par punition un des Caractères de La Bruyère – une première certitude : elle est une « surrection originelle par laquelle on tombe véritablement en soi », « une fulguration dont naît l’assise qui sera invariable tout au long de la vie ».
     Les découvertes littéraires successives – Pascal, Retz, La Fontaine, Bossuet, Flaubert, Beckett côté langue française, Nietszche, Hölderlin, Heine, Rilke..., Kafka surtout, côté langue allemande –, viendront nourrir cette rivalité qui, à dire vrai, n’en est pas une : pas de rapport de force entre les deux, en effet, mais, de la part de Georges-Arthur Goldschmidt, une patiente évaluation de ce qu’à chacune d’elles il doit, de la façon dont chacune le constitue, l’autorise à éprouver avec intensité et lucidité l’homme qu’il est – un homme qui, avec tendresse, comme réconcilié avec lui-même, peut se tourner vers l’enfant qu’il fut, « mauvais enfant » honteux de ses origines, marginalisé et douloureux, puisant ses forces vitales dans l’assentiment au châtiment et la soumission, avant de les trouver dans la littérature et « sa permanente insuffisance ».

 

     Les Inrockuptibles, 11-17 février 2004
     Le Poing dans la bouche
     par Fabrice Gabriel

     À travers les mots des autres, un apprentissage de soi, par un traducteur de haut vol. Passionnant.

     Georges-Arthur Goldschmidt est un grand traducteur, en particulier de Peter Handke, mais aussi, plus lointainement, de Nietzsche et de Kafka. C’est également un essayiste prolixe, fin connaisseur des littératures française et germanique, passeur de frontières et de langues, qui a déjà raconté dans La Traversée des fleuves son histoire douloureuse : celle d’un enfant allemand, luthérien d’origine juive, envoyé par ses parents en Savoie pour échapper aux nazis. Le Poing dans la bouche, sous-titré Un parcours, peut d’abord donner l’impression d’emprunter le même chemin autobiographique, puisque le premier chapitre s’ouvre sur une évocation de l’austère internat des Hautes-Alpes qui accueillit le jeune Goldschmidt en 1943.
     On comprend vite pourtant que si « parcours » il y a, c’est d’abord celui d’un lecteur découvrant, comme en une extase précoce, la langue française par sa littérature. Lisant au hasard d’un manuel quelques « morceaux choisis » de moralistes du XVIIe siècle, l’adolescent a la révélation de ce que sera sa vie : une traversée des langues, presque une nage coulée, au contact – éminemment physique, évidemment sensuel – des mots. Certaines pages évoquent, de façon parfois poignante, la couleur des idiomes ou le poids de la honte, quand l’allemand, langue de la douceur maternelle souillée par les nazis, est devenu un jargon presque imprononçable. Mais ce qui frappe plus encore, et fait toute l’originalité du livre, c’est la manière dont Goldschmidt annexe en quelque sorte la littérature pour en faire son territoire propre : un espace trouble, en vérité, où se répète – de Rousseau à Kafka – une étrange fascination pour la faute, la punition, l’humiliation sans réplique. Le Poing dans la bouche cesse dès lors d’être la simple autobiographie d’un enfant bilingue pour devenir un drôle de roman d’initiation, où philosophes et poètes divers constituent des jalons nécessaires avant la révélation ultime de Kafka. « Certains livres peuvent déterminer et orienter une vie entière », prévient du reste Goldschmidt, pour qui Le Procès fut un choc inégalable : « Joseph K., c’était moi », écrit-il. Son Kafka sera donc très personnel, assez violemment incarné, réussissant ce qu’aurait manqué la philosophie pour s’aventurer plus loin que quiconque « dans l’expérience universelle de l’existence humaine ».
     On pourrait certes discuter tel ou tel jugement de l’auteur, mais il faut reconnaître qu’il a su faire de son « parcours » une authentique épopée, physique autant qu’intellectuelle  : le Bildungsroman d’un immense lecteur, dont l’intelligence n’exclut jamais la sensibilité.

