Le Point, 21 juillet 2005
Médecine douce
par Valérie Marin La Meslée
Il en va de ce livre comme des maladies infantiles : quasi incontournable et hautement contagieux. Dans
Précis de médecine imaginaire,
Emmanuel Venet porte à l’écrit, avec autant de précision clinique que
d’inspiration poétique, cette relation que chacun entretient avec la
médecine depuis son enfance. Celle de l’auteur s’est déroulée à Bron,
près de Lyon, où il exerce aujourd’hui le métier de psychiatre. Le lieu
n’est pas sans importance, où s’ancre avec infiniment de charme ce
récit largement autobiographique au miroir des maladies qu’il passe en
revue.
La première, « rhumatismes », a pour décor le marché de
Monplaisir, où la mère de l’auteur et Mme Bonnardier prenaient temps et
soin de différencier l’arthrite de l’une de l’arthrose de l’autre. À
l’oreille du jeune témoin, ces mots sur ces maux commenceraient de
tisser le murmure que chaque enfant a perçu, la curiosité se mêlant à
l’inquiétude, l’incompréhension donnant lieu à des confusions
délicieuses ou terribles, ces « j’ai longtemps cru que » qui, plus
tard, font naître des sourires attendris. Tout comme l’évocation du
bruit perdu des ampoules que l’on sciait et de ces médicaments nommés
remèdes, comprimés ou cachets.
La littérature n’est pas vierge de telles évocations, mais
Venet puise dans ce matériau un magnifique répertoire de la patience
humaine. Chaque pathologie, de la cystite à l’hystérie, des vers à
l’épilepsie en passant par le traumatisme crânien ou encore la
dépression (trois lignes de Venet valent tous les manuels de psys à la
mode !), lui inspire un juste concentré d’une page ou deux, à mi-chemin
entre la nouvelle et le traité, ourlé jusqu’à la superbe chute. Avec
d’autant plus d’intensité dans l’émotion qu’il évoque, à « hypocondrie
», son ami trop tôt disparu, l’écrivain et traducteur Bernard Simeone,
rencontré à la fac de médecine. Celui qui publie son second livre à 46
ans (il en avait 32 quand le premier, tout différent, parut chez
Gallimard) trouve une langue scellant l’accord parfait entre l’art
expérimenté du praticien et celui de l’écrivain.
Télérama, 6 juillet 2005
Maux et animaux
par Michèle Gazier
Qui dira le plaisir de ces courtes proses qui flirtent
avec la chronique, la poésie, le voir et le savoir, l’humour, l’art de
la chute et de la pirouette, l’art d’écrire, en somme ?
Le Précis de médecine imaginaire
d’Emmanuel Venet est de cette eau. Entre maux et mots, il compose une
série très blues de brefs récits sur ces maladies qui habitent nos
corps et hantent nos imaginaires. La plupart nous renvoient à l’univers
de l’enfance, du temps où ces termes plus ou moins savants –
rhumatismes, cystite, brucellose, scorbut, paranoïa étaient auréolés de
craintes et de mystères. Prononcés à voix basse par les parents, ils
invitaient à la rêverie solitaire. Revisitant en praticien de la
médecine et de l’écriture ce monde de la maladie et du soin, Emmanuel
Venet se raconte discrètement. Portrait éclaté, exploration du temps
passé, ressouvenance de cet hier dont nous sommes pétris, ce
Précis
peut aussi se lire comme une partition musicale sans cesse à
redéchiffrer, à réinterpréter selon l’humeur. Sa relation intense à la
mère est au cœur de cette promenade littéraire. Car tout s’invente là,
dans le lien premier, dans le regard qu’on porte sur les maladies
maternelles (arthrite), celles dont elle chuchote le nom avec ses
proches… Savoir qu’elle est mortelle nous dit qu’on l’est aussi… Même
ceux que la maladie effraie seront charmés par ces écrits qui disent en
creux le bonheur fragile de vivre.
