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La Présence de Dieu dans l'histoire Affirmations juives et réflexions philosophiques après Auschwitz |


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Traduit de l'anglais par Marguerite Delmotte et Bernard Dupuy.
Avant-propos de Bernard Dupuy. |

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160 pages
13,50 €
ISBN : 2-86432-394-X |
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Comment un juif de l’étude peut-il comprendre Auschwitz ? Quelle est la
place de la Shoah dans l’histoire millénaire et souvent tragique
d’Israël comme dans l’histoire du monde ?
Emil Fackenheim – héritier de la pensée de Franz Rosenzweig et de
Martin Buber – interroge le Midrach, le Talmud ainsi que la philosophie
occidentale. Il montre que seule
la tradition juive peut répondre à cette impossible question : malgré le mal, Dieu est-il présent dans l’histoire ?
Cette étude courageuse va à la source métaphysique du judaïsme pour
trouver le moyen de parler aujourd’hui de la catastrophe d’Auschwitz. |

Le Mouvement, avril-juin 2004
Dieu présent dans l’Histoire ?
par Antoine Spire
Emil Fackenheim est mort il y a huit mois, en septembre
2003. Né en Allemagne, formé dans la tradition de ce judaïsme européen
qui avait si fortement subi l’empreinte des idées de l’idéalisme
allemand, il se consacra d’abord à la philosophie. Héritier de la
pensée de Franz Rosenzweig et de Martin Buber, il fut l’auteur de
plusieurs livres sur le judaïsme et le destin du peuple juif.
Emil Fackenheim avait coutume de dire que les juifs
allemands avaient vu de plus près que les autres la bête immonde : «
Notre affliction, nous, juifs allemands, est plus profonde que celle
des autres juifs. Le crime était perpétré par nos concitoyens ; nous
étions des Allemands attachés à notre pays, à notre culture. Nombre
d’entre nous avaient la profonde conviction que les Allemands ne
pouvaient aller jusqu’au bout du crime. Il y eut ici et là parmi les
chrétiens des justes qui ont risqué leur vie pour nous ». Et d’évoquer
la mémoire de son professeur de philosophie dans une interview qu’il
donna à l’écrivain Naïm Kattan en 1980. Il raconte : « Il était
dangereux pour les non-juifs de recevoir la visite de réprouvés. La
veille de mon départ, mon professeur m’appela, fâché que je n’aille pas
lui faire mes adieux. Il m’attendait et, selon une tradition allemande
quand deux amis se séparent, mon professeur acheta le double du cadeau
qu’il m’offrait : un ouvrage de Martin Buber. “Promettez-moi de revenir”,
me dit-il, “après la destruction des nazis car ils auront auparavant
détruit l’Allemagne et notre pays aura besoin de vous pour sa
reconstruction”. Je lui ai dit que la blessure était trop profonde et
que je n’aurai ni le courage ni l’énergie pour revenir ».
Selon Emil Fackenheim, la haine que les uns ou les autres
peuvent porter aux juifs a trois stades. Au premier stade, le message
est « Vous ne pouvez pas vivre parmi nous en tant que juif ». Au second
stade c’est : « Vous ne pouvez pas vivre parmi nous » et au troisième
stade c’est « Vous ne pouvez pas vivre ». Le premier stade est celui de
la conversion forcée, le second est celui de l’expulsion, le troisième
est celui de la destruction.
Fackenheim avait été déporté à Theresienstadt. En 1938,
emprisonné avec d’autres juifs, il se fit interpeller par l’un d’eux :
« Vous avez étudié la théologie juive, n’est-ce pas Fackenheim ? Vous
en savez donc bien plus que nous tous ici. Alors je vous demande ce que
le judaïsme pourrait nous dire aujourd’hui ». Pour beaucoup de juifs, à
l’heure de l’épreuve, le silence de Dieu fut un scandale. Fackenheim se
tut, mais se promit alors de pouvoir répondre un jour à cette question.