 

     Le Journal du dimanche, dimanche 15 février 2004
     Un livre qui nous mord et nous pique
     par Bernard pivot

     En citant Kafka, Georges-Arthur Goldschmidt raconte l’histoire de sa vie dans Le Poing dans la bouche.Un enfant juif allemand qui apprend le français comme une liberté. Avant de redécouvrir sa langue maternelle

     C’est l’histoire d’un Juif allemand que l’Histoire a dépossédé de sa langue maternelle et qui l’a reconquise après s’être approprié la langue française.
     En 1943, Georges-Arthur Goldschmidt a 15 ans. Il est réfugié avec son frère aîné en Haute-Savoie, dans un internat catholique. Jusqu’alors les occupants étaient italiens. Mais avec les Allemands qui les remplacent, l’identité des jeunes pensionnaires, une question sans intérêt, devient une question de vie ou de mort. Prévenus par la directrice de l’internat et par les gendarmes de l’imminence de leur arrestation, les petits Goldschmidt auront le temps de filer dans la montagne où des fermiers les cacheront jusqu’à la fin de la guerre.
     Ce qui s’est alors passé dans la conscience de Georges-Arthur, sur les bancs de l’école, puis dans la solitude, enfin la liberté recouvrée, c’est la découverte d’une illégitimité à vivre. Non seulement son origine l’avait condamné à disparaître, mais il utilisait une langue qui lui était interdite et qui lui signifiait avec ses propres mots sa déchéance et son exclusion. Juif pour les nazis, allemand pour les Français, il était en danger et il semait le danger autour de lui. À l’évidence, il n’aurait pas dû exister.
     C’est un adolescent fou de livres qui découvre peu à peu que la langue « secrète et mélodieuse » de sa mère, de son enfance, des contes de Grimm, a été contaminée, dénaturée par l’allemand des nazis, jactance monstrueuse qui aboie, qui braille, qui hurle, langue féroce, glacée, abrupte, tranchante, sauvage, qui avait transformé les paisibles et rondouillards commerçants de son quartier en frénétiques suppôts du Diable. Langue de la haine, de la violence, de la guerre, voilà qu’elle était maintenant, avec l’ouverture des camps, la langue de l’extermination, du « crime absolu ».
     Georges-Arthur Goldschmidt refuse d’autant plus de mêler sa voix au chœur wagnérien de la mort qu’il a appris le français. Sa langue d’accueil l’a investi d’un coup, il s’est glissé en elle comme dans un costume neuf. Il en apprécie les douces sonorités, les raccourcis, la paisible densité. « Le français, c’était un survol, une langue de collines bleutées, de fond de paysage, une langue de rivières et de ponts, de ciel diaphane, une langue orange de couchers de soleil, une langue pour salon donnant par de grandes fenêtres sur des vasques en bordure de parc. » Autrement dit une langue de sérénité et de plénitude dans laquelle il a cherché à se constituer une autre mémoire. Et une autre vie.
     Il y a été aidé par l’irruption sous ses yeux et dans sa sensibilité d’enfant exilé, de textes tirés de Morceaux choisis de la littérature française. Il découvre Pascal, La Rochefoucauld, et c’est un saisissement. Pour le punir on lui fait copier un extrait des Caractères, de La Bruyère, et c’est un enchantement. Le français occupe sa bouche, son corps, d’une autre manière que l’allemand. Il découvre de la gaieté dans les lettres qui ne se prononcent pas, et même l’orthographe commence à le fasciner. Le livre s’ouvre sur cette inoubliable journée d’ivresse et d’exaltation pendant laquelle, via la littérature, la langue maternelle, « bloc d’effroi et de terreur », cède la place à la langue d’accueil. L’adolescent a basculé dans un autre monde. L’attendent Sans famille, d’Hector Malot, Jean-Jacques Rousseau, La Fontaine, « les solennelles splendeurs de Bossuet », Rimbaud, Lautréamont, Molière, Flaubert, Artaud, etc. Tout une auto-éducation littéraire dont les plaisirs étaient moins ambigus et plus avouables que ceux retirés du corps livré aux morsures du fouet de ses éducateurs. S’humilier pour avoir échappé à l’humiliation tragique des siens ?
     La langue allemande est revenue. Par la grande porte : la littérature. Évidemment pas celle contaminée par la folie criminelle du nazisme. Mais la littérature d’avant, Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche, Critique de la raison pure, de Kant, Goethe en vingt volumes, Novalis, Fontane, Kleist, Hölderlin, etc. Et surtout, surtout, Kafka, dont, plus tard, Goldschmidt traduira en français Le Procès et Le Château. Comment ne se serait-il pas reconnu dans le portrait du héros du Procès, Joseph K., accusé d’il ne sait quoi, sinon d’être lui, qui se convainc que la faute dont il est coupable c’est d’exister et qui, à force, devient l’instrument de son propre procès ? Ainsi, le juif Goldschmidt, condamné non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est. C’est le privilège et la revanche des hommes que la mort a serrés de près de se retrouver dans les personnages des meilleurs romans et dans la pensée des philosophes.
     Le Poing dans la bouche est le récit d’une double renaissance produite par deux grandes littératures. C’est donc l’un des plus beaux et des plus vigoureux hommages rendus aux livres et à la lecture. On en sort interloqué, un peu groggy. Citons Kafka que cite Goldschmidt : « Je crois qu’on ne devrait lire que les livres qui nous mordent et nous piquent. Quand le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur la tête, alors pourquoi le lire ? »