Livre et lire, mensuel du livre en Rhône Alpes, avril 2005
Maladies et mythologies, médecine et poésie
par Claude Burgelin
Ma grand-mère, à l’âme sans trop de détours et aux propos
en général bien sobres, avait pour commenter et orchestrer infirmités
et maladies de son entourage un talent non pareil. Son verbe se faisait
soudain riche et oscillait artistement du sadisme implicite à la
compassion explicite. Elle eût trouvé en Mme Venet mère et ses copines
du marché de Monplaisir des interlocutrices de choix. Mystère des
vocations. La première étape de l’itinéraire initiatique d’Emmanuel
Venet, futur psychiatre, voué à entendre les musiques monotones ou
surprenantes de la folie asilaire, se dessine ainsi, entre poireaux et
salades. À ouïr les complaintes et les discours de bonnes femmes,
ruminant leurs maux, risquant des pronostics, exorcisant des frayeurs.
La médecine relance sans cesse la question de l’origine, l’énigme de la
mort, interroge le trop de sens ou de non-sens de la maladie. Ses
réponses sèches – se veulent scientifiques. Celles du chœur des
commères sont, elles, lourdes de mythologies, de sagesse sûre et
d’incroyable fatras. Elles entrent en consonance avec la nature même de
ces maladies tour à tour prévisibles ou imprévisibles, monotones autant
qu’inventives, absurdes, fantaisistes.
Depuis le temps des cabas maternels, Emmanuel Venet a lu
Roland Barthes. Et c’est une suite de « mythologies » autour de la
maladie, ses bizarreries ou ses allures de destin, ses thérapeutiques
diversement étranges, qu’il trace avec une finesse de trait qui
enchante. D’autant qu’il garde le lien avec les fantasmes et les
rêvasseries de l’enfance. La maladie, la médecine, le médicament, nous
les abordons toujours avec nos crédulités et incrédulités premières,
nos fascinations archaïques, nos peurs de jadis. Qu’il évoque avec un
sourire certain plus qu’il ne les récuse. Les mythologies et leurs
images tuent autant qu’elles guérissent. Si le médecin d’antan était
vénéré autant qu’une divinité majeure, ses oracles ne prenaient force
que relayés par les pythies de quartier et relancés par les rituels
quotidiens (ma mère prenait ses « drogues », les grands-parents du
narrateur qui ses « remèdes », qui ses « pilules »). La maladie est
affaire de mots. Innommée, elle inquiète ou terrifie (qu’est-ce qu’un «
malaise » ?). Nommée, elle en impose. Schizophrénie, hystérie ou
paranoïa ont beau faire partie des classiques de notre lexique, ces
mots gardent un parfum d’étrangeté, le pouvoir de faire rêver ou
méditer. Sans parler de bilharziose ou de brucellose (qui n’a rien à
voir avec Bruxelles et la pauvre Belgique). Ou de cancer, ce mot « qui
retourne un sablier devant le malade ». Les mots de la maladie, les
termes du soin (piqûre ou perfusion, sirop ou rayons) sont comme des
aimants au magnétisme trouble, dont Emmanuel Venet esquisse le sillage
en un phrasé subtil, prompt, élégant.