Reconnaissant qu’après la Shoa, les raisons de ne
plus croire en Dieu ne manquaient pas, il s’est confronté au problème
de la présence de Dieu dans l’histoire Interrogeant le Midrash et le
Talmud, mais aussi la philosophie occidentale, Fackenheim démontre que
la tradition juive est la seule à pouvoir répondre à cette impossible
question : Dieu est-il présent dans l’histoire ? Au fond, Auschwitz a
coupé l’histoire en deux : un avant et un après. Martin Buber avait
parlé de l’éclipse de Dieu, mais ne faut-il pas aller plus loin et
poser le problème de son éventuelle disparition, du désespoir de
l’homme, interroge Fackenheim. Pourtant, aussi paradoxal que cela
puisse paraître, l’extermination n’a pas seulement entraîné le silence
d’un certain nombre de témoins. Certaines voix chargées d’angoisse ont
pris la parole pour dire ce que fut l’horreur. Reliant l’expérience
historique au présent, elles ont ancré le drame dans l’actualité
quotidienne ; elles ont fait d’Auschwitz une expérience fondatrice qui
témoigne de la présence de Dieu, mais aussi de son absence. C’est cette
tension entre ces deux pôles qui exige du juif qu’il le reste. Pour ne
pas donner à Hitler la victoire à titre posthume, il est interdit au
juif de désespérer de l’homme et de son monde et de s’évader dans le
cynisme ou dans le détachement.
Aux yeux de Fackenheim, la Shoa n’est comparable à rien.
Quand, aux temps des croisades, on persécutait les juifs, on leur
donnait un choix l’hypostasie ou le martyre. Les nazis n’offraient pas
le choix aux enfants destinés aux fours crématoires. Ils ne se
contentaient pas de torturer le corps, ils cherchaient à atteindre
l’esprit. Ils réduisaient chez la victime toute faculté de choix. Ainsi
les tortionnaires posaient à chaque détenu une question sur son métier
ou sa profession et tout le monde était coupable, l’avocat d’avoir
détourné les lois germaniques, le médecin de s’être attaqué à la santé
des corps germaniques. Un jour, un détenu répondit « travailleur ». On
le battit, l’accusant de mentir. Il était président de banque et le
travailleur mourut comme président de banque. Fackenheim précise que le
diable peut torturer le coupable, mais il ne peut atteindre l’innocent.
Les nazis ont atteint l’innocent non seulement dans son corps mais dans
son âme. C’est miracle qu’il y ait eu une résistance.
Il incombe aux penseurs et aux philosophes de faire face
au problème du mal. Fackenheim l’a fait. Il voit dans la réticence des
philosophes et des théologiens contemporains à se laisser interroger
sur Auschwitz, qu’ils soient juifs ou non-juifs, un des signes les plus
inquiétants de notre époque. « Les questions un instant posées après la
guerre ont été vite oubliées. Bien plus, le seul essai notable dans
l’analyse de la crise de la culture dont le nazisme sonna pendant vingt
ans le glas, fut de caractère très ambigu et foncièrement négatif: la
théologie de « la mort de Dieu ». Elle peut n’être qu’un symptôme aux
yeux de Fackenheim elle a laissé des traces profondes dans les esprits. Après Auschwitz, quelle espérance demeure pour le peuple juif ? Déjà
autrefois l’homme avait connu l’épreuve décisive qui conduisait au
doute, à la mise en cause de l’espérance. Il s’agit de l’aqeda, la
ligature d’Isaac qui a commencé dans une absolue remise en question,
mais débouche sur l’avenir. Cette épreuve, d’une certaine façon, aux
yeux de Fackenheim, la solution finale l’a renouvelée, et le juif ne
peut l’oublier. Dans la préface qu’il donne au livre de Fackenheim,
Bernard Dupuy écrit : « Doit-on dire, comme le monde le voudrait,
qu’Auschwitz est le prolongement de Dachau et de Buchenwald et que la
mort d’un enfant juif à Auschwitz n’est pas différente de la mort d’un
enfant innocent à Hiroshima, au Vietnam, au Biafra ? Certes, on doit le
dire et il est le premier à le dire, mais tout en le disant il doit
refuser d’assimiler Auschwitz à la souffrance en général, quitte à se
faire accuser de particularisme juif une fois de plus. Depuis le
passage de la Mer rouge, le peuple juif se reconnaît en situation de
témoin devant les Nations. Ne doit-il pas être témoin aujourd’hui
encore au cœur de cet événement imprévisible et déroutant ? » Auschwitz
n’est-il pas la manifestation d’une éclipse de Dieu ? Dans le naufrage
de toutes les valeurs humaines, dans le déferlement du mal, comment
croire encore en la présence de Dieu ? Bien sûr les juifs ne furent pas
jetés seuls dans la tourmente. On sait que les Tziganes sont venus
allonger le cortège des innocents et qu’ils partagèrent leur sort. Leur
destinée est même à un certain titre plus tragique que celle des juifs
puisque personne ou presque ne s’occupe de commémorer leurs morts. Ils
sont là pour nous rappeler que la haine sans raison atteint finalement
l’humanité tout entière.