 

     La Quinzaine littéraire, 16 février 2004
     Georges-Arthur Goldschmidt, entre deux langues
     Propos recueillis par Bertrand Leclair

     II ne faut pas croire la page « du même auteur » imprimée dans le dernier ouvrage de Georges-Arthur Goldschmidt, Le Poing dans la bouche. Elle est pleine d’oublis et de trous. Il y manque en particulier les titres publiés d’abord en Allemagne, dont La Ligne de fuite (Flammarion), qui y a connu un beau succès. Traducteur de l’allemand vers le français et vice-versa, lui-même traduit dans les deux sens, l’auteur de La Traversée des fleuves (Le Seuil) revient dans ce nouvel ouvrage sur l’entre-deux langues qu’il habite depuis son exil forcé en France, sous l’Occupation, qu’il a traversée caché dans un pensionnat catholique. Dans un magnifique désordre obsessionnel, il y raconte à nouveau une adolescence littéralement interdite, mais pour articuler cette fois sa quête impossible d’une parole juste à la découverte salvatrice de Rousseau, Nietzsche, puis Kafka, figure tutélaire. Libres propos.

     Georges-Arthur Goldschmidt : Je suis une curiosité historique, puisque j’ai deux arrière grands-pères nés au XVIIIe siècle. Mon père avait 27 ans en 1900. Ce qui explique mon histoire : j’ai été élevé au XIXe siècle par des gens du XIXe siècle, qui ont été frappés de plein fouet par la catastrophe nazie, sans même comprendre ce qui leur arrivait.

     La Quinzaine littéraire : D’autant que votre famille était protestante, assimilée à la grande bourgeoisie de Hambourg ; on pourra presque dire plus allemande que les Allemands…
     G.-A. G. : Totalement intégrée ; mes grands-parents s’étaient convertis au protestantisme au milieu du XIXe siècle. Si nous avons été frappés par les lois de Nuremberg, c’est parce que mes grands-parents étaient de confession israélite et qu’aux yeux des nazis la conversion n’avait aucune valeur. Ils étaient des « chrétiens debout » par opposition aux « chrétiens couchés », c’est-à-dire baptisés à la naissance. Toute l’absurdité criminelle du nazisme est dans ces mots… Comment une religion peut-elle devenir une race ? Probablement mon père a dû être baptisé vers sept ou huit ans ; il a été élevé dans le luthérianisme le plus rigoureux, et il a été déporté au camp de concentration de Theresienstadt où il a assuré les fonctions de pasteur protestant en vertu de la déclaration de Luther sur le sacerdoce universel. Folie de l’histoire ! Mon père, qui était à la fois aveugle et clairvoyant, a envoyé ses enfants à l’étranger. Une cousine très riche, s’est débarrassé de nous en nous mettant dans un pensionnat à Megève. Mon frère est ensuite entré dans la Résistance, moi je suis resté, caché dans le pensionnat, puis dans des fermes.