Ce voyage dans l’imaginaire que mène Emmanuel Venet est
délicieux. De malice, de scepticisme bien tempéré, de bienveillance. «
S’impose la nécessité de rendre à la médecine la part de poésie qu’elle
rechigne à assumer. » Mission accomplie. On songe à l’acuité de
Michaux, à l’humour de Freud. Le délié et l’agilité du doigté
d’Emmanuel Venet savent, comme il convient, sur ce terrain où on est
amené à glisser insensiblement de la cocasserie de la maladie
imaginaire à la violence tragique de la mort, passer de la note légère
à l’accent grave sans jamais rien qui pèse ou qui pose. Emmanuel Venet
est plus prolixe sur sa trajectoire de pianiste amateur que sur ses
progrès dans l’art de soigner. Il s’autodiagnostique une névrose
pianistique somme toute peu guérissable. Ses combats avec la « bête
noire » qu’est le piano l’ont fait se prendre pour Glenn Gould,
Schumann, un torero de salon, un incapable, un quêteur d’âme. Sa vie
pianistique a bien rempli sa fonction de névrose, enrichissant sa
palette d’identifications, l’aidant à douter, à sublimer, à rabâcher, à
créer. Venet exerce auprès des malades mentaux, ceux qui entendent des
voix, reçoivent des ondes, délirent vastement. Entre la folie
extraordinaire et ses aberrations et la petite folie douceâtre de la
maladie futile et ordinaire, le piano d’Emmanuel Venet descend et monte
sans se fixer sur un registre et nous faisant entendre la gamme
médusante de leurs sonorités souvent concertantes. C’est de l’art de
funambule, c’est du grand art.
Le Monde, vendredi 20 mai 2005
L’œuf mayonnaise, avec ou sans œuf
par Franck Nouchi
[…] Dans un genre plus spécialisé –
il s’agirait ici d’une mémoire « médicale » –, Emmanuel Venet, un
psychiatre lyonnais, y réussit lui aussi fort bien dans son Précis de médecine imaginaire.
Plus exactement dans la quatrième partie de son ouvrage joliment
intitulée « Imprécis de thérapeutique ». Lisez ces pages consacrées au
« supplice » de la cuti ou du vaccin à l’école, aux médicaments – «
dans ce mitan des années soixante, le mot pilule changeait de sens et
nourrissait les polémiques. Un monde s’effondrait, mais de cet
effondrement ne nous parvenait que la rumeur, et nous l’écoutions pas
», et c’est votre propre mémoire qui sera à son tour mise en éveil. […]
La Montagne, 8 mai 2005
Les petits mots des grandes maladies
par Daniel Martin
Voilà peut-être le livre le plus étrange que l’on puisse
trouver en librairie actuellement. Il est peu épais, composé de courts
chapitres et, quand on pourrait craindre un exercice purement formel ou
très intellectuel sur la maladie, il se révèle plein de vie(s) : celle
de l’auteur et des nombreux malades cités pour l’exemple. Ce
Précis de médecine imaginaire
est un ouvrage singulier dans lequel chacun pourra se reconnaître ou se
projeter d’autant plus facilement qu’il est souvent drôle et d’une
écriture simple, limpide.
Composé en quatre parties et soixante-dix chapitres,
environ, ce livre n’a pas pour objet de traiter des maladies telles
qu’elles se présentent, mais telles qu’on se les représente. L’idée que
l’on s’en fait et la valeur qu’on leur donne. Il est écrit au carrefour
entre les naïvetés de l’enfance et le savoir du psychiatre qu’est
devenu Emmanuel Venet. Une vocation dont il situe l’origine dans ces «
récits jamais finis de maladie inguérissable » qu’il entendait tout
gosse. Des mots étranges, des secrets étouffés qu’échangeaient les
adultes dans leurs conversations, sa mère en premier.
Une femme qui cultivait une vraie passion pour les
pathologies et, qu’en bonne connaisseuse, elle classait à sa façon. «
Elle n’attribuait pas à toutes la même puissance symbolique. La
cirrhose alcoolique, le cancer des fumeurs (...) ne représentaient
jamais que la légitime sanction de vies déréglées. En revanche, les
maladies qui abattent jeunes des êtres sans vice lui procuraient un
délicieux vertige métaphysique (...). Comme si on mourait davantage de
mourir tôt sans y être pour rien ».
Mais l’influence de cette femme ne s’arrête pas là. Par sa
faute, son fils allait souffrir plus tard d’une névrose pianistique. Ce
qui demande quelques explications. C’est parce qu’une arthrite a
éloigné cette mère très tôt du clavier, en même temps que de Beethoven,
de Mozart qu’elle affectionnait, que le fils s’est cru obligé de
prendre sa place tout en se disant qu’il serait lui aussi un jour sujet
à la même maladie très handicapante. Voilà pourquoi « Il (lui) est
aussi impossible d’abandonner le piano que d’en jouer correctement ».