« Cesser d’être juif et cesser d’élever des enfants juifs,
ce serait abandonner notre poste millénaire de témoin du Dieu de
l’histoire ». Auschwitz, dans ce contexte, devient la péripétie du mal
de l’Histoire contre laquelle les juifs doivent lutter pour préserver
leur existence. « Pour un juif aujourd’hui, affirmer tout simplement
son existence juive, c’est accepter cette situation d’élection, c’est
s’opposer au démon d’Auschwitz ». Cette opposition à Auschwitz
transcende les idéaux humains et réside dans « un commandement imposé »
par « la voix du Sinaï » : la parole de Dieu. La dialectique de
Fackenheim débouche inévitablement sur l’affirmation radicale de la
présence de Dieu dans l’histoire et sur l’impératif fait aux juifs de
se souvenir d’Auschwitz pour s’opposer au défi nazi.
La voix d’Auschwitz commande aux juifs… de ne pas
abandonner le monde aux forces d’Auschwitz… Il est interdit aux juifs
de donner à Hitler des victoires posthumes. Il leur est prescrit de
survivre comme juifs de peur que périsse le peuple juif. Il leur est
recommandé de se souvenir des victimes d’Auschwitz de peur que périsse
leur mémoire. Il leur est interdit de désespérer de l’homme et de son
monde et de s’évader dans le cynisme, dans le détachement, de peur de
contribuer à livrer le monde aux forces d’Auschwitz. Enfin, il leur est
interdit de désespérer du Dieu d’Israël de peur que périsse le
judaïsme. Un juif ainsi, ne peut pas répondre à la tentative faite par
Hitler de détruire le judaïsme en contribuant lui-même à sa propre
destruction.
La thèse de Fackenheim est hardie. Elle aboutit néanmoins
à une conclusion difficilement réfutable : Auschwitz commande aux juifs
croyants de continuer à lutter avec leur Dieu. Quant aux juifs
assimilés, Auschwitz ne fournit pas d’arme supplémentaire pour les
nier. On déplorera peut-être que Fackenheim ne s’intéresse pas au
problème que pose l’héritage d’Auschwitz aux non-juifs.
Disons seulement que ce n’était pas sa problématique et
que c’est un message spécifique au peuple juif qu’il voulait
transmettre. Fackenheim évoquait souvent la joie qui se dégageait des réunions de
survivants de la Shoa. Il dit à Naïm Kattan que lorsqu’il était en
Israël, il avait escaladé trois fois le Mont Sinaï sans épuiser le sens
du miracle. Pourtant une fois un guide « nous conduisit à un monastère
chrétien et nous raconta l’histoire de 39 martyrs. Des quarante moines
qui habitaient le lieu, il ne restait qu’un seul. Selon la légende,
celui-ci se suicida pour que le martyre s’achève, qu’il y ait un
chiffre rond dans le nombre des martyrs ».
Cette légende frappa Fackenheim qui s’en avoue choqué. «
Je ne peux que me rapporter à une histoire dont moi j’ai été le témoin,
c’est celle de Simha Holzberg, ce juif orthodoxe hassid, l’un des
combattants du ghetto de Varsovie. Il survécut et alla vivre en Israël,
mais lui prospéra. Bref, il eut de la chance. Mais il ne pouvait
trouver la paix. Il parcourait le pays d’un kibboutz à une école et
d’une synagogue à une autre. Pour lui, les juifs avaient la mémoire
courte, ne pleuraient jamais assez sur leurs morts. Puis survint la
Guerre des six jours, avec ses veuves et ses orphelins. Alors, Holzberg
prit le plus grand engagement de sa vie : il devint le père adoptif
d’orphelins jusqu’au jour de leur mariage. Pourtant, cet homme savait
que sa blessure ne serait jamais cicatrisée et sa tristesse était
toujours infinie. Mais il est aujourd’hui le grand-père adoptif de cent
petits-enfants et d’une certaine façon il a trouvé la paix. Les juifs
assassinés par Hitler n’étaient pas les martyrs de leur foi et il n’y
aura pas de résurrection. Il nous reste seulement à célébrer la vie,
tout en demeurant en éveil, à l’écoute de la voix qui se lève toujours
à Auschwitz et nous commande de ne pas oublier ». |

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