     Q.L. : Vous n’aviez donc très vite plus aucun contact avec la langue allemande ?
     G.-A. G. : Aucun. Mais l’allemand est une langue curieuse ; à dix ans vous êtes en pleine possession de tout le matériel linguistique, à l’exception des mots d’origine étrangère, parce que l’allemand fabrique son vocabulaire complexe en associant des éléments très simples. J’en donne des exemples dans le livre : l’hydrogène, c’est la matière à eau (Wasserstoff), l’azote c’est la matière qui étouffe (Stickstoff). En allemand il y a 2500 racines, 2500 mots avec lesquels vous faites des millions de mots si vous voulez. C’est le grand danger de cette langue, d’ailleurs. Vous en faites ce que vous voulez.

     Q. L. : Le Poing dans la bouche est une sorte d’autobiographie de lecteur ; qui court de 1943 à 1950 environ, et dont le point culminant est la rencontre avec Kafka, en allemand, mais vous ne pouvez raconter cette rencontre, donner sa mesure, qu’en restituant tout un itinéraire, et en particulier la culpabilité innocente dans laquelle vous avez été jeté dès l’enfance : décrété juif, mais aussi allemand dans la France occupée, vous-même habité par une langue maternelle interdite, voire maudite.
     G.-A. G. : J’étais à la fois un faux Allemand et un faux Juif, puisque protestant. Cela dit, la découverte littéraire essentielle, fondamentale, quelque temps avant Kafka, c’est Rousseau, et la façon dont il a parlé de l’inavouable. Quand j’ai lu ça, peu après la Libération, je n’en ai pas cru mes oreilles ; ma première réaction a été de me demander comment il était possible que la police ait pu l’autoriser. La grande découverte apportée par Kafka un peu plus tard a été celle du trouble, liée à celle de la raison, paradoxalement, grâce à la construction admirable et totalement adéquate à elle-même. C’était un vieux rêve, d’écrire un livre sur Kafka.

     Q. L. : Avant de le concrétiser, vous aviez retraduit Le Procès et Le Château, pour Le Livre de poche, dans les années 70.
     G.-A. G. : Oui, quand son œuvre s’est trouvée libre de droits, sans savoir que je m’y attelais en même temps que Bernard Lortholary. Sa traduction est élégante, très belle et juste. La mienne est tout à fait différente, parce que j’ai voulu rester absolument fidèle à la succession optique du texte de Kafka, sans la modifier jamais sauf quand la grammaire m’y obligeait, tandis que Bernard, pour des raisons d’élégance, a pris quelques libertés avec la disposition scénographique, si je puis dire, du texte. Ma traduction est volontairement plus rugueuse. Ce serait prétentieux d’affirmer qu’on pourrait en la retraduisant retrouver le texte d’origine, mais c’est ce que j’ai cherché. Le traducteur doit disparaître. Il ne doit jamais ajouter un mot, il ne doit jamais interpréter ou « penser que », quitte à être lourd. Un texte a une figure en vous, et si vous ne retrouvez pas cette figure physique, corporelle, c’est qu’il faut changer votre traduction.

     Q. L. : On pourrait retrouver là le thème principal du Poing dans la bouche : l’incapacité des langues à se saisir elles-mêmes. Vous dites au fond qu’un traducteur doit restituer dans la langue d’accueil la manière avec laquelle l’écrivain n’a pas réussi à saisir l’insaisissable, s’il a réussi tout à fait autre chose.
     G. -A. G. : Absolument. Et en même temps le traducteur est obligé de ne traduire que le texte, et rien d’autre que le texte. Il n’a pas le droit à la moindre interprétation. En français on a tendance à niveler, à raboter, à faire plus joli. Être plus élégant. Je me suis beaucoup battu avec mon admirable traducteur de La Ligne de fuite, Jean-Luc Tiesset… C’est un travail de romain, la traduction ! Personnellement je ne vis pas de ça, puisque j’ai été professeur (d’allemand, ndlr) pendant 37 ans ; j’ai été un traducteur de luxe. Parfois je prenais trois ans pour un livre. C’est qu’il faut une maturation, trouver le rythme du corps.