Bien d’autres personnages apparaissent dans ces pages,
chacun apportant en même temps que ses symptômes, les mots qui
l’accompagnent. Il y eut dans cette famille les accros de la cure
thermale, des partisans de la tisane et des phobiques de la piqûre.
Reviennent, ainsi avec le souvenir d’un temps passé, des sons, des
odeurs et tout un vocabulaire tombé en quasi désuétude, le remède, les
cachets ainsi que quelques accessoires, du bandage aux ampoules de
fortifiants. « J’aimais leur amertume cachée sous un goût de liqueur,
leur caractère d’apéritif sage qu’on peut se permettre d’oublier, mais
plus que tout j’aimais la liturgie qu’elles organisaient : d’abord la
petite scie en acier, l’air sérieux que prenait notre mère pour limer
la première pointe. »
Emmanuel Venet parle de cette façon, à la fois tendre et
ironique de pathologies communes ou extraordinaires. En professionnel,
il s’étonne que certaines affections soient si mal définies comme le «
malaise » toujours très vague. En amateur des mots, il se penche sur
une des fautes les plus courantes, toujours ridiculisée. Celle qui fait
dire infractus pour infarctus. L’erreur n’est pas où l’on pense et les
rieurs ont peut-être tort. « Infractus existe en latin et signifie
“brisé”. L’erreur commune témoigne donc d’une obscure intelligence de
la langue, d’un lien instinctif à ses profondeurs ». Alors qu’infarctus
« dérive du verbe infarcire qui signifier bourrer, farcir », manière de
décrire des « coronaires bouchées », ce qui, « en toute rigueur, donne
infartus au participe passé ». La faute n’est donc pas là où l’on croit
mais le fait d’un chirurgien « plus doué pour le bistouri que pour la
conjugaison ».
Sud Ouest Dimanche, 17 avril 2005
Le chaudron des douleurs
par Gérard Guégan
Il est des livres dont on sait tout de suite qu’ils ne nous
quitteront plus, qu’on y reviendra dans les jours de vague à l’âme,
quand manquent les découvertes.
Précis de médecine imaginaire
est de ceux-là. Emmanuel Venet, son auteur, un psychiatre de 45 ans, a
écrit là le condensé de nos vies que la maladie, vraie ou imaginaire,
rend si romanesques. Car si l’être humain était débarrassé de la
douleur, psychique autant que physique, l’art, ce mensonge dont nous
nous nourrissons, n’y résisterait pas. Il faut avoir mal pour oser se
frotter à l’indicible. Un écrivain est nécessairement un grand
souffrant et son thérapeute. D’où la folie, d’où la démesure. Inutile
cependant qu’elle s’exprime à grands sons de trompe. À chacun sa
musique. Il est des sonatines plus obsédantes, plus cruelles que de
grands opéras. Et justement Emmanuel Venet, loin d’imiter un autre de
ses confrères, le docteur Céline, en multipliant comme ses récents
épigones les trois points d’exclamation et le faux parler faubourien,
s’en tient à la plus belle des proses, celle des courriéristes, entre
Restif et Jules Renard, et c’est ainsi qu’il est moderne. Très moderne.
Divisé en quatre parties, son
Précis est aussi passionnant,
émouvant, dérangeant qu’un film d’Eustache, une chanson de Springsteen
ou un air de Steve Reich. Pour lui, tout commença avec sa mère
arthritique, jamais en retard d’une confidence sur « sa » maladie,
musicienne empêchée de jouer du piano, et à cause de qui le fils,
Emmanuel, se trouva contraint d’apprendre, d’abord, le solfège, puis la
médecine. Il y a des destins plus ennuyeux. Reste que ce
Précis de médecine imaginaire
a la forme d’une partition. Les observations se suivent comme autant de
notes de musique, et chaque fois, pas fatigués de passer de l’étude des
traumatismes crâniens à celle du paludisme, nous nous laissons prendre,
trop heureux que ça reparte. Aussi, quand le livre se referme, n’a-t-on
qu’une envie : applaudir et crier « encore ! ».
