Accueil
Littérature française
  Collection jaune
« L’Image »
« Chaoïd »

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
japonaise

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines

Art et architecture

Tauromachie

Cuisine

Revues


vidéos

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  Des premiers principes
Apories et résolutions

  Damascius

  Introduction, notes et traduction du grec par Marie-Claire Galpérine

  816 pages
39,60 €
ISBN : 2-86432-055-X

Résumé

Présentation de Damascius et de son œuvre par Marie-Claire Galpérine

La tradition veut que Damascius ait été le dernier scholarque de l’École d’Athènes. Le plus ancien de ses manuscrits lui donne le nom de « diadoque », successeur de Platon, qu’avait porté Proclus. On peut conclure de là qu’il avait été à la tête de l’Académie au moment où le décret de Justien en ordonna la fermeture. C’est le dernier grand nom de l’histoire de la pensée grecque. Après lui, il n’y eut plus que des commentateurs, et qui commentèrent surtout Aristote. Le plus grand fut son propre disciple : Simplicius.
En 529, Justinien interdit l’enseignement de la philosophie à Athènes et confisqua les biens de l’École. Les derniers philosophes grecs prirent le chemin de l’exil. Ils emportaient avec eux, en se rendant à la cour de Perse, le rêve de Platon : qu’un roi devint philosophe. Nous savons qu’ils étaient sept. Voici ce que nous en dit Agathias : « Damascius le Syrien, Simplicius le Cilicien, Eulamius le Phrygien, Priscianus le Lydien, Hermas et Diogène tous deux de Phénicie, Isidore de Gaza, tous ceux-là donc, la fleur la plus noble, pour parler en poète, des philosophes de notre temps, n’étant pas satisfaits de l’opinion dominante chez les Romains concernant le divin, pensèrent que le régime politique des Perses était bien meilleur. Comme de toutes parts on faisait l’éloge des Perses, ils étaient persuadés que les dirigeants chez ceux-là étaient parfaitement justes et tels que le veut le discours de Platon, la royauté coïncidant avec la philosophie. Le roi Chosroès les accueillit. Il venait de monter sur le trône et se faisait gloire d’être lui aussi à sa manière un philosophe, particulièrement curieux de connaître les religions étrangères. Il entreprit de leur faire traduire (peut-être en syriaque) l’œuvre de Platon et celle d’Aristote. Mais les philosophes grecs ne tardèrent pas à sentir qu’une monarchie orientale ne ressemblait en rien à la cité idéale qu’avait conçue Platon, et eux-mêmes demandèrent à rentrer dans l’Empire. Chosroès ne s’en offensa pas puisque, dans le traité qu’il conclut avec Justinien en 532, il obtint que les philosophes ne seraient ni persécutés, ni obligés d’embrasser le christianisme. Damascius et ses amis quittèrent donc la Perse après un séjour de deux ans. Nous ne savons ce qu’ils devinrent à leur retour.

Le Traité des premiers principes est l’œuvre maîtresse du philosophe. Toutes les apories auxquelles se heurte la pensée quand elle s’efforce de remonter aux principes fondateurs et, au-delà de l’un lui-même, jusqu’à l’indicible absolu, sont ici posées avec une force singulière. L’aporie fondamentale naît de la contradiction impliquée dans la notion même d’un principe absolu. Et la grande question est bien : comment se peut-il qu’hors de l’un, il y ait autre chose ? D’où vient qu’il y ait du pluriel et du divers ? Ce que Damascius voudrait nous faire entendre, c’est ce frémissement initial, cette immense rumeur indistincte qui précède le concert universel. Tenter d’être là quand rien n’est encore et que tout se prépare, c’est le suprême effort de la pensée. Mais elle arrive toujours trop tard et ne réussit pas à surprendre le moment du passage.
Cette œuvre représente l’ultime effort de la pensée grecque pour tenter de répondre à ce qui fut pour elle la question philosophique par excellence : à quelles conditions le discours est-il possible ? Et tout s’achève par ce mot : to ouden, le rien. Le néant nous renvoie au principe indicible de tout. L’au-delà de l’un et l’en-deçà de la matière désignent les deux limites du mouvement de l’âme. L’univers du discours s’étend entre ces deux abîmes. Il y a deux néants comme il y a deux silences : celui d’où naît la parole et celui en qui elle vient mourir quand il n’y a plus rien à dire...