     Q. L. : Vous insistez sur le fait que l’allemand serait beaucoup plus proche de la matière, du réel, que le français, dont vous dites par contre qu’il est une langue érotique. Pourquoi ?
     G.-A. G. : Parce que le français possède l’expression du trouble. La Princesse de Clèves, par exemple : rien n’est dit, mais c’est l’un des textes les plus érotiques qui soient. Le côté réaliste de l’allemand empêche la distance nécessaire. L’allemand n’a pas de littérature érotique. Il n’y a qu’une littérature pornographique. L’allemand décrit le réel au point de prendre sa description pour le réel, ce qui peut devenir terrifiant. Il existe d’ailleurs une thèse fameuse de Leibniz, Pensées sans préjugé pour l’amélioration de la langue allemande, écrite en allemand, curieusement, pour dire que l’allemand est une langue admirable pour les charpentiers, les tailleurs de pierre, mais qu’elle est inapte à exprimer le politique. C’est une langue inscrite dans le matériau, ce qui peut d’ailleurs être très beau, et permet de tout dire. Je donne l’exemple du mot cadenas, qui se dit « une serrure qu’on accroche devant ». Tout est comme ça.

     Q. L. : Vous n’êtes pas loin d’affirmer que la nazification de la langue allemande, qui a abouti à la terrifiante LTI décrite par Victor Klemperer (lingua tertii imperii), a été permise par cette qualité fondamentale de la langue allemande ?
     G.-A. G. : Le fonctionnement de la langue allemande fait que vous pouvez accoler n’importe quoi à n’importe quoi. Vous accolez les mots les uns aux autres, vous obtenez des blocs d’autorité, une langue en béton. Je ne connais pas suffisamment d’autres langues pour affirmer qu’il s’agit d’une particularité ; le russe et le japonais ont, paraît-il, les mêmes capacités de juxtaposition, la même possibilité de jouer comme avec des briques. Cela donne, pour l’allemand, une virtuosité matérielle incroyable, mais on n’y trouve pas de mots généraux comme « éclat ». Vous n’avez pas ces espèces de termes mystérieux, pleins de sous-entendus. Par exemple, il n’y a pas d’équivalent des verbes français rentrer et sortir ; vous ne pouvez que dire comment vous entrez et sortez, il n’y a pas de terme générique. Vous êtes obligé chaque fois de passer par le détour du matériel. Ce qui est magnifique parfois. Le grand problème allemand, c’est l’inattention au style, Nietzsche et Heine mis à part, qui sont les grands génies de la langue allemande.

     Q. L.. Dans un essai précédent, La Matière de l’écriture (Éditions Circé), vous compariez les langues à des visages. Ils partagent tous une singularité absolue, et une similitude qui ne l’est pas moins.
     G.-A. G. : Absolument. Les visages humains sont tous pareils et tous différents ; les langues c’est la même chose.

     Q. L. : Et les langues comme les visages sont marquées, façonnées par l’Histoire.
     G.-A. G. Ainsi, la langue française a été façonnée à Versailles, par quelques personnes, alors qu’en Allemagne, c’est Luther qui a façonné la langue, en fabriquant le vocabulaire religieux, qui l’a fixée. Ainsi de cet exemple que j’adore donner : depuis Luther, le désespoir se dit « le comble du doute », en allemand, avouez que ce n’est pas mal en matière de propagande religieuse. L’allemand a été fixé religieusement alors que le français l’a été politiquement. C’est une différence irréductible. C’est pour ça que l’on n’y trouve ni le mot laïcité, ni le mot citoyen, qu’on traduit par « Stantsbürger », c’est-à-dire, le bourgeois de l’État. C’est terrible.