La revue du praticien, 4 avril 2005
Notre mémoire médicale
par Frank Nouchi
En ces temps de réforme quelque peu hasardeuse de
l’assurance-maladie, voilà un petit livre qui fait chaud au cœur,
rappelant que la médecine ce n’est pas seulement des chiffres, des «
changements de comportements », des « parcours de soins » mais, d’abord
et avant tout, un rapport à la pratique de cet art, à la maladie et à
ses thérapeutiques qui cristallise l’imaginaire de chacun d’entre nous.
Sous le joli titre de
Précis de médecine imaginaire, Emmanuel
Venet, un psychiatre lyonnais, a eu l’heureuse idée de convoquer ses
souvenirs pour nous entraîner au cœur de « sa » mémoire médicale. Il
avait été à bonne école : « Ma mère, écrit-il au début de son livre,
aimait beaucoup bavarder avec celle de mon ami Bonnardier, malgré leurs
quinze ans d’écart. Toutes deux partageaient une même passion pour les
maladies mortelles. Quand elles se rencontraient au marché de
Monplaisir, elles n’en finissaient pas de se raconter leurs martyres
respectifs et se livraient à un âpre concours de symptômes. » Vous
n’apprendrez pas grand-chose en lisant ce livre, mais vous y prendrez
le même plaisir qu’à la lecture du
Petit Nicolas. Une sorte de
« Je me souviens » enfantin, écrit par un médecin soucieux de conserver
à son art la part de poésie qui lui est indispensable. Ainsi, ce
portrait du docteur Worms, « pédiatre de grand renom dans la famille »,
que l’on consultait dans les situations importantes. « Courtois mais
péremptoire, le docteur Worms conseillait de traiter la chose par le
mépris et nous remportions cette formule dans l’escalier de pierre que
défendait, au rez-de-chaussée, une immense porte ornée d’une réclame
pour le système Groom. » Jolie phrase, aussitôt suivie de celle-ci : «
En fait, nous avions une tendance naturelle à mépriser les symptômes.
Certes, notre mère aimait prendre des médicaments sans conséquences et
nous abreuver de fortifiants, mais il s’agissait de rites plus que de
soins. Et si elle interrogeait le docteur Worms, c’était pour
s’entendre confirmer la justesse de ses intuitions, sans que ça remette
en cause sa philosophie des prescriptions domestiques. »
Fort bien écrit, ce petit livre réveille notre propre
mémoire médicale : « Régulièrement revenait, à l’école, le supplice de
la cuti ou du vaccin [...] Nous passions par ordre alphabétique,
j’avais le temps d’avoir peur. Pour me préparer à l’épreuve, je
questionnais ceux qui en revenaient et la diversité de leurs réponses
exaspérait mon anxiété. » Ou encore, ce magnifique chapitre intitulé «
Médicament », véritable petit morceau de pure littérature. « À la
maison, écrit Venet, on prenait des comprimés sur prescription
médicale, et des cachets quand notre mère jugeait le symptôme à sa
portée. » Les comprimés, qui « inspiraient le respect que l’on doit à
la science », étaient avalés tout ronds en observant scrupuleusement
les horaires ; les cachets, en général d’Aspirine du Rhône, «
toléraient d’être dissous dans un peu d’eau sucrée et pris au petit
bonheur ». « Dans ce mitan des années soixante, ajoute Venet, le mot
pilule changeait de sens et nourrissait les polémiques. Un monde
s’effondrait, mais de cet effondrement ne nous parvenait que la rumeur,
et nous ne l’écoutions pas. »
« J’ai très mal vécu l’arrivée des ampoules autocassables
» écrit Venet, tout à ses souvenirs des petites scies en acier que l’on
utilisait pour limer les deux pointes de verre. Souvent drôle, ce
Précis de médecine imaginaire
n’est en aucune manière une tentative de glorification posthume d’un
quelconque âge d’or médical. Il rappelle simplement à quel point nous
entretenons avec la médecine un rapport profond, essentiel, qui
dépasse, et de loin, une réalité objective, chiffrable.
