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  Pouvoir et Liberté

  Benny Lévy

  Édition établie, annotée et présentée par Gilles Hanus

  192 pages
13 €
ISBN : 978-2-86432-514-7

Résumé

Pouvoir et liberté : tel devait être le titre du livre d’entretiens avec Benny Lévy que Sartre comptait publier. Ce livre, fruit d’une interlocution de sept ans, n’a pas vu le jour. Seuls des extraits ont paru dans Le Nouvel Observateur sous le titre « L’espoir maintenant ».
Cependant, de 1975 à 1980, régulièrement, Benny Lévy notait dans des cahiers l’état du travail commun, les étapes, les avancées comme les points de butée, et aussi des intuitions personnelles, des lectures à apporter à Sartre, des pistes pour le travail à venir. Ce sont ces cahiers que nous publions aujourd’hui. Ils permettent d’assister de l’intérieur aux discussions de Benny Lévy et de Sartre.
On peut y mesurer le chemin parcouru, les changements importants et les approfondissements successifs. On peut s’y faire une idée plus claire du projet des deux penseurs, et constater combien la fidélité à ce projet commun peut impliquer de proximité et de divergences.
Ces cahiers éclairent aussi l’évolution intellectuelle de Benny Lévy vers un « retour » au judaïsme. Parti de l’idée de révolution et de la volonté de penser ce qui pouvait rester de vérité dans l’aventure gauchiste après sa faillite, Benny Lévy en vient à relire Sartre avec Sartre lui-même. L’ardeur de ses interrogations met au jour des intuitions abandonnées par Sartre, des pistes de lecture inattendues, mais présentes dans ses textes. Subrepticement apparaît, derrière l’intérêt exclusif pour la révolution, quelque chose d’autre qui se manifeste d’abord par l’apparition de références à l’œuvre de Lévinas, puis par l’émergence de la langue hébraïque, du sémantème – et ce toujours au cœur du dialogue.
Avec la publication de ces cahiers nous espérons ouvrir une ère d’intérêt pour la pensée de Sartre dans ses dix dernières années.
Cette expérience constitue d’autre part un compagnonnage fondateur décisif pour celle de Benny Lévy.


Revue de presse

Presse écrite

   Critique, n°739, décembre 2008
   L’autodissolution : Benny Lévy et le dernier Sartre
   par Jean-Pierre Martin

   À juger avec sévérité les aveuglements du passé, à les observer chez les autres, on ne prend guère de risque. Mais voici une tout autre affaire : des hommes, des intellectuels, des écrivains, se départissant d’eux-mêmes de leur vivant ; quittant une tunique d’opinions et de croyances qui leur collait à la peau ; faisant usage exceptionnel de leur liberté ; et à partir de cette sécession, s’exposant au regard de leurs contemporains, à leur incompréhension ou à leur réprobation.

   Le XXe siècle est un observatoire privilégié de ce phénomène. Parce que nous sommes allés au bout de l’utopie qui prétendait constituer le sujet comme un simple moment de l’Histoire en marche, nous pouvons mieux réfléchir à la fragilité de toute idéologie, au processus aléatoire de la formation et du déclin d’une croyance ; et débusquer ce qu’il y a d’impensé dans tout système figé, de fourvoiement dans toute assertion péremptoire. Le geste qui consiste à rompre avec un corps constitué de pensées – et du coup, à s’interrompre soi-même, on n’a pas fini d’en décrire la beauté, l’audace.

   Jean-Paul, Paul-Yves et Benny

   Un tel geste, le dernier Sartre l’esquissa. Lui qui avait constamment cassé des os dans sa tête (telle était son expression), mais jusque-là avec désinvolture, sans jamais se livrer à un examen de soi, sans jamais consentir à la rétractation1, il devint in extremis, à la fin de sa vie, un apostat à l’égard de lui-même, un hérétique pour sa propre pensée, abjurant pour une part des présupposés anciens, commençant à déconstruire les soubassements du système homogène dans lequel (du moins depuis La Critique de la raison dialectique) il s’était enfermé. Benny Lévy fut le médiateur de cette ultime mutation. On ne manqua pas de le lui reprocher. Des témoignages, cependant, concordent sur ce point : entre l’ex-chef d’un groupe gauchiste autodissous et le vieux philosophe toujours prêt à repartir à zéro, il y eut une vraie amitié2.

   J’imagine ce que de prime abord, dans l’esprit de Sartre, Benny Lévy put incarner : cette nostalgie jamais morte de l’action, l’aura d’un engagement corps et âme différent de l’engagement intellectuel – cette « violente pureté » qu’il avait secrètement admirée chez Nizan, quarante ans plus tôt et qu’il retrouve là, chez l’encore jeune homme en rupture de ban. On se souvient du dialogue, par livres interposés, entre Sartre et Nizan : l’ange déchu et la demi-vierge (pour reprendre des expressions de Koestler, qui désignait ainsi d’une part ceux qui ont vécu l’expérience du stalinisme « dans leur chair et dans leurs os3 », qui sont allés jusqu’au bout de leurs illusions et d’autre part, les compagnons de route) ne cessant de s’observer, de dialoguer, de s’identifier à un autre moi potentiel, imaginant peut-être le point fusionnel d’une utopie partagée, celle d’un intellectuel à la fois libre et partisan. On se souvient de cette phrase, dans la préface à Aden Arabie : « Ce qu’il a fait, j’aurais pu ou dû le faire. » Dans Jean-Paul il y a du Paul-Yves, un devenir Nizan, une nostalgie de Nizan – soit : la nostalgie d’un devenir révolutionnaire qui s’est avéré impossible.

   J’imagine aussi ce que Benny Lévy – Benny Lévy en période de mue, quittant son pseudo de Pierre Victor, pris dans ce bouillonnement intérieur que fut pour lui la crise du gauchisme, désertant la pensée qui était jusqu’alors la sienne, celle d’un intellectuel universaliste, retrouvant peu à peu son nom juif –, a pu communiquer au dernier Sartre : son propre désir de « déconstruire l’idée de révolution », et mieux encore, de tout repenser par une « révolte contre la soumission à la pensée4 ». Car toute la surprise est là, anachronique : Sartre retrouvant une sorte de Nizan retourné, un Nizan qui, après sa démission du Parti à la suite du pacte germano-soviétique, aurait approfondi sa volte-face, serait redevenu un homme seul. Benny Lévy fut donc un interlocuteur d’importance. Mais il fut plus que cela.