     Q. L. : Le jeu de voilement dévoilement entre les deux langues vous permet d’approcher la question d’un anonymat qu’on retrouverait en chacun, au comble de la singularité, insaisissable, qui est l’objet obsessionnel de votre quête.
     G.-A. G. : « Personne ne s’appelle on le nomme » : c’est une des phrases qui m’a le plus frappé ; elle est d’un grand poète présurréaliste que personne ne connaît en France, parce que c’est intraduisible, qui s’appelle Christian Morgenstern. Il a écrit Les Chants de la potence. Personne ne s’appelle on le nomme. Le nom qu’on donne à quelqu’un est indépendant de ce qu’il est. Qu’au comble de l’intime règne l’anonymat le plus absolu, c’est un postulat. Je suis certain que nous sommes tous plantés de la même manière en nous. Nous sommes chacun identiquement plantés en nous-mêmes malgré les différences biographiques invraisemblables.

     Q. L. : Cette question de l’anonymat et de l’identité brutalement imposée par les autres m’amène à cette phrase que vous assénez « toute communauté finit tôt ou tard par ériger des bûchers », parce qu’elle prétend évacuer ce que tous les hommes ont en commun, paradoxalement.
     G.-A. G. : On le voit bien aujourd’hui alors que réapparaît, c’est terrifiant, le poids des communautés c’est-à-dire de ce qui fixe, qui impose une parole fixée en dehors de laquelle on n’imagine même pas que vous puissiez penser.
     C’est une « parole pétrifiée », morte, ossifiée, hors de laquelle rien n’existe. La communauté évacue tout ce que les hommes ont en commun, exactement. À rebours, la grande découverte française, au XVIIIe siècle, il faut le rappeler, aussi ridicule que ce soit, c’est la notion de société. Le génie français, c’est la société, la civilité.

     Q. L. : J’aimerais évoquer le caractère désordonné et pourtant profondément logique de ce que vous écrivez. Ce désordre, ce trouble qui contamine le texte, et sans doute parce que vous gardez toujours une même quête obsessionnelle, n’est jamais confus. Mais il procède d’une grande liberté : je songe à ces ruptures de ton que vous vous autorisez, à rebours des discours rhétoriques, ordonnés, comme si vous vous refusiez à l’obligation tacite de la correction. Ce qui n’est pas sans rapport avec la notion de correction physique, vous jouez parfois de cette ambivalence du terme correction, d’ailleurs.
     G. -A. G. : Je n’ai jamais… Comment dire… Ma mère avait 36 ans quand je suis né ; c’était une grande dépressive. Elle partait en vélo en chemise de nuit pour se jeter dans la rivière, des choses comme ça. Elle était une immense pianiste, mais jamais plus d’un quart d’heure : après, c’était fini. J’ai hérité de cette incapacité à me concentrer longtemps sur une chose. J’ai dû être effectivement difficile à supporter dans cet internat où j’ai fait l’objet de tant de châtiments corporels. La directrice avait très vite vu que j’étais indisciplinable.

     Q. L.. Vous placez au cour de votre lecture du Procès de Kafka cette question de la flagellation, de l’émoi et de la honte constitutives de la personnalité…
     G.-A. G. : Ce n’est pas moi qui l’y met, elle y est. Même si personne ne parle de ce chapitre, c’est d’autant plus étonnant qu’il est central, au beau milieu du livre – et ce quel que soit l’ordre qu’on choisit, puisqu’il y a eu des controverses sur ce plan, de toute façon il est toujours au milieu. Comment ne pas le voir?

     Q. L.. Vous écrivez : « Entre les langues passe ce qu’elles manquent et circule ce dont elles proviennent ». Vous écrivez également : « Tout commence par l’étonnement », ce qui ne peut que faire penser à la fameuse diatribe de Céline ; au commencement n’était pas le verbe, mais l’émotion. Vous y avez pensé?
     G. -A. G. : Non… C’est curieux, d’ailleurs, que je n’en ai pas parlé. J’ai pourtant lu Mort à crédit en 1948, avec une admiration totale. Et vous avez raison ; l’étonnement est une émotion, puisqu’il désigne la parole qui manque tout à coup, comme l’émotion. L’émotion est la preuve du langage puisqu’il échoue à la formuler. Ou plutôt : l’émotion c’est la défaillance du langage devant la parole. La parole vient toujours de l’émotion. D’ailleurs la philosophie aussi, qui interroge l’incapacité à faire se rejoindre raison et émotion. Heureusement qu’il y a des émotions, ça prouve que le langage manque à l’appel.

