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  Politique du rythme, politique du sujet

  Henri Meschonnic

  624 pages
30,20 €
ISBN : 2-86432-220-X

Résumé

     Après Critique du rythme dédié à l’inconnu, Politique du rythme est, dans cette tentative d’établir une théorie du langage, la poursuite de cet inconnu. Le premier cherchait le mouvement de la parole dans l’écriture et révélait combien il engage le sujet, tous les sujets. C’est ce sujet qu’explore Politique du rythme. L’ouvrage remet en cause les conceptions régnantes de la sociologie ou de la psychanalyse qui ne lui font aucune place tout en affichant que la littérature, l’art sont inséparables d’une représentation de la société, d’une manière de penser la collectivité, le féminin... Ce parcours nous ramène à Aristote qui exprima avec force la solidarité entre poétique, éthique et politique. L’oubli de cette solidarité est aussi l’oubli du sujet. Dès lors les effets réciproques du politique et du poétique ouvrent sur ce que nous commençons à peine à penser : le continu dans le langage.



Introduction de l’auteur

     Dans le bruit qui emporte chaque jour le contemporain au Service des Urgences, j’essaie de penser ce qui ne fait aucun bruit, et qui apparemment n’a aucune urgence, mais qui manque, au point que son silence même s’entend sous les discours de luxe. J’essaie de penser une pensée du sujet comme une politique du sujet.
     Je pose que s’il manque le poème, le sujet du poème, il manque du sujet au sujet. Ce sujet spéciÞque doit être pensé.
     Car cette pensée est nécessaire, même sans qu’on le sache, pour tous. Elle est la démocratie du poème. Elle est ce qu’il y a à penser dans et par l’idée d’une pensée poétique, telle qu’elle transformerait non seulement la représentation courante du langage, mais retrouverait – autrement, et pour aujourd’hui – un lien oublié entre le langage, la chose littéraire, l’éthique et le politique.
     Le lien entre le rythme et le sujet vient de ce que j’entends par pensée poétique une invention du rythme, au sens où le rythme n’est plus une alternance formelle mais une organisation du sujet. Et la poésie ou la pensée poétique, je la déÞnis comme une invention du sujet telle qu’elle invente indéÞniment d’autres sujets.
     La pensée poétique est donc immédiatement éthique. Elle est telle qu’elle empêche toute réduction ou déÞnition formelle de faire son ronron : cette vieillerie, sa confusion avec le vers, qui l’oppose à la prose. Quelque académisme – l’époque se répète – font de cette stase le goût du jour. Mais si la prose est, en elle-même, l’irréversible du rythme, la poésie ne s’y oppose plus.
     La pensée poétique est une invention de l’éthique, au sens où elle remet en cause l’hétérogénéité des catégories d’une rationalité respectable mais dangereuse, malgré ses beautés un peu passées. Elle remet donc en cause ces catégories elles-mêmes, prises dans leur hétérogénéité, les catégories des Lumières : l’esthétique, l’éthique, la politique. Elle les remet en cause parce qu’en se fondant en elles, parce qu’elles lui sont nécessaires, elle les transforme.
     D’où, irrésistiblement, ce que la modernité dans l’art et la littérature a montré de l’implication réciproque entre l’éthique, la politique, la poétique. Au point que peut-être la poétique ne serait, comme travail de reconnaissance de la pensée poétique et avec elle, que cette implication même. Quand et seulement quand elle les tient, car c’est peut-être seulement elle qui peut les réunir, toutes ensemble d’une main forte. Dès qu’elle les relâche, et qu’elle-même et les autres redeviennent toutes ce qu’elles étaient auparavant, c’est le vieux monde, qui montre ses horreurs, et son maquillage.
     Il en ressort, paradoxalement, l’urgence réelle, bien qu’inapparente, de penser la pensée poétique. Dès qu’une représentation de la société oublie l’art et le sujet, ça se voit. Les conséquences en sont ruineuses.
     Ce qui suit est cette tentative : penser, un peu plus qu’on ne l’avait jusqu’ici pensé, la critique du rythme et par le rythme.
     L’objectif, en chemin, n’est pas de penser contre ceci, contre cela. Mais s’il y a à dégager une telle pensée des obstacles qu’elle rencontre, tant pis si c’est contre. On pense pour, on pense vers. Y compris contre soi-même. Au-delà de plaire ou déplaire. C’est justement le plaisir.
     Il y a d’abord à essayer et à critiquer ce rapprochement entre poétique et politique. Il faut voir ce qu’on en tire. Reconnaître les faux-semblants. Le langage mérite mieux.



Extraits de presse

     L’ouvrage de Meschonnic se présente d’abord comme un bilan critique de tous les modes de pensée qui ont façonné le paysage intellectuel français, européen, et même américain, depuis les années soixante. Un des grands mérites de Meschonnic est d’avoir eu le courage de déboulonner les maîtres de vérité transformés en gourous, tels Heidegger, Lévi-Strauss, Lacan, Barthes, Foucault, Ricœur, Derrida, etc., dont l’enseignement continu d’être ressassé par les disciples et leurs épigones qui ont remplacé la recherche de la vérité par le culte du maître.
     Toutes ces théories pourfendues par Meschonnic ont marginalisé la poésie, rejetée du côté de l’écart et de la folie, et ont mené à des aberrations comme la mort du sujet, la déhistoricisation du poème et du discours, l’auto-contemplation du langage, le binarisme conflictuel et l’esthétisation. Ainsi au nom de cette esthétisation, les thuriféraires de Heidegger et de Céline ne cessent de dissocier l’homme de son œuvre pour excuser l’engagement pro-nazi de Heidegger et déresponsabiliser CéŽline de ses écrits antisémites haineux qu’on sépare, au nom du génie du style, de ses romans. À toutes ces perversions, Meschonnic oppose sa théorie du sujet, fondée sur l’union indissociable de la poétique, de l’éthique et du politique. Pour Meschonnic, l’éthique n’est ni la science des mœurs, ni la morale abstraite et anti-historique de Lévinas. Elle consiste dans la reconnaissance d’autrui comme sujet historique car ce n’est que de cette manière que le moi devient lui-même sujet-acteur de sa propre histoire. Quant au politique, ce n’est ni la stratégie du pouvoir, ni l’art de dominer les masses par la violence d’État, mais c’est la science du Bien collectif. Ce renouvellement des notions de l’éthique et du politique est le résultat des recherches originales menées par Meschonnic depuis près d’un quart de siècle sur la théorie du rythme. [...]
     Ce livre iconoclaste et très stimulant contribue à l’assainissement de l’atmosphère intellectuelle trouble dans laquelle nous baignons depuis trois décennies et dont les relents ont infecté même certains penseurs juifs qui ont fini par confondre le mot et l’idée et ont remplacé la pensée par l’étymologie et les jeux verbaux. En ce sens, Politique du rythme est une belle œuvre qui appelle à la vigilance permanente contre ce charlatanisme et le confusionnisme qui obstruent notre horizon théorique.

     Jacques Éladan, L’Arche, septembre 1995.