   Le double « toumement » de Benny Lévy

   Convoquons-le ici comme un témoin du siècle, ou du moins de la fin du siècle, et pas seulement pour son rapport à Sartre (il a trop souvent été mis dans l’ombre du Grantécrivain) ou pour la qualité de ses écrits et de sa pensée, mais pour un itinéraire entièrement lié à l’histoire d’une génération, représentatif des aventures des jeunes intellectuels autour de 68, embrasés par les derniers feux du désir occidental de la révolution ; et en même temps pour la singularité de cet itinéraire, absolument irréductible, incontestablement singulier.

   La figure de Benny Lévy est exemplaire en ce qu’elle semble présenter deux êtres successifs, où l’on devient à chaque fois un autre homme – deux êtres entre lesquels, malgré l’antithèse apparente qu’ils constituent, on a souvent voulu rétablir une continuité. On pourrait imaginer de résumer ce cas en deux phrases, correspondant à deux phases ou deux scènes à la fois inverses et complémentaires.

   Scène 1 : un juif apatride, expulsé d’Égypte en 1957 à l’âge de 11 ans, réfugié de l’Onu, brillant élève au lycée français de Bruxelles, intégrant en 1966 l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, devient, sous le pseudonyme de Pierre Victor, le chef du groupe gauchiste le plus radical de l’après 68, la Gauche prolétarienne.

   Scène 2 : Quelques années plus tard, Benny Lévy rompt avec le gauchisme, retrouve ses origines, découvre Levinas, étudie la thora, retourne peu à peu à la religion de ses ancêtres, se rend en Israël, et se convertissant soudainement au Mur des lamentations, finit par se consacrer aux études talmudiques et pratiquer la loi juive traditionnelle.

   En somme, il serait passé de Mao à Moïse. Ou même d’un fondamentalisme à un autre. De telles simplifications agaçaient Benny Lévy. On peut le comprendre. Il aimait répondre ceci que, dans un premier temps, juif haineux de lui-même, il était plutôt passé de Moïse à Mao. Toujours est-il que le chemin de cette vie-là, dont on ne connaîtra pas le dénouement puisqu’il fut interrompu par une mort soudaine et précoce (en octobre 2003), fut nettement plus tortueux et plus compliqué. Entre les deux phrases réductrices d’une existence qu’on voudrait placer sous le signe d’un destin, entre Mao et Moïse, il y eut des événements qui furent comme des déclics : la violence terroriste à Munich, en 1972, contre les athlètes israéliens, la mort de Pierre Overney, Lip, le Larzac. Il y eut un tremblement de tout l’être où tout était encore possible. Il y eut l’effort douloureux de quitter la peau ancienne, celle du militant et du chef politique, la volonté de faire face aux années de perdition, le désir de se reconstruire. Il y eut des stations, des hésitations, des oscillations. Et surtout, il y eut des expérimentations de la pensée.

   J’avoue que cet itinéraire en ligne brisée, je le trouve plus passionnant que celui des fidèles à vie, des immobiles, des inamovibles dans le genre disque rayé. Or une certaine mauvaise foi s’évertue à minimiser la portée du geste de l’apostat. À lui contester toute puissance de lucidité. Il a fait volte-face ? Oui, mais c’était pour retourner à lui-même, à son fonds inchangé, éternellement égal et identique. Cependant, si cette figure happée dans sa chair, successivement, par le politique et le religieux, et continûment par le philosophique, peut irriguer notre imaginaire, si elle est susceptible de produire du récit, c’est qu’il y a peu d’exemples aussi frappants, au XXe siècle, d’un retournement de pareille ampleur, d’une vie cassée en deux : « C’est une vraie rupture, remarque à ce propos Bernard-Henri Lévy. C’est un vrai changement de sa propre âme, inexplicable dans les termes de la philosophie ou de la théodicée traditionnelle, inexplicable dans les termes de la théologie judéo-chrétienne5. »

   Il est vrai qu’on pourrait assigner une date et un lieu à ce qui apparaît comme une conversion : le voyage en Israël avec Jean-Paul Sartre et Arlette Elkaïm, en 1978 ; l’émotion éprouvée devant le Mur des lamentations ; l’instant où, à cet endroit, un jeune rabbin lui propose de mettre les teffilin, les phylactères (mais il n’a pas fait sa bar-mitsva) et où Benny Lévy, « plaqué à terre par les versets », répète les phrases, touche le coin du livre de la thora avec le coin du châle et l’embrasse. Pourtant, ce moment « où une condition vécue dans la malédiction tourne à l’exaltation », Benny Lévy tenait à ne pas le nommer ainsi. Il appelait cela un « tournement » et le distinguait, par son caractère d’abord intellectuel et raisonnant, de l’expérience communément décrite : « Quand on dit conversion, les gens, et même les "juifs modernes", pensent que c’est l’épée dans les reins et une visitation nocturne comme ils l’imaginent à travers la nuit de feu de Pascal. Rien de tel en ce qui me concerne6. »

   Mais surtout, il faut rappeler, à son propos, combien le retour à la judéité et surtout au judaïsme se fit progressivement. Dans un premier temps, après l’autodissolution de la Gauche prolétarienne, Benny Lévy forma un Cercle socratique. Il y avait déjà là quelque chose d’assez extraordinaire : passer, sans transition, du gauchisme simplificateur à l’étude de Platon, Aristote, Spinoza, Hegel, sortir du tout-politique, repenser la philosophie, marcher à rebours, en somme, de la révolution culturelle. Il y eut, pendant tout ce temps, les entretiens avec Sartre, la relecture passionnée d’un philosophe dont sa jeunesse s’était nourrie, le désir de revisiter à deux les questions de la communauté, de la révolution et du rassemblement : la nécessité, pour l’un, de sortir de Hegel, du savoir absolu, et pour l’autre, peu à peu, la découverte (perceptible dans L’Espoir maintenant) du messianisme juif, la reconnaissance du peuple juif comme « peuple métaphysique », la lecture exaltée de Levinas, des textes hébraïques et bibliques, l’apprentissage de l’hébreu, et, bientôt, la volonté de devenir un « talmudiste correct, de rattraper trente années perdues pour l’étude ». Mais lorsqu’en 1984 Benny Lévy entra à la yeshiva de Strasbourg « Eshel », école d’études juives (où il se plongea dans la kabbale), il était encore, dira-t-il plus tard, « athée », « juif laïc ». Jusqu’en 1980 (année de la mort de Sartre), il avait écrit sous le nom de Pierre Victor. Et ce n’est qu’en 1995 qu’il s’installera à Jérusalem – façon de mettre en œuvre sa décision de sortir de l’Histoire, son second « tournement ».