     Q. L. : Où l’on retrouve Kafka, dont vous dites : « Kafka atteint ce que la philosophie manque », et, quelques pages plus loin « Kafka met le propos de la philosophie à nu ».
     G. -A. G. : Il est étonnant de constater à quel point Kafka et Wittgenstein sont proches l’un de l’autre. Il y a chez Kafka cette fameuse phrase qui dit le fait de « se heurter le front à son propre os frontal », et qui fait songer à la philosophie en tant qu’elle serait les bosses que la pensée s’est faite. L’un et l’autre ont la parfaite conscience de l’insaisissabilité de ce dont ils parlent. Là où les philosophes croient en général qu’ils peuvent y arriver, les écrivains comme Kafka savent que ce n’est pas le cas.

     Q. L. : Je vous propose de conclure sur le titre d’un essai de Robert Rochefort dont vous parlez, Kafka ou l’irréductible espoir. Vous précisez que cette irréductibilité n’est rien, mais elle est irréductible, ce que j’ai envie de mettre en rapport avec la dernière phrase de votre livre, qui reprend un de vos précédents titres : « Dans l’irrémédiable présence du Dieu absent ». Serait-ce l’insaisissable de toute philosophie?
     G.-A. G. : C’est la question de l’insaisissable, effectivement. Mais l’insaisissable ne se manifeste que parce qu’on lui court après. La cause est perdue, mais c’est comme le langage lui seul nous dit qu’il se manque, et seule la cause perdue nous fait savoir qu’elle l’est. Si le langage était adéquat, si les mots et les choses se mettaient à coïncider, ce serait la fin du monde. Le drame, c’est que l’on attend toujours des langues qu’elles coïncident avec ce qu’elles disent. Heureusement qu’elles ne le font pas.

     Q. L. : Ce qui entraîne un rapport évident avec la question de l’identité. On attend des gens qu’ils coïncident avec ce qu’on leur dit qu’ils sont. Heureusement qu’ils ne le font pas.
G.-A. G. : Avec l’identité qu’on leur impose. Moi je n’ai pas d’identité ; ce qui me fascine, c’est ce point vide.

     Q. L. : Est-ce là ce que vous appelez l’irrémédiable présence du dieu absent ?
     G.-A. G. : Oui, c’est ça. D’ailleurs, seul un athée peut formuler l’idée de Dieu. Dieu n’existe que parce qu’il n’existe pas. Nous ne sommes que parce qu’il y a le vide. Un monde sans vide serait terrifiant.

 

     Libération, jeudi 17 juin 2004
     Principe allemand
     Par Natalie Levisalles

     Amours et désamours entre Goldschmidt et sa langue maternelle.