Le Crocodile, mars 2005
Emmanuel Venet, un cri d’amour
par Jacques Oudot
« Ne dites pas à ma mère que je suis écrivain ; elle me croit CDD dans un piano bar ! »
Il est écrivain né et n’ose encore le croire.
Son style (oui) est évident, immédiatement reconnaissable, comme sa voix.
Son écriture fait patte douce parce qu’elle se sait
porteuse de germes pas beaux à voir, de vérités pas bonnes à dire.
C’est une écriture qui craint pour le lecteur.
Et c’est un peu le miracle de cette lecture plus qu’attachante,
captivante, d’entendre un homme nous parler de nous en nous parlant si
bien de lui.
Tout y est, l’humour, la prudence, l’obstination, la patience,
l’audace, l’impertinence, et puis la mélodie du style, les rythmes et
les césures, les ponctuations.
Ça parle d’un bout à l’autre de pathologie, inexorablement, et c’est construit en quatre parties, « comme une symphonie ».
D’abord une marche héroïque de maladies bizarres, 33 en comptant l’accouchement et la mort.
Suivent 10 exemples de pathologie ondulatoire, farfelus, surréalistes, et pourtant graves !
Vient alors l’extravagante relation de voyage d’un condamné au piano en
perpétuelle représentation tauromachique contre toutes ces « sales
bêtes ».
Et pour faire encore plus vrai, puisqu’il s’agit d’un précis de
médecine, viennent une quinzaine de propositions parapharmaceutiques
poétiques et souvent bouleversantes.
Qui est cet auteur lyonnais ? On pense à Laurence Sterne,
irrésistiblement, à Georges Perec et aussi à Paul Léautaud, dans le
dernier feuillet « hôpital » :
« Les derniers jours, un rictus effrayant déformait son visage. Par la
force des choses je repensais à la Popette et j’avais peur de ce qu’il
me serait donné de lire après coup. Elle mourut en octobre. Il y eut
l’expression grave de mes futurs confrères lors de l’annonce
officielle, Joseph à épauler, les formalités à accomplir. Le corps
d’Emilie poursuivait loin de nos regards les étapes suivantes de son
métabolisme pour réapparaître trois jours plus tard sur le parvis de la
chapelle. Je me souviens d’avoir flageolé jusqu’au cercueil, terrifié
par la perspective d’une dernière rencontre qui blesserait sa mémoire.
Mais ma grand-mère était redevenue elle-même dans son écrin de capiton,
sous l’effet d’une magie dont il vaut mieux ignorer les artifices. »
Et déjà le livre se referme. Le lecteur qui n’a jamais lu
Portrait de
Fleuve (« Le Chemin », Gallimard, 1991) vient de découvrir Emmanuel
Venet, un véritable auteur dont on ne sort pas indemne. Déjà vient le
premier symptôme d’une addiction nouvelle : « encore ! »
Libération, jeudi 31 mars 2005
Vivement l’arthrite
Par Jean-Baptiste Harang
Même fantaisistes, les maladies d’Emmanuel Venet ne guérissent pas avec des ventouses.