   Un programme de réflexion

   Dans la période des carnets écrits par Benny Lévy de 1975 à 1979 (après l’autodissolution de la Gauche prolétarienne), qui viennent de paraître chez Verdier sous le titre Pouvoir et Liberté, accompagnés de notes et de commentaires judicieux de Gilles Hanus, nous n’en sommes pas encore là. Nous en sommes encore au temps du bilan, de la rétrospection critique. Au temps où, après la croyance révolutionnaire, le sol s’effondre sous nos pieds chaque année un peu plus, se prêtant plus que jamais aux occasions de révisions déchirantes (et Benny Lévy sut particulièrement les saisir : avec les boat people, c’était la découverte d’un autre Vietnam ; avec le Cambodge, le constat de la révolution purificatrice comme horreur absolue ; à travers la rencontre Sadate Begin, la reconnaissance d’une exigence éthique, celle du compromis). Au temps, enfin, de l’autodissolution continuée : pas seulement d’un groupe, mais de soi-même pensant le groupe et pensé par lui.

   Pouvoir et Liberté est la retranscription de ces moments où une pensée vacille, bascule, vire, revient sur elle-même ; ces moments d’indécision où tout, du moins presque tout, est encore possible. L’écriture est peu développée, parfois sous forme de schémas ou de notations. C’est ce qui fait son prix : cette sorte de journal intellectuel, qui traduit en termes philosophiques une crise intérieure, exprime de façon ferme, avec des formules parfois lumineuses, un retournement de la pensée. Il permet de mesurer la contribution propre de Benny Lévy dans l’interlocution avec Sartre, sa volonté de sortir du manichéisme et du millénarisme, de retrouver le mélange. Ce texte qui n’en est pas un, cette trame de pensée elliptique et trouée, montrent à quel point, après la rupture avec le gauchisme, l’itinéraire de Benny Lévy n’était pas tracé d’avance. « Tout ce programme de réflexion s’est déroulé en moi, écrit-il, tandis que je réfléchissais sur ma position dans la GP7. » Au moment de l’autodissolution de la Gauche prolétarienne (en 1973), dont il avait été un des initiateurs, il s’était proposé de « retrouver une pensée libre ». Les années suivantes chercheront à accomplir ce programme. Mais pour cela, il faut réexaminer le passé, revisiter « l’insoutenable intensité du vécu GP (tout dans l’instant) » ainsi que « l’illusion d’imminence propre à la GP8 ». Il faut continuer à dissoudre, à s’autodissoudre, à tuer en soi les résurgences et les réflexes d’une théorie archaïque. Les ruptures avec soi s’enchaînent comme dans cette notation, qui date de 1977 : « – Dissolution de la GP. / Dissolution de P.V. – dissolution de l’idée de révolution / Conversions9 ». Comme dans cette série de rejets : « il faut abandonner – le tragicisme – le politico-militaire – La "première dialectique"10. »

   On trouvera donc ici, chez celui qui a été au bout d’une expérience collective, au bout de l’échec d’un rassemblement, un compte rendu des années de réflexion à deux sur les rapports difficiles, voire impossibles, entre l’Histoire et la liberté. Où se déchiffre un scepticisme sur la possibilité même d’une association libre. Le rôle que dans cette période Benny Lévy joua auprès de Sartre est inséparable de son passé de chef politique. Mais il doit plus encore sans doute au présent de la crise qui le traverse. Cette exigence d’un retour sur soi, le dernier Sartre va la partager avec son jeune interlocuteur, se sortant lui-même ainsi de l’ornière de la pensée amnésique, se déprenant de lui-même. C’est que lui aussi, à sa manière, a été un chef – et ce devenir chez lui a une histoire, une biographie. Voilà pourquoi cette pensée à deux vise une « décomposition de Soi comme chef idéologique11 ».

   « Le sujet philosophique Sartre, note Benny Lévy, n’est pas tout à fait le sujet Sartre. C’est une force (Sartre dixit) qui le pousse hors de soi, qui le plaque au sol : d’ailleurs ses idées, ainsi projetées, il les a aujourd’hui (1976) en quelque sorte oubliées12. » Autrement dit Sartre « ne croit pas sa pensée ». Elle lui est comme extérieure. Jusqu’alors, il a pensé le sujet politique sur le modèle du sujet philosophique, comme jouissant d’une sorte d’autonomie temporaire, jusqu’à ce qu’il se casse comme une branche morte, et se fasse oublier. D’où cette façon de récuser par avance tout examen critique de soi, par dérobades, dénégations, esquives, silences, ou justifications a priori. Ce qu’avait bien vu Raymond Aron : « Sartre, vivant, se refusait à l’autocritique et aux gloses sur son passé13. » Et plus récemment Pierre Pachet : « Le plus souvent le regret ou la rétractation lui sont étrangers, et cela délibérément : de telles attitudes supposeraient qu’une personne puisse se construire, profiter de ses expériences, voire mûrir (tout en conservant ses cohérences internes). La philosophie de Sartre, avec le dialogue qu’elle instaure entre une "situation" et une "liberté" sans épaisseur, exclut une telle conception14. »

   Aucun texte de Sartre, pas même « Le fantôme de Staline », en effet, ne prenait acte d’un revirement quelconque. Aucun texte, sauf les entretiens avec Benny Lévy, précisément, réunis dans L’Espoir maintenant, où il s’accroche encore un peu, malgré tout, à ce qu’il appelle sa « ligne continue » : « Je sais que je n’ai pas toujours dit la même chose, et, sur ce point, nous sommes en conflit, car moi je pense que les contradictions importaient peu, que malgré tout je suis resté sur une ligne continue15. » Mais cette ligne à la fois « continue » et oublieuse, où tendait à s’affirmer, parallèlement au penser contre soi, une espèce d’inébranlable fidélité à soi, le dernier Sartre, dans la réflexion à deux qu’il entreprend avec Benny Lévy, est en train de l’abandonner.

