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  Projet et destin
Art, architecture, urbanisme

  Giulio Carlo Argan

  280 pages
29 €
ISBN : 2-906229-18-0

Résumé

   Utopique ou non, l’architecture s’est vite trouvée engagée, après la Première Guerre mondiale, dans une dure lutte idéologique contre toutes les forces qui, feignant de défendre les valeurs traditionnelles, visaient à la réaction violente, à la destruction de tout progrès. De fait, l’architecture moderne fut « internationale » contre les nationalismes exaspérés, « rationnelle » contre l’irrationalisme de la politique des puissants, « démocratique » contre les régimes autoritaires.
   Après la Seconde Guerre mondiale, le problème s’est posé en termes moins radicaux, mais peut-être plus graves. Le processus d’adaptation des techniques constructives à la nouvelle technologie industrielle a certes été facile ; mais ceci n’a servi qu’à freiner les poussées idéologiques et à déplacer le plan du problème. La méthodologie de la projétation urbaine, des édifices, de l’industrie, implique la planification, et la planification implique une problématique politique. D’où les questions pleines d’actualité que pose ce puissant travail critique de l’ancien maire de Rome. Quelle est la valeur de la projétation constructive dans le contexte de la méthodologie opérationnelle contemporaine ? Quelle est la position de l’architecture moderne dans la situation générale de l’art ? Quelles sont les raisons et les possibilités artistiques du « plan » ?
   En tant qu’historien de l’art spécialement intéressé aux problèmes de l’architecture, Giulio Carlo Argan (1909-1992) a suivi pendant soixante ans les événements de l’engagement éthique et social de l’architecture moderne. En tant que critique, et aussi lorsqu’il fut le maire de Rome, il est souvent intervenu dans le vif de la polémique. Il nous livre dans ce recueil les analyses les plus pénétrantes de l’histoire récente de l’architecture moderne et de ses principaux protagonistes.


Extraits de presse

Bulletin de l’Institut Français d’Architecture
par Jean-Claude Garcias

Bourgeois cultivé, maire de Rome sur une liste du ci-devant Parti communiste italien, Giulio Carlo Argan a beaucoup écrit sur l’art. Après un livre sur la perspective (Architecture et perspective chez Brunelleschi et Alberti), les Éditions de la Passion viennent de sortir une collection de ses essais qui ratisse large, puisqu’il y est question de design, d’art, d’architecture et d’urbanisme. Elle regroupe 28 essais, de 4 à 50 feuillets, rédigés de 1930 à 1964, et retrace tout un itinéraire intellectuel, depuis un premier texte sur Sant’Elia paru sous le fascisme, jusqu’à la somme théorique qui lui donne son titre, rédigée au temps de l’euro-communisme.
Le collage non-chronologique de ces textes, comme leur origine variée et obscure, suscite un brouillage idéologique. Ce livre passionnant interpelle aussi ceux qui partagent globalement les thèses de l’auteur : il faudrait pour l’apprécier pleinement un appareil critique qui décrirait les publics visés, l’évolution de la lutte d’idées dans la péninsule, voire le détail de la situation politique depuis la marche sur Rome. Et par son intelligence même ce chapelet d’articles donne froid dans la dos : tant d’amour de l’art, tant de savoir, tant d’analyses finement dialectiques, dont on espérait aussi qu’ils conduisent le pays au compromis historique et à « une vie sans faste ni misère » ont à peine retardé l’avènement du berlusconisme… Le genre lui-même paraît hybride : d’où, à qui et de quoi parle-t-on vraiment ? […] Projet et destin propose des analyses époustouflantes de tous ceux auxquels nous nous intéressons encore : Aalto, Van Doesburg, Gropius, Corbu, Mondrian, Morris, Pagano, Ruskin, Wright et bien d’autres. On y trouvera des pages fulgurantes sur « la crise de l’objet », « les éventrements » mussoliniens, « le faux historique » de la rénovation de Rome qui a transformé en plèbe l’ancien peuple romain. Et qui d’autre qu’Argan aurait pu écrire que « l’architecture moderne est née dans le sillon de l’impressionnisme », que « Wright est le Cézanne de l’architecture nouvelle » ou que la morale de Ronchamp « trouve sa limite dans l’intérêt politique ». Le marxisme sans rivages d’Argan connaît aujourd’hui le reflux. Mais il a laissé des joyaux sur la plage.