Le livre s’appelle
Précis de médecine imaginaire
pour la bonne raison que la médecine imaginaire est une affaire
précise. Il eût été dommage de faire trente-cinq ans d’études de piano
pour ne produire que des choses approximatives, et médecine, et une
spécialité psychiatrique, et vingt ans de pratique. Le livre est si
précis qu’il se décompose (non, il ne se décompose pas si vite, on a
largement le temps de le lire) en quatre parties inégales, la première,
« Vademecum de sémiologie médicale », recense trente-trois maladies
(dites bien trente-trois en appuyant la partie concave d’une petite
cuillère sur la langue) dans un ordre insoupçonné. La deuxième, «
Premières esquisses d’un traité des ondes », expose en dix exemples
cliniques les désordres de la raison engendrés par trop d’attention aux
ondes maléfiques, qu’elles vous ordonnent de sauver la planète,
qu’elles vous lèchent le clitoris avec une langue de dentiste ou vous
conduisent à gifler toute personne responsable d’une faute de français.
La troisième, « Névrose pianistique, quelques précisions », traite (si
l’on peut dire, aucune guérison ne point à l’horizon) en dix chapitres
de l’apprentissage du piano envisagé comme une corrida entre un matador
pusillanime et un taureau laqué noir de plusieurs centaines de kilos,
éructant et fumant, au pas de charge et dents d’ivoire, plus prompt à
vous encorner qu’à accepter la moindre banderille.
Le docteur Venet se fait de la médecine une idée bien plus
humaine que scientifique, bien plus nostalgique qu’efficace, plus
rigolote que dramatique et bien désabusée pour un homme de l’art. Et, à
la fin, on meurt, comme tout un chacun. Prenez les rhumatismes, au
chapitre premier, la mère du narrateur souffre d’arthrite, celle de
Bonnardier d’arthrose, elles ne s’en lassent pas : « Ma mère était
suivie par le docteur Bert, tandis que la mère Bonnardier se faisait
traiter par le docteur Caillaux. Le docteur Bert était un praticien
consciencieux mais n’entendait pas grand-chose aux maladies, tandis que
le docteur Caillaux exerçait avec rigueur une médecine inefficace. » Ou
le saturnisme (« Sous ce nom splendide se cache une maladie médiocre,
l’intoxication au plomb ») : Venet rappelle le cas rapporté par Primo
Levi dans
Le Système périodique, un original cherche le plomb
comme d’autres l’or, « dans un Moyen Âge brumeux, l’homme sillonne
l’Europe et tente de rallier ses contemporains au métal mou dont on
fait facilement des tuyaux mortels et des cercueils étanches », et
meurt bien avant l’heure, les lèvres bleuies. Ou l’hypocondrie, dont
l’auteur se demande où diable est passé le « h » d’hypochondre, du grec
khondros, « cartilage des côtes », qui désigne chacune des parties de
l’abdomen, à droite et à gauche de l’épigastre, avant de décréter qu’ «
on ne peut avoir plus d’un ami hypocondriaque sous peine de devenir fou
soi-même » et de prendre pour exemple son ami Bernard Simeone, mort
trop jeune mais guéri, à qui il a dédié ce livre. Nous n’avons pas en
main le
Larousse médical, mais c’est un bon début pour qui
s’intéresse aux maladies intéressantes, comme la bilharziose : «
Juxtapositions de consonnes peut-être uniques en français, le lh saute
aux yeux et le rz claque aux oreilles : malgré son existence avérée, la
bilharziose nous apparaît d’abord comme le fruit d’un exercice
d’écriture somnambulique, une maladie abstraite pour ne pas dire une
pure invention », n’empêche que ça s’attrape. La dernière maladie
évoquée est la mort, une maladie mortelle, comme la vie. Le premier des
remèdes proposés en fin d’ouvrage est le mépris, conseillé par le
docteur Worms et l’antépénultième le temps recommandé par le docteur
Caillaux qui soigne bien des maux. Si on est pressé on peut toujours se
faire poser des ventouses. Emmanuel Venet prend son temps, son
Précis de médecine imaginaire est son deuxième livre, le premier avait paru chez Gallimard en 1991,
Portrait de fleuve.
Un livre tous les quatorze ans, voilà un toubib qui n’abuse pas des
ordonnances, qui va piano, c’est sa névrose et notre régal.