   De sorte qu’on peut risquer cette hypothèse : ce désir vibrant et communicatif, chez Benny Lévy, d’une déconversion (on pourrait dire : une apostasie, ou une abjuration, soit ce moment où l’on découvre que les idées auxquelles on a cru n’étaient pas les nôtres) s’empara de Sartre lui-même. Dès lors, le philosophe vieillissant se vit rajeunir à nouveau, comme par procuration. Il n’était pas prêt seulement à changer d’avis, mais à penser comme jamais la possibilité même de réformer la pensée, à remettre en question ses préjugés les plus tenaces, ceux qui s’étaient comme calcifiés au point de tenir au corps. Voici un exemple de la façon dont Benny Lévy pousse son interlocuteur dans ses derniers retranchements : « Mais alors, je demande : Pourquoi te reposes-tu, par longues intermittences, cette question du matérialisme ? – C’est vrai, dit Sartre, c’est en moi, sans que cela conduise à une pensée, c’est comme les survivances qui habitent ma pensée, un agacement16. »

   En somme, Sartre répondait à une invitation : celle de faire place nette, de briser le carcan des évidences obsolètes – avec l’idée qu’il n’est jamais trop tard pour cela, pas plus pour lui que pour Benny Lévy. Mais on peut aussi imaginer aisément comment il reprend cette invitation et l’impulse à sa manière, aussi radicale : il n’y a pas d’un côté un offensif, de l’autre un rétif : l’offensive est au contraire duelle et réciproque, elle consiste à traquer de conserve les pensées impensées, les irréfléchis, les blocs de dogme qui se sont au fil des années ossifiés, l’idée qui revient, à laquelle on ne croit pas vraiment, mais qui fait retour, « constamment présente comme devant être réfutée17 ».

   « Désertion c’est positif », écrit l’ex-chef d’un groupe mao, qui se propose de « réformer la pensée ». Comment réformer la pensée ? Il faut lui donner des impulsions nouvelles. D’ordinaire celui qui tient son journal prend des résolutions vitales. Ici, ce sont des résolutions intellectuelles. Il s’agit d’abord de « penser à neuf l’idée de révolution » ; pour cela de lire ou relire Saint-Just, Michelet, Robespierre, bien d’autres ; de repenser la tradition libérale et de reprendre Locke ; de relire le Léviathan de Hobbes ; de passer au crible jusqu’à Voltaire, Kant et le « sens de l’histoire », tous les mythes de la rationalité à l’œuvre dans la pensée philosophique. On aura tenté, dans un premier temps, de « purifier la pensée révolutionnaire des schèmes totalitaroïdes18 », d’imaginer une fraternité qui ne soit pas terreur, une théorie de la révolution qui serait évidée de tous ses fantasmes reproducteurs : la pureté, l’épuration, la terreur au nom de la Raison – y compris la célèbre « fraternité--terreur » de La Critique de la raison dialectique.

   Méthodiquement, on procédera à la remise en question du groupe en fusion et du rassemblement – lequel est envisagé comme un échec dans son utopie de fusion des hétérogènes. On aura montré la faiblesse du « Grand Sujet ». On découvrira celui-là même qu’on s’était évertué à oublier dans le groupe : le « petit sujet ». « Souligner l’importance que revêt le petit sujet pour démasquer le Grand Sujet ; le roi est nu. Déterrer le petit sujet à la place du Grand Sujet = rôle révolutionnaire de la subjectivité (la petite) pour faire craquer le discours du Maître19. » Et au bout du compte, c’est l’idée même de la révolution, son fantasme, sa chimère qui s’évapore : « Si l’on fout en l’air la place de l’instituteur--instituant, il y a lieu de penser qu’une certaine pratique de la radicalité théorique doit être aussi éliminée20. » « Foutre en l’air », « décapiter » (« la totalisation historique comme notion décapitée »), « rejeter », « abandonner », tuer l’idée ancienne : ce sont des mots qui parlent à Sartre (la « notion décapitée » était son expression), des mots d’une violence maintenant exercée contre soi.

   Dès lors, il n’y aura plus qu’à sortir du tout-politique (dans un premier temps) puis à sortir de l’Histoire (dans un second). Sartre et Benny Lévy sont en train, ensemble (avec un certain retour au Sartre d’autrefois, à celui de L’Être et le Néant) de découvrir le transcendantal qui échapperait à l’homme historique – ce qui implique une « révolution du regard » : un monde où, les yeux dans les yeux (hors de la coupure maître-esclave), serait possible une relation singulière, entre les subjectivités. Les traces de cette réflexion, de ce refus du politique comme vérité suprême de toute idée et de tout sentiment, on les retrouvait dans un texte contemporain, sous la signature de Benny Lévy dans Les Temps modernes : « Ce que détruisent les âmes fortes de l’Est [i.e. les dissidents] c’est l’illusion moderne : que tout est politique et voilà qui est neuf. Ce qui commence à finir : le tout-politique. Le toupolitique qui ne veut rien laisser hors de sa prise [...], qui a infecté jusqu’au moindre détail de l’existence, qui n’a de cesse qu’il n’ait dissous le "privé", l’intime, le secret21. »

*

   Ce qui nous intéresse particulièrement ici, plutôt que le chef politique que fut Benny Lévy ou le juif du Retour qu’il sera, c’est l’homme seul, tout à coup, l’homme fracturé, avec cette force (qu’il attribue à Sartre) qui est aussi la sienne et qui le « pousse hors de soi », dans le champ expérimental d’une pensée méditante et encore hésitante, oscillante, interlocutrice. Cet homme tiers, riche de tous les possibles, qui pense à rebours, qui relit passionnément l’œuvre de Sartre, qui s’enthousiasme pour la rencontre entre Sadate et Begin, qui tente de penser, contre le passé du « coup pour coup » ou du « Patrons c’est la guerre », l’idée de paix et de compromis, celui qui, venant d’échapper à la nuit du « tout-politique », rompt avec lui-même, pourquoi ne pas l’envisager en tant que tel, sans préjuger de ce à quoi il préluderait comme à un destin ?