L’Architecture d’Aujourd’hui
par Antoine Picon

Peut-on être à la fois théoricien, historien et critique d’art et d’architecture ? En ces temps de spécialisation intellectuelle plus ou moins bien assumée, l’itinéraire de Giulio Carlo Argan a de quoi remplir de nostalgie, surtout si l’on songe qu’Argan exerça également des fonctions politiques en tant que maire de Rome. C’est cette diversité que reflète le recueil d’articles traduits de l’italien que nous livrent les Éditions de la Passion, diversité des genres, de la théorie à la critique, on l’a dit, mais aussi diversité des sujets, du devenir de l’art dans un monde dominé par la technique à ce « troisième sac de Rome » provoqué par une spéculation immobilière effrénée. Constitué de textes remontant pour la plupart aux années cinquante-soixante, l’ouvrage s’ordonne toutefois autour de quelques grandes préoccupations reprises d’article en article, modulées et nuancées d’une manière qui ferait presque songer à de la musique. Le fil conducteur de cette symphonie d’idées et de prises de position « engagées » (le terme s’employait encore à l’époque) nous est fourni par l’essai qui donne son titre au livre : Projet et destin. Quels peuvent être le contenu et la portée de la pratique artistique dans un monde qui a réduit les objets au statut de marchandises dont la valeur d’échange importe avant tout ? De quelle signification peut encore se parer l’œuvre architecturale dans ce monde où l’histoire recule au profit de l’information et de la communication de masse ?
De telles questions n’ont pas perdu toute actualité, on s’en doute. Sans vouloir faire d’Argan un prophète, on ne peut qu’être sensible à son désarroi si proche de certaines de nos inquiétudes contemporaines. Le contexte dans lequel il écrivait Projet et destin était pourtant très différent de celui dans lequel nous nous débattons depuis quelques années. La croissance économique paraissait encore une évidence ; la technique constituait une menace, mais une menace prévisible ; le sens de l’histoire s’émoussait, mais du moins les événements n’avaient-ils pas entamé cette course folle et dérangeante qu’on leur connaît.
La distance qui nous sépare de Projet et destin explique sans doute la difficulté que l’on peut éprouver à suivre entièrement son auteur sur le terrain de l’apologie du plan, du projet, comme dimension rédemptrice de la pratique artistique et de l’œuvre architecturale. Au travers des nouvelles technologies qui concourent de plus en plus souvent à sa production, sous l’effet de la médiatisation qui conditionne son succès ou son échec, le projet n’est-il pas à son tour soumis aux lois du marché, un marché des images et des signes aussi contraignant que celui des produits industrialisés que dénonçait Argan ?
Sans trancher sur ce point, on ne peut qu’être sensible au refus de la facilité dont témoigne l’ensemble des articles réunis à la suite de Projet et destin. Première facilité : se réfugier dans un refus radical de toute modernité au nom des valeurs humanistes d’antan. Savant commentateur des œuvres de Brunelleschi et Michel-Ange, Argan est aussi un fin critique des œuvres plus contemporaines de Sant’Elia, Gropius ou Nervi. Deuxième facilité : entonner sans nuances un hymne au design et à toutes les tentatives de « réconciliation » de l’art, de la technique et du marché. Là encore, la rigueur de l’analyse l’emporte sur les idées reçues. Il est parfois bon de s’entendre redire que le dessin d’une petite cuillère, aussi méritant soit-il, n’a pas tout à fait le même statut qu’une œuvre d’art, au sens traditionnel du terme.
En ces temps de disette de la pensée architecturale, il faut lire ou relire Argan, ne fût-ce que pour se convaincre que l’art et l’architecture constituent encore des sujets intellectuellement stimulants. Il faut donc se procurer Projet et destin, l’annoter, le commenter, le faire lire aux étudiants [...]




Techniques et Architecture

Le rôle de l’art dans notre société évolue inéluctablement. L’homme ne poursuit plus la création de la nature mais, influencé par l’évolution technologique, il produit une œuvre reflet des actions engagées. Les techniques artistiques traditionnelles ont subi une crise et n’ont pas résisté aux techniques industrielles. L’architecture n’y a pas échappé, confrontée aux idéologies, notamment celles développées après la Première Guerre mondiale. Le développement du Mouvement moderne rationaliste s’est forgé face à la montée d’un rationalisme exacerbé, réactionnaire et violent, dont l’emprise autoritaire nécessitait une forte réaction de la part des artistes, alors poussés vers une appréciation internationale de l’architecture moderne – portées idéologiques freinées par le processus d’adaptation des techniques constructives à la nouvelle technologie industrielle. Le problème se pose différemment après 1945, l’urgence de la reconstruction transformant la méthodologie de la projétation. Une planification nécessaire en découle, elle suit le chemin pris par la problématique politique.
Ces transformations fondamentales de notre mode de pensée sont abordées de façon détaillée par Giulio Carlo Argan, ancien maire de Rome, sous la forme de chapitres critiques posant progressivement le problème du positionnement de l’architecture moderne dans la situation générale de l’art. Le travail de cet historien de l’art se fonde sur l’examen de soixante ans d’histoire récente, avec en point de mire l’engagement éthique et social de l’architecture moderne. Le recueil regroupe les analyses les plus marquées des principaux acteurs de ce mouvement ; pour exemples : la pensée de Sant’Elia, le Novembergruppe, l’église de Ronchamp de Le Corbusier, la pensée de Pier Luigi Nervi, Gropius et sa méthodologie, une introduction à Wright, et pour finir, les travaux de Marcel Breuer et Ignazio Gardella. Le panorama est complet.



Études,
par Thierry Paquot

Le Quattrocento et l’art moderne étant les deux « sujets » du célèbre historien d’art G. C. Argan (1909-1992), il n’est guère surprenant que ses critiques abordent l’espace pictural du premier, tout comme l’espace bâti du second, tant ces deux moments manifestent des ruptures avec leur époque. La Renaissance italienne, en instituant la perspective comme mode de représentation, affirme l’entrée de l’art et des artistes dans l’Histoire, et trouve un écho dans le Bauhaus ou l’architecture d’un Le Corbusier qui, eux aussi, se donnent pour tâche de construire le cadre « habité » de l’histoire contemporaine. On le devine, G. C. Argan passe allègrement d’un siècle à l’autre en cherchant à comprendre les relations complexes qu’un art entretient avec son époque, ses progrès techniques, ses conceptions du monde, ses engagements idéologiques ou politiques. Sans vraiment sombrer dans un matérialisme marxisant – pour qui l’art n’est que « le reflet » d’une société –, l’auteur interroge l’esthétique en l’articulant avec l’éthique et « l’air du temps ». Le lecteur trouvera dans ses articles – dont la rédaction couvre les années cinquante et soixante – de très intéressantes mises au point sur la prétention « rationnelle » des modernes, sur les oppositions qui les divisaient (lire, en particulier, les textes sur Le Corbusier et Wright) ; elles offrent une lecture dégagée des stéréotypes intellectuels français de ces années-là et, du coup, nous apparaissent particulièrement ouvertes.