Extraits de presse

     Le Monde, 8 juillet 1988,
     par Roger-Pol Droit,
     Fleurs savantes

     [...] Mis à part son surnom, on ne sait presque rien de la vie de ce philosophe « de Damas ». Damascius fut, si l’on veut, le dernier des Grecs. En 529 après Jésus-Christ, il dirige l’école d’Athènes, quand un décret de Justinien interdit l’enseignement aux hérétiques, aux juifs et aux païens. Cet héritier de la longue lignée des penseurs néo-platoniciens s’exile alors en Perse, chez le roi Chosroès, avec quelques compagnons, dont Simplicius (1). Après 532, on sait encore mal ce qu’il est devenu, malgré de récentes découvertes.
     Mais il nous reste l’essentiel de sa réflexion. Elle est difficile, et fut souvent jugée obscure, parfois inintelligible. Idéale lecture de vacances... Si on ne s’attaque pas à des textes abrupts quand on en a le temps, quand donc le fera-t-on ? Les amateurs de varappe et d’escalade en solitaire pourront découvrir le traité Des premiers principes, que Marie-Claire Galpérine, qui a consacré une vie de travail à Damascius, a intégralement traduit du grec pour la première fois. L’œuvre est vertigineuse. Car Damascius porte la pensée aux limites du pensable et du dicible. Il bute, avec une constance obstinée, sur les difficultés fondamentales du platonisme. Pour en donner idée sans entrer dans le dédale des questions techniques, disons qu’il s’avise du fait que notre plus haute pensée est l’idée du Tout – une idée qui par définition n’exclut rien, et donc englobe, indéfiniment, n’importe quel élément.
     Cette exigence est apparemment très claire. Toute la démarche du philosophe consiste à débusquer les difficultés insurmontables qu’elle recèle. Car nous ne pouvons pas non plus inclure le principe dans la totalité elle-même, puisqu’en ce cas il n’en serait plus la cause. Du coup, la question de l’ordre (la naissance des mondes) et celle de la totalité se révèlent incompatibles. « L’âme, dit joliment Damascius, se déchire en pensant... »
     On aurait tort de croire que ces spéculations, évidemment sans issue, sont des curiosités pour historiens. Dans l’effort de Damascius pour confronter la pensée et le discours à un dehors absolument indicible, à un silence radical, il y a un geste très proche de notre modernité. On pourrait, mutatis mutandis, le mettre en parallèle avec celui de Wittgenstein, voire avec celui des penseurs de la déconstruction.
     Lire Damascius, c’est aussi découvrir les derniers feux de cette « antiquité tardive », comme on dit, où s’est jouée pour l’Occident une partie très longue, très complexe, et absolument décisive : la rencontre des traditions juive et chrétienne et de la rationalité philosophique grecque. Trop souvent, dans l’image grossière que l’on a de l’histoire de la philosophie, ces siècles capitaux restent en blanc. Comme si, entre Épictète et saint Thomas, il ne s’était pas passé grand-chose. Comme si l’extraordinaire travail de lutte, d’emprunt, d’interprétation qui a mobilisé des générations d’intellectuels pouvait être négligé. [...]
     1. Sur cette période, voir notamment Le Problème du néoplatonisme alexandrin, Hiéroclès et Simplicius, d’Ilsetraut Hadot (Études augustiniennes, 1978).

 

     Préfaces, avril-mai 1988

     On semblait condamné à lire Damascius (VIe siècle) en bibliothèque, dans une édition et une traduction presque centenaires, lorsqu’est paru en 1986 le premier tome d’une nouvelle édition des Premiers principes dans la collection Budé (Belles Lettres). Et voici qu’aujourd’hui M.-C. Galpérine nous propose la traduction intégrale de ce texte. Plus qu’un effet du hasard, c’est la volonté de réparer une trop longue injustice qui a conduit plusieurs chercheurs à présenter simultanément au public ce nouveau philosophe qu’est pour nous Damascius.
     Les Premiers principes s’ouvrent de manière cruciale sur la très redoutable aporie du Tout et du Principe, dont l’examen conduit à terme fait trembler sur ses bases le néo-platonisme tout entier. Damascius prolonge la pensée de ses prédécesseurs qui en lui trouve son achèvement. S’il est le dernier des néo-platoniciens dans les faits, il l’est aussi du point de vue spéculatif.
     C’est le grand mérite de M.-C. Galpérine que d’avoir fait surgir dans son introduction les principaux enjeux de cette pensée extrêmement dense, nourrie de la méditation du Parménide de Platon, en particulier ici de la première hypothèse. Elle nous présente les enchaînements dialectiques des principes successifs – indicible, un, non-un, uni – à partir desquels peut se mettre en place la discussion de l’intelligible et de la pluralité et, au-delà, s’instaurer une réflexion sur la nature du lien – procession, participation – d’où resurgissent de nouvelles apories. M.-C. Galpérine voit précisément dans cette dynamique de l’aporie chez Damascius un point essentiel, où se révèle une interrogation inquiète et insistante sur les conditions de possibilité de la connaissance et de l’énonciation.