   Pierre Victor est en train d’arracher son ancienne peau. Il met en œuvre la phrase de Gombrowicz : « Nous devons tuer en nous ce qui est pour parvenir à ce qui sera22. » Il n’a pas encore tout à fait retrouvé son nom juif. Il n’est pas encore le Benny Lévy des vingt dernières années. Il serait dommage de ne lire ses carnets qu’à partir de l’avenir, qu’on connaît, de leur auteur. Ils donnent envie de relire Sartre. Ils donnent aussi envie de lire ou de relire les textes de Benny Lévy. Mais ils valent surtout par eux--mêmes ils enregistrent le séisme d’un retour sur soi sans concession. Une telle apostasie ne consiste pas à brûler ce qu’on a adoré. Benny Lévy sait reconnaître l’autre imaginaire qu’est Mai-68, sa nouveauté, ce qu’il appelle, par opposition à « l’ère glaciaire » et à sa pensée archaïque de la révolution, « l’évanescent » de Mai-68. La pensée de l’évanescent permet de rejeter « la totalisation de l’histoire, visée de la dialectique sartrienne », mais aussi le « sens de l’histoire23 ».

   Cette récusation salutaire du tout-politique, cette reconnaissance du petit sujet, chez quelqu’un qui ne fut pas engagé du bout des ongles, c’est une leçon donnée aux nostalgiques du groupe en fusion et de la fraternité-terreur. Comme si elle répondait par avance aux philosophes antidémocrates de la terreur et de la Vertu, aux praticiens de la « radicalité théorique » dans le genre Badiou ou Zizek – eux qui précisément, se réclamant de la « fidélité », refusant tout réexamen du passé, se proposant de « réinventer une bonne terreur », reprennent à leur compte l’héritage robespierriste ou maoïste. On pourrait même opposer terme à terme la réflexion vivante de Benny Lévy de ces années-là à la pensée constituée de Badiou : montrer comment Lévy, à travers une formule telle que « l’installation de l’imaginaire dans le théorique24 » (à propos de La Critique de la raison dialectique), déconstruit un système qui s’installe et s’immobilise, travaillé par le mythe ancien de l’idée révolutionnaire.

   La pensée critique de Benny Lévy s’appuie sur une expérience. Elle apparaît ici comme une ébauche. On a rarement lu une déconstruction philosophique aussi précise, plus décisive, de l’imaginaire dans la théorie de la révolution (en deçà du marxisme). Les récits nécessaires de revirement et de déconversion, ceux de Koestler, d’Edgar Morin, de Claude Roy, retraçaient le chemin de la désillusion sans retourner précisément aux bases et aux principes de la foi ancienne. Merleau-Ponty lui-même, prenant ses distances dans Les Aventures de la dialectique, ne s’attaquait pas aussi profondément aux fondements mêmes de l’idée révolutionnaire et de la terreur. Or, après les travaux essentiels de Claude Lefort et de François Furet, un tel réexamen (dont on pourrait croire qu’il a fait son temps), aujourd’hui que refont surface de vieilles idées sous des habits nouveaux, reste à l’ordre du jour.

   À rebours du déni à l’égard du passé entretenu par les dirigeants communistes (ainsi Semprun raconte comment Santiago Carillo prétendait « clore une fois pour toutes le dossier du stalinisme25 »), ou de l’impensé dans la radicalité théorique, le « programme de réflexion » de Benny Lévy produit une révolution intérieure. Un homme se penche sur son passé politique récent, mais aussi sur celui de toute une génération de l’illusion lyrique. Une pensée en mouvement se cherche, aux antipodes de la théorie de l’erreur nécessaire et de la révolution « glacée ».


   (1) D’où ce texte où Michel-Antoine Burnier imagine Sartre reve-ant sur son passé, Le Testament de Sartre, dans L’Adieu à Sartre, Paris, Plon, 2000.
   (2) Voir à ce sujet les témoignages d’Alain Finkielkraut, Michel Le Bris, Bernard-Henri Lévy, dans La Règle du jeu, numéro spécial sur Mai-68 et Benny Lévy, 2007.
   (3) A. Koestler, « Demi-vierges et anges déchus », dans L’Ombre du dinosaure, Paris, Éd. Calmann-Lévy, 1956, p. 75 sq. Ce texte est d’abord paru dans Le Figaro littéraire, 2 juillet 1949.
   (4) B. Lévy, Pouvoir et Liberté, Lagrasse, Éd. Verdier, 2007, p. 38.
   (5) La Règle du jeu, op. cit., p. 277.
   (6) B. Lévy, « Comment le secrétaire de Sartre, et le légendaire chef révolutionnaire, est devenu un "enragé" du Talmud », L’Événement, 6 mai 1999. Entretien avec B. Rayski et V. Zarietti, cité par Jean-Pierre Barou, Sartre, le temps des révoltes, Paris, Éd. Stock, coll. « Essais. Documents », 2006, p. 168.
   (7) Pouvoir et Liberté, op. cit., p. 56.
   (8) Ibid., p. 98.
   (9) Ibid., p. 94. À noter : P. V. pour Pierre Victor, pseudonyme de Benny Lévy du temps de la GP.
   (10) Ibid., p. 31.
   (11) Ibid., p. 16.
   (12) Pouvoir et Liberté, op. cit., p. 39.
   (13) R. Aron, Mémoires, Paris, Éd. Julliard, 1983, p. 721-723.
   (14) J.-L. Faure, P. Pachet, Bêtise de l’intelligence, Nantes, Éd. Joca Seria, 2006, p. 29.
   (15) J. P. Sartre, B. Lévy, L’Espoir maintenant, les entretiens de 1980, Lagrasse, Éd. Verdier, 1991.
   (16) Ibid., p. 87.
   (17) Ibid., p. 88.
   (18) Ibid., p. 39.
   (19) Ibid., p. 57.
   (20) Ibid., p. 97.
   (21) B. Lévy, « À l’Est rien de nouveau ? » dans Les Temps modernes n° 369, 1977. p. 1739.
   (22) W. Gombrowicz, Contre les poètes, Bruxelles, Éd. Complexe, 1988, p. 64.
   (23) Pouvoir et Liberté, op. cit., p. 31.
   (24) Ibid., p. 38.
   (25) J. Semprun, Autobiographie de Federico Sanchez, Paris, Éd. du Seuil, 1978, p. 136.