     Dans une lettre à son ami Oskar Pollak, Kafka disait qu’un livre devait être « la hache pour briser la mer gelée en nous ». Le livre qui a brisé la mer gelée de Georges-Arthur Goldschmidt, c’est justement Le Procès de Kafka. La première phrase du roman (« Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K. car sans avoir rien fait de mal il fut arrêté un beau matin ») fut pour lui comme « un coup de boutoir en pleine poitrine… d’emblée je sus que j’avais enfin trouvé mon livre ». Il lui avait d’abord fallu retrouver sa langue.
     Goldschmidt est écrivain et traducteur, entre autres de Peter Handke et de Franz Kafka. Il est né en 1928 à Reinbek, près de Hambourg, dans une famille de la bourgeoisie juive, convertie au protestantisme. Dans d’autres livres, il a raconté son enfance allemande, la perte de ses parents, la nouvelle vie en France. Cette fois, il retrace « comment certains livres deviennent la matière vive du lecteur pour le reste de la vie », mais aussi comment, « expulsé » de sa langue maternelle, il l’a oubliée. Et comment, l’ayant oubliée, il a pu la récupérer précisément parce qu’il a appartenu entièrement au français pendant quelques années. Quand, réfugié en France, il entendait la radio, il trouvait que l’allemand « s’était mis à sonner abrupt, cru et dur… Je n’y reconnaissais pas ma langue maternelle, si secrète et mélodieuse quand ma mère chantait ou me lisait le soir un conte de Grimm ou de Corlshorn ». « Expulsé » donc de sa langue, lycéen perdu dans son internat de Savoie, il découvre la littérature française dans Les Maximes de La Rochefoucauld et sent une langue « vive, rapide, nette », qui fait « dans le corps un étrange effet acéré et presque gai ». Il se dit que le français est devenu sa « langue maternelle. Mais avais-je vraiment le droit de m’y complaire, de m’y "faufiler", c’est peut-être ce qu’on aurait pu ne pas manquer de me dire et qu’on ne m’a jamais dit ». Le français l’a adopté, sans lui demander de comptes. Et, grâce à ça, il peut retrouver l’accès à la langue qui est restée en lui, « préservée, aimée, prête à l’emploi. (...) Sous la langue d’accueil, l’autre langue donc continuait à vivre, cette langue qu’on avait dans le corps et au travers de laquelle s’étaient mises en place les impressions premières : le chant du coucou, (...) la voix des parents ».
     Cette langue qu’il a dans le corps et dans l’oreille, il en découvre la littérature, mais, dans la Sorbonne des années 50, « la langue quotidienne si belle, si imaginative, y était totalement inconnue. On n’y parlait jamais de Hans Fallada et Erich Kästner et de bien d’autres qui écrivaient un allemand émouvant, ouvert, amical… la langue qu’écrivent aujourd’hui Peter Handke ou Paul Nizon, qui d’ailleurs ne sont allemands ni l’un ni l’autre ». Et puis, quels rapports avec cette langue et cette littérature peut-on avoir quand on pense : « Me servir de cette langue qu’on avait utilisée pour organiser l’extermination, vouloir en somme profiter de facilités que j’avais en ce domaine, c’était, d’une manière ou d’une autre, participer au crime et ne pas être "du côté des victimes". »
     Le voilà donc, « typique nègre-blanc », juif protestant, coupable d’être juif et coupable d’être allemand, coupable d’être seul, de se masturber, de mal se conduire, d’en être puni et de trouver la punition voluptueuse. De l’enfance au Procès, la culpabilité est au centre de ce livre, et Goldschmidt en parle avec une extrême justesse, de même qu’il parle de l’enfance et de l’enfoui, de l’effarante solitude de l’adolescent qu’il a été.
     À un moment, il décrit la petite ville de Merseburg qu’il visite en 1954. « Un vaste château sombre, tombant droit sur le lac. Le soleil du soir y plongeait, aveuglant, recouvrant tout d’un jaune lisse, impénétrable, dans lequel tout se recroquevillait et dressait des ombres noires. Un paysage de chasse à l’homme et d’exécution. » La menace terrible est là, avant même qu’il ne nous dise que c’est le cadre d’une nouvelle d’Annette von Droste-Hülshoff et d’un conte de Grimm qui ont tous deux pour sujet le meurtre d’un juif. Il cite aussi les lignes prophétiques de Heine : « On représentera alors une pièce en Allemagne en comparaison de laquelle la Révolution française n’apparaîtra plus que comme une innocente idylle. » Heine, ajoute-t-il, qui invente des personnages « naïfs et généreux, (...) toujours menacés ou sur le point d’être, mis en cause ou persécutés, tel Joseph K ». Nous voilà de retour à Kafka, Kafka qui « parle du même côté que Heine, il est lui aussi assis du côté des accusés », explique Goldschmidt. « Le Procès racontait l’histoire de chacun, telle qu’elle pouvait, à tout instant, avoir lieu, telle qu’elle avait eu lieu. (...) Il y a ainsi quelques rares livres (...) dont on découvre qu’ils empêchent (...) de pleurer d’un seul coup des années de désespoir, d’irrémédiable séparation, de foyer perdu, de mère à jamais disparue. »