Presse écrite (suite)

   Blog Libellules, mise en ligne du 21 novembre 2007
   Benny Lévy et Sartre



   Jérusalem Post, 12-18 août 2008
   Dialogue Benny Lévy – Sartre
   par Anne-Laure Jourdain

   « Pouvoir et liberté » : tel était le titre que Sartre prévoyait de donner au livre d’entretiens qu’il préparait avec Benny Lévy. L’ouvrage était censé exposer une pensée se formant à deux. Sartre, ayant quasiment perdu la vue, ne pouvait plus travailler seul, comme il l’avait toujours fait. En occident, un penseur est aussi un écrivain. Or, on écrit toujours seul. Ainsi pensait Sartre, ainsi avait-il toujours mis en œuvre sa pensée, quand bien même il appelait de ses vœux un dialogue. En témoigne sa « théorie » de la littérature, formulée après la guerre, ou encore son théâtre, conçu comme un mode d’écriture réalisant un certain être ensemble. La maladie ne lui laissait qu’une alternative: renoncer à l’écriture, c’est-à-dire à la pensée, ou découvrir une pratique nouvelle. Dans un premier temps, Sartre a pensé compenser son infirmité en engageant un secrétaire qui pourrait lui servir d’yeux.
   Ce fut Benny Lévy, connu alors sous le pseudonyme de « Pierre Victor ». Sartre l’avait rencontré trois ans plus tôt, alors qu’il dirigeait la Gauche Prolétarienne, groupuscule maoïste revisitant la politique par la pratique de l’« action subversive institutionnelle ». Peu à peu, un dialogue se met en place entre les deux hommes. Sartre cherche à renouveler la pratique même de la pensée. Benny Lévy, lui, commence à s’éloigner de la « politique-Absolu », c’est‑à‑dire de la politique tenant lieu d’absolu. Les deux hommes ont quelque chose à démolir en eux. Leur dialogue est le lieu de cette lutte contre l’idole, contre le chef que chacun d’eux a été à sa façon. Il dure sept ans : de 1972 à 1980. De ce dialogue, la seule trace écrite que nous avons eue jusqu’ici était L’Espoir maintenant, constitué d’une série d’entretiens parus en 1980 dans Le Nouvel Observateur.
   Les cahiers qui paraissent aujourd’hui sont les notes prises par Benny Lévy entre 1975 et 1980, éclairées et mises en perspective par le travail délicat de Gilles Hanus. Rédigées au jour le jour, elles constituent le journal de bord du dialogue de Benny Lévy avec Sartre. On y découvre les thèmes discutés, les livres lus ensemble, les développements suscités par leurs discussions quotidiennes, des pistes à suivre, des idées à soumettre à Sartre lors des prochaines rencontres. C’est un véritable chantier de pensée, de la Révolution à la langue hébraïque via les textes de Lévinas. Il annonce par bien des aspects la pensée encore à venir de celui qui redevint, grâce à ce dialogue avec Sartre, Benny Lévy.



   Vient de paraître, janvier 2008, n°31
   par Guy Samana

   Pouvoir et Liberté est le titre d’un livre d’entretiens de Sartre avec Benny Lévy. Le livre n’a pas vu le jour, mais les entretiens eurent lieu régulièrement pendant environ sept années. La dissolution de La gauche prolétarienne est intervenue pendant ces entretiens, en 1973. De 1975 à 1980, Benny Lévy, qui avait une connaissance très précise des textes de Sartre depuis plus longtemps, notait dans des cahiers un état des discussions communes avec Sartre. Des extraits en sont parus dans Le Nouvel Observateur en 1980 sous le titre « L’espoir maintenant ». Ce sont ces cahiers qui sont publiés ici. Tout commence par une relecture de passages de la Critique de la raison dialectique, dernier grand ouvrage philosophique de Sartre. Figurent en bonne place dans ces discussions souvent inachevées: la Révolution française, Napoléon, la liberté, le rapport au pouvoir de l’intellectuel et du chef, une refonte de la théorie du regard, l’idée rousseauiste de la démocratie et de la volonté générale, une lecture de Hobbes, une discussion « biographique sur la notion d’égalité comme point aveugle de la pensée sartrienne, la révolution philosophique opérée par Sartre avec la coupure du cogito (« Sartre n’est pas allé jusqu’au bout : il a guillotiné le cogito, mais il a tenté d’en garder le prestige et la fonction philosophique. »), une tentative de penser un au-delà de la manifestation qui ne soit pas le retournement totalitaire, etc. Ces pages nous renseignent non seulement sur les dix dernières années de la vie de Sartre dans l’ordre de la pensée, mais sur un intérêt croissant pour le judaïsme par des références à Levinas, puis par l’émergence de la langue hébraïque. Ainsi, s’installer dans le rapport de la philosophie et de la judéité nous met en présence d’une nouveauté (immémoriale): l’injonction au Faire, comme mode inédit de la Présence. Ces pages enrichissent notre connaissance conjointe des deux hommes, tout en nous offrant des pistes de lecture de Sartre surprenantes.



   Libération, jeudi 20 décembre 2007
   Révolution dissolution
   par Éric Aeschimann

   La dissolution fut le destin du maoïsme français, et peut-être sa vérité, sa structure intime. Quand il dirige la Gauche prolétarienne (la GP), au tout début des années 70, Benny Lévy s’appelle encore Pierre Victor (PV). Ancien élève d’Althusser, il prépare la révolution, par les armes s’il le faut. Mais la sanglante prise en otage des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972 amène la GP à renoncer à toute action violente. Peu après éclate l’affaire Lip, et la GP découvre que les salariés de l’usine occupée n’ont pas eu besoin d’elle pour se mobiliser. Fin 1973, la GP décide sa dissolution, et Benny Lévy reprend son vrai nom. Trois ans plus tard, dans ses cahiers, il note : « Dissolution de la GP ; dissolution de P.V. ; dissolution de l’idée de révolution. » Et, en accolade : « Conversions ».

   De Mao à Moïse
   Pouvoir et Liberté était le titre d’un livre que Jean-Paul Sartre et Benny Lévy projetèrent d’écrire ensemble. Benny Lévy devient le secrétaire de Sartre en 1973, et les deux hommes s’engagent dans un dialogue qui donna naissance, en mars 1980, à un entretien fameux dans Le Nouvel Observateur, puis plus tard un livre : L’Espoir maintenant. C’était quelques mois avant la mort du philosophe, et l’entourage de Sartre y vit la tentative d’un ex-gauchiste passé de Mao à Moïse d’attirer le penseur de la liberté sur le terrain glissant du religieux. Un Sartre manipulé, un faux Sartre en somme, thèse que seule l’éventuelle publication des enregistrements de ce dialogue – qui devra être soumise à l’autorisation d’Arlette Elkaïm, la fille de Jean-Paul Sartre – permettra un jour d’invalider ou d’entériner. En attendant, sous le même titre de Pouvoir et liberté, les éditions Verdier publient les notes prises par Benny Lévy entre 1975 et 1980 à propos de ces entretiens. Si, d’un point de vue purement sartrien, le document reste soumis à caution, il présente un intérêt exceptionnel pour qui cherche à comprendre la figure si déroutante de Lévy et, à travers lui, ce maoïsme français dont le tonitruant sabordage continue de peser sur la pensée politique française.
   Car ces cahiers permettent de suivre pas à pas, presque jour par jour, le mouvement d’esprit qui a conduit une frange de la génération 68 à enterrer l’idée même de révolution. Ainsi, le 9 décembre 1977, Lévy écrit : « Sortir de la culture toupolitique, de l’illusion du meilleur-des-mondes-politiques, de l’illusion devenant Terreur, de la fraternité-terreur. » La forme des notes, parfois lapidaires, pourrait rebuter ; en réalité, elles dévoilent l’intensité de la pulsion qui entraîne Benny Lévy à défaire une à une toutes les figures du dispositif révolutionnaire. Par exemple, le problème de la fin de la révolution, sa « glaciation » : « Comment éviter que l’imaginaire se prenne pour du réel ? (que la libération se convertisse en totalitarisme.) » Ou encore la notion de chef, avec plusieurs commentaires sur Napoléon, « comme Grand Sujet, comme centre d’empire », « le Chef, le Salaud », auquel s’oppose « le petit sujet », l’acteur de base de l’insurrection avant que celle-ci ne se fige en révolution bureaucratisée, « glacée ».
   « Rêve d’ordre ». Un autre jour, il note : « Critique de la notion de Révolte. Analyser son usage à partir de 68. [Le mot révolte] a bouché le trou, l’énigme de l’événement 68. […] On a senti le malaise dans la GP. » Deux mois plus tard : « Rattacher le fantasme de clôture de la révolution à partir de 89 à l’idée de millénium. Ce problème est l’exact dépôt laïque de l’idée millénariste ; où la politique-absolu devient nécessairement rêve d’ordre (stabilité, fin de la révolution). » Pour Lévy, le politique comme source de dérèglement ne serait que l’ultime effet de l’idée chrétienne que « le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde », cette « fausse solution » qui, en ouvrant un horizon impossible, aurait été la matrice du rationalisme politique, donc du totalitarisme… Lecteur de Levinas, il affirme, lui, que l’Autre ne se réduit pas au social et que seul un « faire prophétique », modelé sur le messianisme juif, peut faire pièce au politique (au fil des pages, la question de la judéité occupe une place grandissante).
   On l’aura compris, ces cahiers donnent à voir les prémisses de l’antipolitisme fortement teinté d’antimarxisme qui, sous des formes variées, domine aujourd’hui une partie du monde intellectuel français. Mais les contradictions que pointe Lévy dans le « tout-politique », dont Mai 68 fut le dernier avatar, restent d’actualité, telle la difficile articulation de la société qui se veut totale – autrement dit, l’universel – et de l’individu révolutionnaire napoléonien qui proclame : « [Je] suis le centre du monde. » Si la gauche française veut penser une « après-dissolution », il lui faudra bien, un jour ou l’autre, se coltiner cette traversée des impasses de 68. Alors seulement la « sortie de l’Histoire » pourra être ramenée à sa juste mesure : une fausse sortie.



   Le Figaro magazine, samedi 1er décembre 2007
   par Rémi Soulié

  Il est heureux que les éditions Verdier continuent à défendre l’œuvre de Benny Lévy, philosophe disparu en 2003, en l’occurrence à travers la publication de ses cahiers inédits et d’un essai de Gilles Hanus, directeur des Cahiers d’études lévinassiennes. Le premier ouvrage, Pouvoir et Liberté, est constitué de notations échelonnées de 1975 à 1980, époque où Benny Lévy dialogue avec Jean‑Paul Sartre autour d’une idée centrale : la révolution. L’archétype en est évidemment 1789, récit originel en deçà duquel Benny Lévy, « méfiant », redoute « quelque piège secret » avant qu’il ne pressente, avec la découverte de Platon et de l’hébreu biblique, l’urgence d’en « sortir : « C’est vers la Parole que nous tendons. » Le second ouvrage, L’Un et l’Universel, forme une méditation sur l’antagonisme entre Athènes et Jérusalem, l’humanisme moderne et son « universalité impersonnelle qui fait retour à des noms de substitution (autrui, l’homme) prenant la place du Nom ». « Par‑delà le geste propre de Lévinas, estime Gilles Hanus, on peut appeler “pensée du Retour” toute pensée qui restaure le souvenir du Dieu du chapitre 33 de l’Exode, là où ce souvenir s’est dégradé au point même de sembler absent. » Deux ouvrages exigeants mais porteurs d’interrogations radicales, donc de pensée.



   nonfiction.fr, lundi 5 novembre 2007
   La conquête de l’impouvoir : de la révolution à la morale
   par Aurélien Bellanger



   Le Monde, vendredi 9 novembre 2007
   Sartre et Benny Lévy en métamorphose
   par Roger-Pol Droit

   Imaginez le grand homme au soir de sa vie. Fatigué, malade, usé par l’intensité de sa trajectoire plutôt que par le poids des ans. Sartre n’a que 70 ans quand commencent ces dialogues. Il est devenu ce qu’il avait rêvé d’être dans sa jeunesse : Victor Hugo, c’est‑à‑dire un génie multiple, capable de tout, impossible à enfermer dans une case unique. Philosophe, romancier, dramaturge, militant, il a été sur tous les fronts. On pourrait attendre une gloire figée, penseur jouant son propre rôle, philosophe entretenant son mythe, défendant pied à pied ses positions, campant sur ses acquis. C’est tout le contraire : le vieux Sartre accepte de revenir sur ses grandes œuvres, de les critiquer, de réexaminer ses décisions théoriques les plus fondamentales – comme s’il n’était fidèle à lui-même qu’en se remettant radicalement en question.
   Celui qui l’incite à ce voyage a juste 30 ans à l’époque. Sartre fut, avec Platon, sa « première grande illumination philosophique ». Ils se sont rencontrés pour la première fois à La Coupole, en 1970, pour que Sartre accepte de devenir directeur du journal maoïste La Cause du peuple, dont les précédents directeurs avaient été emprisonnés. Ce fut entre eux une sorte de coup de foudre, prélude à un étrange « dialogue d’amour » qui allait durer près de sept ans. Au cours de ces années, Pierre Victor, qui avait dirigé la Gauche prolétarienne, va faire retour à son vrai nom et retour au judaïsme : Benny Lévy va devenir une figure majeure du renouveau de la pensée juive contemporaine.
   Avec le recul du temps, on commence à entrevoir qu’un épisode crucial de la vie des idées s’est déroulé au cours de ces dialogues qui ont déjà suscité bien des discussions. L’essentiel demeure à découvrir, les enregistrements intégraux n’étant toujours pas disponibles. Aux ouvrages issus de cette exceptionnelle rencontre, aux études et témoignages existants (1), il faut ajouter les cahiers de notes, demeurés inédits, rédigés par Benny Lévy au fil des ans. Ces textes denses, elliptiques, que l’on découvre aujourd’hui, sont plutôt des schémas que des analyses développées. Heureusement, les commentaires éclairants proposés par Gilles Hanus fournissent bien des clés (2).
   Par bribes, comme autant d’échos assourdis d’un flot de paroles, on entrevoit un grand chantier. Sartre revient notamment sur l’analyse de la constitution des groupes, question centrale de la Critique de la raison dialectique, décisive pour comprendre la relation entre individu et collectivité, la constitution du pouvoir populaire, l’événement révolutionnaire. Au fur et à mesure, Sartre revient sur certains de ses choix philosophiques principaux, en particulier sur la question d’autrui et la théorie du regard. Surtout, il réexamine la question de la contingence, cette absence de nécessité qui marque toute existence (Roquentin, dans La Nausée, dit que « tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse, et meurt par rencontre »). Dans les notes de Benny Lévy du 9 décembre 1978, Sartre voit qu’il n’a cessé d’éviter ce problème inaugural : « La contingence, ni sous la forme littéraire ni sous la forme philosophique, n’a gardé la place essentielle que je voulais lui donner. » La relation entre contingence et nécessité est à repenser…
   Ces notes sont donc comme les bruits d’un atelier, gardant traces d’une extraordinaire activité intellectuelle. Le dialogue prend appui sur la relecture des œuvres de Sartre, mais aussi sur des lectures nouvelles, traitant de la Révolution française, du Premier Empire ou des cathares, quand la réflexion commune croise la question de la gnose. Les essais contemporains, l’Ange, de Christian Jambet et Guy Lardreau, ou les livres d’André Glucksmann sont aussi discutés. De son côté, Benny Lévy s’interroge sur les relations entre révolution et métaphysique. Il entame alors le tournant qui le conduira d’abord à critiquer la vision marquée par le « tout‑politique », et plus tard à rompre avec « la vision politique du monde » pour retrouver le chemin du Livre (Le Meurtre du pasteur, Verdier 2002). Ainsi, qu’il s’agisse du dernier Sartre, du premier Benny Lévy, ou d’une inflexion majeure de la philosophie récente, ces cahiers sont une mine d’indices et d’informations.
   Une poignée de brefs conseils peut aider sur ces chemins, parfois arides, souvent déconcertants. S’agissant de notes, de plans et d’épures, ne pas s’attendre à tout saisir d’emblée. Ne pas se décourager pour autant. Saisir d’abord, selon ce qui se présente, comme autant de points de départ, des éclats de pensée. Négliger tout ordre obligé, toute hiérarchie des questions. Garder en tête, comme une maxime durable, ce simple constat de Benny Lévy : « La pensée, on y entre comme dans un moulin, si on peut dire. Plus exactement comme dans une auberge espagnole, comme dans un forum. On y entre par quelque côté que ce soit. »

   (1) Voir notamment Le Nom de l’homme. Dialogue avec Sartre, de Benny Lévy (Verdier, 1984), et les articles de Benny Lévy sur Sartre réunis et annotés par Gilles Hanus dans La Cérémonie de la naissance (Verdier, 2005).
   (2) Gilles Hanus vient également de publier une étude profonde, L’Un et l’Universel. Lire Lévinas avec Benny Lévy qui éclaire la lecture de Lévinas menée par Benny Lévy dans Visage continu (Verdier, 1998).